CHAPITRE L
Armer* «oan-HUET.
IU un* diraient que j'éui* tout tu «pu* ie voulut être. S«u*miic. — Lt ni Lmr, mi. IV.
Les prévisions de l'amiral ne Pavaient pas trompé: le lendemain malin, l’escadre était paisiblement mouillée dans b rade de Goudelour, ville située non loin de Pondichéry, sur la côte de Coromandel, cl soumise alors â la domination française. L’aspect de Gondclour «fiait enchanteur ; cette jolie ville sc déroulait comme uu cirque de niarhro blanc aux pieds de hautes montagnes brunes, chargées de la végétation h pins verte et la plus vigoureuse. Le port cl la rade formaient un large bassin d’une eau tranquille et bleue, encadré dans un môle de briques ronges, tandis que, sur le quai, on voyait de somptueuses demeures, dont les murs, revêtus de stuc d'uu éclat éblouis ant. étaient peints Çà et b. de feuillages et de fleurs admirablement nuancés Tins loin, à l'est de Gondclour, au milieu d'un bois épais de cocotiers, on apercevait la cime des cabanes qui formaient la Casa-Uil l'ali; et vers le nord s’étendait uu délicieux village habité par les bralimcs, avec scs deux temples, dédiés à Si va et à Parvuli, et son indispensable réservoir d'eau limpide entouré de palmiers, et de ccs colonnes pyramidales qui, dans les jour» de fêtes, sont couvertes de branche» de verdure cl de lumières placée» dans de petites outres transparentes.
Depuis que Gondclour se trouvait sous la protection de la France, beaucoup de négociants hollandais étaient venus s'y réfugier après la ruine de Pondichéry; car b plupart de ces riches nababs avaient à Gondclour on dans scs environs de fastueuses maisons de plaisance. Parmi ces négociants, celui qui possédait la plus immense fortune était, sans contredit, mynhccr llorii-Praêt, dont uous avons déjà parlé. Depuis plusieurs années, M. Ilom-Praël faisait passer en Europe millions sur millions, soit pour les placer dans les banques de Londres ou d Amsterdam, soit pour acheter de magnifiques propriétés en Uollandc, sc proposant toujours de quitter l'Inde. Mais ceux qui ont longtemps vécu dans les habitudes molles et voluptueuses de l'Orieiil ne s'étonneront nas si, malgré les irrévocables résolutions de chaque aunéc, M. Ilorn- Praêi remettait encore son départ à l'année suivante.
Avec tous ses millions, M. Uoin-Praêi possédait encore une des plus délicieuses demeures de Gondclour, située à quelques pas de la ville : nous allous en donner une légère esquisse. Sous une fraîche cl épaisse voûte de palmiers, dout les feuilles luisantes étaient déjdoyéca eu larges éventails, s'étendait une longue allée, sablée de ces petites coquilles aux couleurs étincelantes que l’on pêche dans le B-A-hay. Au bout de cette allée était l'habitation de M. Horn-Praêt. Celle maison, formant un carré parfait, était entourée d'une vaste galerie ouverte aux quatre direction-, 00 vent, afin qu’on pût toujours jouir des brises variables de h journée. I«cs galeries sur lesquelles ouvraient toutes les pièces du rcz-dc-cluiuvséc n’étaient pas fennecs par des fenêtres, mais par des stores qui glis soient sur de légers pib* 1res d’acajou massif cerclés d’ivoire. Ccs stores, faits d'un jonc vert Irès-Tm, d’une senteur exquise, cLiicnl saris cesse arrosés, de façon qu’en traversant cette odorante humidité l’air arrivait frais et parfumé dans l'Intérieur des appartements.
Ccs appartements, couverts de nattes et de lapis du travail te plus précieux,’ regorgeaient de meubles d écaille, de nacre et d'ébène incrusté d’or et de pierres précieuses, tels qu’on les faisait venir à grands frais de Canton et de Snuganor. Les murailles disparaissaient sous do lourdes tculures de salin brochées d’or, d’argent ou de soie, et ouvrait) On appelle aia»i Ica négociants anglais ou hollandais qui o«l fait d immenses fortunes «Uns l'Inde.
gi ! « avec celle délicatesse el ce Qui particulier qu'ou lie rencontre que dan* Irj ouvrages patients des Indiens.
