CHAPITRE XXXVIII
LS CNAMUt.
Prenez une patte de crapaud et troii yeux d'hyrondi'lle
L* Petit Albert.
Au momcui où la duchesse avait invoqué Satan, un léger bruit s'était bit entendre, comme ou sait.
Quoique Perez u’uiU rien distingué dans l'obscurité du faux-pont, deux perso ii ues s'v étaient cependant cachées» et avaient tout entendu sans rien comprendre, il est vrai, car Rita et sou écuyer ne parlaient jamais qu'espagnol ; un mol uuique avait pourtant été saisi par les deux curieux; ce mol était Salau.
Ces deux curieux étaient Daniel et le Losophe.
On se souvient peut être qu'à b suite de je ne sais quelle soustraction de rosaire, Daqicl avait juge à propos de « chagriner le Losophe d une multiplicité de coups de poing. » aiusi que disait maître Kcrgouët.
ür. le Losoplie, rancuncut comme un poète, s était promis de se venger de Daniel ; et, pour y parvenir, il avait commencé par oublier ccs coups de poing, si royalement prodigués par le Breton, et était parvenu, à force de ruse et d'hypocrisie, à se mettre fort avant dans sa confiance.
On sait encore que Daniel se montrait nu des plus aveugles et des plus intrépides auditeurs de maître Kergouèt lorsque cet estimable canonnier bourgeois racontait les terribles histoires doul le voltigeur hollandais, le feu du dbble, ou le pilote damné étaient toujours les héros.
Or, grâce à une alliance d'idées assez commune chez les esprits ardents et étroits, malgré scs croyauces religieuses, Daniel ne rêvait plus que sort, magic, démons et geus voués aux bons ou aux fatal* génies.
Pas une de >es dispositions n'échappait au Losophe, qui, sans avoir de but arrêté, les encourageait toujours, peusani peut-être à les (aire tourner à son profil, ou A celui de sa vengeance, lorçpïun incident assez commun lui donna l'esnoir de satisfaire l une et l'autre.
L'air sombre de Ferez, l'entière solitude dans laquelle il vivait depuis qu’il était à bord, son accent étranger, son costume lugubre, avaient assez vivement frappé l'esprit des matelots, qui. daus leurs moments de désueu vrement, s'occupent toujours des moindres choses, des moindres faits, et eu outrent l'itnporlaucc avec leur exagération habituelle; de plus, ses manières brusques avec 1’rquipage navaient pas contribué à lui concilier b bienveillance générale des marins, qui. selon leur coutume de surnommer les gens, l'avalent, sur la proposition du Losopbe, l'avaient, dis-je, baptisé Grand-Gibet, à cause de sa ligure triste et austère.
Le Losophe n'avait d’autre motif de haine contre Percz Grand-Gibet que le dépit d'avoir été surpris par cct Kspagnol. une fois qu'il tentait de s'introduire daus b cambuse pour y dérober des vivres.
Il y avait d ailleurs plus de moquerie que d'intention malveillante dans b conduite du Losophe à l'égard de Perez; mois je ne sais par quelle fatalité Daniel lit un jour remarquer au Losopbe que Grand-Gibet n’assistait jamais à b prière du soir et du malin, que tout l'équipage disait en commun.
Celle question fut un trait de lumière pour le Losopbe, qui, qiéculanl sur b crédulité et la bonuc foi du malheureux Breton, se mit à lui faire les histoire* les plus saugrenue* et les plus elli ayantes sur Perez; à lui
prouver, par une multitude de rapprochements plus bêtes les uns que le* autres, que Grand-Gibet était un être surnaturel, qui devait avoir des relation* avec le diable, piiiMpi il n 'assistait jamais aux prière*, et qu'il pouvait, à son gré, vous enrichir ou von* nuire, vous faire devenir grand amiral, empereur... que sais-je?... Enfin, étourdissant le pauvre Daniel par tons le* route* imaginables, il Huit par lui avouer qu'au moyen d'un charme que lui, Lo»oplie* possédait, comme initié dans le* secrets de b magie. Il rendrait le Breton témoin des cnlrelieos de Grand- Gibet avec le diable, cl le fenil peut-être même participer A sa puissance.
Voici aucl était le pbn du IxKophc, et ce qui paraissait devoir en faciliter l'execution. ,
Rita s'était embarquée un soir, et presque personne, excepté le lieutenant et l'écrivain qui avait constaté sa présence à bord comme aide du commis, perwmuc, dis-je, uc se douLuit que Perez eût un compagnon.
Pourtant le Losopbe, qui rôdait partout et surtout autour de la cambuse, dans le but d'y voler du >iu ou de l’eau-de-vic, selon son habitude, avait plusieurs loi* entendu les imprécations ou les pleurs de la duchesse; aussi résolut-il de faire passer le mystérieux compagnon de Percz pour l’esprit familier de Grand-Gibet, et de s'amuser ainsi du confiant Breton, tout en lui faisant payer Tort cher le charme qu'il lui promettait.
