‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue LatreaumontChapitre 29 sur 30 · LE CHEVALIER AUGUSTE DES PRÉAUX · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER AUGUSTE DES PRÉAUX

Uue chambre dan* une des tours de ta BaaliUe. Uoe seule fenêtre haute et grillée do douille* barreaux. Auguste des l’réaut est couché sur son ht. Ainsi que Yan-den-Kmteo, il a été appliqué à la questioo. Sea jambe* sont enveloppée, de bandages. U est très-pile, et du temps à autre un i ri de douleur, arraché par la suite de la torture qu'il a subie, A côté du Ut d’Auguste, un père jésuite.

auguste des pRÉAint (au jésuite). — Vous me k* promettez? Vous verrez mon pauvre père... vous lui direz tout.

le jésuite. — Oui, mon eufaiit.

auguste. — Vous lui remettrez cette lettre?

u jésuite. — Oui, mon enfant.

auguste. — Et vous demanderez que mon corps soit enterré dans la même tombe que celle de madame fa marquise de Vilar*? de Louise!... de Louise que je devais épouser... (avec un accent déchirant) et que j'ai conduite à l’éclufaud!... Ab! mon père, quelle horrible pensée!

le jésuite. — Mon enfant, i cette heure, songer au salut de votre âme.

auguste. — Oh! j’y songe, mon père ! toute noa espérance est dans la miséricorde de Dieu... dans un moude meilleur, dans uu monde enfiu où je la reverrai, elle et ma mère.

le jésuite. — Mon enfant, c’est à la seule présence de Dieu qu'il f uit penser.

augcsti. — Qu'il me pardonne, mon père ! mats â celte heure suprême, ce qui me rend l'échafaud tanin* affreux, c’est l'espoir que je reverrai Louise là-haut!.,. ('/est l'espoir que Dieu aura pitié de nous deux... Il a lu daus nos cœurs, cl il a dé voir combien notre crime est excusable ; et sans doute une vie aussi pure, aussi irréprochable que celle de Louise, absoudra devant le tribunal de Dieu celle que des bourreaux ont osé condamne*.

le jLsi'iTi. — Mon Ûls, Jésus-IlbrM a pardonné sur b croix !... cl il était inuocent.

auguste. — Oh ! mon père, ic leur pardonne tout le mal qu'on m'a fait à moi! les tortures qu ils ticnncul de me faire subir; mais pardonner à ses bourreaux! aux bourreaux de Louise, mou père! Songez -y donc ! une pauvre jeune femme, ubandonuée à la merci de ses juges, sans appui, sans conseils, «ans défense, ci dont le crime a été d'entrer, par le plus sublime dévouement, dans le dessein d'une conspiration impossible !

le jésuite. — Mon Oh, le moment suprême approche, il approcltc, songez à votre âme.

auguste . — Hélas! mon père, c'est aussi son dernier moment à dit! qui approche, et c'est moi... c'est moi qui l'ai perdue!,.. Ali ! vngà mon véritable supplice!... voilà ma véritable torture. (Il cache sa tête d-ms ses mains.)

Entrent le greffier et l'exempt qui tortonl du cachot de Van-dcn-En len ; h viennent remplir I* même formalité au sujet du pmcèa-verhal «le la quc-l;i*. < t donnée au chevalier.

le GRtmsR. — Voulez-vous, monsieur, écouter b lecture du procèsvcrlul de b question, cl le signer et parafer, comme conforme à b vérité ?

auguste. — J'écoute, monsieur ( avec un douloureux sourire ), le pto fort est fait.

le ouvra» (lisant). — Noua, etc.,

« Avons demandé cl fait venir Guillaume Duchesne de Saint-M-irc, chevalier des Préaux, condamné à mort par ledit arrêt, et à être appliqué à 1a question ordinaire et extraordinaire, auquel nous avoir* prononcé ledit arrêt; et aprè* serment par lui fait de dire b vérité,

« Interrogé à qui il a parlé de la révolte de Normaudte, a A dit qu'il n’en a parlé qu'à b dame de Vibrs; et que s'il savait autre chose que ce qui! a dit, albin 'dans une autre vV, il dirait b vérité.