Il y avait encore un luxe tout oriental de divans, do coussins, de sofas, de lits de repos en bambous cri édredon, en soie, en crin ou en llssu do fraîches touilles de palmier, selon la température de la saison on du jour... car ou ne peut se faire une idée de tout ce que la paresse la plus nmlle el la plus voluptueuse a imagine dans ces délicieuses contrées, afin de vivre sans se sentir vivre, si l'un peut s'exprimer ainsi. Kl, de (ail, on ne saurait comment rendre l'espèce de sensation (wnililc qu’éprouve tout homme liabiiuc à celte vie engourdissante, lorsqu’il s’agit de faire le moindre mouvement pour sortir de 1 assoupissement méditatif où il sc plonge avec mie ivresse si recueillie.
Mai*- nous donnerons une idée plus exacte de celle adur.ddc nonchalance en laissant assister le lecteur au lever de l lionorahlc myuhcer Horn-Praét. Il est huit heures précises; son rfurcan (ou poriier*. vêtu de ldanc et la tète couverte d'un turbin bleu, soulève le grand store de b gale lie qui communique à la chambre du mailre. (.elle galerie se remplit alors de 1 innombrable foule de domestiques qui conqtoscnl une maison hindoue, chacun de ces gens ayant son occupation invariable el distincte, depuis Yhucatba'lar (ou mailre d hôtel) jusqu’au plus modeste des péoiu(ou porteurs de palauquius).
Tous ce* gens restent alors silencieux cl immobiles jusqu'au moment où le bruit retentissant d un » fong appelle les valets do chambre auprès de inyuhccr Horu-Praêl, homme mim e et grêle, au teint olivâtre, aux yeux éteints, aux joues creuses, aux cheveux rares et gris, et qui, souriant ou colère, nionirc toujours de longues dents d'un brun rougeâtre, telles que les a laites la mastication immodérée du bétel et de b uoix d'arèque. Sur uii signe de sou maître, I hucenbaünr a introduit toute la troupe de domestiques qui attendait dans la galerie : alors chacun sc précipite à terre pour faire les trois «a/tms d'usage en inclinant le corps et baissant fa létc jusqu’au plancher, de sorte que le front lie soit séparé du sol que par l'extérieur de la main. Apres avoir savouré ces marques révérencieuses de respect ducs à sa personne, M. Horn-Praël, toujours couché, avertit sa maUon de l'insigne honneur qu’il avait de recevoir cher, lui M. l'amiral français, cl recommanda expressément â chacun de redoubler de soins et de acte. Puis, toutes les formules de la menace, des promesses et des encouragements étant épuisées. M. Horn-Pr.ict congédia ses gens, qui sortirent à reculons et réitérèrent les trois respcctneiiv talemi.
Alors les valets de chambre, assistés de leurs aides, se mirent en devoir d'habiller M. Horn-Praet, qui, pendant celte opération, restait toujours couché et ne bougeait pas puis qu’une statue, savourant ainsi le bonheur indolent de se laisser aller à ces soins, et de sentir passer avec nue adresse merveilleuse une chemise, des caleçous, des bas. saus qu'il s’y prêtât autrement qn>n abandonnant son corps el ses membres, l'un après l'autre, aux mains exercées de ses valets. Après quoi le valet de enambre barbier entra pour raser le nabab, le peigner et lui limer les ongles des pieds et des mains. Ensuite un autre laquais apporta une magt lit iq ne aiguière d'or et lava la ligure de son maître, toujours immobile, avec de l’eau à la neige, puis on le transporta dans un bain parfumé d’eau de Oylan.
