‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 4 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

u cucREsax b'iLutt*.

Vnus descendez de haut* barons, ma mie :

Dans ma lignée ou note d'infamie Femme qut pleure, et ce par la raiaon Qu'il en pAt naître on Iftene en ma maison.

Kmrn m Vient. — MaJami 4t 9o*bùr.

La duchesse d'Alméda, créole de la navane, avait été mariée fort jeune au duc d'Alméda. Cette union fut une contrariété pour Rita. car elle se Sentait un grand goût pour la vie religieuse; mais, forcée d’obéir a sa famille, elle se résigna, et les devoirs du ne piété sincère occupèrent seuls 6on cœur jusqu'au moment où elle vint en France.

Le duc d’Alméda était un vieillard d'infiniment d'esprit, mais qui. fast ciné, comme beaucoup de gens de sa classe, par le faux éclat que jetaidans ce temps l’école encyclopédique, trompé par les apparences de philanthropie qu'elle affichait, sc voua tout entier à la propagation des uouvcllcs doctrines. Partageant le singulier vertige qui égarait alors b raison d'une partie de la noblesse française dans l'espace spéculatif des plus dangereuses utopies, il hâta doue, selon ses moyens, le développement progressif des idées qui plus lard devaient être si fatales à toutes ks aristocraties cl à tous les pouvoirs.

l-es railleries amères dont il accablait sa femme au sujet de ce qu'il appelait 6a superstition n’avaicnl aucune influence sur clic tant qu'elle vécut en Espagne. La puissance temporelle et spirituelle du clergé y était encore si imposante, les croyances du peuple si profondes, que Rita, plongée dans celle atmosphère de piété, entourée uc personnes qui partageaient ses convictions, rencontrant à chaque pas des signes extérieurs de celle religion, conserva toute la pureté de sa foi.

M;<ts lorsque arrivée à Versailles elle eut vécu quelque temps au milieu des fêtes et des délices d'une cour spirituelle, intime et élégante, cette foi si robuste vint à chanceler, étourdie par ce tourbillon éblouissant.

Et pois, au dehors, la religion de France n’était plus la religion d'Espagne : ce n'étaient plus ces hautes églises, si sombres, si profondes, avec knrs châsses étincelantes d'or et de pierreries, qui, absorbant seules une lumière rare et douteuse, rayonnaient au m lieu des ténèbres comme une clarté divine; ce n'élalt plus ce chant grave et majestueux des moiqes; ce n était plus cette population tout habillée de noir, accroupie sur le froid pavé des églises dans l’ombre et le silence, et comptant avec foi les grains de son rosaire.

Eo France, la religion, moquée, insultée dans son esprit, tâchait de frapper les yeux par l'éclat emprunté de son culte; les éelises étaient parees, coquettes, mais cites avaient en partie perdu ks admirables vitraux qui y fanaient régner une obscurité si mystérieuse ; et puis on allait à la messe pour voir et pour être vu: lesoki) dardailde joyeux rayons à travers les hautes feuélres, inondait tout de lumière, et resplendissait sur le velours, l'or et la soie qni couvraient une multitude rieuse et bruyante, dont le luxe effaçait le luxe de l'autel; et puis k philosophique parlait déjà haut, interrompait plaisamment les sacrés mystères; et puis eulin c'étaient des filles d'Upéra qui chantaient les saints cantiques.

D’ailleurs, il faut bien I avouer, les idées religieuses de Rila étaient plutôt acquises qu'instinctives et raisonnées. Douée d'une imagination mobile et ardente, ce qui l'avait surtout exaltée, c 'étaient ks dehors pompeux du christ ianiseoc. scs imposantes et graves cérémonies ; n'ayant jamais souffert, elfe n'avait rien eu à demander aux échos de l'ablme où s’engloutit Pascal. De b religion, elle ncseutailque la poésie. De l'Océan sans fond, elle ne voyait que le flot riant et axuré qui joue à sa surface, ci s’y berçait enivrée d’encens u u murmure lointain des harmonies de l'orgue.

Aussi, quand les philosophes qui composaient la société de son mari vinrent attaquer cette foi si spiritualisée avec un matérialisme glacial, Rita ne sut que dire. On lui parbit chiffres, elle répondait extase. Aux miracles qu elle citait, on opposait les lois immuables de la physique et de l'astronomie : de quelque côté que la pauvre femme se tournât, ne trouvant que froide raison ou sarcasme sanglant, elle se tut épouvantée: car b lucidité apparente de certaines objections, sans la convaincre tout à fait, l’avait pourtant frappée.