LATREAUMONT. 83

■ Remontré que b dame de Vibra lui avait mandé qu'elle avait ! ménagé plusieurs pei aonucs , et ail la vue depuis celle lettre à Evreux uu au pays de Caux,

c A dit qu'il l'a vue, et que ladite dame de Vibra ne lui a pas nomme d'autres personnes que le sieur d'Aigremoiil.

a Interrogé quelle counaissaure il a de l'intelligente avec les etrangers,

a A dit qu'il ■ su par son oncle que Yau-dcn-Endeii était allé plusieurs loir en Haudre, mais n'a point su le détail de sa dernière négociation .

a Ce fait, avons bit meure les brodequins audit Dudiesue, chevalier des Préau», assis dans une chai>e et exhorté de dire b vérité.

a Au premier coiu,

a A dit qu'il a dit la vérité, et ne sait rien autre chose.

a Au deuxième coin,

a A dit que s'il savait davantage, il ne souffrirait pas tant, et que b dame de Vibra ne lui a nommé autre personne à qui elle eût parle que IcMeur d Aigremnut, et que c'est lui seul qui est cause que ladite dame soit entrée (fans ces desseins.

a luterrogé ce qu'il a su de la conjuration avec les Hollandais,

a A dit qu'il est vrai qu'il a dit A la dame de Vibra que les Hollandais 3| |, (lieraient 1a conspiration : mais qu'il n*en savait rien que par ce qu'il ni avait oui dire au sit-ur Lalréaumout.

« Au troisième coin,

« A dit : A y ! mou Dieu ! Seigneur Pieu ! Si je savais quelque chose, je ne souffi irais pas.

« Au quatrième coin,

« A dit : Oh ! mon Dieu '

« Au ciuquicme coiu.

« A dit : Mon Dieu! mon Dieu ! je n’ai rien A dire davantage.

« Au sixième coin,

a Que jamais il n'a ouï parler qu'on dût enlever b personne (lu roi.

« Au septième coiu,

« A' dit : Mou Dieu ! ayez pitié de moi !

« Au huitième coin,

• A dit : Si je savais quelque chose davantage je le dirais. Voulut» tous donc que je me daimie? Mon Dieu ! si je savais, je le dirais !

a Exhorté derechef de dire b Yérilé,

a A dit qu'il a tout dit ce qu'il sait.

« Ce bit, avons bit rebeller ledit des Préaux des tourments, et, après avoir été délié et reconduit dans sa prison, lecture lui a été bile de son intcnog.i luire et réponses, a dit que ses réponse* contiennent vérité, y a problé, et a signé ainsi.

• Signé : Duchés**, Da«s et i»e Pommereux (l).*

l'iXEMff. — Voulez-vous signer?

auguste. — Oui, monsieur. (II signe.) S’adressant à l’exempt : — Monsieur, je vous eu supplie, dites-mm dans quel étal sc trouve madame lu marquise de Vibra.

i rxKurT. — Celte dame est calme et résignée, monsieur.

MrcutTi. — Merci, monsieur, merci.

Sortent l'exempt et le greffier

auguste. — Kilo est calme et résignée, mon père...

n jésuite. — Mon Dis, votre Ame! songez à votre Ame !

auguste. — Mais, mon père, c'est elle qui est mon Ame... c'est etb qui est ma vie. .. Avec elle j'ai commencé à exister... avec elle je mourrai... Dira soit béni! Dans une aussi terrible infortune nous ne serons pas du moins séparés! et puis .. vous me le promettez, n'est-ce pas, mot) père?.., la mène tombe.

Un mouvement que fsil Auguste, en tendant ki mains vers b prêtre, lui arrache un cri de douleur.