Au bout d'un quart d’heure, N. Horn-Praét. bien séché, bien massé, bien frictionné par scs femmes qui le retiraient du bain; M. Horn-Praét, dis-je, revêtu a une grandi- robe de coton blanche, fut roulé dans sa salle à manger au moyen d*un immense el moelleux fauteuil à roulettes, à dos renversé et à tabouret . Le nabab fut alors placé devant uue table étincelante d'une merveilleuse vaisselle plate, el chargée de mets irritants : tels que du lamirv aux truites d’Europe, du pihw au piment rouge, des salaisons, des crudités conservées dans no vinaigre très-épicé, du chou-palmiste au poivre, et du gingembre en confiture ; le tout arrosé tantôt de vin de Madère chaud et aromatisé, tantôt de vin de Chainpaguc
! [lacé. Puis, lorsque le faible et capricieux appétit du maître parut satisait, l'buccabadar saisit adroitement le mnment où la main de M. Horn- Praéi était ouverte et nonchalante sur la table, pour y glisser le bout d'ambre du houka ; le nabab l'approcha machinalement de scs lèvres et sc livra à la voluptueuse rêverie du tabac, jusqu'à l'heure où il s'assoupit : alors ses gens remportèrent dans leurs bras, en s'y prenant avec tant d'adresse, qu'il fut étendu, sans être réveillé, sur le divan d’un boudoir où il dormit jusqu’au moment de la promenade qui précédait soo dîner.
Telle était b vie habituelle de M. Horn-Praét depuis dix ans qu’il avait quitté les affaires en réalisant une fortune d’une vingtaine de millious. Somme toute, le nabab était le meilleur deslinm»in> ; et à part sou irritabilité, que la plus légère conlrariété excitait presque ju qu'a la fureur épileptique ; à part son habitude enracinée de ne pas se refuser une fantaisie telle incroyable qu elle fût ; à part sa manie de sacrifier hommes et choses au plus vain et au plus éphémère de -es caprices: encore une fois, à part ces innocentes imperfections, le nabab oITruii les relations les plus agréables. Il faut encore dire uu'apres. sou iudotencc et scs caprices, ce que le digne M. Ilom-Praêt aimait le plus au monde, c'était sa fille Ina, seul frnit de son mariage avec une Française de fort bonne el fort ancienne maison iiu'il avait épousée à Madras. Malheureusement madame Horn-Praël était morte depuis longues années, alors que sa fille n‘av;iii nas cinq ans.
flous l avons dit, le nabab aimait sa fille à l'adoration; or, comme le
nabab était fort logique avec lui-même, il fit ce raisonnement clair et positif : — Quand ou aime Ica gens, on les rend heureux. Il faut donc rendre m i fille heureuse. Maintenant comment la rendrai-je heureuse?... Ici sans doute le nabab fil une pause, huma une boulfee de tabac dans son houka d or, et se (il c«tte autre qtioslion de haute philosophie : — Qu’cst-cc que le bonheur?... Ce â quoi il répondit nécessairement avec une horrible naïveté d égoïsme : — Le bonheur... c’est ce qui »x rend heureux.
Or, comme ce qui le rendait heureux, lui,., c'était l'indépendance la plus absolue, la pares»- la plus voluptueuse el la facilité la plus entière de sallaiairc ses Innombrables caprices, il se fit une loi de uc contrarier sa fille en rien, et de lui bisser la plus complète liberté. Il est vrai qu'en agissant ainsi, le nabab se trouvait dé-livre du soin de s'occuper de son enfant ou de le diriger ; ce qui était beaucoup pour iiq homme d’une aussi cruelle indolence.
Ou conçoit alors la singulière éducation que dot recevoir Ina, qui, abandonnée depuis son enfance à tous ses instincts, à tous ses goûts, à tous ses désirs, savait qu'elle hériterait d'une fortune presque royale, et qui t'entendait répéter civique jour par sou pere : — Mou enfant, l'important daus la vie. c'est d’avoir une bonne santé, parce qu’avec une bonne santé on jouit de b vie... Après cela, je uni qu'une chose â le dire : c'csi que j'ai vingt millions de fortune qui s'augmentent tous tes jours, el que tu es ma fille unique ; ne le gène donc eu rien, arrange toi pour cire heureuse Suis les goûts, tes penchants, tes caprices, les désirs : b nature les donne, c'est pour les satisfaire... Car, sans cela, par te diable, clin ne nous tes donnerait pas... Encore une fois, sois heureuse; c’est mon plus vif désir : arrange ton bonheur comme tu l'entends, car il n'est personne qui sache mieux organiser ça que soi-même. Je le pardonne d’avance tout ce que tu peux fane de mal... ou plutôt je ne le pardonne rien du tout : car une chose qui t’aura convenu ne saurait être mal. De oette façon, si tu as à te plaindre de quelqu’un, nu moins ce ne sera pas de ton père, qui t’adore, et qui ut le prouve, je l'espère.