Alors, sentant comme par instinct tout ce quelle perdait, clic voulut sc réfugier dans sa première croyance... mais il n'était plus temps... U stupide et brutal démon de l'esprit d'analyse avait flétri de son souffle desséchant ces ravissantes visions d’azur et de lumière.... peuplées d'anges aux aiks de feu et retentissant de mélodie sans fin... tout avait disparu.

Et cela se conçoit : un homme d'un génie puissant ou d une foi éproevée peut lutter avec avantage, et ruétne imposer sa sainte conviction à ses antagonistes, en ks emportant dans sa sphère par la magie d une

LA VIGIE DR KO AT- VEN

éloquence entraînante ; mais Bits», dont l’esprit vif et bouiUaot manquait de profondeur; Rila. qui croyait peut-être, je l'ai dit, autant à b poésie de b religion qu'à la refigkm d le - m-une . ne pouvait combattre ses adversaire*.

Enfin elle se. lassa d'avoir sans cesse tort dans les discussions ; son amour-propre s’irrita de voir toujours opposer des raisonnements captieux à Nés allégations confuses: elle Huit par douter delk-mêrae et de sa foi. Du doute à l'incrédulité H n’y a qu'un pas; ce pas fut franchi, et Rita devint esprit fort.

L incrédulité devait d’abord impressionner vivement une organisation aussi exaltée que celle de Rila. En effet, au premier aspect, on trouve un aurait fatal dans cette lutte que l'on croit engager avec Dieu ; car b révolte de lange rebelle ne manque pas d'une sauvage poésie. Il y a surtout de l'audace à blasphémer quand Jupiter répond par un coup de tonnerre; aussi faut-il être atliee comme Ajax, ou ne pas s'eu mêler.

Mais, en réfléchissant un peu à cet athéisme du dix-huitième siècle, uni a beau prendre sa grosse voix, et que Dieu □'entend pas, cet athéisme lait honte ei pitié, parce qu’il est absurde cl même lâche ; car ceux qui le professaient croyaient au néant après leur mort, et n’avaient plus même b Bastille à craindre pendant leur vie.

Or. comme b Divinité n accepta pas le cartel que Rila lui offrait, l'incrédulité de Rila dura peu ; r indifférence lui succéda, et un jour b duchesse d’Alméda se trouva sans haine et sam, amour pour le ciel.

El j’insiste tant sur celte phase de b vie de Rita, parce que de ce moment sou existence fut tout autre.

Parce que celte imagination si vive et si passionnée, qui jusque-là avait trouvé un alimeul dans des pensées d’infini et d’éternité qui ouvrent une carrière inoomroensurable aux âmes ardentes; celle imagination, ayant bieu vite épuisé ce qu’on lui avait douué en ëchauge de ses croyauces détruites, se trouva réduite à se consumer de son propre feu.

Parce que jusque-là Rila avait échappé à l'influence des passious terrestres. Elle avait mieux. Mais à cette heure, tombée de si naul, si celte à me brillante voulait encore tressaillir à des émotions de joie ou d'aogojssc, elle ne pouvait plus les chercher que dans l'amour ; car c'est encore une croyance et une religion que l'amour ; pour Rila surtout, cela devait être ainsi ; pour Rita oui, si dlc eût aimé, eût aimé avec égoïsme, avec rase, avec une implacable et Géroce jalousie; pour Pila, qui eût sacrifié à l'amour ce qu'elle avait voulu sacrifier au ciel : rang, fortune, patrie.»^

Mais ce n’était pas ainsi qu'on aimait alors en France; aussi Rita, ne trouvant personne qui lui parfit digne d’une passion telle quelle la comprenait, quoique environnée d'bommages, accueillit avec mépris et dédain les soins qu'on lui offrait, resta pure au milieu de b corruption, et vécut convenablement avec le duc d'Alméda jusqu'au moment où, une mort imprévue le frappant, Rita fut reuduc à la liberté.

Rila regretta peu le duc. mais par convenance fat passer à sa terre le temps de son deuil : d’ailleurs elle quitta la cour sans regrets, car l'arrogante rigidité de scs principes lui avait concilié toutes les haines ; et, malgré les calomnies de quclqucs-utis, qui assuraient que sa sagesse était de 1a dissimulation, l’opinion générale fut d’accord sur ce point, que b duchesse d'Alméda avait été d'une entière pureté de mœurs, mais d'une pureté si intolérante et si orgueilleuse, que la conduite b plus dissolue lui efil fait moins d’ennemis que son insolente vertu.

