‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La salamandreChapitre 24 sur 36 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

u ruse*

Le cœurl... un *btm«'. Pou.

Alice, cachant ses larmes, était descendue dans sa chambre : et, désirant être seule, avait supplié sa tante de s'éloigner, voulant dormir un peu, disait-elle.

— Oh ! malheur, malheur à moi ! murmura-t-ollc, malheur à moi ! Qu’ai-je entendu ? Et ie ne suis pas morte... là... à scs pieds ! — Il ne peut m'aimer, m'a-t-il dit. Il m'ordonne d’en aimer un autre! — il ne l*eul m'aimer ! — Est-ce donc que mes regards lui ont appris que j’avais de l'amour pour lui ? Oh ! mon Dieu ! quel serait donc mou sort si je raiunis, lui? Je serais donc humiliée, repoussé*?!, méprisée! H faudrait donc me traîner à scs pieds et lui crier : Grâce! grâce! Et si je l'aimais, moi, si je laimaisdc toutes les forces de mon aine; si, par une inexplicable influence, celle àme si triste et si souffrante m’attirait à elle ; si j’espérais cicatriser s«*s plaies douloureux s ; s'il y avait autant de pitié que d’amour dans mon cœur !

Il ne peut m’aimer! Et si... mais relie pensée me bit rougir, comme si une autn* bombe que la mienne la préférait... Et si, par une contradiction fatale, par un affreux caprice de ma destinée, je... je l’aimais peut-être, moi, parce qu’il ne peut pas m’aimer! Mais non, oh! non, nmn Dieu! Je suis lolle. Mon Dieu, pardonne moi: I a me créée à ton image ne peut être faite aussi basse, aussi misérable; non, c’est erreur de mon imag nation ; je suis malade. j'ai la lievre, je suis folle, folle, en délire. Car enfin Taul peut bien m’aimer, lui ! Paul qu'il m’ordonne d'aimer, c’est une âme candide, bonne, noble. Je l'aimerai, oui, oui, je l’aime déjà ainsi! Paul... Paul! où êtes-vous? je u'aiine que vous, Paul!...

Et Alice était daus un état d’exaltation difficile à décrire.

— Alice! Alice! dit une voix basse.

La jeuue fille tressaillit; celte voix venait de la fenêtre ouverte. Paul y parut.

— Ciel! Paul! Monsieur Paul! dit-elle en s'y précipitant ; comment êtes-vous là? — Oh! mademoiselle, n est-ce pas ma place de chaque instant quand je suis libre? Que vous soyez ici ou non. n’y viens-ie pas? Car pour moi vous êtes toujours là , vous ou votre souvenir. Oh ! Lissezmoi là, — dit l'cnCinl à genoux sur le sabord. — .M avez-vous entendue, monsieur Paul 4 — Il est doue vrai! je ne m'abusais pas; c'était votre voix : vous ni avez appelé !

Et il fut dans la chambre. Alice ne pouvait nier.

— Ecoutez, Paul; vous m’aimez? — Vous avez l’anneau de ma mère, mademoiselle. — J'en suis digne, Paul; car je vous aime, Paul, je vous aime !

L'enfant fut à ses pieds.

— Ecoute z-inoi, dit-elle d'une voix émue et précipitée. Quoique b fortune de mon pere soit considérable, quoique nous soyons bien jeums tous deux, je suis sûre d'obtenir son consentement à "mitre mariage. Il but que votre pere bsse b demande de ma main à ma tante: et die y consentira. Alors, Paul, vous ne me quitterez pas d uu moment, vous aurez le droit de ne pas me quitter; car nous serons fiancés ici, et vous serez près de moi, toujours, toujours près de moi. Entendez-vous, Paul? le voulez-vous?

Paul était fou. ivre, délirant de joie. Son rêve se réalisait ^ celle femme adorable qu'il devait aimer au nom des vertus de sa mère, sa croyaure, son Dieu, b voilà : c’est Alice, Alice, qui lui disait : Je te préféré, toi, pauvre enfant Elle l'aimait ; elle le lui disait...

Ansti' Paul ne trouva pas uu mot à répondre. — A genoux devant elle. Un» mains jointes et serrées, on eût dit qu’il priait.