Tel biiai re, tel fou. tel atroce que paraisse cet effrayant amour paternel, qui se fait quitte d uue surveillance de chaque minute, d’une sainte el grande responsabilité t par cette horrible insouciance, on est obligé de l'adm-Ure rigoureusement, comme une déduction no n ‘ S e ulement possible, mais logique, mais probable, de l'égoïsme stupide et dédaigneux
ui unit â la longue d'une existence despotique, somptueuse el énervée ;
une existence toute de lait, matérielle et animale, dont un des principaux caractères est k plus souverain mépris pour tout ce qui n'est pas légalement condamnable ; en uti mol, pour tes vertus domestique*, les devoirs sociaux, la pudeur, la tempérance, le respect humain, la délicatesse, etc. : toutes choses dont on peut fort bien se passer quand nnoseukmeut on n a pas besoin des autres, mais encore quand on peut imposer aux autres scs volontés les plus tyranniques et ses habitudes les plus insolemment révoltantes; car celte somptueuse existence vous donne aussi la conviction profonde que l'or peut toni. et qu'une fois riche à millions on peut ce livrer impunément k ses instincts, tels mauvais et tels misérable» qu'ils soient.
Quoiqu'il y ait du vrai, beaucoup de vrai, prodigieusement de vrai daus celle conviction, nous ne prétendons pas approuver b singulière conclusion que le nabab en tirait relativement à I éducation de sa fille. Pions répétons seulement que, ne pouvaut se former l'idée d'un autre bonheur que celui qu'il goûtait, l'excellent M. Horn-Praël s'endormait calme el paisible eu pensant qu'il avait au moins fait tout ce qui dé (tendait de lui pour que sa fille fût heureuse. Car. encore une fols, le uabab ne pouvait pas plus concevoir la possibilité d'un bonheur différent do sien que je ne sais quel empereur de la Chioc ne pouvait comprendre l'appétit du reste de b terre dès qu’il avait dmé. Nous allons sortir de b splendide habitation de M. Horn-Praét, pour nous rendre dans la délicieuse demeure d’Ina : car b jeune fille, fort indépendante, connue oo le sait déjà, avait voulu une maison à elle, tout à bit séparée de celle da nabab, quoique renfermée dans te même parc que celte de son père.
CIIAPITRB Ll.
Je me croyais *i proche de mon sort...
Je me confiait avec tant d’asmrencc à ors gagea de bonheur...
Sr.eu.Lra. — La Pvmtft d* Mtsunr
A oo mille de distance de b maison de M. Horn-Praét, mais, ainsi que nous l'avons dit, toujours renfermé dans l'enceinte de I immense pare , du uabab, s’élevait un pavillon octogone à un étage, dont les murs étaient I revêtus de carreaux de porcelaine du Japon d'une blancheur ébloui»* | santé. Ce pavillon semblait caché au milieu d'une louHc de magnolias,
; tandis qu'une foule d'arbustes odoriférant» entouraient b bise de cet élégant édifice; c'étaient des groupes de jasmins, d aines et de tubéreuses ; c 'étaient le datuboa ou pomme-ruse, te nmugari jaune tacheté de
LA VIGIF. DE KOAT-VEN.
cramoi'i, el la fleur-lune d'un bleu pâle... c'étaient en tore les guii -brades de la vigne pamplemousse, ou les fusions vermeils et parfumés du champalu, qui entouraient l'écorce brune et lisse des palmiers.
