CHAPITRE XXXIX
Vou» êtes un être rempli d'artifice*. . •
Hun Dieu! mon Dicul que foire, seigneur Burin?
Bout. — La Fimm 4 folU.
Depuis huit jours la Sylphide était partie de Brest et faisait bonne roule, car la brise du N.-O. ne cessait de favoriser sa marche.
Quoiqu'elle sc trouvât assez procire des parages qui servent de point de ralliement aux croiseurs anglais, elle n'avait pas encore vu de bâtiment ennemi.
Mais, hélas ! mieux eût valu pour la frégate rencontrer dix vaisseaux de ligue, se voir environnée de fer et de flammes, ou s'abîmer dans fa mer, que de jouir de ce calme funèbre et glacial qui la faisait ressembler à lin immense sépulcre.
Car Perez avait exécuté le projet de ïliia.
Une assez forte dose de tshctlik ayant été mêlée à la farine dont on faisait le pain de l’équipage, et au vin ou à Ican-dc-vlc qn'il buvait, d'effrayants symptômes n’avaient pas tardé à se manifester...
Aussi, le matin de ce huitième jour, Henri rassembla- t-il on conseil composé du lieutenant, du docteur et de l'abbé...
La physionomie de Henri, ordinairement si vive et si enjouée, trahi** 6 â'n un sentiment de chagrin et de découragement profond.
CO
LA VIGIE DE K.OÀT-VEN
Le Henleoant et le docteur paraissaient fort absorbes ; l'abbé seul conservait son calme et son sang-froid habituels.
Lorsque chacun eut pris place : — Messieurs, dit Denri, depuis trois jours surtout une inconcevable maladie affecte l'équipage ; que pensezvous de cela, monsieur le docteur, et quelles nouvelles observations avez-vous faites sur cette étrange épidémie ?
— Je pense, monsieur le commandant, dit le docteur Gédéon, qui, dans cette grave circonstance, paraissait oublier tout à fait la politique et la philosophie, je Dense que c’est une maladie inexplicable, dont je vois les effets, mais dont je ne puis comprendre les causes ; d’ailleurs, voici ce que j’ai remarqué dans les malades : cela a commencé par une grande langueur, par des maux de tête et des vertiges ; puis le lendemain ç’a été une courbature cénéralc, la perte de l appetit, et une soif ardente ; le jour d'ensuite, c'était une faiblesse extrême, et un sommeil agite par des rêves horribles... Aujourd'hui les mêmes accidents continuent, mais avec plus d'intensité : voilà où nous en sommes, monsieur le comte ;... mais ce que je crains, c'est que la maladie empire, car il règne chez nos hommes une grande atonie ; c’est à peine si je pois parvenir à leur faire prendre un peu de nourriture. Ce qu'il y a encore de particulier, c’est que tous les matelots bien portants soient atteints de cette maladie, et que cinq ou six malades que j’ai sur les cadres, et que je liens à une dicte rigoureuse, en soient exempts.
Maître KcrgoaêL
— Ce ne peut être la corruption de l'eau qui occasionne ceb? demanda le commandant ; car, à peine embarquée depuis huit jours, elle doit être aussi saine que possible.
— Sans aucun doute, reprit le docteur, l'eau est parfaite cl limpide ; vous avez d'ailleurs vu comme nous, commandant, lors de notre visite à la cambuse, que les vivres étaient excellents, et que le commis, cet Espagnol, ne négligeait rien pour aérer le faux-pont, et qu'il se donnait toutes les peines imaginables afin que les provisions ne s'altérassent pas : encore une fois, commandant, je m’y perds...
— Et vous, lieutenant, qu’avez-vous remarqué? dit llenri ; quelle est la position morale de I équipage?...
— Monsieur le commandant, c'est à peine si nous avons suffisamment d'hommes pour manoeuvrer la frégate sous b petite voilure que vous
lui faites tenir. Ils sout comme énervés, sans courage et sans force ; les liens de la discipline semblent même se relâcher.
