CHAPITRE XXIII
LC ITPtKi".
Tu arrive* par un temps infernal, Élrik ? Beu*.
Quand le lieutenant arriva sur le pont, le sifflet de maître la Joie avait déjà rassemblé l’équipage.
I ^ chalrur était lourde et insupportable, et on entendait gronder le tonnerre, non à coups redoublés et retentissants, mais avec un bruit sourd, égal et prolongé, comme le roulcmeut d’un tambour couvert d’un crêpe.
La couleur de la lune devint de plus en plus opaque, et clic disparut sous une espèce de vapeur violette, qui , s’étendant avec rapidité sur le ciel, le voila d une terne demi-teinte, et donna un reflet pâle et rouge à tous les objets.
Et les longues lames qui, malgré le calme, se déroulaient pesamment sur la grève, dégageaient tant de lueurs phosphorescentes au’elics semblaient rouvrir d’uuo écume de feu le* rochers noire de la côte, qui gardaicut , dans leurs cavités , de* traces llamboy antes du passage des vagues.
lit les poissons, venant à la surface de l’eau, y glissaient, se croisaient et sc fuyaient, en bissant, sur celte mer calme cl polie, de longs sillage» de flammes qui étincelaient en cercles, en lignes, cil losanges rapides cl éblouissants.
Et une forte odeur de bitume se répandit tout à coup dans l'atmosphère déjà imprégnée, surchargée de fluide électrique, cl y dégagea une foule de miasmes sulfureux qui pétillaient comme des bulles d’air au fond de l'eau.
Et un éclair blafard sillonna le ciel , et un violent coup de tonnerre retentit au-dessus de la corvette.
Messieurs les officiers, à vos postes! cria le lieutenant. Maître, les chatuc>du paratonnerre sont-elles en état? Assurez-vous-en, c’est d'une liaii'c importance'. Je crains une trombe d'air, un typhon, dit-il à Merval. Celle rade fait entonnoir. Ah! j'aimerais mieux un coup de cape ! Mais la brise ne se fait pas, et j'aime mieux entendre le vent parler. — Tout est paré là-haut ! cria une voix de la hune du grand mit.
Le sifflet de la Joie répondit que c'était bien.
— Merval, dit te lieutenant, veillez à...
Ici Pierre fut interrompu par un violent Coup de tonnerre accompagné d'un éclair lumineux, ardent, qui sembla enflammer l'électricité depu's longtemps accumulée cl condensée autour de la Salamandre.
En un instant, le sommet des mâts, l'embranchement des vergues, le* chaînes de haubans, enfin tout ce qui offrait la plus petite surface de fer, fut surmonté d'une flamme bleue, légère et rapide, qui, sans se fixer, WÜIfftlit dans la ténèbres.
— C’est le feu Saint -Eline! dit le lieutenant. Veillez à b barre, timonier, car le temps devient bien noir.
l-.u effet, l'air devenait tellement épais, tellement dense, l’obscurité *i complète, qu’on ne se voyait pas.
— Allumez les fanaux! cria Pierre.
Mais à peine ce conunandemenl étail-il prononcé, qu’une immense col unie d'air est portée sur la corvette avec b rapidité de la foudre et line déiiMiaiimi épouvantable.
I a commotion fut affreuse ; la Salamandre s'inclina sous le poids du vc it, se pencha, et déjà sa lisse de tribord efileurail Peau.
Pierre se précipita sur la barre.
EWe ne gouverne plus, commandant! r~ s’écria-t-il comme s'il eût
interrogé son chef, Puis il reprit : — Bien, commandaut ! — A bas le niât d'artimon! Coupez, b Joie, coupez tout!
La Joie courait clicrcher une hache. — Arrêtez... cria Pierre; non non, il gouverne. Brave navire! brave Salamandre ! disait-il en voyant la corvette sc redresser noblement.
El CC fut un grand bonheur, car à peine eut-elle repris son équilibre, que le typhon tomba sur elle avec toute sa violence, et semblait l'enfoncer au niveau de l'eau.
la» secousses étaient affreuses, saccadées; le fluide électrique sillonnait le pont ibns tous les sens; les canons paraissaient euflammés, et le navire était comme entouré d’une auréole de feu ; les mâts et les vergues semblaient le* conducteurs d’une immense machine qui all.ik-m puiser dans les nuages le bruit et le* flammes A ces terribles détonations se joignait une vibration métallique et perçante ; le* vergues craquaient sur leurs palans, et celle masse ignée paraissait dauLin! plus ci blante que les ténèbres profondes entouraient et la mer et la côte.
Un moment, à la lueur funèbre qui entourait ta Salamandre, ou vil un canot qui faisait force de rames jiour atteindre b corvette. Mais on ne le vit qu’un moment, car cc terrible phénomène dura à peine deux minutes : la nuée électrique passa rapide et bissa h rade dans l’obscurité b plus complète. Pas un seul mot n’avait encore été prononcé a boni, tant b surprise avait clé violente, lorsque cc silence fut interrompu par ces proies :
— Oné! de la Salamandre! ohé!... — Qui vive? demanda le lieutenant. — Officier... embarcation du port. — Accoste, répondit-il. Puis s'adressant à 1a Joie : — Eh bien ! maître, est-ce que le typhon vous a rendu sourd? n’ontcndci-vous pas ? Un officier... Allons f allons ! aux lire-veillcs.