Puis un déluge de larmes vint baigner ses loues, et il ne put que dire : Oh ! Alice ! — oh ! ma mère 1 tu m’as entendu !

Et Alice élajt haletante. Par celle démarche inouïe, inattendue, elle croyait échapper à I amour qu’elle éprouvait piuir Szaflie, sans pouvoir sc rendre » ompte de sa violence. Cet aveu élevait entre elle et lui une barrière qu’elle n’oserait désormais franchir. Fiancée, vouée à Paul de sa propre volonté à elle, — il y aurait crime, infamie à le tromper, peusiit-dw, et je suis incapable de tomber jusque-là.

— Comment, Alice! vous m’aime*! — Oui , je vous aime, je n’aime que vous, Paul, que vous!... El vous m’aimez, vous? Oh! diles-lc, ce moi ; répétez-le, que je l'entende... Oh ! vous pouvez m’aimer, n'csl-cc pas? Pc mot me fait tant de bien ! hiles-moi aus-i que je vous aime: que c’esfede mon gré que je vous l’ai dit: et que, si je vous avais menti, je -trais infâme : entendez-vous bien, Paul? infâme... infâme! — Je lie vous comprend» pas. Alice. — Non, non : je vous aime! N' êtes-vous t «as lépoux de mon choix? votre mère et la mienne sont là-haut qui béniront noire union .. Mon Paul, mon bon Paul !

Mais Paul, entendant marcher dans la galerie, baisa La main d'Alice, * t disparut par le sabord.

— Au moins, dit la jeune fille, cette affreuse pensée ne tu'ob édera plus, me voila plu» tranquille; je l'nNWirrfli. — Oh ! ma tante , que je souffre! dit Alice à madame de Mène, qui entra dans sa chambre

UAP, iïlF. XXXVI.

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La vie wt un vôysce i Ticlion-, d« l'rmtiellir.

Poùitt d* l Emptrt.

H s’était écoulé quelques jours depuis qu' Alice avait avoué à Paul quelle l’aimait. Seulement elle le prb de ne pas encore parler de la demande à son père. Mais Paul ne la quittait pas selon son désir. Sans ces»e auprès d’elle, heureux, ravi, il avait tout à fuit oublié b conversation de Szaflie ; et la joie qui inondait son Ame avait effacé les pensées cruelles et sombn-s qui l'avaient uu insu ut agité.

.-rallie, lui, parut fort rarcmeiiLsur le pontet même chez le commandant. Il se renferma dans sa chambre, prétextant une indisposition lé gère : ce qui combla d’abord les vœux du bon docteur, qui u attendait, on le sait, qu’apres celi, pour omiuHl 1 1 Szaflie. Mats Pe»poir du vieux Garnier fut déçu, et SzolUc refusa -«es soit». Seulement une fois, Szaflie s'étiil approché d'Alice pour lui dire : — Alice, vous ôte* heureuse, je le vois: vous l'aimez... fie vous l’avais-je pas conseillé ! El c'est là le bailleur, n’esl-ce pas? El il s'éloigna. Alice ue répondit rien, mais elle pâlit extrêmement.

— Il me l'a conseillé ! pensait-elle. Ne croit-il pas que c’est parce qu'il me I a dit. que j aime Paul ? Je l’aime, parce qu'il est bon, brave cl loyal... Je l'aime, parce que cet amnur fait mou bonheur.

Puis, après quelques minutes de silence, joignant ses maiusavec force :

— Oh ! mourir ! mourir! dit-elle eu regardant le ciel.

Et peur b première fois, peut-être, les attentions de Paul lui parurent pesantes : sa présence b gêna. Elle aussi prétexta une indisposition pour rester dans sa chambre.

— El voi» avez tort, dit le vieux docteur ; car, voyez-vous, c’est aujourd'hui dimanche Nous avons liai ce soir, et ça vous aurait amusée, car nos marins dansent eulrc eux. C’est bien naturel, un jour consacré au plaisir.

Ceci ne décida pas Alice, qui descendit chez elle. Et au fait, romine avait dit le docteur, ce jour était consacré ail plaisir. El une des preuves convaincantes de cette liesse était des cri» perçants qui retentissaient à l’avant de b corvette.