— Je suis en outre instruit, par b police du bord, qu'il règne je ne sais quelle irritation sourde dont j'ignore l’objet, mais ceb surfont parmi un certain nombre de matelots qui forment des réunions nocturnes dont je n'ai pu encore découvrir ni le lieu ni le but. Comme on s entendu souvent des menaces, des imprécations, j'ai dû donner l'ordre à quelques gabiers choisis de 6e tenir prêts, malgré leur état maladif, dans le cas où des rebelles tenteraient quelque chose cootre létal, major.
—Et vous, monsieur l’aumônier, pourriez-vous nous donner quelques nouveaux détails, ou quelque avis salutaire?
— Ce que je pourrais savoir m'aurait été confié sous le sceau de b confession, monsieur le comte, et il ne m'est pas permis de le dévoiler, dit l'abbé.
— Mort-Dieu ! monsieur, s'écria le lieutenant, fl ne s’agit pas Id de cagoterie et de moineries! II s'agit du salut commun, U s’agit...
— Quant aux avis, continua I abbé sans paraître s’apercevoir de IToterruption du lieutenant, quant aux avis, monsieur le comte, si la malheureuse position dans laquelle se trouve votre équipage tient à une cause physique, cela regarde le médecin ; si celle cause est morale, c’est à vous à la combattre par l'influence que vous devez posséder sur l'esprit de vos marins. Je m'empresserai d'ailleurs, monsieur le commandant, d’intervenir dans les fâcheuses circonstances où se trouve l'équipage, et de le rassurer par le texte d'uue religion toute d’espérance et de résignation.
— Et moi, monsieur le commandant, s’écria le docteur Gédéon, enchanté de trouver l’occasion de mortifier, d'écraser l'abbé, qui ne lui parlait jamais, je vous déclare que je ne me mêle plus de mes malades, si M. l'abbé se donne les aire de venir les effrayer par ses balivernes et ses bêtises de religion ; tant qu’ils sont en vie, ils m'appartiennent; une fois mons, qu'il en fasse ce qu’il voudra ; car comme après b mort ce n’est plus que matière, comme la religion n'est...
— Taisez-vous, monsieur, dit Henri d'un air sévère, en interrompant le docteur, dont le furibond discoure n'avail pas non plus la puissant? d'émouvoir l’abbé, taisez-vous, reprit le comte; ce que vous dites est d une haute inconvenance. M. l'abbé n’impose scs conseils à personne ; ceux qui ont recours à lui sont trop heureux de le trouver; vous soi-
S rez mes matelots, parce que vous êtes ici potrr cela. Vous m’enten- , monsieur, et si vous vous permettiez encore d'attaquer devant moi, et avec autant d'indécence, un caractère aussi grave et aussi élève que celui de M. l'aumônier, je serais forcé de vous punir, mousicur, et de vous punir sévèrement...
— Il me semble, monsieur le commandant, dit Jean Thomas, qn'uoe telle discussion sort des limites de b discipline, et que si l'aumônier n'est pas satisfait... fl peut...
— Il vous semble fort mal, monsieur, dit Henri en interrompant Thomas, et, une fois pour toutes, sachez que je ne souffre jamais qu à mon bord personne ose sc permettre la moindre remarque sur ce que je dis ou ce que je fais. Je me suis déjà aperçu, monsieur Thomas, de signes de mécontentement et d'humeur de votre part, qui alors n étaient que puérils ; mais, dans la fâcheuse position où nous nous trouvons, b moindre marque d’insubordination deviendrait d'un fort dangereux exemple : aussi j’entends être obéi passivement, obéi en tout et pour tout, obéi sans un mot, sans une hésitation ; on sans cela, monsieur, vous me trouverez rude et sévère.
— Je sais que M. le commandant a le droit de me mettre aux arrêt», dit Thomas d un air ironique, aux arrêts, quoique j'aie quarante ans; malheureusement, à quarante aus, les punitions ne changent guère uo enfant de cct Age !
Henri répondit froidement :
— Quand un enfant de quarante ans ne change nas, savez-vous ce qu'il reste à faire à un comm mdaul qui n’est pas obéi, monsieur Thomas, obéi A ja minute, à la seconde, le savez-vous?
— Ceb dépend, dit Thomas d’un air insolent.
— Cela dépend en elfcl du caractère ; or, d'après le mien, monsieur au moindre signe d'indiscipline de votre part, je vous ferais sauter b cervelle.
