CHAPITRE XX
RÉVÙJLTMR.
Le roi est infaillible. Ckartt.
— Avant tout, mon cher lieutenant, dit le marquis, je vous demanderai la permission de quitter ce diable d'uniforme, car, en vérité, j'éloulfe là-dedans. — A votre aise, commandant. — Ali! je sois libre enliii. fournie c’est lourd !... El l'cpée, et le diable de chapeau qui me fait lou- j eber... L'est qu'au fait il y a si longtemps, num cher ami. que je suis bourgeois, hou bourgeois, que j'ai perdu tout à fait l'habituile du har- , nais, cornue on dit. — il y a donc longtemps que vous n’avez navigué, communoant? — Ah! s'il y a longtemps... je le crois bien. Mais, mon ami, il faut, voyez-vous, de la franchise avant tout. Ainsi, écoutez-moi: En 90, j’émigrai en Allemagne, et j'y restai jusqu'en 1805: je sollicitai alors île l'Empereur la faveur de rentrer dans le grade de lieutenant, que j’avais loi - de la révolution. Il me refusa net, prétextant, ce qui était vrai, que j'avais dû me rouiller un peu, vu que \iennc ne pouvait passer pour un port de mer. Mais un de mes parents, le duc de Saint-Arc, alors cliariibcH.iu de Ronapurlc, obtint pour moi une régie de tabac. C'était une compensation.— Un bureau de tabac! Comment, monsieur, c'est d’un bureau de tabac que vous sortez ! s'écria Pierre avec un étonnement douloureux. — Oui, mon cher. Mais attendez donc. Ma foi, je nu* trouvais fort bien de mou nouvel étal ; tranquille, obscur, ayant oublié mon ancienne fortune, mon titre, des espérances qui ue devaient plus se réaliser, je vécus ainsi jusqu'au moment de la restauration. Alors vint la loi qui reconnaissait le temps de service des officier* émigrés, soit pendant l’cniigr.ilion, soit i-cndant l'usurpation : ce qui me fut d’abord bien égal. Mais j'ai une diable de femme, lieuteuanl, un démon incarné, ajouta-t-il à voix basse, comme si, même à bord, il eût craint d’être entendu par Flisabelh. Or, ma diable de femme s’imagiua d'écrire à mon , cousin le (lue de Saint-Arc, qui, de chambellan, s'était naturellement , transforme en gentilhomme de la chambre. Par le plus grand des hasards, je me trouvais possesseur de quelques papiers de famille fort importants ! pour lui : ma diable de femme, mou démon de femme les lui proposa. U accepta, et, par reconnaissance, me fil remettre en activité et donner un grade supérieur à celui que je remplissais avant la révolution. Vous 1 pensez bien, mon bon ami, je refusai. — Eh bien ! alors, commandant! — Eh tden! alors, mon ami, mon enragée de femme lit tant et
tant, quelle me força d'accepter; elle répondit malgré moi au ministre cl m'aurait amené elte-uiémc ici si le bon Pieu ue m'avait pas fait lu grâce de lui envoyer une pleurésie qui lu relient à Paris. — Ah ! monsieur, monsieur, preuez-y garde ! vous êtes dans une position bien dangereuse, je vous en avertis ; car enliu vous avez tout à fait oublié votre état. — Tout à fait, tout à fait, mon cher. — La manœuvre ? — Aussi. — La théorie? tout de mente. — Il est alors inutile de vous parler de la lactique, de l'astronomie ? — Mais comment diable voulez-vous que
t aie appris cela? car avant la révolution j'étais bien jeune, cl, ma foi ! es plaisirs... Vous concevez.... Je vous le répète : comment voulezvous que j’aie appris ça dans mon bureau ? — Mais alors, monsieur, il en est temps encore, refusez... refusez... Vous jouez voire vie et celle d'un équipage de bons et braves marins, monsieur, encore une fois, rej fusez. — Refusez... refusez... C’est Lieu facile à dire. El ma femme? —
I Mais, cordieu ! votre femme, â ce que je vois, porterait mieux que vous les épaulettes. — Eutre nous, mou ami, c’est très-vrai : et c'cst peur cela que je ne puis refuser sans son consentement : et elle ue mo le donnera jamais. — Mais enfin, monsieur, que comptiez-vous donc faire en acceptant ! — Ma foi ! mon cher ! j'avais deux partis à prendre ; faire le capable ou avouer mon ignorance. En preuant le premier, je ne pouvais fuis jouer mon rôle huit jours de suite ; eu prenant le second, j'avais la chance de rencontrer un galant homme comme vous, — et le marquis teudit la main à Pierre, — de lui tout avouer, de lui demander scs conseils et de tue confier â sa générosité.