(t) Procès de Rohan, Bibliothèque royale, manuscrit.

le jésuite (se penchant vers lui). — Vota souffrez encore, pauvre malheureux cabot?

auguste. — Oui.,, les blessures de mes jambes, engourdies tout à 1 l'heure, se sont un moment ravivées... et j'ai bien souffert. Mais dites—

> moi, inonpcrv, vous me promettez h même tombe qu'à elle, u’est-ce pas?

| le jésuite. — Hélas! je ne puis vous promettre ceb, mou fils; ces ! tristes soins dépendent de b pr. volé mais, encore une fois, pensez à votre salut, oubliez les liens terrestres; priez, priez, mou fils '

auguste. — Oh! j'ai prié avec ferveur toute b nuit, cl j'espère en b clémence de Dieu, qui est souverainement juste cl bon. Et puis, quel mal ai je fait? il le sait, lui qui lit dans les Ames; et d'ailleurs, quel mal pouvuis-ie faire? n’élais-je pas toujours guidé par elle? Aussi Dieu nous , recevra dans son saint paradis. Uh! alors une éternité de bonlteur !... u'est-cc pas, mon pere... Alors pour l'éternité nos deux Aines seront unies... à jamais unies, comme elles l'étaieut sur la terre ; heureuses ensemble, sous les yeux du divin Créateur, parta géant ensemble les ravissements, les extases du paradis !

le jésuite. — O ui, mou fils, si par votre fil) religieuse ci exemplaire, si par votre repentir profond, vous paraissez au Seigneur digues de pardon. Mais hélas ! nous sommes tous de grands pécheurs, et votre crime est graud, mou eu but !

auguste. — Oh ! oui, mon crime est grand et terrible, mon père; oh ! c’est un épouvantable crime nue a lui-Tù qui l'a perdue, elle ! vous avez raison, mon crime est grand ! Jamais, jamais mon repentir ne pourra l'expier, et Dieu ne pourra peut-être me pardonner d avoir perdu Louise ! | Uélas, hélas ! être séparé d'elle pour l'éternité... (Avec terreur.) Mais nou, non! n 'est-ce pas, mon père? Oh! par pitié, dites que Dieu me pardonnera?

1 le JESUITE.— Mon enfant! mon enfant ! ce souvenir d'une affection terrestre revient sans cesse : il est au fond de toutes vos pensées, il est le but | de toutes vos espéra tires, il est b cause de toutes vos terreurs. Si vous espérez les saintes joies du paradis, c'csl moins pour jouir comme les élus de b contemplation do Seigneur que pour partager cette félicité divine I avec une autre Ame. Si vous craigne/, que Dieu vous soit impitoyable, vous tremblez encore mois de b crainte d’éUv A jamais privé de celle suprême récompense que de b craiutc d'être séparé d'une autre Ame !

auguste. — Oh, oui, mon père! ceb est vrai... mais, liébt! est-ce donc uu mal ?

le jésuite. — Oui, mon fils, l'espoir d'élre appelé à jouir, pour l'éler- | nilé, de b vue du Seigneur, ou b crainte d'en être à jamais privé, doivent éveiller en nous de si hautes et de si terribles piéoccup.ttious, que toute autre pensée doit s'y absorber.

auguste. — Hélas ! mon père, que le Dieu tout- puissant ait donc pitié d'une pauvre et faible créature ; mais je ne puis détacher ma pensée de ; celte de Louise; malgré moi, elle se lie à toutes mes espérance* ; nuis Dieu est bon... il est grand... il voit bien, lui, que si mou cumr c*t ainsi rempli d'elle à ce moment terrible, il s eleve vers lui avec une foi, une espérance plus religieuse, plus pruMecaeotc! M de qui tout vient, et à qui tout retourne, lui le créateur et le matlre de tous les mondes, il aura pitié de moi, n'cst-cc pas, mon père, si, à ce moment fatal, je ne puis, hélas ! m empêcher de songer encore à Louise... si tout mon espoir est de m'agenouiller au pied du redoutable et divin tribunal et de dire : Seigneur, pardon pour elle, car c'est moi qui l ai rendue coupable!

Entrent un ciempt cl un homme vêtu de rouge. Auguste les rotant fn<v>nm\ cache sa tête dans ses mains, et dit arec horreur ;

: — Ah ! déjà, mon père ?

| ls jésuite. — Non, mon enfant , mais...

l'exempt. — Mais... vos clieveux sont trop longs, monsieur le clics- , valier...

LE CEEVALICI LO DIS »K ROUAS.

