CHAPITRE XV
comur.
Un icHat, — II* oni larré le puisage, cl Li porte etl obstruée par îles cadavres.
Un autr* tolJul. — J’ai b télé brisée, camarades. Au secours! Je n’y vois plus!
IIiROS- — L'i MftamoTpIuiM du botiv.
Quel beau clair Je lune il fait ce soir!
Un rfdBKar à ta danmut.
Silence! pas un cri! car un cri trahit une blessure! Silence! on mord en silence quand on est désarmé; on égorge en silence , I on lue en silence et l’on lue beaucoup, car le sang arrose le plancher. Mais pas un cri ! Et celle masse ivre , ardente, se croise, s'étend, se lord, se roule, tombe et se relevé. Ongles et deuts, tout est bon pourvu que le sang vienne à b peau. Mais pas un cri! Silcuce! excepté le bruit des pieds qui s’appuient, lourds, pour lutter; le soupir qu'on étouffe en mourant, |o choc du 1er, le grincement de deux lames qui sc rencontrent sur la même poitrine — car il faisait obscur, nue seule lampe restait. — Silence! on n’entend pas un cri! Et les fenêtres ayant été ouvertes par les assaillants, on voyait, à la douce clarté de la lune, un riant paysage, «les bois d'oraugers couverts de fleurs, et un frais ruisseau qui serpentait argenté au milieu d'une vaste prairie; puis les lucioles suspendaient aux lauriers-roses leurs pyramides de feux chatoyants, et le Porü chantait de sa voix grêle et sonore.
Les cadavres des blessés commençaient à gêner les combattants. On marchait bien sur ces corps, mais ce point d'appui était faux, on trébuchait souvent ; et dans une lutte corps à corps, couteau à couteau, morsure à morsure, tout l'avantage est pour celui qui peut comme ce Provençal se mettre a deux genoux sur son ennemi, cl lui dire avee un cruel sourire, avec deux yeux flamboyants, rouges et fixes ;
— Tu es à moi ! tiens donc, enfer ! voilà mon poignard tout frais pour un autre français!
Ou comme ce marin qui disait à llérude :
— Ma lame est cassée, mais je briserai (es dents avec le manche. Ab ! le sens-tu? Je ie crois, car tes dents ont serré la poignée comme dans un étau, Garde-le, va ! je prends la dague. Cordicu ! le manche est bien mouillé ! C'est du sang '... Oh ! nue de sang !
t Et on voyait, à la douce clarté de la lune, un riant paysage, des bois d'orangers couverts de fleurs, et un frais ruisseau qui serpentait arpenté an milieu d’une verte prairie; puis les lucioles mpeoda lent aux lauriersroses leurs pyramides de feux chatoyants, et le l'oril chantait de sa voix grêle et sonore.
— Enfin le voilà? cria le Farisien à la reine; depuis un quart d’heure je te cherche pour venger mon matelot, et te meure au col l'acier que Je te promis, belle femme ! — Tu es jaloux de mes faveurs, pichon! dit le colosse avec un ricanement de hyene. — Oui, je veux le loucher au ccrur! répondit le Parisien, qui fut d’un bond sur fa reine de Saba. — Oh ! viens, mon pichon, que je l’embrasse; je serai bonne câlin. Lt pour souvenir je porterai ta tête en fanfaronne, murmura le Proveuçal en étreignant le l'arisien dans ses bras de fer.
Leurs figures se touchaient. Ils restèrent ainsi une seconde, sentant leur souille s'échapper île leurs narines gonflées.
Tout à coup la reine ouvre les liras eu poussant un cri atroce, arraché par b surprise et 1a douleur. Celait un mourant qui lui dévorait b jambe. Le l'arfeim recula d'un pas, leva son grand couteau, qui tomba d'aplomb et en sifflant sur b poitrine de la reine , et s'y enfonça jusqu’au manche. — Enfin, j’ai louché ton coeur ! hein ! ma reine ? dit le Parisien en retournant son couteau dans la blessure, pour agrandir la plaie. — Oh oui ! trou de l’air ! tu m’as touché : mais je te donnerai un dernier buin-r d'amour !
