AU LECTEUR
J'ai regretté que les différents ouvrages composant ce recueil n'aient pu être classés selon F ordre de date de leur pubCication. I,a transformation que les années, l’élude et l'expérience ont nécessairement amenée dans ma pensée, eût frappé, je le crois, les esprits les moins attentifs; ainsi, pour parler seulement des deux points extrêmes de mon œuvre, il y a^fque * on nie pardonne celle ambitieuse comparaison), il y a, dis-je, toute une révolution intellectuelle et morale entre la Vigie de Km Ven et le Juif-Errant ou les Mystère* de Pari».
Il est seulement donné aux esprits supérieurs de concevoir la vérité de prime saut, et de n'avoir pas A traverser l'erreur pour arriver à la connaissance du vrai ; je n'ai pas eu ce bonheur : il m'a fallu passer par les théories aussi fausses que désolantes, dont sont empreints mes premiers ouvrages, pour arriver, A force de travaux et d'observation, aux théories socialistes, qui seules ont valu à mes derniers livres un succès si au-dessus du peu qu’ils valent, et par le fond et par la forme.
Une critique amère et passionnément injuste , appelant de mes écrits récents à ceux qui marquent mes débuts dans ma carrière d'écrivain , m’a reproché d’aroir renié me» anciennes conviction».
Je l'avoue, à mesure que l'Age, la connaissance des faits, des hommes et des choses a mûri ma raison, j'ai peu i peu tendu vers des idées que je crois fermement les seules vraies, et auxquelles, depuis plusieurs années, je me suis voué cœur et Ame ; j'ai dû renier mes premières erreurs : erreurs du moins inoffensives et désintéressées, car, de ma vie, je n’ai demandé ou attendu la moindre grâce d’un gouvernement quel qu’il fût ; mes livres reflètent simplement, sincèrement, les diverses phases de mon esprit depuis vingt ans, car il y a vingt ans que j’écrivais la Vigie de Koal-Vcn. Il m’eût été facile de supprimer ou d’atlénurr les conlradiclious flagrantes qui existent entre les théories de mes premiers et de mes derniers ouvrages ; je n’ai voulu rien atténuer, rien supprimer, car je me suis trompé de bonne foi, je l’avoue sans rougir. Renier, par calcul, des convictions avancées pour des convictions rétrogrades , c’est véritablement apostasier; partir, au contraire, des idées rétrogrades pour arriver aux idées avancées, c’est obéir à la loi étemelle de l’humanité : c’est marcher, c’est progresser.
Puis-je espérer que les lecteurs de mes livres, en mesurant la distance qui sépare la Vigie de Koat-Vën des Bfystères de Parité t do Juif-Errant, reconnaîtront que la voie que j’ai suivie a toujours été, sinon brillaute, du moins progressive? Ma foi dans les idée* d’avenir qui seules peuvent assurer le bonheur de l’humanité a été récompensée par la faveur la plus glorieuse, la plus inattendue, mais la moins sollicitée par moi, car j’avais conscience de mon insuffisance et de mon peu de droits A une marque si éclatante de la sympathie de mes concitoyens; ils m’ont honoré du mandat de représentant du peuple; cette haute distinction sera l'orgueil de ma vie entière; mes ennemis peuvent mo reprocher ce qu'ils ont appelé mon apostasie : je me sens absous par la confiance do peuple.
Edgèke SUE,
17 novembre 1850. Représentant du l’cupVc (Seine).
Qu'avee-voos fait de votre femme de votre bile, monsieur ? — ract 130.
Iini>rtm? par H. Dlilol. IlesnU (Bore), sur les clichés de* fdl leurs.