Puis une foule cl animaux privés animaient celle profonde et charmante solitude : là, des essaims d'oiseaux -moue lies azur el or, des colibris émaillés de pourpre, des perruches jaunes à tête noire, des faisu» argentés, venaient s’abattre sur un gazon vert qui contournait nn (il de gypse rose dans lequel on avait creusé un canal limpide on se jouaient des sarcelles gri>es à tête écarlate. Tantôt c'était nue jolie gazelle blanche à l'oeil vif et brillant, ou quelqu'une de ces petite** biches de Surate, fauve »vec les pieds noirs, qui poussait de légers bêlements en bondissant sur la fraîche pelouse qui s'étendait devant ce délicieux pavillon.
Enfin, il est impossible de peindre l’harmonie ravissante qui existait cotre ces conteurs, ces bruits et ces parfums, d'exprimer avec quel charme ta'léflnissable toutes ces beautés se complétaient l’une par f antre. Car ce n'était pas, comme dans le Nurd, de belles fleurs MOI un ciel sombre; là, tout était d'accord : les fleurs, les oiseaux, le ciel, tout était reflété d'or par les rayons de ce soleil éblouissant ; tout exhalait cette senteur chaude et aromatique de l'Orient, qu'il faut n'avoir aspirée qu'une heure, qu’une minute, pour se la rappeler sans cesse et avec regrets. Et puis enlin. poor couronner ces merveilles, il fallait que. dans ce site enchanteur, s'élevât cet élégant pavillon, celte blanche démettre de jeune tille qui apparaissait là, seule, mystérieuse, isolée nu milieu de tes beaux ombrages comme un nid d'oi<caux radié sons les fleurs.
Mah, quoique ce soit I heure de la sieste, entrons toujours dans le parloir de la li Ile du nabab... Figurez-vous une assez vaste pièce circulaire, dont les quatre fenêtres ouvertes étalent garnies extérieurement d'une douille jalousie de ce jonc vert el odoriférant dutil nous avons déjà parlé. Les parois de ce talon étaient tendues de mousseline blanche. «ir laquelle on avait tracé une quantité d'arabesques d'un goût exquis, au moyeu de grosses ailes de piki (I). Or, ccs ailes, a us ri chatoyantes que l'opale, formaient une large broderie qui étincelait de mille feux dans les endroits où quelque furtif rayon de soleil venait par hasard s'épanouir. Cette mousseline transparente, «vins! brodée, recouvrait nue autre tenture de satiu cerise, qui lui donnait les plus gracieux reflets du monde. Enfin, nn divan orir-utal de satin cerise broché de soie et d'argent, qui régnait tout autour de celte pièce, complétait son amenbfentrat.
Parmi les objets précieux que renfermait ce joli salon, on remarquait un clavecin de bois de suidai incrusté d'ivoire el d 'écaille : une lermik, espèce de guitare à deux cordes, delà plu* riche magnilicence, de* livres français italiens el anglais, reliés avec grand luxe, el placés »r nue table chinoise de laque violette semée de grand> dessins de nacre cl d'or eu relief; puis, sur des chevalets de bois de rose el d’ébeiie, plusieurs excellents tableaux des premiers maîtres italiens et hollandais ; enfin, le plancher était couvert d’une natte de jonc si habilement tressée el nuancée, qu’on l'eût prise pour le tapis le plus rtchc el le plus moelleux, sans la fraîcheur cl l'odeur enivrante qu'elle répandait.
Parmi les objets animés, j'oubliais, assise sur celte natte, une jeune nègre --se d’environ quinze ans, vêtue de mousseline blanche, et dont le coq, les bras et les jambes nus étaient orné» de plusieurs rangs de corail rouge passés dans des (ils d’argent, qui faisaient encore ressortir le noir foncé de sa peau. Cette enclave avait la létc couverte d'un petit turban blanc orne d'un long collier de corail, qui se roulait gracieusement entre les plis nombreux de cette coiffure. Cette jeune négresse jouait avec une de ces imperceptibles macaques à longue queue, d'un gris mêlé de noir, qui vienueut de Java. Ce charmant petit animal, peliHaiH de gentillesse, avait au cou un beau collier d'or garni d'émeraudes ; ci, pour le moment, Gauor, c'était sou nom, faisait mille folles c oo torsions, mille bonds joyeux pour arracher des mains rie la négresse ■ne de ces belles fleurs dodiero, qui forment un eûoe d’un blanc éclatant veine de pourpre.
