CHAPITRE XXX Vil
LC B . t. .
En a*«nt deux ! Toteeco.
I<* soir, les matelots un peu ivres tres-gais, très-bruyants, montèrent sur le pont; puis deux bretons de rioërmel embouchèrent le bignoux national, espèce de cornemuse à deux lice*. fort peu hartmiqicuse, mais aigre cl criarde. Et. pour le bal, la hiérarchie militait e avait prc'que entièrement disparu ; le mousse liguraii modestement tue à face avec le quartier-maitre, qui l'avait souvent châtié : les novices recevaient les soins empresses des gabiers, et maître la Joie lui-même, avec uuc gravité singulière, lançait des pas de bourrées vi -à-vis de in. litre Rouquin, qu'il avait choisi pour danseuse, et que. d ms un accès de gaieté surprenante, il appelait joyeusement madame Itowjaine.
Quelques vieux, vieux llambarts qui n'aimaient plus la danse, ou oui ne trouvaient pas les danseuses a leur goût, contemplaient ce spectacle, accroupis sur les bastingages, fumant mur pipe, et pour tonte conversa* lion se renvoyaient d'curoyables bouffées de tabac alternativement par la bouche et par le net. l.e Imn commandant souriait à ce tableau pastoral, routent de la gaieté de ces braves gens, et seulement contrarié d'être agrafe dans son uniforme. — Gageons, Pierre, «lit le vieux Garnier ! au lieutenant, gageons que j'invite le commissaire à danser. — Vous ' n'êlcs pas galant, docteur, «lit madame de Rlcno. — Oh ! madame, je suis trop vieux, et je lai-.se cet honneur au commandant ou au premier lientenant. — Oh î vous voyez, commandant, dit madame de Bleue, il faut envier le bonheur de la médiocrité ; car, si le pouvoir a ses charmes, il a aussi ses ennuis — Madame, répondit le marquis, se rappelant la galanterie du dernier siècle : madame, en attendant les ennuis je jouis des charmes.
Et il lui prit galamment la rnaiu.
— Oh ! quelle folie, commandant ! danser à notre âge !... — Le eœur ne vieillit pas, objecta Spirituellement M. de I ongetour. — l.c cœur, bien, commandant, le cœur... mais il s'agit des jambes. — Oui, mais vous donnez du co’ur aux jambes, riposta le marquis avec cette piquante étourderie qui rappelait les beaux jours du maréchal de Mire poix
Il n'y avait rien à répondre à cela ; il fallait se rendre. .. Madame de Dlènc se rendit .
— Mais vraiment, commandant, je refuse; ma nièce est souffrante... — Du tout, d i le docteur; je viens de chez le commandant, j‘ai écoulé à sa porte, et die dort... elle dort parfaitement. Ainsi, madame, pas d excuse... — Goinmissaire, voulez-vous ine faire l'honneur de danser cette Contredanse avec tnoi ’ — liions donc, vous plaisantez, dit le commis saire. — Mais du tout ; il faut bien faire tin vis-à-vis au commandant et à madame... et vous êtes fort bien. Oui, commissaire ; il ne von» manque, par exemple, qu'un bolivar cl de* marabouts. — Mais j y pense, dit Merval, si on réveillait mademoiselle Alice. — Au Tait, dit le bon lieutenant qui cherchait Paul des yeux.
A ce moment le binious avait cessé sa musique discordante, les danseurs reprenaient haleine, et il réguait un de ces brusques silences qui surprennent quelquefois lev. ^semblées les pins tumultueuses. Alors on
entendit un éclat «le rire grêle, mordant, qui semblait venir «lu ciel. Puis ces mots tombèrent du haut «h-s mâts :
— Ali... ah... ah... le rat a de honucs dents: il a rongé... rongé la noix : la noix est rougi e; gare au trou... Le rat avait de bonnes dents.
L'équipage, l'état-major, tout le monde resta pétrifié, tâchant de découvrir de quel eudioil venait celte voix étrange . Puis ou cnlcudit comme le bruit d’un poids assez lourd «pii tombait à la mer. Le lieutenant courut au couronnement, rcganla et s'écria ;
— Un homme à la mer... Puis, immédiatement après, avec le plus gr.iiid sang-froid . — Aux pompes ! Gréez les pompes !
Il est impossible «le décrire i’ef.et que produisirent ces paroles, répétées de bouche en bouche .
— Aux pompes ! aux pompes! cria encore le lieutenant en se n récipi tant vers l’avant. — Voulez-vous donc couler sans avoir essaye d'échapper à la mort?
A peine ees mots étaient-ils prononcés, que le calicr. maître Buyk, parut sur li* pont.
— Il y a, cria-l-il, quatre pieds de bordage on dérive, et la cale s'emplit ! — Aux pompes... tout le monde aux pompes! répétai:* lieutenant. Les embarcations à la mer. et peine de m«irl pour le premier qui abandonner» le navire avant son tour.
Cette voix connue et le sifflet de maître la Joie mirent autant d'ordre qu'on en pouvait espérer ; les pompe* furent mises en jeu, et on s’occupa de mettre les embarcations à la mer. A ce moment, Paul allait quilkr le pont; son père l'aperçut.
— A votre poste, monsieur... A l'avant ! lui dit- il.— Mais, mon père:
I Alice... —Monsieur! m’entendez-vous ? répéta Pierre d’une voix tonnante.