I (!ae chambre de la Bastille, grande et convenablement meublée — Une porta communique dans un appartement situé i çAté. Le père Talon et le père Itour. ! dsloue.

le ms talos (entrant). — J'arrive de» Jésuites, où j'ai dit tua messe, c’est à peine si j'ai pris le temps de déjeuner... Quel sombre et

LATR EAIIMONT.

épais brouillard il fait! et pourtant, malgré le froid, il y a déjà tout un monde de curieux sur b place, les fenêtres de I hôtel du Maine sont envahies par les gens du bel air, toute la place Royale sctftble s'èlrc donné rendez-vous là ; croiriez-vous qu'eu passant près de lu rue des Touruelles, j'ai vu à une croisée mesdames de Lyonne et de Ramburc, en graud habit et fort parées?

le rtfii booepaloce. — Si ce qu'on a dit dans les temps est vrai (I ), la présence de madame de Lyonne à un pareil spectacle est une énormité.

le rtu t a Los. — C’est horrible, sans doute, mais b curiosité est si grande! et puis (d'un air mystérieux) ou sait que c'est faire sa cour au roi que désister à cette terrible punition, infligée à un prince qu’il déleste. A propos, savez-vous ce qu'a dit hier Sa Majesté à M. le duc ! de la Feoillade, que je viens d’ailleurs de voir en bas, sur la place, tout triste et enveloppé de son manteau?

le féee BOi'tD aloui . — Non.

le eIxe talon. — Lorsque le roi eut donné l'ordre à ce seigneur de commander son régiment des gardes afin d'assurer aujourd’hui l'exécu- j üon de M. de Rohan, M. de la Feuillade, qui a é‘é dans les temps fort ! des amis du malheureux chevalier, eut le noble courage de supplier le roi de l'exempter de cette pénible missiob, et de permettre que le major coinmaudàt le régiment à sa place ; mais Sa Majesté lui répondit d'un air si terrible : « Vous êtes bien tendre, la Feuillade, » que le duc n'osa pas insister et obéit. Mais comment se trouve M. de Rohan?

le mîbe eodxbaloue (montrant b porte de b chambre). — Accablé par ces trois nuits saus sommeil, il repose heureusement depuis un quart d'heure.

le pèee talon. — Et comment est-il maintenant? Je vous l'ai laissé encore si irrité, dans des sentiments si p u chrétiens !

le pexe ooi’iiD aloi k . — li se calme peu à peu. mais, béh? ! qu'il m’a donc effrayé par ses emportements de b nuit dernierel J'ai craiul un iusiant que sa tête ne se perdit ; il m'a surtout fait frémir par l’cxaspéraliou avec laquelle il pariait de madame sa mère et de madame sa taule !

le rii e talon. — Entre nous, ni madame b princesse de Gucmcnée, ni madame b princesse de Soubise (2). n'ont bit ce qu'elles auraient dé ; on les approuve tout haut pour plaire à Sa Majesté, mais on blâme tout bas l'incroyable sécheresse de cœur de madame de Gucmcnée, et son inexorable sévérité pour sou (ils, à qui elle n'a pas donné une marque de tendresse depuis sou emprisonnement, Quant à madame de Soubise, ou dirait que M. de Rohan ne lui appartient en rien, et elle déclarai i avanthier hautement dans b galerie de Saint-Germain qu'elle ne reconnaissait plus comme prince de sa maison un sujet traître et rebelle à son roi. D'un autre côté, madame de Moulcspau, qui a, dil-on, jadis beaucoup aimé M. de Rnlian, tâche à paraître la plus indifférente du moude à l'effroyable sort de ce malheureux seigneur, pour ne pas réveiller b colère du roi, qui n'a cherché, dit-ou, dans celte condamnatlou, qu'à satisfaire une jalouse vengeance.

le feue BOtJBDAiout. — Oh ! b cour! la cour!

le ràftE talon. — C'est triste, hélas ! mais que faire à celle heure! On adore à genoux l'idole qui prend pour emMeme un symbole paien, Rome est à ses pieds ; il but doue attendre le moment des remords et des terreurs, alors....