Mais la négresse, craignant de réveiller sa maîtresse, abandonna la finir à Uanor, reprit son éventail de plumes de puon à manche de nacre incrustée d’or, et se mil prè> du divan à éventer doiu'cincut une per- i sonne courbée, que I on distinguait à peine à travers le grand voile de RKJtjsteiine qui, la cachant cnlièreineut, retond .ait jusqu’à terre.
Au bout d'un quart d'heure, la négresse, entendant soupirer sa maîtresse Ina, qui sommeillait sous ce voile, dit en français d'une voix MMuiiise ; — Ma maîtresse ne dort pns ? ...
— Non, Badj'y, répondit Ina ; non. je suis triste... J'ai rêvé, et je ne puis expliquer mon rêve...
D, eu prononçant ces mots, de couchée qu elle était elle s'assit, en s'accoudant avec grâce sur les coussins du divan; alors le grand voile tomba sur scs genoux, et eüc parut sortir de ses plis blancs cl diaphane». Ina avait à peine dix-huit ans: ses joues, un pen colorées par le derai -aïuimdl, brillaient alors d'un rose vif -, son teint était de ia plus pure et de b plu» suave blaucbeur ; die avait les yeux bleu foncé avec
fl) Espèce de mooHio* cantharide*. la 1 * Indien* leur enlèvent le* étui» de* «te* et le- cof*ob*t. le# font «éther et l'en s e r vent comme ornement J’ai encore, t«*t récemment, va à (oindre* «le nwrvriOeuw* rôties de bal aurai garnies de i •MU psrorc aniiutlc qui bnlL-a comme des pierreries.
de longs cils d'ébène, et d'étroits sourcil» de fflrcsssienne aussi noirs que scs noirs cheveux.
Par un caprice d'enfant gâté. Ina avait voulu jusqu'alors se vêtir à b mode indienne. Gt costume pittoresque, modifié pnr le goût parfait et presque instinctif do celle Jeune fille, était devenu d'une élégance rare et originale. Ina était vêtue d'une robe de fil de soie blanche et d'un petit justaucorps en salin bleu brodé d’argent el de perles, qui dessinait à ravir sa délicieuse taille de créole, el laissait voir ses bras nus, blancs et polis, couverts bêlas! de bracelets de perles.
Mais ce qui paraîtra d'une mode bizarre, et ce qui était pourtant merveilleux à voir, c'ctaient les jambes d’Iiia, qu’elle portait nues, scion la mode du pays ; c 'étaient scs jolies jamlxs si fines, si rondes, si élégantes, qui faisaient maudire les étroits anneaux d’or el de perles qui les entouraient aussi . et que dire encore de scs petits pieds si blancs, si roses, si veinés de bleu, avec leurs ongles polis el d'un ovale parfait, qui brillaient légèrement, teints de la pourpre du lienna ! petits pieds amoureux doux el parfumés, mais trop chargés de bagues, de pierreries, et qui reposaient sur le velours d'une sandale bleue brodée, dont le lien d or s'attachait sur un haut el divin coude -pied par une agrafe de perlea!
Enfin, pour terminer le portrait d’Ina, nous dirons que ses longs cheveux noirs, roulés amour de sa tête, à peu près à la grecque, étaient Contenus par une sorte de résille ou de filet de perles du plus bel orient, et que ce filet s'agrafait sur son front noble et élevé au moyen d'uo nœud magnifique.
