‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La salamandreChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

1 '.VlfC MC N «AISTHUXCSL.

C’est, je vous en averti*. une t ivcroc peu comm ii in* ÜrftfcE — La Femme folk.

A los Bomcims... fclicidad. Juanimo Di.afc.

L’auberge de Saint-Marcel est une hôtellerie provençale située tout au plus à une demi-lieue de Saint-Tropez, assez proche de la côte, isolée, tranquille, éloignée de toute habitation, vaste, conuncHle,<cu un mot une excellent.' taverne, une digne taverne, dans laquelle les buveur* ne sont au moins gênés ni par 1 iinporUtnilé des convenances sociales, ni par l'exigence des règlement* de police.

Aussi le* murins qui venaieul par hasard mouiller à Saint-Tropez affectionnaient singulièrement celle hôtellerie. Après chaque campagne ils descendaient bien vile à terre, pour accourir joyeusement à cette clicrc auberge, toujours avenante, toujours gaie, toujours prête à les recevoir de son mieux, de quelque opinion qu’ils Rusent*

Eu vérité, pour ces pauvre* matelots cetlo taverne était comme une maîtresse qu'on est toujours sûr de retrouver après une longue absence, et qu'on n'interroge jamais sur le* jours passés, pourvu que son accueil soit cordial cl franc.

Or. l'accueil de l'auberge de Saint-Marcel était toujours cordial et frauc; un pou intéressé, il est vrai; mal» au* vmilex-ynQ»? I.c vieux Marius. sou possesseur, industriel assez verse d ans l’éltidn de* sciences abstraite», avait établi une échelle de proportion qui lui démontrait mathématiquement quel'argcut de* marins valait pour eux cinq fois moins que pour d'autres, par l'immense facilité aye^Jaqucue ils I« dépensaient ; aussi leur faisait-il mathématiquement payer cinq fols b valeur de tout eu qu'ils consommaient chez lui. \ oilà pour le moral de l'auberse de ‘‘aiiil- Marcel. Quant au physique, elle était blanche, avoemte jolie terrasse entourée d'une légère balustrade de bois, où serpentait tqw* de ces bd!.** vignes du Midi, aux feuilles si vertes, an cnips In un al noueux ; enfin b» volets étaient peints en rouge, d un vilain rouge, par exemple, d'un rouge de sang.

El puis un.- modeste enjoigne, représentant saint Marcel, se Ullançail au-dessus de la porte principale, ajuitëe par une espèce d auvent, formé par la saillie d'un grand balcon. Il y avait encore un bouquet de platanes et de tilleuls qui ombrageaient les table* de pierre dispersée* çà et la sous cette délicieuse verdure.

Ce jour-là, il était assez tard, et fe soleil dkparai-sail derrière les montagnes, en jetant des reltcl* éclatant* cl dorés sur le* murailles blanche» de l'auberge ; le ciel était pur, lalr calme, enfin tout annonçait nu beau soir d’été. Et 11 n'y a rien du tel qu'un beau soir d’été p ur prolonger un gai repas, à la lueur douteuse de la lima: nour aspirer avec délit e la brise denier qui vient ralValchir ÜU front brULül, mugi par un vin généreux. Or, à entendre le* cri* et les chaut* qui retentissaient alors dan* l’auberge de Saint-Marcel, on pouvait présumer que la Utile aurait bien dos fronts à rafraîchir ce soir-là.

On pouvait aussi juger de l’importance des hiles qui y banquetaient alors : par trois voilure* dételées et abritées sons un lianga; ; par un bruit, un tapage infemal, qui faisaient trembler le peu d>* vitres qui restaient encore, les portes, les vulcls, et agitaient junqu à la jaisihle et sainte image de saint Marcel, qui frissonnait au bout de son support . parles plats, bouteilles vides ou pleines, verres, chaises et meubles, qui, jkartaiil de temps à autre de* trois grandes fenêtres du balcon s'élancaient rapides, décrivaient paraboliquement leur courbe, et allaient éclater çà et là comme des bombes ; par des chapeaux de* habillements de toute* sortes, des carrik», dos citai es, des hottes à revers, de* loques de femmes, et cinq ou six paires de bretelles qui prenaient à l'cuvi le chemin deeo&iettes cl de» chaises.