Et le l'rovcnçal, avec la rage convulsive d'un mourant, se jeta sur le Parisien et le mordit à fa lèvre et à la jouer avee une violence telle, que scs dents, traversant les muscles, allèrent froisser les dents du marin. Ils tombèrent tous deux. Et on voyait, à la douce clarté de la lune, un riant paysage , des bois d'orangers couverts de fleurs , et mi frais ruisseau qui serpentait argenté an milieu d'une verte prairie; puis les lucioles suspendaient aux lauriers-roses Icuis pyramides de leux chatoyants, et le Poril chaulait de sa voix grêle et soiiore.
— Le Parisien est mort! crie un flarnbarl — Vengeance ! vengeanee pour le Parisien! — Vengeance pour 1a reine! crièrent les Provençaux.
El b mêlée devint plus sanglante, plus profonde. Comme les forces commençaient à s’épuiser, on se mil à blasphémer : rien n’aide comme cela. Mais les Provençaux étaient en nombre supérieur, protégés d’ailleurs par les habits, les bonneis de carton qui les dcgui>air-nt : les matelots étaient épuisés, eux, par les excès de b veille. Déjà ils faiblissaient, accablés pur la multitude. Déjà le succès doublait b force Cl le courage des Proveuçaux, lorsque la voix du l'arisien vint ranimer les marins. Il était parvenu à s'arracher des dents de la relue, en bi&saut la moitié de sa lèvre. Il était rouvert de sang.
— Courage! courage! Si nous laissons notre peau ici, arrachons- en de b leur, cria-t-il.
Et il se jeta à corps perdu sur Proserpine, en disant :
— Je suis gabnt ce soir. Que de maîtresses !
El d’un côté on combattait avec l'acharnement du désespoir, et de l’autre avec la certitude et la conscience d’une victoire que les marins ne |K)uvaicnt disputer longtemps. C’était une effroyable boucherie. Il y avait du rouge en effet, comme avait dit la reine de' Saba.
> El on voyait, à b douce clarté de la lune, un riant paysage, des bois d’orangers couverts de fleurs, et nu frais ruisseau qui »er|>entnil argenté au milieu d'une verte prairie; puis les lucioles suspendaient aux lauriersroses leurs pyramides de feux chatoyants et le Poril chantait de s» voix grêle et sonore. Mais la voix du Poril, à cet instant, ne résonna pas seule; un autre son, grêle aussi, nuis aigu, mais perçant, mais pénétrant, vint retentir dans le silence de b nuit. Et ce bruit, s'approchant de plus «i plus, devenait de plus en plus vif, étourdissant, expressif.
On peut le dire, c’était le son d’un sifflet bien connu à boni de lu S »lamandre. El l'on devinait que celui qui eu tirait ces bienheureuses modulations courait très-fort ; car les sons éiait-ui comme accentués par uue marche précipitée. Et les pas d’une troupe d'hommes résonueen t sur le gazon. Et une troupe assez nombreuse de marins, commandés -par l’aul et b Joie, déboucha du bouquet de tilleuls, en criant :
— Courage, enfants ! voici du renfort! En mal Icj, hnbBTls! ni avant la Salamandre !
El Paul, voyant les échelles encore pbnlées près du balcon, s'élança, suivi de b Joie, qui était sur ses talons; et, on une minute, tout sori monde ayant c&caladé le balcon, bc précipita dans b grande salle/ 1| était temps, je vous le jure !
CUAPITItE XVI.
sa ataxt lis rimunn I
Boobcar de m revoir I Madame Maluiok.
En avant 1m flambarls! en avant la Salamandre ! furent les premiers mots que crièrent les nouveaux venus en se précipitant au milieu de cette hirieuse et implacable mêlée.
Ce renfort inespéré, le bruit du sifflet de la Joie, la voix de l'aul, tout cela donna une telle énergie, une telle puissance aux matelots, que la chaîn e tourna, que le combat ne dura qu'un moment : l'avantage décicif, positif, resta à la Sa'nmandre.