Lne pause. I.e père Bourdalouo et le père Talon échangent un coup d’ail sigaiücatif, puis le pire Talon reprend :

El ce malheureux chevalier est mieux disposé, dites-vous?

le féee bocedaloue. — Oui, sans doute, bien que çà et là il ne puisse surmonter ses mouvements de colère et de haiuc contre Sa Majesté cl M. de Loti vois. Mais M. de Rohan est un homme si versatile, d’un caractère si étrange eu contrastes, qu'on ne peut être sùr de b disposition de sou esprit une heure de suite.

On entend quelque bruit dans la pièce voisine.

LE rtu talon. —H s'éveille, je crois. (U écoule, on n'entend plus rien.)

le rial EociBàtoirt. — Non. Hélas ! que ne dort-il jusqu’au dernier moment !

le fêjie talon. — Et pour quelle heure?

le rtu boubbaloue. — - Deux heures et demie.

le rtu talon. — J’oubliais de vous dire que je viens de voir dans sa prison mademoiselle Maurice d'0“\

(I) M de Robin avait été l'amant de madame de Lyonne. (4) Alors maîtresse de Louis XIV. (Voir Saint-Simon.)

le pire BonoAt ori. — N'cst-efc donc pas encore mise en liberté puisqu’on n’a trouvé aucune preuve contre elle ?

u piu talon.— Nou, on attend que l'exécution soit consonance r.oni b bisser sortir de b Bastille : elle m'avait supplié de demander au roi i pour elle, 1a permission de voir M. de Rohan. Sa Majesté a refosé; al un die a demandé l'autorisation d’écrire au chevalier, le roi a bit répondre » cela qu’il y consentait, pourvu que b lettre ne contint que l’expressiou de sentiments religieux et conformes à b circonstance; aussi o'h- 9 donné ordre de lire d'abord ce billet et do lui en envoyer copie. Mademoiselle d’O*** m'avait donné une première lettre, que je trouvai trop remplie de sentiments tendres et terrestres ; je l'engageai à en écrire ai* plus grave, plus solennelle. Elle a beaucoup pleuré* et m’a remis celle, ci. qui est moins intime, beaucoup moins louchante, mais plus en rap. port avec la terrible situation de M. de Rohan, et. selonmoi, plus propre a lui foire oublier des liens condamnables et réprouvés; mais avant que de remettre celte lettre à M. do Rohan, voulez-vous eu entendre U lecture?

u ri.EE bocudaloci. — Volontiers. J'écoute.

le i tBE talon (lisant! (I) : — ■ Si je vous connaissais moins de force d ame, ou plus de frayeur de b mort, je prendrais de grands soins «fc vous y préparer, et de vous apprendre le peu d'espoir que vous devra avoir en la vie ; mais comme vous n’avez jamais rieu craint, je ne pente nas que vous avez peur de renoncer à une existence que vous avez uni de fuis méprisée, et dont vous devez regarder la perte plutôt comme un bien que comme un mal. puisqu'elle vous délivre de fortes misères et qu'elle vous ouvre une voie «le foire votre salut, en offrant votre mon en sacrifiie à Dieu, pour l'expiation de vos foutes. Espérez, espérez en sa eletnence, car vous êtes une malheureuse victime que M. de Lairéaomont a immolée à son ambition et à sa cupidité, un ami trop confiant, du nom et déjà borné duquel il a cruellement abusé . commeuiw donc à recourir à Dieu, employez tous les moments qui vous restent à invailkr à votre salut. Courage, courage, que voire lin soit calme, ferme, religieuse cl digne de votre nom ! Quant à moi. je ne souhaite, lwta: vous inspirer en cela que les sentiments dont moi-uiême j'ai l ime remplie » celle heure; car, malgré b faiblesse de mon sexe, j aurais voulu de tout mon cœur paraître criminelle à vos juges, afin de inc voir aussi délivrée d une affreuse vie qui ne m'est plus maintenant qu'odieuse el funeste. Oh ! je vous le jure ! je n’en demanderai pas la prolongation à Oku ni au roi ! mais, si je suis assez malheureuse pour être réduire à miner ainsi misérablement mes chagrins, quelque chose m'cmpéchi-ra de n»rmurcr contre. mon horrible sort : c'est que, pendant le restant de nw tristes jours, je pourrai prier Dieu pour vous, du plus prufoud de mon âme, jusqu'au montent où je vous rejoindrai.

