‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 3 sur 70 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

UXT1TIO».

Voilà préci*tin«nl ©à j'en étais, et, dam ks cnicJles agitations que me faisait souffrir cetls contrariété «le volontés, je me coniomnamnoi même bien plus fortement qneje n'avais (ait jusqu'alors, en me débattant dans mes liens pour tâcher d'achever do Ica rompre : car ils étaient presque réduits à un lilel; mais c’étail encore aises pour me tenir. •

Confia. cl» rouit .4uyui?m , 510, 8 , ch. il.

Mais ici. Adelidc, qui parut trcs-plqué© de voir qu on trouvât quelque chose à répliquer i ara objection», répéta, comme font tant d 'autres, la même raison qu'elle venait de donner tout à I heure.

BnuM. — Don /non, ch. iv.

la duchesse s’arrêta un montent au seuil de la porte; puis, dénouant cl ôtant son chapeau, elle le posa sur un siège, et s'avança légèrement et si près, si près du jeune homme, que sa joue touchait presque sa joue, qu'il était encore plongé dans sa rêverie.

Curieuse de voir ce qui pouvait absorber si profondément son attention, clic avauça la tête, et vit sou portrait a elle... son portrait esquisse au crayon cl d'uuc ressemblance parfaite. Douceur Ineffable! joie» du cid ! Elle vit aussi les traces récentes de quelques larmes.

Alors, comme par uu soudain mouvement d'orgueil, la belle duchesse redressa la tête ; ses joues pâles s'animèrent, et une inconcevable expression de bonheur et de fierté rayonna sur sou front ; ce fut peut-être même une pensée de dédain qui plissa ses lèvres et durcit le coup d'oeil ow'eHc jeta” sur ce jeune homme aux traits efféminés, aux proportions si délicates, lorsque, baissant ses longues paupières brunes, croisant scs bras sur son sein, elle le domina de toute la hauteur de sa taille noble et élevée, que son coutume d’amazone (aisait encore valoir.

Car cette femme était un de rts beaux types espagnols, d'une nature riche et vigoureuse, üh! qu'il y avait de passion fougueuse et emportée, de jalousie dévorante et implacable dans ce» formes accusées, mais nerveuses malgré leur élégance ! et cette chevelure épaisse et si fine I et ces sourcils luisants et arqués! et ce léger duvet presque imperceptible qui faisait brûler le corail d'une lèvre rouge un peu saillante !

0 liita! Rka ! vous avez vingt-huit ans, c'est le soleil de la Havane qui a dore vos belles épaules si voluptueusement arrondies. Rita t faut-il plaindre ou envier celui pour l'amour duquel vous venez à cheval suivie d'un seul écuyer? Vous venez dans une vieille tour en ruines, vous, madame la duchesse, dont les premiers domestiques sont gentilshommes: vous orgueilleuse fille et veuve de grands d Espagne; vous dont les aïeux, descendants de Sancbe IV, avaient des droits à là couronne de Castille !

Au mouvement que fit RUa, le beau solitaire de la tour de Koat-Vên s éveilla comme d'un songe, et, levant la tête, il vil enfin la duchesse accoudée sur les oreillettes du fauteuil, la duchesse qui le considérait avec idolâtrie.

— Oh I c'est toi, dit-il avec amour, tu étais là !...

— Oui, c’est mol, Henri, moi, ton démon tentateur, dit-eilc en souriant et le baisant au front.

— Oh ! tais-ioi, Uiis-toi. dit le jeune homme en la repoussant doucement, tandis qu'un sombre nuage s'étendait sur sou front.

— Enfant, dit la duchesse en jetant ses bras autour du cou de Henri, toujours des scrupules de jeune fille ! Voyous, je veux te convaincre et calmer celte conscience timorée.

Et Rita, assise sur les genoux de Henri, appuya sa tête sur son épaule.

l’uis, comme il restait pensif et absorbé, et que sa main paraissait

glacée dans les mains brûlantes de la duchesse : — Henri, dit-elle avec impatience, est-ce donc ainsi que tu nw revois? ne m'uimez-vou» donc plus?