Les marins étant toujours munis, comme ou sait, d'une multitude de bouts de corde et de bitord, on garrotta ce qui reliait de Provençaux capables de faire un mouvement, cl il y en avait bien peu. Pue. ou descendit dans la salle basse chercher les femmes, qui étaient évanouies, et les marins ivres, qui donnaient pour la plupart du meilleur et du plus profond sommeil : car, au nu uuent du danger, leurs camarades les avaient portés là pour les dérober à celle sanglante mêlée. Ces pauvres gens se plaignirent fort d'être réveillés si lût.
— Etes-vous embêtants ! dit l'un. Vous ne pouvez pas vous amuser satisfaire un tremblement, un sabbat, comme vous faisiez tout a l'heure là-haut? — C'est vrai, reprit un autre: amusez-vous, mais laissez les autres dormir. — ht ne tirez plus de fusées ni de pétards, dit uu troisième en étendant les bras et en se retournant pour achever son somme. — Alors, la Joie, dit Paul, faiics-les prendre, porter et arrimer dans les embarcations.
Puis, en s’adressant aux nouveaux venus :
— Vous autres, formez une garde échelonnée d’ici à la côte, jusqu'au moment de pousser au large, car je crain» d'avoir tout le pays sur les bras.
On releva les corps du pauvre (iironion et de ouïe marins bien dangereusement blessés, et ou les descendit, afin de les transporter jusqu à la rôle, à bras ou daas les voilures qui avaient promené I équipage. Les flamhart*. assez forts pour marcher et manoeuvrer, répartis avec lis marins amenés par l’aul, fureut destinés à conduire les canots a boni de la Salamandre.
Quand ce petit convoi fut prêta se mettre en route, Paul fit une ronde minutieuse pour s'assurer qu’aucun de scs üambarts ne restait dans la taverne, et donna le signal du départ.
— Monsieur l'aul, dit le Parisien, J’ai oublié quelque chose. — C était d'incendier la taverne de Mariu». — Allons, va, et reviens vile : le soleil va se lever, et ou est inquiet à bord.
Le Parisien fut à peine deux inimités absent, et reparut aussitôt en disant : — Il ne faut pourtant pas gaspiller de l’argeut pour rien. — .Marche ! dit l'aul.
Le sifflet de b Joie retentit, et la caravane se mit eu route. Paul, le dernier, surveillait tout avec la plus minutieuse attention.
Un arriva bieulût sur le rivage où étaient mouillées toutes les embarcations de la Salamandre.
Les blessés fuient placés dans la chaloupe, les gens ivres dans le grand canot. Paul ordonna d orienter les voiles, et l'on mit le cap sur la Si liminaire, qui sortait peu à peu de la brume que les premiers rayon.» du soleil venaient dissiper.
Cet air frais et piuuanl du matin, frappa til les ivrognes au visage, les réveilla un peu, et leur rendit sinon tout à fait la raison, au moins la gaieté.
Ce furent alors des chants de fêle, de» roulades et îles accords, des pl.ti-anlerics sans lin, que les coups de sifflet réitérés de matin- la Jo:e tic pouvaient comprimer. Ces malheureux n’avaient pas la moindre j»erreption de oc qui s'était passé, et leurs cris de joie contrastaient ringnlii ‘renient avec les gémissements et le» plaintes des blessés de l'autre cait-'i, qui soupiraient vivement apres les soins du bon Garnier. RotU) à expliquer comment Paul arriva si à propos au secours de ses tlambarts.
Absent de la Salamandre, ayant été, selon son usage, roder autour de b au boa d’Alice jusqu'au coucher du soleil, il se disposait à retourner à son bord, lor»qu'il rencontra sur b cote vingt matelots, sous la conduite d'un iiulire, que Pou envoyait à Saint-Tropez pour rrufbrccr l'équipage de la corvette.
ch arrivant auprès de b petite haie qui sert de débarcadère, il l'ut fort surpris de voir à cette heure toutes les embarcations de (a Salamandre mouillées là sans qui que ce fût pour les garder.