« Pour b suprême el dernière fois, adieu, espoir et courage, noble rt malheureux prince! Oh! adieu... et pour b dernière fois, adieu...

« Renéc-Matirice d‘0**\ »

le rfcEE talon (après avoir lu) ; — Ne vous scmblc-l-il pas qu'oo reconnaît la contrainte daus chaqiic mot, cl qu’ou sent l'alfoitiuii la plu» tendre el la plus dévouée, qui veut à tout moment percer b froide enveloppe qu on lui impose, cl qui pèse si doulum eusemcnl aux aspiration» de celle mallieureiise âme?

LE feee eocedalole. — Ceb est vrai, et affecte, hélas ! péuihlemcut

le I'Èle talon. — Que pouvais-je faire? le roi a ordonné qu’une cop* de b lettre lui fol envoyée, et U première l’aurait irrité, non-seuleiuçut conlreM.de Rohan, mats contre mademoiselle dO"* f tandis que céleri...

A ce moment un nouveau bruit te fait entendre, et M de Rolun, pUe.éjadi, entre précipitamment dan» cette chambre.

m. de eouan. — Quel rêve affreux ! le rêve de Maurice... un cvbaLad ! ali ! c est horrible.

Il tombe accablé sur un fauteuil.

LS ri he EOIRDALOI-S (s'approchant). — Mon GU I

m. i>x eouan (sorlaul de sa stupeur, regarde avec elfroi). — Qu'esKe! comment? que voulez-vous ? Où suis-je f où suis-je ?

le riu talon. — Prince, rappelez vos esprits.

M. de Rolun le regarde d’abord fixement; pu», jetant les yeux autour de I». peu à peu il ae souvient du tout.

— Mats ce n’est pas un rêve que ce rêve d'écbafoud !... c’est une rca*

, (!) Cette lettre est extraite des pièces du procès, et intitulée ainsi Cop* *

I ‘f ‘ eUr * d « mademoiselle Maurice d'ü*", prisonnière à la Bastille, écrite j JJ & : Honan le jour de l 'exécution de ion jugement. (Bibl. roy. manuscrits. l'rocj» I criminel de Rohan.) '

LÀTREAUMONT.

Ki«: oui... ccs prêtres... celle salle... ab! mon Dieu. oui... c'est l'échafaud... je subi condamné ! (Avec rage.) Ah ! malédiction ! malédiction Mir moi, je sut» condainué !

le rut talon. — Prime, espérez en Dieu ! il vous pardonnera peutêtre... Uu sincère repentir...

i. dc rohan (furieux). — Eh ! que me Tait ce pardon ! c'est celui du roi... que je veux, cl je l’aurai, il me l’a promis! un roi ne ment pas ainsi licitement ! Pourquoi m'aurait -il envoyé Lou vois ? pourquoi Lnurots m'a-t-il donné, au nom du roi, sa parole de gentilhomme que j'attrais ma grâce si je disais ce que je savais sur cette révolte ? On ne fuit pas, ou ne peut pas frire périr ainsi un homme de ma qualité ! un prince de h maison ne Rohan... Louvois l’a bien dit! ma mère, ma tante, M. Colbert, tous intercéderont pour moi, ils ont intercédé... jeu suis ti)r...Lc roi veut m'effrayer d'abord et me frire grâce à Li fin... n’esl-cc p»? ooi, vous avez ma grâce, mes pères ! c’est une terrible leçon qu'il real me donner !... Eh bien, oui... je me repens... je me repeus d’avoir songé à cette révolte ! s’il avait voulu, je l’aurais toujours servi si fidèlement ! je l'aimai» tant !... je lui aurais été si dévoué ! N'ai-jc pas oublié (ous ses dédains pour le suivre encore à Maésirichi ? n’y ai-je pa» été blessé pour son service ? Et nuis, d'ailleurs, il sait bien que c'est cet infime Lalréaumont qui a tout frit, qui a abusé dc mon nom ! Oui, oui, le roi a voulu m'éprouver... n'est-ce pas, mes pères?... Vous avez ma grâce... oh! donnez-b-moi, vous voyez que j’ai assez souffert.