Et Henri lui montrant son portrait : —-.0 Rita, le puK-je, ne pas vous aimer? n'avez-vons pas changé ma vie? et cette nouvelle vie que vous m’avez donnée n’csl-ellc pas toute dans votre amour? Vous aimer maintenant, pour moi, c'est exister.

— Tu n‘as donc plus de regrets, Henri? dit la duchesse en jouant avec les longs cheveux de son amant.

— Si, Rita, si ; quand vous n'étes pas là, j’éprouve des regrets bien amers, parce que jfal manqué à une promesse sacrée, parce que je vais renoncer peut-être à une vie obscure et pieuse pour laquelle j’étais lié. Elevé lohi du monde, tues passions, mes sens, mes idées, tout sommeillait en moi. Rita, je n’avais qu’un amour, celui du ciel. Mes croyances se fortifiaient dans la solitude, mon seul but était le cioitre... oui. Rita. le cloître. Si vous aviez vu comme moi 1'abhave de Raudem, la-bas, avec ses vieux bois de chênes et ses hauts rochers ! si vous aviez entendu la brise de mer se plaindre sous les sombres arceaux de scs galeries, vous comprendriez tout ce qu'il y avait alors de charme pour moi dans cet avenir que je m'étais créé, dans ce désir de passer là ma vie indifférente et paisible. Car ma vie se serait écoulée pure et calme à l ombrc de l'abbave, comme le ruisseau caché qui coule au fond de» bois. Faillie, souffrant, j'aurais bien aimé les faibles et les souffrants ; bientôt ma vie se fût usée à les secourir, cl un jour je m'éloignais sans remords et sans crainte. Un jour, Rita, couché dans nui cellule, cherchant encore du regard les longues lames de l'Océan, lâchant d'entendre une dernierc fois les sublimes harmonies du vent marin, j'aurais quitté ce monde sans souvenirs et sans crainte.

Et llemi cacha sa tête dans le sein de Rita.

— Oh! dit celle-ci, si tu savais avec quelle ivresse, quel orgueil, j'entends ccs aveux ! si tu savais, Henri, combien il est doux ne se dire : Eeue àme frêle et craintive qui, rcpioyanl ses aile» au moindre contact du monde, ne voulait les déployer que pour s'élancer vers le ciel ; cette àme qui se vouait à Dieu s'est vouée à moi... je suis devenue son dieu ; elle est à moi, je suis à clic ! Car lu es à moi, Henri... à moi sont aussi (es larmes et tes regrets qui me rendent la plus heureuse des femmes ; heureuse... oh ! oui, bien heureuse ! Et pourtant, mon Henri, que nos caractères »e ressemblent peu !... moi qui ai les idées fortes cl invariables d'un houiinc, quand tu as la douce timidité d une femme ; moi qui ai dû vaincre les scrupules, les naïves terreurs,- pour le prouver qu'il était aussi un bonheur ici -bas... Eh* bien ! Henri, c'est peut-être ce contraste frappant entre nous deux qni augmente encore la violence de mou amour, de cet amour, le seul que j'aie jamais éprouvé... de cet amour qui fait que moi si fière, moi toujours si méprisante des hommage» des Itouuncs. je trouve pourtant un bonheur inexplicable à être là, soumise, esclave, à te» genoux, attendant un mot d'amour de la bouche, le demandant par grâce, par pitié.

Et la duchesse, se laissant doucement couler aux pieds de Henri, joignait ses belles mains en tremblant, cl le regardait avec adoration.

A ce moment, la figure de Henri avait une ravissante expression de mélancolie et de bonltcur; scs yeux étaient humides de larmes, et, baissant la tête, il appuya son front sur le front de Rita. Puis on eût dit que la chaude et voluptueuse haleine de celte femme passionnée animait tout à coup cet enfant si timide, et qu'il avait puisé aux lèvres de f Espagnole le feu qni étincela dans scs yeux, qui colora soudainement se» joue».