— Grâce! grâce! disait une petite voix faible, tout entrecoupée de larmes. — Passez-lc au grés, le vilain rat ! pas-e/-lc au grès! répéiait-on en i hcror. — Oh ! vous me laites du mal ! continua la petite voix. — Pourquoi donc, scélérat, n’es-tu pas venu laver ton giom avec les autres mousses? Tu rongeai* quelque chose dans la cale, hein? — Mais, muu bien! sitôt que maître lîuvk me la permis, j’y suis allé. — L’est pas vrai! Au grès, au grès, le rat! — (lui, oui, au g es. le rat, au grès! répétèrent eu chœur une d luzaine de voix uikIcssus desquelles les cris ■ugu» de* mousses pcrçaieul affreusement. — Mon Üku! mon IHeu ! que Vou» ai-je doue fait, pour me faire tant de mal? cria Misère. — Tu nous as lait que lu uous embêtes, et qu’on a bien le droit de s’amuser un peu, et que nous voulons voir de quelle couleur devient b peau d’un rat quand on b frotte avec du grès.

I Celte plaisanterie fit rire aux brmes l’auditoire, qui couvrit de bravos I cl de cris la voix du malheureux enfant. Misère sa* déballait au milieu d’une foule de matelots et de mousses. On l’avait déshabillé en entier, sauf son pantalon, et ou s’apprêtait à lui frotter le corps avec du sable cl de l'étoupe (I). Enfin deux vigoureux matelots le saisirent, et tinrent immobiles ses pauvres membres si chétifs et si grêles, puis on l’étendit I sur un mât de rechange.

— Tenez, tenez! Parisien, dit le pauvre petit misérable A l’un de ses bourreaux et tremblant de frayeur, Parisien, ne me faites pas de mal, et je vous donnerai mon pain t’I mon vin. .le n’ai que Ça, mon Dieu! je n’ai que ça à moi : mais je vous le donnerai, si ou ne me le prend [vas.

— Je crois bien, vilain rat : tu irai» grignoter un biscuit dans les soutes.

Ici, nouveaux rire fous.

Et on jeta sur Misère une couche de sable fin cl blanc.

— Oh ! vous m'en jetez plein les yeux. Vous m’avez aveuglé. Grâce grâce ! (J ue vous ai-je fait? dites-le moi ! Que vous ai-je donc bit? mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! cria l'enf-nil d'une voix déchirante et colore.

— Frottez, frottez, maintenant, il va devenir rouge : parce que, voyezvous. le rat marin, c'est comme le homard : ça devient rouge à la cuisson, et ça va lui cuire, allez! dit te Parisien.

Nouveaux rires. Et l'on commença de frotter tout le corps de Misère avec de Fé loupe imbibée d'eau de mer ; mais cette eau âcre et mordante, sc tncl mt à ce sible fin et tranchant, causait au malheureux une atroce douleur : car cette boue corrosive entrait daus les écorchures qu'il faisait çâ et b.

— Voulez-vous me laisser! voulez-vous me bisser! hurla l'enf-mt. — \b ! il est encore fameux, le moussaillon! Quand tu seras lavé. rat... — Dieu! Dieu! que je souffre ! (Ml! Parisien, je vous en prie, Parisien, laisscz-moi, lafesez-inoi ! je ferai tout ce que vous me direz de faire. Tenez ! j'en mangerai, du grès, si vous voulez, Parisien: j eu mangerai, dites? voulez-vous? Mais pas ça, oh! pas ça!... Par pitié!... Oh! grâce!. . Tenez ! mai» voyez donc... nia poittiue est au vil !

Iæ frottement continua ; que dis-je? il rrdouhb !

— Vous ue voulez donc pas me bisser! Mon Dieu! si ma mère était b! si ma mère n'était pas morte ! dit l'enfant.

Et sa figure prit une singulière expression, la douleur devint aiguë et nerveuse.

— Ab ! ma mère ! ma mère! on me torture .. Vicus me défendre, ma mère.

Et le malheureux perdait la raison. I.a souffrance était au-dessus des force.» de cet être si débile et si frêle.

