MOT ■*ÉT
C est un esprit que le drsliii a déchaîné contre mu» pour né obséder. Je ne forme pas une espérance, que le serpent infernal ne se précipite sui mon passage. Soutien. — Marte Stuart
C'est une douce clarté que la clarté de la lune . quand elle se rellele brillante et pure ?ur l'eau paisible d'un lac; mai-, alors que, souvent cachée par des nuages épais et rapides, elle apparaît, a de longs intervalles . rouge cl sanglante comme un sinistre météore, oh ' que sa lueur funèbre est le digne (lambeau d’une nuit d’orage et de désespoir ! Nuit terrible que celle-ci !.. L* - flot? soulevés, unjétiUMix , noirs , uiaibrév
d’une écume blanche . se heurtaient , se confondaient en un immense tourbillon dont les mille crêtes se dessinaient sombres sur le ciel transparent , quoique voilé , de la Méditerranée. 1 1 quel bruit ! Si parfois la tempête abaissait sa voix tonnante qui mourait en effleurant les vagues d'un sourd gémissement, apres un affreux silence clic se prenait à rugir avec une nouvelle furie. C'éLiieut alors des sifflements aigus Cl métalliques, ou grondement lourd et roulant, des éclats secs, précipités et plaintifs qui ressemblaient à des cris d'anguissc.
('/était le choc des lames qui se brisaient, bondissantes sur le radeau. Car le radeau tournoyait sur ce gouffre béant , tournoyait au milieu de cette effroyable tourmente. Le radeau tout seul : les embarcations non pontées , qui le remorquaient , n'avaient pu tenir contre cette mer décharnée . biles avaient sombré, corps et bien, avec Nerval et Bi Jaud et leur équipage. Sombré eu cugloutissant avec elles les boussoles et les vivres! — le corps et i'àme du radeau! Kt le radeau voguait au souffle indompté de la tempête, car son mât s'était plié, rompu, brisé. Nais ses poutres unies, sou plancher D'offrant aucune résistance, aucune surlace a la violence du veut, il ne pouvait couler. Seulement, à chaque coup de mer, il était eulierenieul inondé, submergé . balayé par les lames qui s'y abattaient et le traversaient dans toute sa longueur. Kt depuis ciuq jours cette tempête durait.
Aussi, ce n’est plus l’équipage fringant, brave et soumis de la Salamandre qui se presse sur celle frêle machine : c'est une troupe affreuse et maudite. Ce sont des êtres sans noms , décolorés, cadavéreux . trempés d'eau, échevelés, aux yeux sanglants et farouches, aux barbes lougues. aux vêtements en lambeaux, qui ont de hideux sourires sur leurs lèvres gercées et saignantes; car depuis cinq jours aussi la faim Us dévore. Le sont des hommes livrés à toute la fougue impérieuse de leurs besoins. Hors l'instinct vital , chez eux tout est mort. Il n'y aurait d'espoir que dans un prompt trépas.
Mais non : la failli crispe leurs entrailles ; la soif brille leur gorge leurs blessures, vives et muges , sont encore avivées par l'âcre lé du sel marin, ils ont la rage au cœur et le blasphème à la bourbe : mais ils tiennent à la vie. ils s'y attachent des étreintes de l'agonie. Arrivés à ce point, le suicide leur est impossible; car le suicide est uii raisonnement, et ils ne raisonnent plus.
El nuis, c'est que le suicide grandit rarement au milieu des privations et do la misère...— 11 lui faut des jouissances somptueuses et enivrantes, des parfums et des femmes, des rieurs et des vins exquis. Il lui faut concentrer, eu un seul, tous les plaisirs rêvés ou romms, en remplir sa coupe d’or étincelante de pierre lies , et dire, après avoir humé la dernière goutte de cotte ambroisie : — La coupe est vide !... Adieu.
Car alors seulement la vie dégoûte, parce qu’elle a débordé par tous les sens. Mais au sein des maux les plus affreux, alors qu'un souille von . reste à peine, oli! on le soigne, ou l'attise ce souffle, comme on avive b dernière étincelle qui luit encore au fond d'un foyer qui s’éteint. Aiis-i tenai' nl-ils à la vie, a bord du radeau ; car pour nourrir les trente hommes qui survivaient, II ne restait que trois livres de biscuit et un tonneau de vin. H’un commun accord, ils pouvaient, les malheureux . mettre un terme à cette horrible agonie... Mais non!... nou. il fallait vivre... vivre de larmes, de baine, de torture et de crimes... qu’importe? on vivait...
l-'iusliuct vital le voulait ainsi.
El il n'y avait plus b de père et de lils, de matelots et d’officiers, de femmes et de tilles.
Il y avait là des êtres qui avaient faim. — qui, pour manger, devaient tout tenter
Heur aux forts, malheur aux faibles..
l'n seul pourtant paraissait être au-dessus de ces besoins irritants . c’était Szaflie. Seul, sa figure n’avait pas changé. Il était resté le même, calme, impassible et froid.
Debout, appuyé au tronçon du màt, il observait.
A ch ique coup de mer qui venait inonder le radeau , les uns courbaient l.i tête, les autres opposaient ail choc cuisaut des vagues des débris de planches cl de mâture.
D'autres ne faisaient aucun effort pour s’y soustraire; couchés, danun engourdissement léthargique, les yeux ouverts, ternes et vitreux, ilmordaient entre leur*, dents un bout'de cordage que le hasard y avait jeté, et ne le quittaient plus.
Ceux-là, ayant les jambes prises et brisées entre les aisdu radeau, riaient. La douleur et b f.’ira les avaient rendus fous.
Le plus grand nombre, debout, serrés les uns contre les autres, obéissiii nt, comme une masse animée, aux oscillations du radeau, dont ils occupaient le centre.