Mais aussi il est vrai de dire, il est juste de déclarer que jusque-là on n’avait jeté par La fenêtre ni hoimue ni femme II paraîtrait pourtant cm ce genre do projectile allait succéder aux autres ; ru on vit descente de la terrasse, attache au irout d'un drap, le propriétaire de l'auberge, le père Matins, pâle, défait , se tordant , se démenant, jurant et maugréant.

Les mains invisibles qui tenaient le drap se trompant — un ne petit nas tout savoir — se trompant sur la véritable hauteur de la maison, Ijrfièrenbtm peu tron tôt, et le vient Maria* parcourut, ma Ibi idHxphkk ment, onze pieds qui lui relaient à descendre pour prendre ferre. Il tomba sur le» genoux en disaul avec son accent provençal :

— Damnés chien? de pnnantais fl) : nous allons voir! l't d'un boud il se releva et sc précipita ver» la porte : elle était fermée.

(I) Le* Provençaux désignent ainsi le* geti» 'a v: r J.

oogle

Alors Giroraoa — le maria qui babillait des hommes eu commissaire pour s'amuser à les battre — Giromon parut au balcon.

C 'est assez dire que ces hôtes turbulents n'étaicul autres que les flamba ris de la Salamandre qui avaient reçu leur paye hier : ou le sait.

Giromou parut doue au balcon. Mais daus quel état, mou Dieu! Le visage pourpre, violacé, incandescent, les yeux brillants comme des étoiles ; les cheveux poudrés — le malheureux s’était fait poudrer par luxe : — vêtu d'uuc chemise à manchet les et à jabot de lu plus fine ba- ’lisle, d'une vaste culotte de soie noire et d'un habit marrou nui regrettait déjà sou collet, une manche et uu de scs pans. Il interpella Murius, qui hurlait de terribles imprécations.

— Nous t’avons prié de descendre, vois-tu, vieux sorcier , parce que tu nous sciais le dos avec tes: Allez-vous-en . — Mais, gueux que vous êtes, dit l’autre, depuis cette nuit vous brisez tout chez moi ; vous dé- | foncez tues tonneaux. — On te les payera. — Vous cassez mes tables.

— On le les payera. — Vous cassez 'mes chaises, mes verres, mes...

— On le les payera, on te les payera. — Vous avez déjà manqué de mettre deux fois le feu à ma maison. — Ou te b payera. Mai*» j'y pense, on va te la pa$er la maison ; et alors elle sera à nous, cl si tu as le mal* heur d'en approcher, lu danseras une danse où les entrechats se ferout sur les relus. Voyous! combien vaut-elle, la cassinc?

Paul.

El Giromon leva la tête, regarda aUeiilhcracnl de côté et d'autre, comme un architecte expert, et dit :

— Eu veux -tu dix mille Iraucs avec tout ce qui est dedans, et lu nous laisseras la paix, bein? Allons! c’est fait, la cassinc est à nous; et avant île nous co aller nous ferons avec un leu de Saint- Jean : c'est justement uujoiiu) hui le jour. Et pour le prouver que les llambarts sont de bons 1 enfants, ce sera pour loi fa braise.

Et Giromon, enchanté de son idée, rentra malgré les dénégations de Marius. Car Marins épouvanté frissonnait, parce qu'il savait les matelots capables d'être de l’avis de Giromon, cl de comprendre, d'adopter cette idée bizarre. Cinq minutes après, Giromon reparut avec deux pesantes sacoches.

— Voilà la somme, chien de mangeur d'liuilc(l): maintenant ta maison est à nous. Prends de l’air, ou nous descendons l’appuyer une chasse. Allons, file ! tu nous gênes, cl ça nous rend honteux et ccs dalhes liontcusc-s. Voilà tou argent.

Et les sacoches tombèrent lourdes eu fuisaul entendre un tintement sourd et métallique. Marius les ramassa, puis il s'écria :

(t) Ut guu du Nord «ppdleut uim les Provençaux.