— Mort-Dieu, commandant! Il faudrait voir cela, cria Jean Thomas en se levant furieux, emporté malgré lui hors des limites du respect et de l'obéissance qu'il témoignait toujours à un supérieur quel qu'il fût; mais U partageait alors l'étal de souffrance et de malaise généra) dont le comte seul paraissait exempt.
— Asseyez-vous, monsieur, dit Henri avec le plus grand flegme du monde, le conseil n’est pas levé.
Pok* CD “Cessant au docteur et à l'aumônier qui était resté impassible pendant celte scène, aussi impassible que s’il n’y eût été pour rien, le comte reprit :
— Continuez, messieurs, d’entourer Téquipage de soins et de surveillance, rendez-moi compte des moindres incidents, et surtout, messieurs, tâchez, je vous prie, de remonter le moral de nos matelots. Monsieur le docteur, j’ai donné ordre à mou maître d'hôtel de meure nia cave e< mon office à votre disposition pour les malades ; ne négligez rien, je vous k recommande encore, tâchez de noos retirer de celte fatale position. Messieurs, le conseil est levé.
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LA VIGIE DE KOAT-VEN
On se leva.
— Mille partions de cetlc sortie inconvenante du docteur, dit le comte à l'abbé qui s'avauçait pour le saluer.
— M. le comte est trop bon, dit l'abbé, mais je n'y ai rien compris, je ne parle pas cette langue.
Et il sortit suivi du docteur, qui disait :
— Ah çà ! il parle turc, peut-être.
Le lieutenant allait sc retirer, lorsque le comte lui dit :
— Vous garderez les arrêts quinze jours, monsieur.
Thomas tit un geste qu'il réprima aussitôt, contenu par sou respect involontaire pour la discipline.
I Ce n'étaient plus ces chants joyeux, ces cris, ces blasphèmes que la présence des officiers contenait a peine : ce n’étaient plus ces longues causeries sur lavant, ces histoires bouffonnes dont le 1-osophe était i Homère. Les conteurs s'étalent las, comme les oiseaux cessent leurs chauts à l'approche de l'orage.
Ces figures naguère si llcuries, si pleines, étaient hkves cl amaigries; ces membres si dispos et si vigoureux étaient inertes cl comme brisés. Plus de confiance, plus de gaieté ; on voyait ces malheureux matelots s’isoler dans cet espace resserré et se jeter des regards iarouches et défiants.
C'est à peine si tonte l'énergie,- les menaces, les promesses du commandant et des officiers pouvaient forcer les marins à faire des manœuvres qu'on avait simplifiées autant que possible.
Les maîtres eux-mêmes perdaient chaque jour de leur autorité et s’en montraient presque insouciants, tant l'atonie physioue influait sur le moral. Maître Frank, toujours vif et bouillant, paraissait comme engourdi. Maître Kergouét se laissait impunément traiter de militaire et pariait comme tout le monde.
Le Losophe et son chien partageaient l'étal de faiblesse générale, et ni le violon du maîlre à danser, ni les iappemenis de Saint-Médard ne venaient plus irriter les nerfs délicats du canonuier bourgeois.
Rumphius et Sulpicc, mangeant à b table du commandant, avaient édiappé à l'affectiou générale, dont l'astronome ne se doutait pas, absorbé qu'il était dans ses calculs et ses méditations.
Le LtMophc. — p*c* 53.
Henri s‘cn aperçut, et dit à Jean Thomas en le rcconduisànl à la poil • de b galerie :
— Lorsqu'un de mes officiers, monsieur Thomas, se croit puni injustement, je n'admets, il est vrai, aucune réclamation tant qu'il est eutturque à mon bord ; mais, une fois b campagne finie, j’ai toujours l'habitude de mettre mes épaulettes dans ma poche, afin de pouvoir douucr satisfaction des torts que j'aurais involontairement commis.
— Je vous remercie de celle olfrc, commandant ; mais j’ai fait le seraient à ma mère de ne jamais tirer l'épée pour nue vengeance ou une satisfaction personnelle. Vous m’infligez les arrêts, vous le pouvez ; je les garderai, parce que je le dois.
Et U salua le commandant et sortit.
Pères, te visage baigné de larmes, se tenait à genoux devant U duchesse. VMS $3.