\ l'arrière se tenaient Paul, sou père, le vieux Garnier, Alice, et sa tante, Szaflie.
l'ar un reste d'instinct de subordination, on avait laissé le peu de vivres qui restassent encore sous b garde des officiers.
Le lieutenant était couché à l'abri d'un rcim>art de barriques , enveloppé d'un caban oriental, et regardait Paul qui regardait Alice.
Alice accroupie . ruisselante d'eau , frissonnant de froid , sa tête ap-
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pavée *ur ses genoux qu'elle enveloppait de «es deux brus amaigris, al- J tachait un regard fi ve cl arrêté sur Szaflie.
Madame de Mène ne voyait plus, ne pensait plus : elle était inerte.
A ce moment , la tempête parut redoubler de force ; le radeau , soulevé par de hautes brocs qui le prenaicut en travers, avait quelquefois une position presque perpendiculaire.
Alors les marins suivant riinpuUimi de ces affreuses secousses étaient violemment jetés de l'arriére à l avant.
En vain les officiers lâchèrent de donuer quelques ordres pour concentrer l'agglomération au milieu.
Ils ne furent pas écoutés.
Dans ce moment terrible, les niarius se crurent en danger de mort, et après quelques mots échangés entre eux, debout, rampa ul , ou se traîna ut, accrochés aux libères, armés de haches cl de piques, ils s’avancèrent vers l'arrière du radeaji .
— Nous voulons le vin , dit la Joie en brandissant une liaclie : nous voulons nous soûler pour crever en paix.
Pierre se dressa tout à coup , embrassa le tonneau d’un bras , et de l'autre lendit un pistolet en disant :
— Misérables ! c'est notre seule ressource . il faut la ménager. — Ton
pistolet ne partira pas! il est mouillé, ré(ftmdil la Joie en abaissant je canon du bout de sa hache. — l.e vin... f ? — Le vin ! le vin ! répé-
tèrent les autres. Le vin, ou la mort! — Vous oser vous révolter! cria le lieutenant eu cherchant une arme. — Il n’y a plus d'officiers ici! uous sommes les plus forts: nous aurons le vin ! — Non ! — Si !
Et b Joie s'avança en menaçant Pierre.
Paul se précipita sur lui ; mais le marin l'abattit d'un coup de hache.
Pierre, voulant venger son fils, fut aussi blessé.
Alors, sanglants, furieux, ils essayèrent de se dérendre, appuyés par le docteur et deux matelots fidèles: mais ils furcul renversés, foulés aux pieds cl rejetés sur l'avant du radeau -
Dans ce tmiiulti’, madame de Bleue, repoussée jusqu'au bord du radeau, disparut emportée par la mer en tendant les mains à Alice.
Mats Alice 1a vit se noyer saus pouvoir lui porter secours, car elleméiue s'accrochait fortement à une poutre pour ne pas rouler dans les Ilots.
— A boire! f. dit la Joie tout saignant, se tenant d’une main aux
filières, et de l'autre tendant un gobelet de fer-blanc. — A boire ! puisons à même, cl mourons soûls, dirent les autres.
Et ils sc précipitèrent en foule sur le tonneau qui fut défoncé, pillé, gaspillé en un moment.
EtVivrcssc gagnant vite ces cerveaux affaiblis par tant de privations, au milieu du fracas des vagues, des rugissements de la tempête, ils se rrireiit à chanter d'une voix éteinte d étranges paroles, incohérentes et uguhres comme la chanson d'un fou
A In clarté rougeâtre de la lune, quelques-uns essayaient de danser en trébuchant ; puis, gorgés de hoi-sou, alourdis par le vin, ils tombaient tvres-morts, roulaient çà et là sur le radeau, et, au moment où ils se penchaient, disparaissaient dans la mer sans pousser un cri.
Le Parisien, tout à fait ivre, aperçut Alice, accroupie près d une barrique vide.
— Tiens, bois ! lui dit-il en heurtaut les dents de la jeune fille avec
son gobelet de fer. .
Alice but avec délices jusqu'à la dernière goutte. Le rouge et la chaleur lui moulèrent au visage.
— Tu deviens belle, bégaya leTarisicn. Pour b peine, baise-uioi.
Et le marin rffieura de sa bouche impure la bouche d’Alice, qui dit, en le repoussant faiblement :
— Oh ! ce vin m'a fait tant de bien ! J’ai encore soif, encore. . .
— Regarde donc, Paul ? disait Szaflie.
Et il montrait à l'enfant Alice et le marin.
— Vois-tu, Paul?
Et il se penchait à l'oreille du malheureux, qui souffrait horriblement d’une blessure à la tête.
— Vois-tu, Paul? je te l’avais dit... Croyez donc à quelque chose ! Subordination, pudeur de la jeune fille, dévouement, amour, tout cela, Paul, tout cela cède à l'irrésistible influence de la faim ou de la soif! Nobles sentiments qui dépendent d'un besoin si ignoble, qui...
Mais tune tn'culeuds pins; tu t'évanouis! Oh! tu m'entendras, dit Szaflie avec un sourire internai.
Et, lui faisant respirer un cordial dont il était muni, il le rappela à lui.
— Ah ! par pitié ! va-t'en, va-l en, murmura Paul. — Je te sauve, enfant. Tiens! mange.
Et Szaflie, ayant, avec le plus grand mystère, entr ouvert b boite de vermeil qu’il avait emportée avec lui lors île son départ de b corvette, en tira un morceau d'une substance solide et compacte, et b donna à Paul.
Paul la porta avidement à ses lèvres? puis, par nn mouvement de sublime réflexion, il s’arrêta, la partagea en trois petits morceaux, et se traîna vers son père. Alice était trop loin : U u' eut pas la force de b joindre.