Il commençait à avoir quelques snupçou-., lorsqu'il vil au loin poindre, puis approcher, puis devenir de plus en plu» di.-ainrt un homme qui nageait : ee nageur arrivait sur la côte : c'était la Joie, dépêché par le lieuleuant, qui, ayant vainement attendu toute b journée, sans aucun moyen de communication, s’était décidé à envoyer b Joie aux informa-
tions, et à lui faire fa e à la nage la lieue qui séparait fa Salamandre
de la cote.
l,a Joie raconta lool à Paul ; celui-ci, frémissant sur les suites de cette désertion, sachant b haine que les Bretons et les Provençaux se portaienl, leur diffétence d'opinion et leur caractère implacable, se mit à la télé des nouveaux venus ; ci, suivi de b Joie, qui s’habilla fort décemment, grâce à la précaution qu'il avait eue d'apporter scs habits attachés sur sa tète, ils par cutirurenl toutes les tavernes de Saint-Tropev sans rencontrer les fl.iinb.trts.
Enfin, b Joie se rappela l'auberge de Saint-Marcel pour y avoir étéF quelquefois <a»ser avec Sun matelot Bouquin ; et, vu son état d'isolci nient et de tranquillité, la soupçoi ua fort, cette brave hôtellerie, de re-
céler les marius de. la Stlamandre.
I Or, on sait qu’il ne se trompait pas, et qu'il arriva bien à temps pour empêcher de iiuir le massacre des pauvres flambai h, qui maintenant ! sont en sûreté et regagnent b corvette à toutes voiles.
Eolin, Pieu e»t Dieu, et Mahomet est sou prophète, mais le destin ne ; pouvait destiner à périr sous le couteau des assassins un aussi brave équipage, si musicien, si peintre, si lou dans scs orgies, si gai daus le . Combat.
Un équipage qui s'individualisait en un seul homme : la même volonté, les mêmes désirs. Faut-il boire ? buvons ! Faut-il Uier? tuons ! sau» ran- I cuuc contre b fatalité qui change uu jour de folle joie en carnage sanglant et acharné : mou Pieu ! non ; il est surpris, voilà tout, et sc demande : (Ju est-ce qui aurait dit ecb hier? Et puis si cet équipage avait 1 |iéri, que serait devenue la Salamandre, s'il vous plaît? car cet équi- | page, c’est sa vie, son sang. Gel équipage qui circule dans ses batteries, dans scs ponts, dans scs mâts dans ses lûmes, qui sc divise dans les rameaux inliiiis de ses cordage». Mais c'est le sang qui circule dans les artères, dans les veisseaus, dans les veines. C’est le sang qui anime le corps ; c'cst l'équipage qui anime la Salamand c, qui lui donne uu air de vie. de fêle, d'existence ; c'est son cœur, c'est sa tête. Alors elle fré- | mit. elle tremble : elle va, elle vient, elle a nue voix, un souflle, la vie s’échappe de tous ses sabords ; alors elle est entouré»- de ce bruit inexplicable qui n'csl pas un bruit, mais qui s’exhale de toute créature vivante ; est-ce un échu de b pensée ? de l’animation ? je ne sais : mais cniin ce bruit vous dit : — Ceci existe.
F.t saus ce bruit la Salamandre n'existerait pas.
Voyez-b plutôt là , toute seule, tonte triste, nrivéc de sou équipage depuis hier.. C'est le silence, c’est le Mumueil de la mort, t.ouune elle est froide et iticulnre! comme elle est lugubre! ou dirait d'un de ce&* corps pétrifiés que les magiciens des ballades frappaient d'uu trépas passager.
Mais, bon magicien, I as-tu donc touchée de la baguette, que b voilà qui frémit daus toute sa membrure, qui balance doucement ses vogue», qu’un frissonnement de plaisir court dans ses agrès ? Oh ! voilà qu elle remue! voilà qu'elle s'agite! voilà qu’elle existe! Elle exist , car sou équipage est arrivé à bord. Elle existe, car sa batterie est p leine, scs punis garnis, ses hunes remplies. Elle existe ! Aussi voyez comme sou aspect a changé : elle u'fsl plus triste, elle n’est plus jnorue ; elle u'est plus froide et houleuse comme une femme qui n'a qu'un amant. KUc est liere , elle est hautaine , elle est ncureuse . elle est souriante , elle fait la belle, se mire dans les Ilots... Elle, coquette, sc penche et se redresse en faisant chatoyer l’éclat de ses mille pavillons; elleol radieuse, libertine, insolente !