La colère de Pierre tomba devant celle franchise. Ce pauvre vieillard avait l'air si humble, si repentant, si embarrassé, que le bon lieutenant répondit :
— Votre confiance ne sera pas trompée, monsieur, et je vous sais gré de votre aveu. Je dois pourtant vous avertir que ce n'est pas à vous, que je connaisâ peine, mais â vos épaulettes, qui, pour moi, représentent un signe, uu grade qui doit toujours rester sans tache; que c’cst à ne grade que je me dévoue, monsieur. C’est un fanatisme, je le sais ; mais tant que Pierre Muet vivra, sessoius, ses espérances, sa vie et jusqu'à sou honneur, s’il le fallait, tout sera sacrifié pour que l'honneur de notre marine, de notre pavillon, ue soit pas souillé, et pour qu'un officier portant des épaulettes de commandant soit respecté et respectable aux veux de son équipage; car, sans cela, monsieur, il n'y a point de subordination possible. Pour exiger l'ohébsance passive et absolue qui est Pâme de la navigation, monsieur, il faut qu’au moins le grade représente le courage et le savoir aux yeux des mu teints. Cot po« cela une dorénavant je mettrai tous nu s soins à vous empêcher de paraître dé(tlacé dans le poste que vous occupez. Mais encore une fois, monsieur, vous vous êtes mis de gaieté de cœur daus une bien fatale position. — Enfin, lieutenant, que voulezvous que j'y fasse, moi? L'est fait maintenant : aiusi... — Eh ! monsieur, je le sais. Malheureusement, le mal est irréparable. Vous êtes noble, appuyé, protégé : j écrirais au ministre pour lui exposer le véritable état des choses, qu'mi me traiterait de bonapartiste et qu'on me renverrait. Dr, j'aime mieux veiller moi-même au salut de fa pauvre Sa/amrjndre et de mes fiambarts. Ainsi, monsieur, c'est entendu. Mais, par grâce, pas un mot de manoeuvre, et surtout ne contrariez jamais mes ordres; et, dans un cas que vous verriez pressant, faites semblant de ine dire deux mois â l’oreille, et j’aurai l'air d’exécuter vos ordres. — Oui, lieutenant; dit l'autre avec soumission. — Pour commencer, vous allez signer ur» ordre du jour que j’écrirai, par lequel vous témoignerez votre satisfaction â l'équipage. — Oui, lieutenant. — El puis vous accorderez le pardon des hommes aux fers. — Oui, lieutenant.— Il faudra aussi double ration de vin â ces braves gens, pour votre bienvenue. L'est l'usage. — - Oui, lieutenant. — Et surtout gardez-vous, une fois en mer, de mouler sur le pont pendant le mauvais temps; vous me gêneriez. Reniement, vous nie ferez appeler pour être censé me communiquer vos ordres. — Oui, lieutenant.
A ce moment le vieux Garnier entra.
Alors Pierre, saluant le marquis de Longetour, lui dit de l’air le plus respectueux :
— Vous n’avez plus d’ordres à me donner, commaudanl ? — Des ordres! reprit rex-débitaul; c'est au contraire vous... Non, non, jen'cn ai plus. Ah! c'est-à-dire, nous avons des passagers, entre autres M. de Szaflie, qui va â Sinyroe, cl 1a corvette est mise à sa disposition ; ensuite madame et mademoiselle de Blenc, qui vont anssi â Smyrnc rejoindic M. de Blène, banquier immensément riche, mVt-on dit. Les trois personnes mangeront â ma table: quant à leur logement, je ne sais .. — J’y veillerai, commandant. — El moi, commaudanl, dit le vieux Garnier, je viens réclamer pour mes enfants : le poste des malades est placé tout à fait à l'avant de la batterie, et les pièces de chasse me gênent horriblement. Si le commandant voulait donner des ordres à ce sujet? — Mon vieil ami, reprit Pierre en voyant l'embarras dtf marquis, le commandant, auquel j'ai parlé de cet arrangement, m’a dit ce qu'il désirait faire â ce sujet. — Oui, oui, c’est convenu, docteur, repartit le marquis; mais j’espère, messieurs, que vous voudrez bien dîner avec moi aujourd’hui? — Nous aurons cet houneur, commandant, répondit Pierre, en saluant avec respect cl subordination son supérieur.