Paul ne put répondre un mot : et, entraîné par cette habitude d'obéissance passive, il courut à son poste. Il rencontra la tante d’Alice, madame de Bleue, qui faisait tous ses efforts pour rompre la couche épaisse îles matelots qui lui barraient le passage. Ces braves se pendaient aux cordes des pompes.
— Vous ne pouvez passer, madame, lui dit-il. — Mais au nom du ciel! ma nièce... Alice... — Elle est en sûreté, madame! Si la corvette roule. «>ii sauvera d'abord les femmes. — Mais, mon Dieu? mon Dieu !
, j«* veux la voir, je veux passer. — G 'est imposable, madame : vous arrêteriez le service, cl le peu de chance de salut «pie nous avons dépend des pompe'. — Allons, allons, mes garçons, courage, dit Paul en dou- J liant l’exemple d'une prodigieuse activité.
Le lieutenant, sou porte-voix à la main, était calme au milieu de cet affreux danger; de minute eu minuit; il se penchait pour voir les progrès de l'eau qui gagnait déjà la batterie. «*t de temps à autre donnai! les ordres nécessaires polir éviter la confusion. Et cet admirable équipée avait été si bien habitué par lui à une exacte et sévère dix-ipline. «jue cette manœuvre, d'où dépendait la vie de tous, était faite avec aulant de silence, de sang-froid que s'il sc fûl agi d’un simple exercice, la* lieutenant, absorbé jwr une surveillaniv de toutes les secondes, n'avait pu s'occuper du commandant, qui perdait la tête et était complètement démoralisé. Pierre chercha «les yeux Pcx -débitant. On venait alors de mettre la yole à la mer. Le marquis, son étant aperçu, enjambait déjà le plat-bord pour s'y jeter, lorsque Pierre l'arrêta par un pan de son trahit.
-s- Où allez-vous donc, monsieur? lui dit-il. — Parbleu! je me sauve, vous le voyez bien. Lâchez- moi donc, nous coulons. — Misérable ! murmura le lieutenant eu le ramenant île force sur le pont. — Je suis votre commandant, et je vous ordonne de me laisser, reprit l’autre en se dé- : I mitant. — Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que le premier homme qui abandonne le bord avant les femmes et les mousses, est puni «K’ mort? Tu ne sais donc pas que le commandant est le dernier, entendstu, le dentier qui doive quitter son bâtiment? — Mats je ut* veux pas mourir, moi! Kh bien! oui, j'ai peur, là! je suis indigne «le commander : je donne ma démis* ion. Laisscz-moi me sauver! répondit le marquis .
El l’ex-déhitant lâchait d'échapper aux mains de Pierre, qui tremblait que l'équipage ne s'aperçût de ce débat.
— Sauve qui peut ! sauve qui peut ! cria enfin le marquis en délire a un moment où la corvette s'inclina et punit s'abîmer. — Tais-toi ! dit Pierre en mettant violemment la main sur la bouche du marquis; taistoi, inlame! Gc cri de làclieté est toujours puni de mort! Il va l'être, car je t’ai promis que tu ne d&uonorcrais pas les épaulettes!
El i'irrre, exaspéré, furieux, tira sou poignard pour en frnp|»er le ; commandant. Heureusement la lame glissa et tic lit qu'effleurer le bras «lu vieillard.
— Lieutenant, <*h bien! liiMitenant! dit la Joie eu se précipitant sur Pierre. — Le misérable veut m'assassiner! cria le marquis pâle et trembkiqt.
Pierre revint à lui, et continua, avec un accent de colère simulée :
— Pourquoi, aussi commandant, ne voulez-vous pas sauver mon fils, et lui dumicr l’ordçe de s'embarquer dans b yole?
Par rct admirable mensonge, par cet interprétation naturelle donnée
à sa conduite, l'ierrc suivait l honneur de sou commandant, mais U se perdait.
— Mais vous savez, lieutenant, que les officiers s'embarquent toujours les derniers, et >1. Paul est officier, dit la Joie en teii.uil tmijonis riefre par le milieu du corps. — Retirez-vous, maître, dit Pierre à la Joie en paraissant se remettre: mon amour pour mon liU m’a emporté. Je -uis coupable, comiiiandaut, je me résigne à mou sort. Voici mon poignard.
Le marquis, stupéfait, prit machinalement le poignard. A ce moment, maître Bouq».,n accourut tout essouf é.
— Couimandant. c'est tout au plus si les pompes franchissent, lui dit-il.
Maître Bu\k, après s’élre affalé le long du bord, lâche de clouer une plaque de plomb sur la voie d'eau.
— Voici les ordres du commandant, reprit froidement Pierre : que les pompes ne s'arrêtent pas. M. Mental, faites brasser le grand hunier sur le mât : nous allons mettre en panne pour nous reconnaître un peu. Faites continuer les préparatifs que Fou a commencés pour mettre la chaloupe à la mer, monsieur Bidaud. et allez à la cale voir ce que l'on g igné d’eau. M aître Bouquin, que l'ordre règne dans la batterie ; faites veiller des hommes aux palans. Si la circonstance l'exigeait, nous nous allégerions de notre artillerie, et vous, maitre l'alfat, entendez-vous avec le maitre charpentier pour remédier au plus lût à celle avarie.
Et ces détails, arrêtés, minutieux, ces ordres précis et exacts, étaient donnés de sa voix ordinaire sans la plus légère émotion. Mais le danger paraissait toujours imminent.