— Ab! vous me chassez de chez moi, voleurs, pillards, brigands, buonapartistes que vous êtes. Je sais bien ce qu'il y a à (aire, allez, scélérats de pouanlais ! El s’adre>sanl à Giromon : — Tu vois bien mes volets, ils sont rouges, eh bien, il y aura bientôt ici de quoi les reieindrc, et c'est vous qui fournirez b couleur! Et il disparut avec les sacoches. — Tu dis, vilain chameau, que uous repeindrons tes volets? Comme c'est à uous, nous les Atteindrons si nous voulons, entends- tu? Est-ce que uous sommes tes esclaves, eb! chien de mangeur d'huile? Oui, oui, tu fais bien de tiJer, saus quoi ton compte était bon. — Enfin, dit Giromon avec un profond soupir de joie intime cl de satisfaction complète, enfin nous sommes chez uous ; nous voilà ce qui s'appelle chez nous.

Et il entra dans b salle avec cet aplomb, celte confiance du propriétaire qui marche sur son terrain. 11 rculra. Quel spectacle et quel bruit ! . .

CUAPITRE Xlil.

nurx-xxn.

Pu de diizrin qui ne toit oublié Avec lu oru tt f amitié.

M. Senne .

Les femmes étaient là, comme partout, parées, musquées et coquettes, une vie çs et là.

Julxs kvn. — La Confunon.

Oh ! n'almèz-vôus pas une de ces imposantes symphonies où cent musiciens attentifs concourent à exprimer uu seul son composé de mille sons, une harmonie unique composée de mille harmonies, où cent musiciens lisent culin, d'nne seule et grande voix, un immense pocine musical, tour à tour vif cl triste, folâtre et passionné?

[S'aimez-vous pas à songer avec admiration que ccs bruits si divers, si opposés, sc perdent, se tondent en uu seul, et que ces extrêmes ne se louchent que peur s'unir en une mélodie ravissante? car ce sont les éclats retentissants et métalliques du cuivre, cl les cris doux et pbintifs du basson, les accords sourds et caverneux des instruments à cordes, et les chants purs et suaves des flûtes, les vibrations sonores do la harpe et les roulements funèbres des timbales. Quels contrastes de sous !

Et penser que tout cela a sa phrase ou son mot à dire, que tout complote reflet général ; que depuis le solo ambitieux des premières parties jusqu'au tintement modeste du triangle d'acier, tout a b même importance, le même pouvoir, pour rendre l'harmonie expressive et grandiose.

Si vous aimez tout cela, alors vous aimerez, vous admirerez l'immense et tonnante voix de l'orgie qui rugissait dans b taverne de Saint-Marcel .

Mais, je vous le jure, il u’y avait pas non plus un brait, uu son à retrancher dans celle sauvage harmonie ; car celte harmonie aussi a ses exigences cl ses règles immuables; une orgie d'une belle facture, c’est si peu commun! il but tant de choses pour compléter sa mélodie à die!

Il faut de tout, depuis les rires fous jusqu'aux pleurs de rage; de tout, depuis les refrains joyeux jusqu'aux blasphèmes et aux hurlements, il but aussi des cris do fureur aigres et perçants; il but des voix de femmes au timbre encore pur et frais, mais qui commeuce à trembler. Il but des gémissements «ourdi» des hommes qui tombent lourds et avinés. Il but les imprécations, les iujures des gcus quij se querellent, des mots de défi, des bruits de soufflets et des cris de mort. Le cliquetis et le froissement d épées qui sc croisent est aussi d'un admirable effet. Mais malheur! c'est aussi rare qu'un véritable lam-tam dans un orchestre.

Que vous dirai-je ! il but b sonorité mordante des verres et des bouteilles qui éclatent ; il but l'aigre grincement des fourchettes que les Ivres font crier sur b porcelaine.

Enfin là aussi tout est important, necessaire, depuis les trépigueinents frénétiques d'uuc ronde eu délire qui tourne et bondit, jusqu'au doux bruissement d uu baiser pris et rendu daus l'ombre ; il faut de tout, vous dis-je !

Et il y avait de tout cela dans b graud’sallc de b taverne de Saint- Marcel, qui trembbit dans ses foudeiueiils aux accords de celte harmonie complète, oh ! bien complété, mais bizarre, mais effrayante comme ces bruits sans liom qui s'échappaient des bouches de l’enfer du Dante. Car les marins de la Salamandre étaient si heureusement doués par b nature, qu'ils improvisaient d’une manière admirable les différentes parties de l’œuvre gigantesque qui s'exécutait daus l'hôtellerie du respectable Marius.

Graves musiciens, bien nés pour cette musique !