En efTet, le losophe amena trois ou quatre fois Daniel à la porte do Perez, ei le novice entendant celle voix qui répondait à l'Espagnol, dans une langue inconnue, tantôt avec colère, tantôt avec résigna lion, il crut fermement que Graud-Gibel avait un démou familier, et donna tête baissée dans tous les panneaux que le Losophe voulut bien lui tendre.
Ce fut bien pis celle fois, que Daniel venait d'entendre distinctement répéter le nom de Satan!.,.
— Eli bien ! lui dit le Losophe, tu vois si je l'ai menti; ih parlent eu langue do sabbat, que toi ni moi ue comprenons pas; mais Grand-Gibet l’a appelé Sa Li h d un»* hère force; j'csiierc que c’est clair, il l'a répété assez de Toi*, Satan, Malan, Satan. Si ce n'est pas là uu sorcier, lu eu es un, toi, Daniel.
— Le fait est qu'il a dit Satan, reprit le naïf Breton *c signant avec un sentiment de terreur, il la dit , mais qu'esl-ce donc qu'il peut vouloir faire à bord avec le diable, ce gueux de Grand-Gibet?
— Tu sens bien, Mon cher, répondit le Losopbe, que c’est son secret; cl moi, qui ne suis encore que cummc qui dirait lieutenant dans la magic, je ne ferai pas le genre de le dire que je sais, pendant que je ne sai* pas ; car, avaul tout, faut jamais tromper un ami, un vrai auii comme toi, Daniel.
— Il y a donc aussi des lienteoaois dan* la magie comme dans la marine, Losophe? demanda Daniel avec le pins grand intérêt.
— G 'est tous les mêmes grade*, mou cher ; mais, par exemple, jamais d' injustice dan* b magie, jamais. Si vous êtes bon magicien, eh bien ! vous pa*>6cz de droit meilleur magicien, qu'est, comme qui dirait, les lieutenant' de b chose. Si vous êtes meilleur magicien, vous passez très bon magicien, qu'est comme les capitaines de corvette de la chose. Si vous êtes très-bon magicien, vous passez fameux magicien, et ainsi de suite.
— Tu es donc meilleur magicien, toi, Losopbe?
— Depuis sept ans trois mois et un jour. Mais M. le comte de Saiiil- Gcrmaiti, qu'est l'excelleatissime magicien, comme qui dirait l'amiral de b chose, m'a promis de me faire passer ires-bon A b première vacance.
— Et A quoique ça se voit, quand on est meilleur magicien? demanda curieusemeut Daniel.
— Mais, mon cher, c'est tout simple : ça se voit à ce qu'on est meilleur magicien. A quoi que ça se voit que t'es Daniel, loi? A ce que t'es Daniel, n'est-ce pas? Eli bien ! c’est tout de même.
— G est juste, dit le Breton, fort éclairé par celle définition lucide. Mais, dis-moi, Losophe, à quoi que ça servira le charme que tu m’as dit que tu me ferais moyennant quelque chose?
— Ça te servira d'abord à voir le diable; et, quand il n'y aurait qup ça, c'est déjà Ualtcur à pouvoir dire dans les salons, ou dans b société des petites femmes aue l'es appelé, par ton physique charmant, à fréquenter : voilà pour l'agréable, car. comme le dit lu sage. Défilé durci. Pour l'utile, uiic foi* que tu sauras que c'est le diable, lu t'en défieras.
— Faudra me délier aussi de Graud-Gibel. Losophe?
— Je le crois bieu ; ce Grand-Gibet, vois-tu, est peut-être encore pire ue le diable, lui, parce que, apres tout, au dbble, c'est son état d'être iablc, il uc peut pas faire autrement, vu qu il a été embêté de ça par
l'Eternel, au licur que Graud-Gibel. c'est de b pure mécbancelé. voisin. c'est de b vraie polissoonerie. Aussi, avec mou charme, si Graud- Gibct était uu homme A sort, ou un cousin du voltigeur liolbndais, tu le saurais (ont de suite. Et, le tarant, lu ne le regarderai* jamais sans être sûr que tu ns bien ton rosaire dans ta poche; alors, comme ça. il ne pourrait jamais te mordre.
Le mot de rosaire rappela les anciens griefs du novice, oui s'écria - Alors pourquoi donc que lu m'avais pris le micu pour le meure A b queue de ton ebien, carogne ?
— G'était pour le charme, dit gravement le Losopbe, pour le charme
LA VIGIE DE KOATVEM
vue j'avais deviné que tu me demanderais. En lieutenant-magicien, je Jet inc les charmes qu’eu doit me demaiidrr.