En effet» b Joie, comme le reste de l’équipage, avait été paralysé an instant par cet incident si peu prévu, l'eu à peu le calme revint; ou monta deux fanaux de la batterie. Le sifflet du madré se fit enlcndie, cl Merval s'avança à b coupée pour recevoir l’étranger qui arrivait par un si mauvais temps. Le liculcnaut était descendu chez le commandaut. qu'il trouva couché sur un sopha, la tète sous les coussins Cl dans un état à faire pitié.
Merval n’attendit pas longtemps ; l’étranger parut bientôt sur le pont, accompagné d'un officier de marine et d’un enseigne qui devait compléter l’ctat-major de la cor > cite
Merval les salua : l'étranger lui rendit son salut, et lui dit :
— Monsieur, je suis le passager qu'on attend : pourrais-je parier » votre commandant, cl seriez-vous assez bon pour faire placer à boni mon valet de chambre et mes gens qui sont dans cette chaloupe ? — Je vais donner les ordres nécessaires, monsieur. Mais vous avez été bieo heureux d’échapper à b bourrasque qui a pris une autre diredioo. — En effet, c’est fort heureux, monsieur. Mais veuillez me mener auprès du commandant.
Merval pria Paul de conduire le passager auprès du marquis.
Il était impossible de voir le» traits de M. de Szaflie, car un grand manteau noir tout trempé d'eau de mer l’enveloppait presque en entier; seulement il paraissait de haute taille.
A peine l'étranger était-il descendu chez le marquis que Pierre reparut sur le pont.
— Enfin, dit-il à Merval, voilà notre passager arrivé; et si la brise sc fait, nous quitterons celte diable de rade. Mai* faites donc décharger celte chaloupe. — J'en ai chargé votre fils, monsieur, dit renseigne un peu piqué. — Vous voulez sans doute parler tic- l'aspirant de service, ré* pondit froidement Pierre, qui, selon son habitude et son rigorisme, isolait toujours les liens de 1a famille de la subordination et de la hiérarchie militaires. Puisqu’il a manqué à son service, punissez-le, monsieur de Merval ; vous '--ce* son supérieur.
Et le bon lieutenant lui tourna le dos.
Paul était descendu pour rassurer Alice et madame de Bleue, que Cet événement avait beaucoup effrayées, et qui étaient dans des transe* horribles malgré les protestations du viens médecin.
Au bout d'un quart d’heure le marquis monta sur le pont.
— Ah! on respire, au moins, dit-il, cl j’en avais besoin. Ah çà ! lieutenant, nous partons demain matin : notre passager le veut ainsi. — Ab.' c’est différent, s'il a le pouvoir de commander au vent de sc faire «!u nord-ouest — Mais si le vent le permet, mon ami ; c’est bien entend.
— Dm reste, c’est possible : car le temps se dégorge. il tombe quclqu grosses gouttes de pluie, et nous pourrions bien avoir du nord-ouest.— Tant mieux. Avez-vous vu le passager? — Non, commandant. — Il D'N pas causeur: il m'a demandé son appartement, a fait venir son valet de chambre, ui'a salue, et s’csi retiré. — Quelle figure a-t-il? — Mais tré?bien; pâle, l'air un peu haut, un peu fier, de ces ligures que... enfin fl n’a pas ce qui s’appelle l’air d’un h >n enfant. — Ma foi, conunatKlaiii, peu m’importe : mais ce qui m’importe davantage, c'est que von* m\ucordicz toute celle nuit. — Pourquoi donc faire, lieutenant? J'ai uae horrible envie de dormir. — C’est pos-iblc mais vous ne «lorrain; q u 'après avoir appris et m’avoir récité la manoeuvre d'appareillage que vous commanderez peut-être demain; il est impossible que vous vous en dispensiez. — Mais je dirai que je suis malade. — Avec le vieux (iarnier, c’est impossible ; U vous «lirait, il vous prouverait que vous mentez.
— Mais... — Il n'y a pas de mais, commandant, ce sera ainsi. Mot poste e*t à l'avant. V bot que j’y sois. Une lois l'ancre levée, je revio*-
IA SALAMANDRE
drai vous trouver. — Allons, comme vous voudrez, dit le bon Longetour en soupirant et disant à part lui : C'est eu vérité une autre Elisabeth, que te diable de lieuteiuuit.
Et les matelot» eou< liés dans les batteries, en voyant les lampes briller chez leur commandant, se dirent ;
— Il est enragé, ce vieux gueux-là ; il est à embêter le lieutenant sur la iliéorie, c'est sûr, pour voir s’il est fort sur la manonivrc. — As-tu vu, dis donc, Poirot, comme il a ordonné tout de suite de couper b* niât d urliinon, quand la corvette a eu l'air de ue pas gouverner? c'est un vieux dur-à-cuiru qui ue boude pas. — Et qu’esta* qui dirait ça à le voir avec sa redingote fourrée et sou bonnet de loutre ? objectait un troisième. — Enfin la roque ne fait pas le navire, comme on dit, et uous allons d’ailleurs le voir travailler . car on dit que c’est demain que nous liions notre nœud. — Ma foi ! tant mieux, car je comincuce à me scier ici.
Et bientôt, excepté les matelots de quart, l’équipage de la Salamandre fut euseveli dans un profoud sommeil.