Il sortit avec Garnier.
— Eli bien ! il a l'air assez bon enfant, dit le docteur; mais il ne me fait pas l’effet d'avoir eu souveut les yeux piqués par l’eau des lames du cap? — Tu te trompes, mon vieil ami, lu le trompes ; c’est uo
homme solide, qui connaît, je crois, fort bien son affaire, mais qui, m’a-l-il dit. a l'habitude de (ont faire commander pur sou second, qui n’efit que son porte-voix; et e’esl assez désagréable... — Ma foi ! oui ; mais enfin si c'est un marin, c’est déjà beaucoup. Nous avions Unit de
Jieur d’avoir un âne! — C’est ce qui le prouve, DM docteur, qu’il ne jul douter de rien. — Ch 1 mais, que vois-je? une embarcation, et bien garnie, ma foi ! Voilà de jolies malades, heureux docteur. — Vraiment ! ce sont nos passagers, dit Garnier en courant à l’escalier avec l’agilité d’un jeune homme.
Ce fut l’enseigne Mcrval qui reçut respectueusement madame et mademoiselle de bleue, qui furent introduites auprès du commandant par Pierre Huet.
Mais tâchons d’expliquer le fanatisme de Pierre pour le grade, qui paraîtrait outré pour ceux qui ne connaissent pas toutes les exigences de b vie maritime. Cette abnégation inconcevable pour un signe conventionnel n’aurait pas besoin de commentaire, si l’on savait à quel degië était alors, et est encore porté uiijourd hui dans b marine, le point d'houncur, l'esprit de corps. Lt de fait ce fanatisme, — si c'en est lin, — a sa logique positive et irréfragable. Lt manœuvre et les mœurs nautiques veulent que le despotisme le plus absolu règne à bord, veulent que l'obéissance y soit passive et instantanée; car, à terre, dans une année, l'exécution d'un ordre bâtée ou retardée d'une minute, d'une seconde, ne peut rien entraîner de bien fâcheux. — A la mer, la moindre hésitation peut atneucr b perte d'un batiment, corps et biens.
On comprendra donc que, s'il existe le plus léger doute sur la capacité du chef suprême dont les officiers subalternes ne sont que les échos, cette conliance aveugle, qui fait braver tous les périls, sera altérée, re froidie: au lieu d'obéir au premier mot, on discutera les ordres, cl bieutôt le doute, l'insubordination et b révolte viendront briser cet admirable échafaudage de b hiérarchie maritime, basée fen droit sur le courage et le savoir.
Ainsi l ierre, en se dévouant au grade du marquis, pensait autant à lui cl à ses camarades qu’à sou eommautbul ; car, du jour où l'influence inorale du chef est méconnue, que devient, je vous prie, celle des inférieurs ?
El cette influence n’est-elle pas b question vitale, le pivot, la base d b société nautique? >” est-elle pas le puissant levier au moyen duquel un seul meut cl gouverne b d.slinée, l'existence de cinq cents homme*.' A terre, le sol ne mantille jamais au soldat : il voit où ou le conduit; 1rs villes, les montagnes, les forêts, sont de* guides: en mer ce sont des étoiles inconnues, des observations astronomiques au-dessus de leur intelligence qui conduisent les matelots, l'as un mol, une questiou au sujet de b route. — Allez, — il va ; — arrêtez, — H arrête: — ■ risque la vie au bout d'une vergue, — il b risque. — Où est-il, où va-t-il? il n'en sait rien : il lia pas le droit de craindre un écueil, lor9 meme qu’il serait au milieu des brisants. — El il passe des mois, des années daus cette ignorance. emporté par la tempête, bercé par le calme, sans savoir ou b tempête l’emporte, où le calme le berce.