— Qu’esl-rc qu'il te faut pour faire tou charme, Losophc?
— Pour faire mon charme, Daniel, dit le Losophc d'uu air recueilli, eu tiuumënnt sur ses doigts les ingrédients nécessaires pour parfaire celle merveilleuse opération. pour faire mou char me, U me faut d'abord une poule noire, mais noire comme l'encre, c'est essentiel; apres ça, ciui| |uges d’un livre de messe, un fromage de llollaude, uu éeu de six livres, trois bouts de filin, une piéee de vingt-quatre sous. sept... cuirml'-tu bien, sept boujarons d'eau-de-vie. encore un écu de six livret, nuis à la vache, une paire 4le bas de laine, cl uu morceau de bœuf pour Saint-Médard , mais surtout pas trop maigre, et où il n'y ait pas d os.
— Saiut-Medurd eu est donc aussi, du cliarmc?
— Tiens ! pardieu, s'il s'en met ! puisque je l’ai baptisé exprès, que je redit. et que mémo c’est pour ça que je l'ai pris ton rosaire dans les temps où que l as été si injuste a mon égard, à grauds coups de poing .Uns le dos... C'est pas que je te les reproche, les coups de poing, au moins. Daniel ! au contraire, ils m’ont Dallé extrêmement, parce que, UMiiqui devinais que lu serais mon and. il» tue prouvaient que j’aurais un ami très-fort.
— Ça s'est bienflrouvé tout de même, Losophe ; mais dis-moi donc, Losoplte, faut absolument une poule pour le charme ?
— Faut une poule, et nue poule noire encore. Daniel.
— Tour une poule, dit Daniel eu sc grattant l'oreille, c'rsl diflicile à genopper; pourtant dans les cages do commandant il y a une grêle de poules; mais c'est mal de voler, Losophe. oh ! c’est mal.
— Nais c’est pas voler, puisque c'est pour uu charme, mon cher; et quand c’est pour uu charme, lu religion vous le permet; la religion UM-iiie a le droit de vous y forcer.
— Tu crois. Losophc? mais c'est que dans les cages, je n’en ai vu que des blanches... de poules, cl c'est une noire qu’il te faut, une noire tomme de l'encre, que lu dis.
— Ab! gueux de Breton, as-tu la tête dure! dit vivement le Losophe; il m'eu faudrait une uoire, sans doute ; mais dans le cas où il n'y en ornnl que des noires, il n’y en aurait pas de blanches; car alors une oiin; deviendrait indispensable aussi bien qu’une blanche s'il n'y en avait que des blanches ; alors tu vois doue bien qu'au contraire une noire ne vaudrait ricu du tout, une ooitc serait affreuse, et ferait manquer Je charme. puisqu’il faut absolument qu elle soit blanche. Dieu de L'ieu, que lu as ta Idc dure! C’csl une bLtnchc que je te dis. uue bboebe, et tant plus elle sera blanche, tant plus le charme sera meilleur.
— Lh bien! j'en tordrai une blanche, tant pire...
— C'est ça ; mais surtout il faut que tu mettes la tête cl les pattes dans (on liamar.
— Dans mon hamac 1 c’est encore pour le charme, Losophe?
— Toujours pour le charme; mais, comme l'es bon entant, je vais l'expliquer ccLi : les pattes de la poule, vois-tu, Daniel, c'est censé pour faire marcher le diable devant loi ; et la tête, c'est pour le le faire voir; c’est comme le Iromagc, c'est pour l'alléchcf par la bonne odeur; l'nu-de-vic, c'csl pour I entourer de flammes; les bas de laine, c'eut tKiur moi marcher dans ccs flammes sans me grilUr les jambes; les Louis de fdiu, c'est pour l'attacher; et les pages du livre de messe, c'est pour le faire parler ; mais je te dis ça, à toi, Daniel, parce que tu es un ami ; ne va pas dire ça à d'autres.
— Et les deux écus de six livres et la pièce de vingt-quatre sous, denunJa Daniel, quoi qnc ça fait au diable, Losophe?
— C’est pour le corrompre, mon cher... pour le corrompre à force d'or!...
— Mais Saint-Mcdard, Losophc, quoi qu’il fait au diable, avec son norceau de bœuf pas trop maigre, ci où U n’y ait pas d'oa?
— Tiens! cs-tu délicieux d égoïste, loi, Daniel!... est-ce qu’il ne faut pas que b pauvre bêle prenne «les forces avant la chose, pour pouvoir me défendre si le diable rugissait? car on l’a vu rugir...
— Saint-Médard ferait donc quelque chose au diable, Losophe?
— S’il lui ferait quelque chose... ah ! bigre! oui... depuis qu’il a eu •on rosaire à la queue... il a presque le rang «I enfant de chœur, et il petit d’autant plus embêter le diable, que le diable ne va pas se délier d’un caniche.