— 0 Rita! dit-il en sc levant avec force, voilà que tu me lien» sous ton charme; Rita, voilà que ta bouche me jette un feu qui m'enivre, car dansées moments de délire, vois-tu, Rita, mon imagiu.lion s'exalte et m’emporte, mes sens acquièrent une sensibilité inouïe ; tiens, maintenant mon cœur bat. maintenant mon cerveau pense, mes idées M>ut vives; maintenant j'existe, maintenant le soleil me parait plus brillant, la mer plus belle, les (leurs plus parfumées, la voix des oiseaux plus amoureuse : maintenant j'ai des penser* de gloire cl de combats, maintenant le souvenir de me» vœux de solitude cl d’obscurité me parait un rêve lointain et dfocé. Maintenant je ne sab quelle ardeur m’anime quelle puissance m’entraîne ; mais cet babil m'est odieux, ja vue de ces livres me fatigue, cette solitude me pèse... j'ai besoin d'éclat, de lunAille.-.je voudrais entendre les cris des soldats, le bruit désarmes, que sais-je, moi ! je voudrais tenir une épée... Mou Dieu '. une épée, de la gloire, un nom, un grand nom qu’on ne prononce qu'avec euvie et respect.,.

Et toute la personne de Henri avait subi une inconcevable métamorphose; sa taille moyeune s'était redressée; sa contenance, triste cl timide, avait fait place à uu air d'audace et d'intrépidité extraordinaires; son altitude était imposante; son coup d’œil d'aigle avait uu éclat et une fixité tek, que la duchesse ne put le soutenir. Pour la première fois peut-être elle baissa les yeux devant ceux de Henri : il était admirable ainsi...

— Oh ! dit-elle en sc jetant à son cou, oh ! que tu es beau, Henri, mon ange... que cette expression intrépide sied bien à le» yeux ! oli ! que j’aime celte audace qui brille dan» tes regards! Et comment ne I aimerais-je pas, Henri, n’csl-ce pas mon ouvrage?... car enfin, ces pensée» de gloire, c’est moi qui te les ai données ! elle* ,e wnl venue» avec ton amour pour moi !... ce feu qui t'exalte, lu l'as puisé sur mes

LA VIGIE DE KOAT-VEN

•erres. .. enfin, dil-dle presque en pleurant, je t'aime... oh! je t'aime arec autant de tendresse jalouse, arec autant d'égoïsme et de fierté qu'une mère aime son enfant. El puis, si tu savais avec quelle avidité je cherche, dans ces sensations .nouvelles que j'ai lait éclore en toi, les traces de mes sensations à moi ! oh I je les cherche, vois-tu, comme une mère cherche ses traits dam les traits du (ils qu'dlc adore... Aussi. Henri, tu me dois nlus que de l'amour... tu dois m’aimer comme maitresse et comme mère... entends-tu, Henri? il y va de ton honneur.... car c'est une chose sainte et sacrée qu un tel amour : et puis cet air qui me plaît, je ne veux pas qu'il plaise a d'autres femmes ; et une fois que je t’aurai arraché à celle odieuse solitude... tu me promets, n'est-ce

as, Henri, de rester pour tout le monde le triste solitaire de Koat-Vên...

otir moi seule lu garderas ce coup d'œil étincelant, cet air vifel intrépide. Mais, que je suis folk ! ajouta-t-elle avec un sourire qui vint briller dans ses larmes : mon amour seul est assez puissant pour t'exalter ainsi ; cl In es u froid, si taciturne habituellement, que je suis la seule kmme qui puisse s’intéresser à loi. Va, pauvre enfant, ta pâleur, ta mélancolie, éloigneront bien vile les autres... car celle pâleur, cette mélancolie, ne peuvent plaire qu’à moi... oh! qu'à mol seule, je te k jure, dit la duchesse avec cet air d'inlimc conviction que prennent toutes ks femmes quand elles parlent à leur amant du charme on du vice qu'elks savent justement devoir séduire leurs rivales.

— J'y ai songé souvent, Rila, dit Henri d'un air sombre. Oui, j'ai songé que toi seule lu pouvais m'aimer... et cette pensée m'a été quelquefois bien amere. Ecoule, Rila, tu comprends bien que la vie d'un cloître, maintenant, ne m'est plus possible; ma vk. maintenant, c'est toi, c’est ton amour... Mais dis-moi. Ri ta. si lu changeais, toi ! si tu venais â ne plus m'aimer, toi, la seuk qui puisse m’aimer I

— - Henri... oh! Henri...

