CHAPITRE XLIX
l'iMX.
C’est notre général...
ScULLca. — Le Cauifi de Wolhnttrin.
Par uue belle nuit de l'Inde, uuit pure, trauspueente et étoilée, uue escadre de huit vaisseaux de guerre et de trois frégate* glissait sileucicuscmcul sur les eaux de ce canal étroit formé par b côte occidentale de Lite de Cevlau et la côte orientale du Carualo, autremeut dite b côte de Coromandel. Avec quelque peu d'habitude nautique, il était facile de s'apercevoir que le plus grain! nombre de ces navires vouaient de prendre part récemment a une action meurtrière. C'était, eu efiet, b division française ua vigilant daus la mer des Indes sous les ordres de M. le bailli de SofTreii, qui allait mouiller à Cotideloue après le combat de Ncgapaliiam, combat daus lequel 1 amiral auglais, sir Hughes, avait été complètement battu.
Trois frégates, la liellune, la Fine et la Sylphide, chassant a b découverte, éclairaient la marche de celle dirixion. Les vaisseaux le Sphinx et l'Orient formaient l’a vaut garde. L'A fax. porlaut le pavillon amiral, le Vengeur et V Artésien composaient le corps de bataille. Euliu, le brillant, le Héros et l'Anmbal, prise anglaise, restaient à l'arrière-garde.
Celte escadre naviguait de conserve sous (letilc v oilure : et, excepté les batiments légers qui clisssaieul eu avant du corps d'armée, les autres vaisseaux marcha but daus les eaux les uus des autres. La loue jetait une nappe de ebrté respleudisuutc sur l'océan ludicu et a reculai* les voiles blanc lies et arruudies de ces immenses vaisseaux, dont b urone Faisait jaillir des Ilots assoupis uue écunte lumineuse ; puis, semblable à une large frauge de feu, cotte lueur phosphorescente serpentait le loug des liane» noirs du uavirc et allait se joindre à un sillage aussi étincelant.
Dans la galerie du vaisseau f A fax, galerie meublée avec uue extrême simplicité et éclairée taiblemcul par uue lampe à roulis, était uu Itoumic d'euvirou quaraiile-ciuq au», qui. a demi couché sur uu large canapé île bambou, fumait uu liouLa. Le fourneau d’or elle globe de ci istal de celle pipe utaguUiqM reposaient à terre, et sou loug tuyau de velours écarlate brode de soie et terminé paL un bout d'ambre orné de pierreries était nonchalamment pressé entre le pouce et l’iudex de l liabitaul du la galerie. Ce pcrsouuagc paraissait profondément absorbé, quoi*
LA VIGIE DE KOAT-VEN
qn'il fwnài par intervalles arec emportement. C claie un Itonwnc d’assez luulc taille cl fort replet ; an ligure colorée et lin peu grasse, mars pleine de iioWcssc, respirait l'ambre et l'énergie: son nez proéminent. ses giawk veux vifa à Heur de tète, ses sourcils bien arqués, sou front large et «ilc ré. complétaient cnliu une liérc et imposante physionomie.
Cet homme était simplement vêtu d’un pantalon et d une veste de COtou blancs ; sa chemise, à moitié ouverte sur sa poitrine, laissait voir ua mu musculeux; enfin, un grand chapeau de jonc des Inde», à bords immense», couvrait ses cheveu* poudrés et roulés. Dans cette même galerie, un jeune oflicîer, en uniforme complet de lieutenant de» vaisseaux du roi, était assis devant une petite table; il tenait une plume à ht uuiu. feuilletait quelques papiers, et semblait attendre les ordres du monsieur au houka, qui continuait à faire voltiger dans la galerie les Ilots parfumés et bleuâtres d'une fumée odorante.
Dr, le monsieur an houka, à la veste blanche et au chapeau de jonc, était N. le bailli de SufTren de Saint-Tropez, contre amiral, commandant les forces navales de Sa Majesté le roi de France dans le» mers des Iodes. Le jeune officier était lu neveu de l’amiral, M. le chevalier de firreven, capitaine du la frégate la Brllrme; le bailli l'avait fait venir à bord pour remplir une mission tonte confidentielle. Voyant que son onde commuait à garder le même silence, M. de Pirreverl ac mit à relire tout lia ut et pour la septième fois la dernière phrase d’une lettre qu'il paraissait écrire sous la dictée de l'amiral :
« .... Ainsi, M. le maréchal, je nie vois forcé de retirer à M. le contutandemeut que vous lui avez confié... »
Ed entendant de nouveau la voix du chevalier, le bailli de Suflrcn se leva de son canapé, jeta brusquement l'étincelant luvau de sa pipe, mit sa main gauche dans le gousset de son pantalon (c’était son geste d'habitude), et agitant son autre main, enveloppée d'un bandage noir, il s'écria avec b violcuce accoutumée de son caractère :
— Eh bien ! oui. oui... écris cela... mille doubles dieux ! écris cela ! Aucun ménagement pour de pareilles espèces... Encore cet exemple, et mon armée s«ra débarrassée des bavards, des raisonneurs, et. qui pis est, des... des... Mais tiens, ne parlons plus de cela, n’eo parlons plus... car je suis exaspère... Le misérable ! lever la chasse sous le prétexte que je lui en avais fait le signal I... Moi ! moi!... donner un pareil ordre, et dans un tel moment!.... biais de pareilles canailles ne savent donc pas que les Anglais les regardent!!! Mais avec cette pcnsce-lâ, moi, que les Anglais me regardent, eh! f..,. je tirerais le canon sur Dieu le père!... Tieus... encore uue fois, ne parlons plus de cela, ajouta lamirai en aspirant, pour se calmer, cinq ou six larges bouffées de son houka. Purs il reprit :
— Dis-moi, que me resic-t-il encore à demander an ministre dans celle dépêche ?