•I était impossible de répondre avec plus d'ordre, de précision et de thrié fux subtile; cl embarrassantes interrogations de Daniel, qui. bien *ùr de faire on excellent marché, lira, d’une longue bourse de cuir qu'il ‘ portait sur la peau, deux écus de six livres, plus uue pièce de trois livres, qu'il donna au Losophe. en lui demamlaul la mounaie qui lui revenait h* scs trois livres.
, 7- Kc parlons pas de ça, dit le Losophe de l'air du plus profond dé^ ioteressement. en serrant la main de Daniel, et mettant les quinze livres dans sa poebe, ne parlons pas de ça. Daniel; si le charme réussit, c’est «liftèrent, car tu sais bien que ju ne serais pas assez chiche pour l’en dire ••O mot; encore une fois, Daniel, uc parlons pas de ntouuaie, ou lu me ferais de la peine.
Le novice, convaincu de la générosité du Losophe. ne s'occupa pim > <pe des moyens de rassembler les matériaux nécessaires pour confec- j Donner le charme*
— Pour le fromage «H l’ean-de-vie. dil-ll, J'amasserai mes rations : ou trouve des bouts «le filin partout, et j'ai uu livre «le messe, «h; défunte nia mère, où je ne sais pas lire. Pour des bas de laine# j'en ni que ma cousine ivonc m’a achetés au pardon «lo Ploogaslel, pour le bœuf, Saint- Médard aura ma ration de viande ce soir. Mais tn m’assures qu'avec ça?...
— Avec ça. dit le Losophe, quand tu m’auras donné tout ça, et que j’aurai fui! le charme, je te ferai voir le diable ; et une fois que la l'auras vu, qnc je te dis, tu le délieras; et, comme tu le défieras, il ne pourra rien sur toi; ou, s’il peut quelque clmse, ça sera «le le couvrir d'émoluments. de grades, de tres-gramls honneurs, peut-être du royaumes... ou même te faire empereur romain ; mais faut mieux ne pas compter sur être empereur romain, parre que c'est rare.
— Mais m je ne le voyais pis, le diable. Losophe?
— Si tu oc le voyais pas, c'est que le «diartnc aurait manqué, parce
3 oc b poule n’aurait pas été assez blanche pour l'éblouir : alors il durait le refaire. toujours le refaire jusqu a ce qn'il aille.
— Oh ! oui, Losophe; et puis, de mon côté, je t'allongerai «les peignées solides jusqu'à ce qu'il aille, ajouta Daniel d’un air doux, en montrant ses poings vigoureux.
— Eli bien! ça va. je l'y autorise. Daniel, dit le Losophe d’un air calme, et même je l'y forcerai, si le charme ne va pas... Oui. Daniel... même je veux te faire signer un papier par lequel tu t'obligeras à m'éreinter, à inc rouer de coups, si le charme n'allait pas... Ainsi, vois si je pense à te tromper.
(tue répondre à de telles preuves de franchise ? Aussi Daniel, convaincu et rassuré, ne fit plus qu’une question.
— Est- ce que je le verrai faire le charme, moi, Losophc?
— Mais du tout, mon cher, lu ne peux pas le voir ; car je le ferais devant toi que tu uc le verrais pas ;... faut être magicien pour pouvoir voir... qu'on soit dans les bas grades, c’est égal ; mais faut en cire.
— El quel est le plus bas grade ?
— Le grade de matelot dans la magie, Daniel ?
— Oui, Losophe.
— Mais c'est tout simple, ça, mon cher ; puisque le plus haut grade de la chose est excellenliuime magicien, eh bien ! le plus bas grade de la chose, c'est magicien, dit le Losophe avec un admirable sangfroid...
— Esl-cc que je ne pourrais pas être f.... magicien, moi? demanda l’ambitieux Daniel.
— Très-bien ; maintenant que t’as fait (aire un charme, tu le peux, et même lu te dois ça, à loi cl à la respectable famille, Daniel; mais ça coûte les yeux de la tête.
A ce moment le dialogue fut interrompu : on sonna le second coup
de la prière.
— Oh ! la prière, dit Daniel en s'élançant i l'échelle.
— Attends-moi donc, dit le Losophe.
Puis voyant Daniel monter :
— Oh ! damné Breton, je me vengerai de tes coups de poing, dit le Losophe ; et puis ça me fait toujours <|uinze livres, et «Je <|uoi ine donner une bosse avec Saint-Médard... Ah! gueux de Breton, va! ajouta Losophc eu allant se joindre à ( équipage pour la prière du soir, ah ! gueux de Breton ! Tu peux bien être sûr de crever dans la peau d une sacrée bête, si on ne te «lépiote pas tout vivant.