Mais ce que nous ne pouvons exprimer, c'est l’expression candide, ingénue el quelque |m*u sauvage qui animait celte charmante figure, et lui donnait nn caractère à la fois plein de grâces et d'énergie. Car, disons- Ic maintenant, l'effroyable incurie du nabab avait opère des prodiges ; et, par une contradiction toute providentielle, l'éducation qui semblait devoir annoncer l'avenir le plus funeste avait produit les metilcurs résultats. C'est qu'avant tout Ina était naltirellrmcni douée d'une âme pure, généreuse et presque chevaleresque... C'est que celle noble fille se lût considérée comme lâche, si elle eût profilé de la facilité qu'elle avait de Caire impunément le mal.
Ainsi, pouvant abuser de tout, Ina, par grand cœur, trouva noble cl beau de n'abuser de rien N'ayant aucune limite à ses désirs, à ses caprices, Ina fut fière de les limiter clic-même. Libre de s’engourdir dans la paresse cl l'ignorance. Ina mil une sorte d'orgueil â savoir et à s'occuper. Enfin cet ange était miraculeusement guidé vers le bien par une espèce d'instinct de conservation morale, qui l'éloignait des choses mauvaises, de même que I instinct physique éloigne l’abeille de la fleur qui lui est mortelle. Et, d’ailleurs, tel rare et tel exceptionnel que paraisse ce caractère, on ne peut nier qu’il ne soit assez conséquent avec les idées île la jeunesse, qui ne se montre si âpremcnl ambitieuse de bien des choses que parce qu’on les loi refuse. Accorde*-lui ce nu'el!c désire tant . elle s'en lassera, ou tiendra à vanité de prouver qu elle est au-dessus de pareilles misères.
Tels furent donc les fruits de l'épouvantable égoïsme du nabab; el Ina n'usa guère de la folle prodigalité de sou père que pour faire venir, de Paris et de Londres, d’excellents professeurs, qui, cultivant avec un rare bonheur cet heureux naturel, firent, en quelques années, de la fille de llornd'raèt une des femmes les plus distinguées des colonies Indiennes. Maintenant on plaindra peut-être doublement sir Georges, quand on saura que c'était d'Ina qu'il était aimé, mais aimé avec toute lu passion naïve et forte que pouvait co tenir une âme aussi énergique et aussi pure. Car ce qui, dans sir Georges, avait surtout séduit Ina, c était sa gravité sévère, el ce langage doux, sérieux et mesuré qui caractérise p irticuliërcmrnl les hommes distingués de l’aristocratie anlaise. Et puis aussi elle était si petite lorsqu'elle connut sir Georges! Ile avait douze ans à p ine, et alors l'élite des officiers anglais se pressait dans les splendides salons du nabab A cette époque aussi, le père de sir Georges, gouverneur des Indes, avait été à même de rendre quelques services à M. Ilorn Praël.
C'était donc on amour pre-que solennel que l'amour de Georges et d’Ina ; car ce jeune officier avait pris à cette eufant nn intérêt profond, en voyant, par la cruelle insouciance du nabab, les trésors de celte âme candide et chaste si imprudemment offerts à qui eût voulu les prendre ou les souiller.
Et puis sir Georges était aussi pour beaucoup dans la résolution s! ardemment suivie par Ina de se conduire avec grandeur et ooblesse... Une approbation de sir Georges, c'était une grande récompense pour Ina. qu'il grondait souvent... car Georges était le seul qui osât grondet la riche héritière ; une fois même il se fit une querelle et reçut un coup d'épée, parce qu'il soutint à un autre gentilhomme mie. dans je ne safs quelle occasion, la conduite de mademoiselle llorn-Praèt avait été trop légère à l'égard d’utie femme âgée.
Enfin, que dirai-je ! Ina aimait Georges avec celle confiance imperturbable de gens habitués au bonheur, qui n'ont jamais mis un instant ce bonheur en doute D'accord avec sir Georges, Ina avait fixé sa dixhuitième année pour leur réunion : je dis Ina el Georges, parce que le nabab eût laissé sa fille se marier a dix ans aussi bien qn à cinquante. Ina n 'éprouvait donc aucune Inquiétude sur la vie de sir Georges ; car la mort de son-amant était un de ces horribles malheur» qu'elle ne prévoyait pas plus qu'on ne prévoit la mort dans un beau jour de printemps