— Ah çâ, est-il bête, ce vilain rat ! Est-ce qu’il est fou? Il n’y a pas de r «»fr ici : entends-lu, sauvage? — Ah! b voilà, ma mère, la voilà qui vient! Faites-moi souffrir... Oli ! bien, bien! vous me déchirez tout le corps ; mais ma mère vient, cl vous allez voir!

Et il riait, le misérable.

— Il est fou!... (U'gardc donc ses yeux, Parisien, dit un matelot; on dirait du fru !

Misère était tombé, en effet , dans un de ces accès de démence qui suivaient Uwgours le mauvais traitement dont oui accablait. Scs yeux brillereut, s'agrandirent d'une maniéré effroyable, devinrent fixes, et un sourire pareil au sourire sardonique du mourant retroussa ses lèvres blafarde*. 1-es matelots le teuuieul toujours, mais ils ne Trouaient plus. ~ Misère continua :

— Ma mère, c'est moi : entends-tu, c’est ton petit Georges, qu’ils appellent MUere... je sais bien pourquoi... et qu'ils battent toute la journée. Tu viens, n est-ce pas? Tu m’apportes des babils, car j’ai froid; du pain, car ils me prennent le mien, et j’ai faim... Dis? In me réchaufferas dans ton lit, auprès do la grande cheminée ? dis, ma mère, n’esti e pas? Et puis le matin, lu me donneras du gâteau de blé noir, que tu faisais pour ton petit Georges? F.l puis, le dimam lie. tu me feras prier le bon Dieu et baiaer l'enfant Jésus, dis? car ici j'ai oublié de prier. Mais uon, non, lu ne peux pas veulr : lu es morte, toi... comme mon père, qui est mort... Il ii y a que votre petit Georges qui ne soit pas mort. Mai» on le tue un peu tous les jours, entends-tu, ma mère? Ils m’envoient à toi, à toi !

Et Misère ferma le* yeux. Les matelots sc regardèrent. Leur conduite □'était pas dictée par une atrocité froide, c était gaieté brutale. Il* jouaient avec ce malheureux comme uu enfant joue avec un pauvre oiseau qu'il martvrisc. Ceux qui tenaient Misère avaient les larmes aux yeux : il» le lâchèrent cl l'assirent sur b drôme. Ce mouvement rappela I enfant à lui, sans le rendre à b raison. Il se releva d’un boud : cl, tournant c omme uu bateleur avec une élounanle rapidité, il se mit à crier ; d'une petite voix aiguë :

; —le rat... le rat... a de bonnes dents... Il a rongé, rongé la noix, rongé... rongé.

Et 11 faisait claquer ses dents les unes contre les autre» avec une in-

li) Opération fort souvent réitérée i bord, cl pjrticuliùremsat à l'égard do* novice* bretons.

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croyable vivacité. Puis, toujours tournant, il arriva au panneau de l'avant. se jeta au bout d'une corde et disparul. Quelques minutes encore, j on entendit ces mots, pendant que Misère disparaissait dans les profondeurs de la cale :

— Rongée, rongée, la noix... Rongée, car le rata de bonnes dents. .*ougée...

Puis la voix s'éteignit. C'est que Misère était arrivé au fond de la raie. •

Quoique le malheureux fût clans un étal de démence complète, pourtant une idée lise, une idée de vengeance le dominait: et. pour l'exécution de relie idée seulemeul, il paraissait avoircooservé toute sa raison. Or Misère >e glissa dans une soute; et. s'approchant d'un louueaU qu'il déplaça, il s'accroupit près de la muraille de la corvette. Kl, au moyeu d'une Arriéré et d'une scie qu'il avait dérobées, il finit d'entamer là coque du navire, et d'y faire une ouverture de quatre pieds de long sur deux de large. Il travaillait à Ceci depuis bien longtemps ; c'était ce qu'il appelait ruwjer la nota.

A ce moment, le mince doublage de cuivre qui enveloppait le navire en dehors empêi hait seul l'eau d'entrer dans la corvette. Mais au moyen d’un coup de ciseau donné dans b première planche de ce cuivre, les autres pouvaient se détacher immédiatement, et donner entrée aux lames qui devaient faire sombrer fa Stilumaïuire. Misere prit le ciseau; 1 mais il s'arrêta. Car il pensa au bal du soir. Il attendit donc

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