Fatiguée de ces haines, n'ayant rien qui b retint à Versailles ou à Paris, Pila vint donc habiter Kervau.

Depuis son séjour eu France, jamais Rila ne s'était trouvée dans une solitude aussi complète. Ce fut alors surtout qu’elle regretta ses croyances d'autrefois: mais il n’était plus temps, ta duihcsse, irritée, chagrine, passait de longues heures à souffrir d’un mal inconnu, à appeler un bonheur inconnu aussi ; elle maigrissait, les b nues creusaient ses joues; sans secours, sans refuse contre ces peines amères, contre celle excitation nerveuse qui la dévorait, ccul lois des pensées de suicide vinrent luire à son esprit; mais, soit que le courage lui manquât, soit qu’un secret pressentiment b retint, elle traîna ainsi misérablement sa vie jusqu’au moment où an hasard singulier lui fil counaltre Henri.

One de ses femmes vint un jour lui dire que des pécheurs, étant entrés dans une tour en ruine pbeée sur k bord de la mer, y avaient trouvé un fou ne homme dune rare beauté, presque mourant, et que, connaissant I humanité de madame b duchesse, ils étaient venus au château clerc lier du secours.

Celte histoire frappant le caractère romanesque de b duchesse, elle ne répondit rien, mais le jour même se dirigea vers la tour de Koal- Vén, accompagnée de Perez. Là pour b première fois clic vit Henri. Touchée de la douce tristesse empreinte sur la belle et noble figure de cet enfant. Rita expliqua avec émotion le sujet de sa visite : ayant cotendu dire que des soins pouvaient lui être utiles, elle venait lui offrir les siens.

Henri b remercia avec reconnaissance, mais ajouta qu’il espérait o*cn avoir bientôt plus besoin. Son histoire était simple : orphelin, élevé par son oncle, vieil ecclésiastique, il ne l'avait jamais quitté, lorsla mort le lui enleva. Resté seul au monde, sans fortune, sans appui, ri n’avait qu'à suivre une vocation qu’il croyait sincère, celle du cioilre. Pourtant, avant de se décider d une maniéré irrévocable, et voulant éprouver s’il pourrait supporter la solitude, les jeûnes cl les

austérités de la vie monastique, il s’était retiré pour quelque temps dans cette tour.

Mais scs for< es l’avaient trahi, il était tombé malade ; et un vieux valet qui le servait l’avant abandonné parce qu'il ne pouvait plus payer ses soins, sans la visite Imprévue des pêcheurs H serait mort ignoré. « Enfin, avait-il ajouté, peu m'importe mainienanl, car. je le sens, ma vie s’éleint, et bientôt, pauvre orphelin, j’irai retrouver dans le ciel une mère que je n'ai pas counue sur b terre. *

Cette résignation mélancolique, cet isolement, ce malheur qui brUait cel enfant, dont b figure était si candide, tout cela émut fortement la duchesse, qui ressentit d'abord une pitié profonde pour cel infortuné

De cc jour une nouvelle existence commença pour Rita. Par une contradiction bizarre, cette altière duchesse qui avait résisté à tant de brillants et fastueux hommages, sentit naître en elle une sensation inconnue à la vue de cet être si souffrant et si malheureux : et quand la fatuité la plus élégante, les manières les plus distinguées, l'impertinence la plus à la mode, n'avaienl pu obtenir un seul regard de Rila... la figure triste et pûk de Henri resta gravée au fond de son cœur ; ces traits, qu'elle n'avait vus qu’une fois. Ta suivirent partout, et les accents de celle voix douce cl craintive résonnèrent toujours dans son âme.

Rila était si heureuse de cel amour, qu'elle ne songea pas même à le combattre. Libre, immcusëmcul riche, qui pouvait I empêcher d'être à Henri? El puis, lui se trouvant seul, isolé, sans parents, sans ami«, ne serait-il pas à clic, tout à elle seule ? Ne serait-il pas dans sa dépendance absolue? Ne tiendrait-il pas tout d'elle? P.t puis ne serait-elle pas seule à l’aimer?... car elle ue comprenait pas autrement l'amour.

Oui, Rila eût été jalouse à la mort de b mère ou de la sœur de Henri, si Henri avait eu sa mère ou sa sœur; car l'amour comme Rita réprouvait, c'était un égotsme presque féroce, font il était exclusif. Enfin, plus Rita connut Henri, plus elle l’aima. Elle passait des heures entières à écouter les confidences de cette âme naïve et candide, à voir se dévoiler peu à peu ce cœur qui s'iguorait encore, à sc sentir éprouver ellemême ce qu'elle faisait éprouver à lleuri, car clic c'iail aussi ignorante: que lui en sensations amoureuses; aussi était-ce on échange de détails ravissants sur chaque nouvelle découverte qo ils faisaient tous deux dans leurs propres cœurs...