Mais cotait peu encore que d’entendre b musique, il fallait voir le tableau ! car si l'orgie avait sa mélodie à elle, elle avait aussi sa couleur à elle. C’était une couleur puissante et sombre, une couleur vive, tranchée, heurtée; des tons doublés d’éclat et de vigueur ; car &nr tes visages le bbnc devenait pourpre, le pourpre violet, et te viole* bleu. Les yeux ne brillent pas, ils flamboient. Les veines ne sont (*»*«*-

jogle

fiées, clics sont convulsivement tendues, tendues à casser. El ce n'est pas tout ! l'urgic a aussi des formes comme elle a uuc couleur. Les corps scmlJenl n’avoir plus de charpente osseuse, à voir leurs poses molles et flasques, à les voir uon tomber, mais s'affaisser et ployer sur euxmêmes ; les angles s’émoussent, les saillies s'effacent, s’arrondissent. Et c’est grand dommage, -eu vérité, car le dessiu jr perd, cl si le dessin répondait à la couleur, ce serait sublime. Enfin l'atmosphère elle-mèmc change et se colore d'uuc va pour chaude et rougeâtre qui, voilant je tableau, lui donne ie ne sais quelle apparence mystérieuse et fantastique d’un effet prodigieux.

klallre U Joie.

El voyez comme souvent la nature sc plaît à par •.ire des organisations complétés! L'es dignes marins de la Salamandre, déjà si heureusement doues par elle pour faire de la musique, ue l'étaient pas moins pour faire de la |»cinturc en action. de la peinture chaude et vigoureuse, de la peinture doublée, que dis-je, doublée ! quadrupléc de ton. Et I on peut dire aussi : braves peintres, bien nés pour celte peinture. Vous avez eiileiidu, luainleuunt regardez!

Au milieu d’une vaste salle aux solives noires, à peine éclairée par la lumière tremblante et indécise de quelques lampes de cuivre, s'allongeait une table énorme, couverte de débris de verres, de bouteilles et 3e plats: uuc table toute salie, toute souillée, toute tachée de vin. Kl autour de cette table hurlait, glapissait, tonnait, buvait et rebuvait l'équipage de la Salamandre, babillé grolcsquruieut, ivre, débraillé, hébété, et brisé par des excès de tout genre. Puis de loin en loin, comme pour contraster avec ces visages bruns et empourprés, apparaissent les ligures pâles cl marbrées de quelques pauvres tilles amenées là par leur mauvais destin. Enlin, sur quatre-vingts matelots, il n'y eu avait, au plus, que trente ou trente-cinq d ivres morts qui sc tordaient ou dormaient sous la table. Iæs gens raisonnables tenaient, eux. de gais propos en ai hevaiil quelques bouteilles oubliées. — Enlin, dit l'un en brisant un flacon dont il avait à peine bu le quart, — enfin, c'est vivre, ça ! — Oh! criait un autre en prenant avec amour et licence la taille de sa voisine — car le véritable amour est fort impertinent, parce que le respect c’cst de l'indifférence : — oh ! Thénisou, je t'aime et je l’adore. Je le dis tout haut, sans crainte de te compromettre, parce qu 'après tout uousnc sommes pas... des curés. — Eh ! Pari-ien, disait Giromon, c’est pas dans ton Paris qu'on Elit de ccs festins, de ecs bastringues-là? De vingt-trois mille francs que nous avions hier à nous tous, la maison pavée et brûlée, demain il ne nous restera pas un gitcusard de sou, un scélérat, un credin dp* sou, mille tonnerres ! Et il frappait sur la bible avec un afr.cie joie ^t de satisfaction impossible à décrire. — El n'y a pas à dire, ajoutait un autre, n'y a pas à dire que d'auirox que les flam-

barls de la Salamandre casseront des bouteilles et earesscroul des filles ici, au inoius. Après nous la fin du monde, lin feu de joie de la maisoQ, cl ou dira dans le pays : C’est l'équipage de la Salamandre qui s’est drôlement amusé; voilà des êtres bien heureux! — Et ça sans remords, au moins, bégayait le Parisien. On a une famille... on satisfait à sa famille cl aux... aux... enfin aux clipscs de Li nature. Moitié de la paye pour la nature, et l’autre moitié pour la folie : car, vois-tu , unus nous consacrons à b folie , Giromon. — Je crois, cordieu bien! dit cc dernier avec une gravité ivre qui eût fait honneur à un juge. — .Mais, reprit le Parisien, pour dessert, qu’cst-ce que nous pourrions bien faire? Si nous envoyions les femmes par la fenêtre, pour jouer à pile ou face?