Et puis, pour les maldots, un hamac dur et étroit, une nourriture grossière, une eau corrompue, le travail et les coups, pour eux une batter e sombre où ils sont entas-és et privés d’air : tandis que pour leur commandant, c’est un appartement vaste et commode, les recherches du luxe le plus rafliné, les mets les plus délicats, dont ils respirent l'odeur avec délices, les pauvres marins, en mangeant de 1a v iande salée cl le biscuit, alors que les valets de leur supérieur transportent son repas dans une riche vaisselle!
Ne but-il pas, je le répète, que ces gens, dont b force numérique est hors tle toute proportion avec b force numérique des officiera qui les cornu andcul, ne faut-il pas que pour excuser une telle disparité (Tcxislence, pour sc résigner à la vie b plus grossière et b plus fatigante, pour jotn r cent fois leur vie sur un mol, sur un signe, ne l'.m:-il pus que ces gens aient le respect le pins profond pour leur chef, la confiance b plus entière daus son courage et son savoir, qu'ils aient enlm b couscience intime «le leur intériorité et de sa supériorité, et ou a b subordination il* rattachent l’idée de leur conservation personnelle?
Et cette conscience, ils l’ont instinctive, parce que l'homme recoouait toujours involontairement 1a supériorité de l'esprit sur le corps ; ils oui cette conscience, les matelots, parce qu’ils sentent qu’ils ne sont que le bras qui exécute, tandis que le commandant est b tête qui pense Cl qui conçoit. Ils ont celte conscience intime, je le sais: mais par cela même que celle croyance à b haute capacité de leur chef impose aux marins une aussi profonde soumission, une croyance opposée amènerait ausu des résultats effrayants.
C’est ce que lierre avait compris, car il craignait que l’équipage, s'apercevant de l'incapacité du marquis, uc le désignât, lui, Pierre, pour le rempl icer, et Pierre, avec ses idées arrêtées sut b discipline, avec b connaissance qu'il possédait du cœur du peuple marin, savait que cette première atteinte aux droits du chef amènerait nécessairement la ruine de tous les autres; car en matière d’alhonie contre Lt hiérarchie militaire, c’est comme un collier dont ou a ôte la prcmieie perle : toutes les autres glissent et se perdent. >r
On Dardoimera, je l'espère, celte bien longue cl bien aride digr<s>ion; mais elle était, je crois, nécessaire pour l'intelligence complété du carac-
tère de Pierre, qui n'est pas une abstraction mais un fait, un portrait psychologique dont nous pourrions citer vingt originaux.
Au bout d'une heure, Paol revint d une corvée qu'il avait été faire sur b côte. Il monta ; mais, arrivé sur le pont, il devint pâle, scs yeux sc troublèrent, et il fut obligé de s’appuyer contre le bastingage. Il voyait Alice ! Alice à bord de la Salamandre '
CHAPmiE XXI.
LU PlHiGtnS
Chn»e étrange' belle comme clic étaii, mie ne *c d'iutail nu, malgré «es dii-vpt ans, quelle fût belle, ou brune, «u petite, ou grcmte : jiruiü elle D'avau pensé le moins du monde à dle-uiéinc.
Bison. — Don Juan.
Comment! tuas bien voulu venir t'ennuyer avec nous ! Mute C. — l4> deux Frerrt.
il est doux de sc dire . — Ce cœur est à moi. niais tout a moi ! — car. avant que de m’appartenir, il n'avait jamais battu, jamais 1>- muge n'était monté .tut joues de celle jeune tille, jamais son œil humide ne s’était voilé, jamais elle n’avait eu à luir uue pensée obsédante: jamais, rêveuse, elle u avait oublié les heures, ou caché sa tête dans le sein de sa mère.