— Comprends-tu ce que serait alors la vie pour moi, si lu changeais, dis?... Cette vie, que tu me fais aujourd'hui si belle cl si riante... cet avenir, que ton amour colore d'ambition et de gloire ; cette existence factice, qui m'exalte, qui m'anime, je la dois à toi seule, tu l'as dit; aussi, si tu t'éloignais de moi, je retomberais daus le néant... non plus dans ma vie autrefois si indifférente et si paisible, mais dans une vie de regrets affreux, de souvenirs désolants qui dureraient peut-être bien longtemps, Rila !

— Eh bien ! écoute, Henri, répondit la duchesse avec une exaltation singulière, celte crainte ne m’était pas venue, vois-tu ; parce que, te jugeant d'après moi, k m'étais dit : S'il me trahissait, je k tuerais. Puis, après un moment de slleucc ; — Tu ne me tuerais donc pas, loi Henri, si je changeais?

— Si, si, dit Henri avec emportement, si ; et pourquoi non ? ajouta-til avec un rire amer : tu m'as déjà fait renoncer à 1 idée de toute ma vie... pourquoi ne ferais-tu pas de moi un meurtrier?... Et puis penser que, dans les bras d'un antre, peut-être... tu rirais de moi, lu rirais de I enfant crédule qui, sur la foi de l’amour d’une femme, a jeté au vent avenir et croyance, a parjuré des promesses sacrées ! Non, non, Rita, lu as pensé vrai, je te tuerais !

El les traits de Henri avaient une expression presque féroce lorsqu'il saisit violemment la duchesse par le bras en fixant sur elle ses yeux ardents

— Mais, s'écria-t-elle avec un emportement impossible à décrire, en k couvrant de baisers dévorants, mais tu veux donc me rendre fulk de bonheur... folie d'amour pour toi, auge... auge adoré! mais l'influence que j'ai sur toi tient donc dn prodige! C'est Te ciel ou l'cnfcr qui me 1 ont donnée, mais elle existe... En un mois, Henri, l'avoir amené là !. . loi si naïf, si timide, si croyant... toi, avec ton caractère doux et craintif... t’avoir amené là!... ôh ! quel amour!... dit enfin Rila avec une espèce d'accablement voluptueux, comme si elle sc fût sentie écrasée sous tant de preuves de passion.

— Oh ! ceci est vrai, Rila, et je dis, comme toi, en frémissant quelquefois : Quel amour!...

Kl la duchesse sc leva droite, imposante, majestueuse; et tendant la main à Henri :

— Henri, dans trois jours... ici... lu me connaîtras tout à fait.

— Que voulez-vous dire, Rila?

— Hans trois jours, Henri...

— Trois jours sans te voir?

— II le faut ; mais alors tu ne pourras plus douter de moi, et je ne te demanderai qu'un seul mot. qu'un seul serment : celui de quitter celte tour et de renoncer à tout jamais à la vocation qu’on t’avait imposée.

— Daus trois jours ! dit Henri d’un air pensif, daus trois jours, je le veux... mats le soir... à minuit...

— A minuit... pourquoi?

— A minuit. Rita... ie tco supplie... et puis il me semble qu’un sermcul fait k soir, à la lueur des étoiles, au milieu du silence imposant do la nuit, du murmure do la mer, a quelque chose de sacré. 0 Rita I il faudrait cire deux fois infâme pour se parjurer à cette heure!

— Soit, à minuit, répondit Rita après un momeul de réOexioo.

Et, tendant la main à Henri qui restait absorbé, elle se dirigea vers la porte.

Et cette scène inattendue, presque solennelle, jeta une espèce de contrainte. de réserve dans les adieux des annota, qui avaient toujours été si tendre».

La duchesse rejoignit son écnycr, et clic était déjà disparue que son amant agitait encore un voile blanc au sommet de fa tour de Koat-Véo.

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