Les femmes sc regardèrent fort émues.

— Non, Parisien : nous en répondons. — Si nous nous f... des colins entre nous. — Oh! la bonne idée! la bonne idée! ça va, Parisien. Eh! mais, prends doue garde à loi, ch! fiirhard. En voilà eueurc uu qui porte fameusement la voile ! il est déjà à ta cape. Allons, file ; c’cst ça, sous la table, va donc ! Ils vont s'abîmer là-dessous, ils vont sc mordre, c’est sûr. En voilà— t-i ! en voilà-t— I î Eh! dis donc toi, la belle blonde; veux-tu pas jouer à enfoncer toute celte serviette dans la bondir de là ruurd? Mais finis doue! vois donc ses yeux, comme il les ouvre. Quelle bêtise! il n’eu mange pas, de serviettes ; ça l'étoufferait ! Je le dis qu'il va étouffer. Là, là, le voilà bien avancée. Ah ! es-tu bêle, va! — Bon, bon, encore un d’affalé . reprit Giromon en voyant tomber Bernard à moitié suffoqué ; le vin les détruira, c'est sûr, cl ils i criront par le vin. Et des vrais flamba rts... Quel malheur ! Oh ! dis donc, Parisien, pour les conserver à leurs respectables parenis et à leurs amis, si nous lêmions ceux qui sont soûL*.?dil Giromon. En êtes-vous, les autres? — Oui, oui, Crièrent ceux qui restaient sur leurs jambes ; fumons-les, car il> pourraient s'avarier. — Le cochon fumé se conserve bicu mieux, dit uu plaisant. — Oui, oui, c’est ça. C’est pour leur bien, d’ailiru»; cl ils verront qu'ils n’ont pas aftaire à des ingrats.

C'tal que je croi* qu'on me carotte ... — Hein?. . — Oui. mon commissaire..., qu'on me flibuste, et que je n'ai pis mon compte.

Et on dérangea la table , et on plaça les ivres-tnorls croisés les uns sur les autres; puis on les entoura de clia|>caux de paille, d'écharpcs de .femmes, de serviettes, de bâtons et de paille arrachés aux di aises. Les malheureux sc laissaient faire, articula icnl quelques plainte- étouffées, quelque plaisanterie bouffonne, pleuraient ou riaient à demi ; seulement ceux qui supportaient le poids de cc bûcher humain faisaient entendre de sourds gémissements.

— Tiens! bégayait l'un, on nous met en pile comme des mils de rechange. Alors uous sommes des matelots d- 1 ediange. — Qu'est-ce donc,

tiunnurait un autre , qu’est-ce donc qui prend mon dos pour son batyac cl uia U: le pour son sac?

El cent autres propos que le Parisien interrompit en criant :

— Allons! fumons... fumons... — Ils vivront cent ans de plu*, cria l’un. — Faut-il que nous soyons bons cufanls. ajouta l'auire. — El, en se réveillant, dit Liromon, seront-rils élonués de se trouver conservés comme s'ils sortaient d’un tonneau! — Allons! allons! au feu... fumous-iis...

lit la lampe s’approcha d uo énorme monceau de paille de chaises qui devait communiquer rapidement la (lauune à tous les linges et vêlements qui les entouraient.

— Allons! c’est dit, les autres? demanda encore le Parisien. — Je le crois confie u bien ! et rappelle-to». mon garçon, qu’un bienfait n’est jamais perdu, ajouta philosophiquement Liromon. — Adieu, val... alors, dit le Parisien.

Ii| la mèche de b lampe s’approcha des combustibles. A ce moment, si critique pour ces malheureux qu’on allait fumer si philanthropiquemeul, dreilr. yablts cris retentirent au dehors, cl la maison trembla sous les coups réitérés qui ébranlaient la porte massive de l'hôtellerie.

I.a lampe tomba des mains du Parisien, qui, suivi de Liromon, s'élança à une fenêtre qu'il entr'ouvril.

— Noi s sommes f dit-il au Parisien. Tiens, regarde. — Bah ! re-

prit l’antre, c’est notre dessert qui nous arrive. Justement, nous ne savions que (aire !

Cil A PITRE XIV.

• u r* choüi jiMinc su* mabim(I).