Ilclas! hélas! en vérité, ces cœurs-b, ces vierges là ne se trouvent guère que dans les couvents ou dan» le» harems. Car d ms nos mœurs, dans noire Caris, b tille de dix-huit ans b plu» sage, la plus surveillée, la plus chaste, la plus vertueuse, la plus confiante en »3 mère, b plus méprisante envers scs femme*, a eu combien, et combien d’amours, mon Dieu !
l'abord du trois à cinq mis — les femmes commencent si jeunes — amour de poupée, amour de chaque minute, amour de nuit, amour de jour : saus comparaison aucune, de tons c'est le plus vif. — De cinq i dix ans. amour de pelil mari à petite femme, amour que les grands parents tolèrent et encouragent : car rien ne les amuse autant que les scènes de jalousie. de tcudresse cl de bouderie eu miniature. — A douze ans, amour d’écolicre à maître de dessin et de piano ; sa main douce et blanche se promène si gracieuse sur les touches, ou fait si élégamment glisser le crayon sur le vélin ! Il est si poli avec 1a gouvernante qui assiste toujours à la leçon ! — A quinze au», amour du voisin d’en bec, «lu surnuméraire frais et blond qui apparaît vermeil à sa lucarne au milieu de» vertes guirlandes de capucines et de gobéus. — Depuis seize ju»ou’à di\-hu:t, oh! c’est alors une débauche complété! Oh: des myriades d’amour» de myriades de danseur» de chaque hiver, blonds, brun», pâle», colurés, grands, petits, spirituel», niais ou stupides. Qcst à faire frémir ! , . .
Amours toujours chastes, je le sais, ne se trahissant pas même par le regard, si vous voulez; mais amours pc. stt, véniel», comme on dit; mais amours qui allèrent prodigieusement celle fraîcheur de sensations, cette virginité deiuoüons délicate et insaisissable, comme le duvet d’une lleur ou d’un fruit.
Etonnez-vous donc, après cela, de trouver, sous faite maternelle, des tilles de dix-huit ans déjà blasées, ad oites et rusées à désespérer un juge, ci nui n’ont pour répondre à votre passion — si par hasard vous aviez de fa passion — qui n’ont plus qu'un amour menteur; car le vrai, le naturel, elles l'ont usé depuis la poupée jusqu a b valse.
Aussi combien l'âme d’Alice contrastait-elle avec ces cœurs usés avant l’age! — Elle si pure, si primitive ; elle qui n’avait été au bal que pour jurer de n’y plus aller , elle qui, élevée d.ms une couvent par une amie de sa nierp, avait épuré son cœur au lieu de le flétrir; elle qui n'avait aimé que Dieu, que le Christ ! No Ut* et sublime amour, tout de contemplation, tout ascétique, qui avait donué un inconcevable développement à son imagin.iliou jeune, ardente et chaste. Auprès de ce divin amour, que pouvait être pour elle un amour terrestre, commun et bâtard ' car « liez elle tout devait être extrême, crime ou vertu, mais jamais de vices.
On le suit, Alice avait quitté son couvent avec peine ; mais l'idée d’uu voyage sur tuer et l'espoir de revoir son père avaient adouci ses regrets. Arrivée à bord de la Salamandre, elle examina tout avec sa curiosité de jeune tille, et trouva dans Paul le cicérone ie plus alleulil cl le plu» a«éh*. Car Paul notait pas timide de cette timidité niaise qui cil Souvent la conscience des »ols oo qui résulte d'une éducation fausse et gourmée. Au contraire, l'aspirant était ouvert et couliant à l'cxces. Il disait tout ce qui lui venait à l'esprit; cl, comme son perc avait développé en lui les plus noble* sentiments, tout ce qu'il disait était empreint d'une élévation d'idées bieu rare. El l’ainour qu'il avait pour Alice ne changea pas celte disposition à b franchise, il l'augmenta . Pour ce cœur pur, l’amour était comme la vertu, un sentiment dont on devait être fier, un mot qu’on ue devait pa» prononcer, mais un bit qu’il fallait prouver par le respec t et le plus religieux dévouement. . ^0
Aussi Alice remarqua Paul, mais kirs émotion ; elle le rechercha, niais arec calme; elle l'entendait avec plaisir : c'était du bonheur et non du délire.
Deux jours après l'arrivée des pas^gères à bord de la Salamandre, Paul passait tout le temps que lui bissait son service avec Alice et madame de lileue, qui le trouvait charmant, ht Paul leur disait toute son âme, parlait de lui avec celte assurance candide, ce besoin d 'épancher au dehors ce qu’il ressentait, qui est un des heureux privilèges d une organisation neuve et intime; il ne lui venait pas un instant à la pensée qu'il pût être importun ou ennuyeux, car cette confidence était à scs yeux une marque profonde de confiance et d’estime de sa part, ht il b jugeait ainsi parce qu'il eût été tout lier d’en inspirer une pareille.