ii peu sosvdai.oci. — Hélas ! ces chimères vous font perdre on temps prérieux pour votre salut... Prince, nous u’avons pas votre grâce ; vous n'arez plus â espérer qu’en Dieu.

a. ai non au. — Vous n'avez pas ma grâce? Il me la faut... il me la faut!... ou sinon je tuerai le roi... je tuerai cet infâme Louvois !

le péri rourdaloce.— Priucc ! prince ! rappelez vos esprits ! songez où vous clés... llélas ! nous vous avions tantôt laissé si bien disposé pour urirc salut !

roran. — Il n'v a de salut que dans ma grâce ! je ne suis accusé que surina propre déposition, et je ne l’ai frite que sur la promesse d'avoir ma grâce !!! Mai», mon Dieu, mon Dieu ! il n'v a aucune preuve contre moi !... on ne condamne pas un homme sans d'autres preuves que celles qu'il donne contre lui-même... Sans cela, c’est un meurtre, uu meurtre afreui !

« pire iocbbaloue. — Calmez- v ous. mou fils, peut-clre vos juges outil» été trompés, peut-être les apparences seulement sont-elles contre ious ! mais Dieu, qui est souvcraittemeui juste, reconnaîtra votre innocence ! Courage ! courage, prince ! oubliez une vie malheureuse po’ir songer à la félicité éternelle qu'un profood repentir peut vous assurer à jamais !

bohan. — Mais c’est la vie que je ven», la vie! dussé-jc la passer cii prison dan» un horrible cachot... Mais b vie. mon Dieu, b vie!... tyu’on me laisse me jeter aux pieds du roi ! je suis sür dc l'attendrir... dc le persuader de me frire grâce... car, enfin, quand nn homme est là à vos genoux, fût-il votre ennemi, quand il vous demande b vie .. quand, d'un seul mot. vous pouvez lui donner b vie, qui aurait Dmrriblc courage dc ne pas prononcer ce mol... N'est-cc pas, mes pères?

le péri talon. — Prince, Sa Majesté a refusé de vous voir... le moment approche... Encore une fois, U ne vous reste plus d'espoir qu'en b miséricorde de Dieu.

». de rouai* (accablé, après un long silence). — Plus d’espoir!!! Ab ! vous avez raison, plu» d'espoir... plu» d'espoir... le roi est implacable... Oh! qu'il doit être heureux, à celte heure !... voilà sa haine enfin satisfaite... El ma mère, ma mère! la voilà aussi vengée, elle !... le fils quelle déteste va périr... Et ma tante, et mes anciens amis!... personne n’a intercédé pour moi, personne, mon Dieu... personne! Abandonne dc tous! pas un souvenir I... Mourir ainsi indifférent et odieux à tous! mourir sans inspirer un regret ! mourir sans une voix amie qui me dise vilement : Courage !

Le chevalier retombe affaisaé sur on fauteuil, et cache ta tète dm* «os mains. Nouveau silence.

le péri talon. — Si, prince, uoc voit amie vous dira courage ! une voix amie se joindra à 1a nôtre ; cctlc voix est celle dc mademoiselle d’0~\ enfin... Le roi a permis qu'elle vous écrivit... et sa lettre... b voici.

Lu chevalier de Rohan relève 1a tète, et prend vivement la lettre de Maurice. A mesure qu'il lit, l'agitation furieuse de M- de Rohan ae calme peu à peu, non que l'expression de 1a lettre de Maurice opère absolument ce changement, ma» le chevalier semble pénétrer le aens caché de chaqoe mot; puis surtout «ile lettre éveille en loi mille souvenirs consolants. La bienfaisante influence de cette jeune femme, ai noble et ai dévouée, ae fait de nouveau sentir i cet