Et puis Ilcnri éuil si timide, si craintif... et puis, comme H ne demandait rien, il avait bien fallu tout lui offrir. .

Enfin, que dirai-je? i'amour le plus frénétique, le plus violent, le plus emporté, vint embraser Rita. A son âge. le développement d'une passion ainsi exaltée devait être terrible : aussi, toute considérai ion s'effaça devant la volonté inébranlable qu'elle avait de voir Henri â elle, et, oubliant et son rang, et sa fortune, et sa position sociale, elle se décida â offrir sa maio a Henri, quoiqu’il lui efit avoué qu'il était noble, mais d une bien pauvre maison de Bretagne.

Eh ! que m'importe sa fortune ? avait dit Rita ; n'est-il pas noble ? Et d’ailleurs, fille unique d'un grand d’Espagne, je puis donner à Henri le titre et le nom de mon père... Oui, car je veux qu'il tienne tout de moi, tout, jusqu'à son oom, k nom qu'il portera si bico, car il est beau, brave, spirituel, Henri... et je ne connais pas un gentilhomme qui le vaille ; et puis il m’aime tant ... oh 1 il m'aime d'adoration, je le sens bien là... à mon cœur... Je l'aime trop, moi, pour que cela ne soit pas ainsi ; et puis, ne m'a-t-iJ pas sacrifié tout cc qull pouvait sacrifier an monde, k pauvre enfant?... la loi qu'il avait jurée, son avenir qu’il rêvait si pur et si calme... Et qui sait, disait Rita avec épotivanie, qui sait si ce n'est pas k vrai bonheur qu'il m'a sacrifié?...

Enfin, les trois jours qu’elle avait demandés a Henri pour réfléchir avaient encore, s’il était possible, rendu sa volonté pins entière, plus Inébranlable. Aussi k troisième jour, des que la nuit Tut venue, elle prit sa manie, et, sortant par son oratoire, qui communiquait à la chapelle au moyen d'une travée, elle rejoignit Ferez qui l'attendait.

Appuyée sur le bras de son écuver, elle fit à pied le trajet du château au bord de la mer; et, arrivée prés d'un grand rocher, elle quitta Perez Cl gagna b tour.

Henri était déjà à b porte sur une espèce de plaie-forme qui servait de hase â I escalier, mais vêtu de telle sorte, que Bita ne k reconnut pas d’abord et s'arrêta craintive.

Henri était recouvert d’une robe de moire, et son capuchon rabaisse lui cachait presque b figure.

— Rita, Rita... c’est moi, dil-it avec sa voix douce. A peine avait-il prononcé b première syllabe de son nom, que b dm. liesse, reconnaissant son amant, était dans ses bras.

— Henri, pourqooi ce costume lugubre ?

— N'êlail-ce pas celui que je devais prendre avant de le connaître, Rita ?... J’ai voulu le vêtir une dernicre et seule fois... comme pour l'eu faire le sacrifice plus entier... M'en veux-tu 7

— Non, non .. mais viens, dit Rita en s’ébnçant dans l'escalier.

Henri la retint doucement. — Kconte, dit-il en pressant les lèvres île

Rila sur les skunes, je voudrais être seul là-haut quaml lu entreras je voudrais entendre encore une fois k bruit de les pas daus l’escalier... le froissement de ta robe... Veux-tu?

— Oui, oui ; mais que je te dise, reprit Rita avec une précipitation joyeuse, tant elle avait hâte de confier cc secret chéri à son amant : que je te dise, Henri... c’est ma main que je viens le proposer ; nia main...

LA VIGIE DE KOAT-VEN

une fortune Immense... tm titre... un litre noble et éclatant, tout cela à loi, pour toi! tout cela pour celui...

— Cher ange ! dit Henri en lui baisant le Iront et l'int .rrotnpanl, tout à l'heure.

— Oui, oui, mais dépêche- loi... Vois-tu, Henri. .. je n’nllends pas d'abord plus d'une minute, dit la duchesse avec une impatience d'enfant

Fi Henri disparut dans les ténèbres de la tour.

Une minute après, Rita (Hait à celle porte, qu’elle reconnut bien malgré l'obscurité.

tllc l'ouvrit, cl poussa un cri d'étonnement cl presque d'effroi.

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