Aussi leur disait-il toutes ses espérances, leur racontait-il ses eampagnes, ses voyages avec une naïveté euchanteresse, leur parlait-il de sa pauvre mère avec des larmes dans les yeux et le sourire sur les lèvres, parce que le souvenir de son père venait changer celte poignante amertume eu mébncolie douce, ht Alice pleurait et souriait aussi; et la bonne madame de lllene disait, eu essuyant ses yeux : — Allons, enfants ! parlons d'autre chose. Et c'était alors Alice qui racontait sa vie à elle, son enfauce, sa joie et ses peines : son regret de quitter sa pieuse et saiole existence, son espoir de voir son père, son incertitude de l'avenir.
A ce mot d'avenir, Paul s’électrisait. Il disait le sien à lui : il serait tué ou ami rai, il aurait de vaillants combats, des blessures, une grande rt>nommée : et tout cela, pour sa femme, ajoutait - il en rougissant.
— El cette femme sera bien heureuse et bien lière de vous, disait Alice : vous êtes si bon, si uoble ! vous aime/- tant votre père, monsieur Paul !
Et quelquefois c'était le marquis de Formon, si peu capitaine de frégate, mais si bonhomme, le digne lieutenant, le vieux Garnier qui augmentaient le cercle ; et l'on causait, et l'on mit, cl le docteur tounneutail le commissaire ; et l emeigne Merval prodiguait ses soins à Alice, mais Alice n’y prenait pas garde.
Kl tout allait pour le mieux, et Alice était heureuse, et tout le monde était heureux. Seulement on désirait bien de partir : mais il fallait attendre M. de Szaflic, aux ordres duquel le gouvernement avait mis la corvette pour aller à Stnyrue.
CUAPITRB XXII.
U MLOTT. TOIT.
J« vais tous conter un conte. — Silence!
Witm Scott. — Htériléu Pic.
C’était quelques jours apres l’arrivée «te madame de Dlène à bord de la Salamandre ; ce soir-là h nuit était belle, belle comme une nuit de Provence ; seulement la lune se voila d'une teinte d’un rouge cuivre, et la chaleur devint presque subitement étouffante, car la faible brise qui aj>portait un peu de fraîcheur dans l'air s'éteignit tout à fait. Alors la mer fut calme, lisse et polie comme un miroir dans lequel se serait reflétée la singulière couleur de b lune. Maître Bouquin, gravement assis sur ia dr&nie, ayant à scs pieds, ou groupés autour ne lui, les matelots de quart, émit occupé à leur raconter une de ces merveilleuses histoires qui de tout temps ont charmé les ennuis du service. Les uns, couchés sur le dos, les mains jointes, fermaient les yeux comme pour mieux savourer le miel des récits de maître Bouquin. Ces autres se serraient près de lui, les coudes sur les genoux, le cou tendu, les yeux écarquillés, et semblaient absorber les paroles au passage. Enfin quelques-uns, vrais sybarites, ne sc contentant pas d'une seule jouissance, se partageaient entre leur pi|ie et la narration, qui, durant déjà depuis quelque temps, avait été interrompue un instant.
— Figurez-vous done, enfants, disait maître Bouquin en remettant sa holte à unique dans sa poche, après y avoir glorieusement puisé; figurezvous doue que le Pilote Vert montait un vaisseau. Mais quel vaisseau ! mes garçons! Les mâts d'un troi>-ponts auraient été tout au plus bons pour servir de cabillots à ses râteliers. Enfin, une supposition : vous auriez eu à monter à la pomme de son grand mât, en montant par tribord et eu redescendant par bâbord : eh bien ! mes garçons, vous seriez partis mousses, n'est-ce pas? eh bien i vous seriez revenus tout vieux , tout vieux * avec des cheveux blancs. Oui, garçous : vingt-cinq ans pour monter et vingt -cinq uns pour descendre du grand niât!