Là, crève... Soyez tranquille*, camarades, ne pre lira pas garde a celte misère.

Scullu. — Lu Brigand*

Le plaisir surpasse de beaucoup h fatigue que noua avions subie pour en jouir.

Sstiinm. — Richard II.

L’étonnement ou l’effroi de Giromou était eu vérité bien légitime.

A la lueur sanglante d’un grand nombre de torches de résine qui jetaient au loin Ichrs reflets rouges et venaient brusquement empourprer les parties saillantes de l’aubeige de Saint-Marcel , on voyait s’agiter comme des ombres une foule considérable étrangement vêtue, bizarrement éi lairée par les jets d’une lumière capricieuse qui étincelait aussi çà cl là sur d«*s couronnes, des armes ou des vêlements tout luisants d'or cl d'argent.

Alors cette singulière cohue paraissait calme et formait un cercle immense autour de la taverne.

L'était je ne sais quelle corporation composée d'hommes grotesquement babilles eu diables, en satyres, en lemmcs, en dieux, en tonnes; tout cela couvert de clinquant et d'oripeaux, de lange et de haillon*, qui toisaient encore ressortir l'expression sauvage cl féroce de leurs yeux noirs et de leurs visages bruns et lanués.

Quand le tumulte lut tout à fait apaisé, un Provençal d'une taille athlétique sortit du cercle. Il était en costume de fcquni*, et représentait la reine de Salra dans celle torce igttoble mêlée encore aux cérémonies religieuses les plus imposantes. On voyait le roi llérnde avec tut mitre de papier doré, Hilton et le Christ, Proserpinc et Ig Vierge, *a»l parler d'uue myriade d'anges, de diables, de démons et de saints subalternes, armés de faux, de fourches, de bâtons ; eit partie ivres, car à l'occasion de ces sortes de solennités on faisait rie fréquentes stations r laits les tavernes, après avoir suivi dans le jour h-s processions paroissiales de la Saint- Jean et v avoir pompeusement ligure, selon un usage qui remonte, je crois, à Jean I, comte de Provence; or, cet usage s'est perpétué de nos jours, et l’autorité muuh -ipale toit encore anunneer le programme et la marclte de ces hideuses cérémonies.

La reine de Saba avait la figure couverte de lard et de mouches; sa barbe noire était poudrée comme ses longs cheveux, cl une rulie blanche toute sou liée laissait voir ses brges épaules et ses bras velus: une espèce de mauvais manteau écarlate lui ceigoail les reins, cl un diadème de carton argenté couvrait sa tête énorme.

Agitant une massue de chêne grossièrement sculptée qui lui servait de sceptre, la reine de Saba réclama le silence et fit retentir une voix qui eût fait honneur à un chantre de cathédrale, et dit, dan» le patois provençal le plus renforcé, à peu près ce qui suit ;

. — Me*, pichous, il y a ici un ramassis de gueux, de huonapmtütcs, qui osc.it faire fête profane le saint jour de la Saint-Jean, et qui ont battu cl volé notre brave compatriote le père Marius. Les chiens de

(t) Lt petit te v dtt dutbU i C'est ainsi que se nomme «lie bizarre procession. Voir tes annales de Provence.

Français (t), ces scélérats de Pouanlais Font chassé de sa maison ; mais heureusement qu'il a trouvé des amis, nous venons le s'érige r, mes phclions ! — Oui, oui, \ engeance ! Tue I lue les buounpai listes, les chiens! hurla, vociféra la troupe tout d'une voix eu se niant en tumulte contre la porte qui était heureusement verrouillée à l'intérieur. - Les gredins ont fermé leur porte ! cria la reine de Saba en la happant à grands coups de sa massue. Voulez-vous ouvrir, chiens que vous êtes ! nous venons venger le père Manu*. — Oui, oui, répéta la troupe, vengeons Marins ! à mort les buouaparlislc» ! — On les a chassés «le Toulon ! chassons-les d'ici! — Tue! lue! comme à Nîmes, enfants! hurlait la reine de Saba qui rugissait de rage en ébranlant les gond» de la porte.

A ce moment une fenêtre s’ouvrit, et l'on vit apparaître la ligure de Giromou, tenant à sa main un goulot de bouteille cassée dont il s’était fait un porte-voix qu'il emboucha immédiatement, cl ces mol-. tombèrent du haut du balcon :

— Ohé! de la canaille de mangeurs d'huile f que hélez-vous, ohé?