Et puis, quand ce pauvre soleil vient b couvrir pompeusement d’une robe d'or et de pourpre, elle reçoit cet hommage avec indifférence et dédaiu , comme tme courtisane blasée qui sc bisse envelopper avec in- , souriante des tissus les plus riches et les plus étincelants.
UUAPITBB XVII.
ncrovi.
A vrai dire, c’était un lrf*te sommeil, entrecoupé de cfaniw* et de sursauts.
Jclc? — La Cinfettion .
bignui ctlintran- in nostro Joclo cor pore.
Moukrk — Lt Malade imaginaire.
On l’a dit, d'apres les instructions de Pierre, la Joie s’était jeté à 1a ' nage afin d'aller à terre et d * tacher de trouver le moyeu de ramener une embarcation pour rétablir la communication.
Aus.i le lieutenant, l'ciisc gu \ le commissaire «t le docteur furent -ils ' agre.ibleutriil surpris de voir le» quul:c «auuts arriver à pleines voiles.
! — Je m'étonne que ce vieux la Joie ail aussi vile réussi , dit Pierre.
— Que dwble vcu\-tu, répondit le médeciu, il u'y a pas de grandes ressource» à terre; du vin, du vin, et puis du vin, voilà tout. au»»i ils vont i nous arriver daus uu étal... — J'espère, lieutenant, dit le commissaire, que vous allez faire un exemple sévère? — Je sais mon devoir, tuou-
sieur. — Mais taisez-vous donc, commissaire, dit le vieux Garnier ; estce que vous savez ce que c'e»l qu’un marin ? est-ce que vous croyez que, lorsque ces pauvres diables-là, apres deux ou trois ans de campagne, vont prendre à terre un jour de bon temps , ils ont grand tort? Je vous donne six mois, à vous , qui vous plaignez déjà de la vie de boni, et puis nous verrons. — Mais , Dieu me damne , dit Menai , il y a du sang et des morts dans les embarcations ! — Dites donc du vin et des ivrognes! dit Garnier. — Non, pardieu! Merval a taison, reprit le lieutenant en braquant sa longue vue; j'en étais t-ûr ! une rixe, des coups échangés avec lue Provençaux , une affaire d’opinion, peut-être? Maledicliou! mes pauvres flambarts, mes pauvres matelots ! Et Paul, et nmu fils ! — Soyez tranquille, dit Merval , je le vois. Il tient le gouvernail de la chaloupe. Il n'a rien.— Diable .' dit le docteur; à mou cofire, de La char* pie, du linge ! Voilà, par exemple, bien du sang perdu! Enfin, c'est égal. Et le bonhomme descendit à sa chambre.
— Et voilà ce qu'il y a de pénible , Merval, disait le lieutenant : voila de braves, de loyaux marins dont j'excuse la coud ni le, parce que je connais les privations qu’ils endurent si courageusement, et il (aut que je les reçoive à bord avec dureté, avec rigueur, que je sévisse. — Dali : bah! dit l’enseigne, vous traitez vos matelots trop doucement; les Anglais... — Les Anglais, les Anglais, monsieur, n’ont pas du sang fronça s dans les veines, (.est à coups de corde que vous les conduisez au feu , et celui-là a un triste courage, monsieur, qui ne se bal que placé entre deux périls ou gorgé de rhum et de vin. Je n'ai fait donner des coups de corde Ici que ouze fois depuis neuf ans, monsieur ; j'ai vu mes flambarts au feu , et je sais ce qu'ils y fout. — Chacun sou opinion , lieutenant. Mais voici nos hommes.
En effet , les embarcations avaient accosté , mais pas un matelot ne parut sur le pont. Honteux . confus , ils sautèrent tous par les sabord* : il n'y eut nue les blessés qui furent hissés à bord . ainsi que le pauvre Ciromon. Paul mil l'état-major au fait de tout , et le lieutenant ordonna au maître la Joie de frire monter l'équipage sur le pont. Les marins parurent. la lélc baissée, insouciants et résignés. Pierre se plaça sur sou banc de quart, prit sa heure sévère, et dit :
— Tout homme qui abandonnera le bord sans permission sera puni de huit jours de fers. Quand < et abandon auia le caractère de complot et de désertion, les chefs seront punis de vingt coups de corde, l/cquipagc de la Salamandre est daus ce cas : nomruez-moi les chefs.