Ici l'auditoire fil é< laler sa surprise et son admiration par une gamme ascendante de jurons et de blasphémés. Maître Bouquin sourit, renfonça la chique énorme «pii gonflait si joue, et continua :
pour lors, mes garçons, le Pilote Vert naviguait avec ça, il fallait
voir ! avec des tempêtes affreuses, des tremblements d'ouragan que le feu aurait pris à la mer. U sc couvrait de voiles comme nous avec des brises folles, ht quelles voiles ! garçons quelles voiles! le Pilote Vert aurait mis dans sa voile de petit perroquet une escadre de cent vaisl(gUx ; i) en aurait noué lec meure coins comme un mouchoir de poche
dans lequel on met des marrons : et il vous aurait porté ça à la main, pas plus gêné que ça.
Pour lor>, le l'ilote' Vert poursuivait donc le pauvre petit sloop, qui était blanc et or avec des voiles bleu clair, et qui fuyait, qui fuyait, qui torchait de la toile à chavirer. Mais bah ! le Pilote Vert avançait toujours en M poussant de fond, parce que l'Océan n’était pas tout à fait assez creux pour sa quille. Il avançait donc., mes garçons, comme je vous le dis, en se poussant de fond avec une gafle. Vous jugez quelle gaffe I V'ià qu’est bon, et que mon pauvre petit sloop blanc et or, avec ses voiles : bleues, n était pas à deux portées de canon du Ploie Vert, que, devinez ce qu’il bit, le (>etii gredin? y met en panne! — ti'te farce, dit l’un. — Ah ! le gueux ! la s.... bête ! IC chien! dit un autre exaspéré de la sottise ! du petit sloop, en se dressant furieux sur le pont. — Après tout, s'il est pincé, il n'aura que ce qu'il mérite, dit un autre moins enthousiaste. —
■ Pour lors, en voilà bien d'une autre! reprit Rouquin en bourrant sa troisième chique. Voilà que le Pilote vous approche tout près, tout près, pour jeter 'tir le pauvre petit sloop un hameçon gros comme dix mille f fis la maîtresse ancre d un trois-ponts. — Dieu de dieu ' s'écria l’un. — Ah ! pour lors, oui ; il aILtit vous le pêcher, le sloop, à la ligne comme ; on pêche une sardine. — Ah ! scélérat, caïman, Parisien de Pilote Vert !
I dit i'im. — Silence doue! cria l'auditoire. — Pour lors, mes garçons, il en approche encore un peu. Et remarquez bien nue toutes les voiles du | Pilote Vert étaient serrées, et qu'il se poussait de fond, parce qu’il ne faisait qu'une tempête ordinaire et que ce vent-là n'était pas a*>ez fort pour faire vaciller ses voiles. Eh bien ! voilà que tout à coup mon gredin I de Pilote Vert commence à filer, à filer, deux, trois, cinq, dix, quinze , nœuds à sec de voiles et à reculons, car il avait viré lof pour lof pour I pincer le petit sloop.
Ici rétonneinent et l'admiration étant à leur point culminant, se manifestèrent par de-, regards ébahis et par des gestes expressifs.
— Pour lors, v'ià qu’est bon, mes garçons ! reprit Bouquin, enchanté île l’effet qu’il produisait; v’Iâ qu'est bon; et vous jugez de la joie du |>etit sinon blanc et or avec ses voiles bleues. Le voilà donc qui hisse en signe de triomphe des pavillons a tous ses mâts ; mais mes garçons, ce» pavillons, c étaient des flammes de feu de toutes sortes de couleurs, qui allaient, qui venaient, qui brillaient que c’était superbe à voir.
Mais c'est pas tout, mes garçons. Sur son pont, qui é(aU d'argent, il y avait des canons d'or que de très-belles Trinmes, presque pas habillées que pour b pudeur, chargeaient avec de délicieux parfums en guise de poudre. Et, mes garçons, au lieu du gueux de sabbat que font nos pièces de 56 en crachant, les cauons d or du petit sloop, quand ils partaient, faisaient une musique superbe; la fumée embaumait l’air, et la flamme du coup, c’était doux et frais comme le veut qui nous vient de là -bas, du côté des oraugers.