Celte interpellation allait déchaîner un ouragan de cris et de hurlements ; d’un geste la reine de Saba contint *» troupe et répondit :

— C’est toi, gueux de ronanlais, «le buounnartisle, qui es de la canaille, que lu as chassé un vieillard de riiez lui, et que tu as fait ta noce un jour de fête de religion, entend WU ? Et si Ui ne nous ouvres pas tout à l'heure, il y aura du rouge, entends-tu, jacobin? Réponds à cela. — Toi, vois-tu, di! gravement Liromon : toi, je prendrai la robe pour voile de pouiouse, tes jambes pour mâts, tes bras pour vergues ton

corps pour carcasse, et je te f à l’eau avec six pouces de laine

dans le ventre en guise ne lest. — Tue ! lue ! le clilon ! — La reine fit faire silence cl dit ; — Tu vas voir que.-.

Liromon l'interrompit et ajout» *

— Attends donc, j’i>nh)|ai&} et comme quand tu seras navire r’est la

grosse t«lte qui servira de figure à l'avant, al«»r* je te baptiserai... le vilain b

Et Liromon ferma I» fenêtre, après avoir toit line grimace fort énergique.

— Tron de l’air! dit la reine de Saba, enfonçons la porte, mes pichons! et ne souffrons jws que ce* buonapar listes nous molestent. — Oui, oui, lue! crièrent cent voix.

Et on se précipita sur la porte qui ne pouvait résister longtemps: d«5jâ un ais était rompu, lorsque du balcon qui s’avançait en saillie, une énorme table de chêne lourde et massive tomba d'aplmnh sur les assaillants; la reine de Saba ne fut hcurouseiiieut pas atteint •, niais cinq ou six démons ou satyres roulèrent écrasés, le rui llérode fut coolus, et la vierge Marie eut lepatilc démise.

Lct incident redoubla la colère des Provençaux, mais calma un peu leur ardeur. — Ils se mirent hors de portée de* projectile» de celle nature pour se consulter. Mais le conseil fut interrompu par Giromou, qui reparut à la fenêtre avec son bienheureux porte-voix-

— Ohé! des mangeurs d’huile ! voulez-vous mm* rendre notre table? nous avons encore quelques bidons à vider cl quelques-uns de vos reins à déralinguer. — A mort ! tue le chien ! crièrent quelques-uns. — Laissez-lc, mes nichons, dit la reine de Saba: Julieu et Jean-Marie vont revenir. — Vous ne tuerez rien du tout, reprit Liromon. Ah ! vous croyez que les flarnbaris se laisseront fouetter comme dps mousses? rien du tout ; vous ne tuerez rien du tout, et...

Liromon ne put coulimier. Un coup de tou partit ; il disparut de la fenêtre, et son dernier mol fut : — S. .. lâches!... C'étaient Julien et Jean-Marie qui étaient revenus avec des caiabines.

Bien! bien! hurla la troupe. Bien! Ainsi meurent les huonapar- ; listes et les Français! — Mes pic bons, dit la reine de Saba. au li«'u d'enfoncer la porte, barriradouft-la ; et puis nous moulerons sur la terrasse : il y a Là un juilas que je connais; il donne dan» la grande salle, et nous pourrons de là les déquiller à notre aise.

El la porte fut fermée au dehors, barrée par la table que l'on couvrit de pierres, de poutres, de façon que toute fuite était impossible aux inallieiireflv marins, (.'aspect de la grande salle était bien changé ; plus d«* cris, pins d ivresse, plus de fuie. Ij*s flamba rts entouraient le pauvre Giromou, qui avait reçu une. balle dans la gorge, et respirait encore. Le Parisien, agenouillé, lui soutenait la tête, elles autres, pâles, immobiles, fixaient sur lui des regards stupides.