IJ savait bien, le digne oDicicr, qu’il n aurait pas de réponse.
— Puisque vous vous refusez à 1rs nommer, la bordée qui ne sera* pas de quart restera douze heures aux fers par jour, pendant un mois. — Domprz les rangs! marche! La bordée ue bâbord, rendez-vous au\ fers. — Capitaine d armes, veillez-y.
Tout ceci était tellement prévu, connu d’avance par l’équipage, qu’il u’y eut pas un murmure, pas un mot; et, en vérité, Pierre paraissait plus peiné qu’eux .
— Bonne», braves gens ! dit-il en les voyant descendre un à un avec insouciance; pour un jour de plaisir, et quel plaisir! ils vont recommencer deux ans, trois ans de la vie la plus dure, lu plus péuible, et pus une plainte! Pauvres gens! Mais voyons les blessés.
Il rejoignit le docteur, qui allait, venait, jurait, tempêtait dans la batterie où ou les avait provisoirement déposes.
— Vous ne pouviez doue pas, brutes que vous êtes, leur disait-il. emporter vos butons ou des sabres pour aller à terre , hein ! et m'assommer ces gredins-là? C’est bien la peine d’être Bretons, de jouer dn bâton à deux bouts, pour se bisser égorger comme des imltéciics. — Mai», major, dit l’uu, nous avions nos couteaux. — Ah oui! vos couteaux ! Vous êtes encore de beaux ânes pour jouer des couteaux avec ces chiens de Provençaux ! Tiens! regarde-moi celle plaie! soul-ce vos épingles qui feraient de ces en tailles-là? Je vous dis que vous êtes des brutes, des ânes, des animaux. Ab çà, rappelez-vous bien ce que je vais vous dire.
Si demain matin je vois, je m'aperçois à lu plaie de quelqu'un qu’il n dù sou fu ir aujourd’hui ou cette nuit, et qu’il ne m'a pas envoyé chercher ou fut réveiller, si je m'aperçois enfin que quelqu’un ait souffert sans me le dire, vous entendez bien? — Oui, major. — Eh bien ! ec qudqu un-là ira aux fers pour quinze joum apres sa guérison, je vous le jure. parce que ce n'est pas la premicnnois que ça vous arr ive , malheureux que vous êtes ! — Mais, major... — Il n'y a pas de mais, major! Est-ce que vous croyez , dit le bonhomme exaspère , est-ce que vous croyez que vous êtes ici pour soulTrir comme des damnés, et moi pour nie gratter le» oreilles et dormir comme un moine? Est-ce que vous croyez que des gens comme vous, animaux que vous êtes, ne ntéi iteut pas loirs les ! soins possibles ! Est-cc que ma vie ne vous est pas consacrée , misérables!... — H, major! — si major.' dirent les autres avec une peur effroyable, car le bon Garnier exhalait sa philanthropie avec une fureur inJtiic ; si, major' nous saxons que vous êtes notre bon vieux major, cl que vous nous soignez crânement. — Belle malice ! je me sou (Bel ternis, si je ne le faisais pas. Allons '. mes enfants, c’est dit ! courage, ça ne sera rien : tranquillisez- vous, et u’oubliez pas les fers, si vous soutirez sans le dire! — Oui, major..
Puis le bon Gartner, tout grondant , rejoignit le lieutenant , qui tenait une lettre ouverte.
— Eli bien! lui dit Pierre, notre commandant, le marquis de Lougclour arrive. — - El quand? — Mais ou m'annonce de Toulou son inspection pour demaiu. — Monsieur Longe tour... — Oui, le marquis de Lon-
getour, capitaine de frégate... Je n'ai pas idée de ce nom-là. — Ni mol non plus; et ça m'est égal. Je retourne à mes blessés; j'ai oublié de leur dire quelque chose.
Et. pendant le jour qui suivit, l'arrivée du nouveau commandant fu le sujet de tous les entretiens à bord de la Salamandre .