— Dieu de dieu ! dit un sybarite, j'aurais bien voulu être quartiermaître canctinier dans cet équipage de très-belles femmes-la. Toutes le» nuits j’en aurais mis deux aux fers dans mon hamac, pour la chose de la discipline, ou qu'elles auraient été fautives, quoique je ne les aurais nas chagrinées de service; oh, non ! — Mais mords donc la langue . ; î'oirol! cria l’auditoire. — Kt, mes garçons , reprit Bouquin, on voyait [ toujours dans le loin mon gueux de l'ilote Vert qui filait, qui filait, (pii I filait toujours malgré lui. — Mais comment donc ça, mailrc? — Voilà la i chose, rocs garçous ; je vous ai dit que le petit sloop avait toutes ses ferrures en or pur. — En or massive, maître? — Certainement, eu or ' massive : c’est là le mérite ; et il n'y avait donc pas a bord du petit sloop un üfrcliu de 1er, pas une aiguille seulement. — Mais les tailleurs, maître? — Mais, auiinal, puisqu'on l'a dit que son équipage de Ifèn hCDM femmes n'élail pas liabillé que pour b pudeur! répliqua l'oirot que cette circonstance avait singulièrement frappé. — Pour lors, mes garçons, continua Bouquin qui s'arrangeait parfaitement des interruptions qui lui donnaient le loisir de faire de fréquents voyages à sa hoite à chique : pour lors, mes garçons, le Pilote Vert était plein de fer, lui, et le pitil | sloop, qu'était Ires-bon roariu, savait que par le 34)6* degré de latitude i nord il y a, mes garçons, une montagne d'uimani, de pur aimant, de tix i mille lieues de tour. — Ah ! maître ! dit l’un avec un accent d'incrédu- ! lité bien prononcé. — Chien que lu es! si ce n’est pas vrai, alors pourquoi que uos boussoles, qui sont de pur acier, tournent toujours au , nord?
l’n énorme coup de poing, joint à celle raison irréfragable, fermèrent b bouche du sceptique, à la grande satisfaction de l'auditoire (pii le lma. 1 — Pour lors, mes garçons, les navigateurs qui n'ont pas la précati-
j lion d’éviter b montagne d aimant ou d'avoir toutes leurs ferrures en or pur, ce qui embêterait les armateur-, et le gouvernement, pan e que ça revient à très-cher, voyez-vous... si. comme je vous le dis, ils n’ont pas la précaution de f 'éviter, une fois qu'ils en sont à deux cent soixante-trois lieues et un quart* ni plus ni moins, nies garçons. h*s vaisseaux commencent à filer, à filer, mais plus vite que ça, droit à la montagne d'aimant; et, une fois qu'ils en -.ont à sept lieues, ils sautent hors de l’eau comme des poissons volants, et vont se plaquer à la montagne, sur la ferrure de leur hout-deliois de plein foc, comme des épingles sur une pelote. Et, comme l’aimant ne peut rien .sur l'or, ceux qui sont gréé* en or s'en moquent pas mal ! Voilà pourquoi le Pilote Vert filait si vite, et que le Délit sloop blanc en or restait en place. Malheureusement pour le petit sloop, voilà qu'il sort du fond de la mer...
A ce moment de w»o récit, mailre Bouquin poussa un cri perçant ;
— Sacredieu ! dit-il en portant avec vivacité la main à sa cuisse gauche ; enfants, il va se passer quelque chose dans l’air!——1 Quoi donc, maître? Est-ce que c‘esl le Pilote Vert qui vous hèle Ça à l'oreille? — Non, cordieu, garçons ! c'est mon baromètre, ma cuisse! Depuis ma dernière blessure. je sais le temps d'avance, et je puis vous prédire quelque chose d<* soigné pour bientôt. Oh ! encore ! allons, allons! debout, garçons, debout ! Assez de tontes comme ça ! Il s'agit de veillerau grain, cl uuus en irisons un fameux ! — Au fait, maître, comme la hme a une drôle de couleur.
Kl Bouquin, sans répondre, descendit rapidement chez le commandant, où l’état-major cl le* passagers étaient réunis.
— Mesdames ! dit Pierre après avoir regardé par une des fenêtres de 1a galerie, il n’y a aucun danger: mais descendez dan* le carré de la corvette, c’est prudent.
Puis ayant fait signe au commandant de rester chez lui :
— Allons, messieurs ! moulons sur le pont voir ce dont il s’agit, et ift redescends prendre vos ordres, commandant, et vous rendre compte de cc qu-î c’est.
Les dames se rendirent dans le carré avec le commissaire cl le docteur: le commandant resta chez lui, Pierre et les officiers montèrent sur la |K>nl. Il était temps !