— Mes bons matelots, dit enfin Liromon d’une voix faible et sifflante, c'est tout de même vexant d’avoir échappé si s .turent anx prunes, d’être un flambait, pour être tué comme un chien enragé ! Enfin !... où «*l le Parisien? — Me voilà, mon vieux, mon pauvre matelot. — Ah! c’est que je vois tout gris, et je ne te reconnais pas. Je suis f. Parisien. — Non ! non ! — Si. Mais écoute... Promets-moi une chose ? — C’est fait, quoi que ce soit.. C'est toit, mon matelot. — Eli bien! épouse mon épouse, Parisien. Elle n’a pas droit à nue pension Elle crèverait de faim après ma mort, et ma petite fille aussi; et cette idée-là, vois-tu* matelot, me rendrait la gaffe fièrement durai avaler. Enfin, veux-ln? Je sais que ça l'embêtera.. — Oh ! oui; mais c’est égal, la fille aura un père, mon bon matelot, répondit le Parisien en s’essuyant l’ail avive le poing. — Maintenant embras>e-ii*ol. Uomicz-moi la iinin, vous autres Adieu, mes pauvres fhrabaeti ! (la me vexe de ne pouvoir pas dire

(I) Les paysans provençaux disent toujours, en parlent de* hsbiUjiU du reste \ de la France, tu Français.

adieu an lieutenant et à M. Paul avant de filer mon loch ! Mais vous leur direz, car vous les verrez vous autres, si ces chiens- là vous laissent la langue et les yeux.

Ici sa voix s'affaiblit et sa respiration devint de plus en plus sifflante ; et embarrassée. Les matelots se rapprochèrent.

— Allons ! continua Ciromon avec effort ; voilà que je coule à fond. ! Adieu , mes vieux flambarts ; aussi bien notre temps est passé , voyez-

vous? Notre pavillon a déteint; les Anglais nous passent à poupe;

aussi, j'aime autant aller voir si les navires de là-haut ont des voiles d’étais et des royales... Adieu, flambarts! Je veux être à l'eau. Enteudezvous? jeté à l'eau avee un boulet de A6 aux pattes. C’est le tombeau d'un marin... Adieu, encore! adieu, Parisien. Aime un peu ma pauvre fille, ne liais pas trop mon épouse, et... ma foi! vous ne me dénoncerez pas, vous autres; ainsi... vive l'empereur ! Et il retomba mort.

— Ah ! chiens de buonapartistes ! Vive l'empereur! Tenez! en voilà de votre monstre d'empereur, de votre ogre d'empereur !

El trois coups de feu éclatèrent par l’étroite entrée du judas. Giromou recul une seconde balle dans la tête — halle perdue; — le Parisien eut le bras effleuré ; Bernard le cauonnier eut l'épaule fracassée , et tomba sur le coup.

— Mais ces gueux-là vont nous tuer connue des mouches ! cria le Parisien. Sortons d'ici, crochons-nous corps à corps, vengeons Ciromon ! — A l'abordage, f..,.. , à l'abordage! Si vous n'avez pas vos couteaux , prenez ceux dada bible, ajouta-t-il.

Et il s’élança dans l'escalier qui menait à b terrasse en brandissant un énorme couteau à découper dont il s était armé. Malheur! lu porte était lerroée, et ils entendaient le bruit sourd que faisaient une partie des Provençaux postés sur la terrasse en démolissant le plafond de la grande salle, pendant que les autres veillaient aux fenêtres qu'ils avaient barricadées, comme b porte, en se guindant sur le balcon. Bieutùt une prèle de pierres et de plâtras annonça que les assaillants venaient de i pratiquer une large ouverture au plafond a la faveur de laquelle K s trois 1 escopeltes purent jouer dans toutes les directions, et mettre une di/aiuc ! de flambarts hors de combat. fleurons •ment lis munitions manquèrent.

— Mes pichons, dit b reine de Saba, ouvrons b porte dé celte terrasse maintenant, et allous les achever. Nos couteaux sont frais, et uons verrons si les Bretons ont du beurre ou du sang dans les \ cinrs. — Enfin! crièrent les flambarts, la partie va être égale, quoique vous sovez deux contre un. — Vous avez voulu du sang! il y aura du sang, dit sourdement le Parisien les dents serrées en entourant son poignet d'une serviette pour mieux assujettir le manche de son couteau. — Je suis à toi, mon pichon, cuisinier au grand couteau, dit b reine au Parisien en sautant dans b salle. — Ah ! virus donc, belle femme ! que je te fosse un collier d’acier français, hurla le Parisien en s’élançant à la rencontre du gigantesque Provençal. Le reste de la troupe s'étant aussi précipité, soit par l’escalier, soit par l’ouverture du plafond, la mêlée s'engagea furieuse.

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