— Mais, amiral, répondit le chevalier, vous m'avez seulement dit de vous rappeler le souvenir de M. de Vaudrey.
— Ah ! pard eu I tu as raison, je l'oubliais... C est qu’en vérité un M. ”* est si peu fait pour vous amener à penser â un officier comme Henri, que mon oubli est excusable... Henri de Yaudrey... mon cher être, mon intrépide élève... écris donc !...
« Je termine eette dépêché, monsieur le maréchal, en recommandant particulièrement à votre bienveillance un des officiers les plus distingués de mon escadre, M. le comte Henri de Vaudrey, commandant la frégate la Sylphide. Apres deux mois de croisière, il a, suivant vos instructions, rallie ma division à la hauteur des îles du cap Vert, en m’ainmani une de ses prises, la frégate anglaise te Lively; M. de Vaudrey avait, en outre, presque désemparé une autre I repaie et coulé un séuaitt quelques jours avant ce beau combat. J'ai di-posé du Lirely pour renvoyer des malades et des prisonniers à l tlc de France — depuis sa jouction avec moi, et particulièrement au combat de la Praya, .M. de Vaudrey, par son zèle et son intrépidité, a gagné de nouveaux titres aux bontés de Sa Majesté. J’ose donc encore, monsieur le maréchal, vous recommander M. le coinlc de Vaudrey avec les plus vives instances, a J’ai l'honneur d’ètre, etc. »
— Est-ce écrit? demanda le bailli de SufTren.
— Oui, amiral, vous n’avez plus qu’à signer.
— Diable de bles-urc, qui m ôte l’nsage de la main, dit l'amiral en signant, tant bien que mal. sa dépêche de la main gauche.
Puis jetant la plume, et sc retournant vers l'officier •
— Ali çâ. mou ami, nous allons, selon toute apparence, mouiller celte nuit à Gondclour: je compte lort prochainement y avoir une entrevue officielle avec llydcr-Aly : il est notre allié et fait un mal horrible aux Anglais, plutôt pour sa propre satisfaction que pour la nôtre... mais peu importe, le résultat est le même pour nous. Aussi dois-je l'encourager de (ouïes mes forces à continuer et l’aider à écraser les Mahratcs, que les Anglais ont soulevés contre lui. Je veux donc que l’entrevue que je dois avoir avec Hyder-Aly ail toute la splendeur possible... Tu fera» sortir de leurs caisses les présents que je lui destine... L’état-major de b division m’accompagnera... Les Orientaux se prennent par les yeux ; aussi je veux que tout soit grand, pompeux, magnifique; ne ménage pas ma bourse : je veux aussi que les équipâtes soient habillés à neuf. Ah ! j’oubliais; si je descends â terre, à Gondrlour, je logerai sans doute chez mon vieil ami mynhccr llorn-Praët. ror il serait furieux si je n. lui accordais pas celte faveur... Eh! pardieu!... cela me fait penser que Vaudrey doit remettre au bonhomme quelques paperasses de feu ce
brave gentilhomme anglais, qui, d'après le dire de Henri, a si vaillamment défendu sa frégate, Get officier avait sans doute coniin M. Ilorn- Praèl avant la guerre, alors que le f résus résiliait à Pondu lw< v ; cela se trouve à merveille : j'y conduirai Vaudrey... d'autant plus qu'on dit sa Hile fort jolie et fort originale. Or, si mon digne élève n'a pas changé, cette dernière considération l'engagera à ne pas me laisser aller seul chez le vieux imhnh (1 ).
Puis, s’approchant de la fenêtre, l’amiral regarda le temps, et dit d'uu air satisfait : — Allons, allons, demain, au lever du soleil, nous serons mouillé? à Gondclour, et nos équipages pourront prendre un peu de repos; car j'ai eu l'honneur de reconduire M. l'amiral Hughes et ses vaisseaux si loin, et d’un tel train, que je |ieiisc que l'escadre de Sa Majesté Britannique nous laissera quelque peu tranquilles. Allons, mon ami, tu as besoin de repos, descends cl envoie-moi mes gens.
Ht M. de Pirreverl, ayant séné cordialement la main de son oncle, sortit de la galerie et laissa l'amiral occupé à régler le n'i émouial de sa rencontre avec Hyder-Aly : car rien n’échappait a la prodigieuse activité d'esprit de M. le bailli deSuflVcn, qui, connaissant parfaitement l'Indrct les idées de scs habitants, comprenait toute l'importance politique d’une pareille entrevue.