esprit, aussi versatile que soudainement imprcsaionablc. Les instincts religieux qu'il a toujours eus en lui sc réveillant semblent grandir tout à coup dans ce moment terrible, et, selon 1a nature de ce caractère personnel et crsinlif, s« concentrent en une sorte de croyance, peut-être plus égoïste que chrétienne, qui lui fait vaguement espérer qu'en mourant avec repentir, résignation et humilité, il ae sauvera peut-être des châtiment* éternels. Puis aussi, comme cela ae voit ches toutes les organisations faibles, irritables, éminemment fébriles et nerveuses, toutes les parties de courage, de superbe et d'orgueil de race et de nom, qui aont en M. de Rohan, surexcitées par «on effroyable position, s'exaltent tout i coup en une lievreuse résolution, sussi énergique qu'éphémère, mai» qui doit le soutenir jusqu'au moment suprême, car l'heure fatale approche. Ses yeux brillent, ses joues se colorent, ses beaux traits révèlent une détermination calme et forte; jamais il n’a paru plus beau. Il se lève, bviae pieusement la lettre dc Maurice. Le père Bourdaioue et le père Talon, qui l'ont attentivement examiné, ne peuvent cacher leur surprise de co changement soudain.

». ns roua:* . — Ah ! Maurice ! Maurice! tu disais vrai ! Si j'avais suivi tes conseils, les nobles iuspiralion», je serais maintenant heureux et calme dans le manoir de Penhoël ! maintenant, je serais entouré de tes soins, de ta tendresse... Oh ! loi, l'amie b plus dévouée, b plus tendre et la plus méconnue ! Mais rassnrc-loi. Va ! au moins ma fin sera digne de toi et de moi 1 (Avec exaltaiioo.) Je ne sais pourquoi, à cette heure dernière, il me semble que je pénètre tout ce qu une infernale obsession m’avait caché jusqu'ici ! Oui... oui, sois heureuse, Maurice... A ce moment suprême, du moins, je crois en loi comme eu Dieu !... A ce moment suprême, ton sublime dévouement m'apparatt dans toute sa véritable splendeur... Je ne sais si l’approche dc la mort nous donne dc nouvelles facultés, mais j'embrasse, comme d'un seul regard de ma pensée, depuis les moindres jusqu'aux plus immenses preuves dc Ion affection sans bornes !

Il tombe à genoux, cl croise le» mains.

Mou Dieu ! mon Dieu ! je te bénis dc m'avoir envoyé celte suprême cl dernière consoblion ! Pardonne-moi, mon Dieu, si "des pensées terrestres m'ont détourné un iu«lmil de ta contemplation ! Maintenant, je reviens à loi ; j'implore ta pitié [tour ma vie détestable, et je subirai avec reconnaissance et humilité tout ce que la volonté m'envoie.

Le# pcrc* Bourdaioue et Talon, attendri», s'approchent du prince et le ferrent dans leurs bras.

lk pere bourdaloce . — C mirage, courage ! noble prince, Dieu vous entend !

. i.b péri talon. — Il vous exaucera !

rouan. — Mon pcrc, vous direz au roi que je meurs son sujet fidèle cl repentant ; heureux que mon crime n'ait été commis que dans ma pensée ! heureux, oh ! bien heureux surtout de n'avoir pas excité b guerre civile dans mon pays, dc n’avoir pas livré b France à l’étranger !...

le père voDRDALOtrs . — Oui, mon fils, oui, prince, le roi saura tout !

». de rouan (au père Talon). — Et vous, oh ! dites à ma mère que depuis deux mois que je suis en prison... que dans ce moment terrible j'aurais été touché... hélas ! bien profondément louché d'une seule marque de tendresse mi de pardon desa part : mais que je meurs sans murmures cl sans me plaindre, reconnaissant que mes torts et mes fautes envers elle ont été plus extrêmes encore que le châtiment qu'elle m'impose ! Vous lui direz que je la supplie enfin d'écouter ma seule et dernière demande : c’est que mon nom sc trouve chaque jour dans ses prières.. . car Dieu exaucera peut-être les vœux d’une mère priant pour son fils !

le père talon (très-ému). — Prince, je verni votre mère... elle saura tout, n'en doutez pas... elle priera pour son fils !

». de rohan (attendri). — Enfin, mon père, vous direz à mademoiselle d’O** * que j'ai soivi ses nobles conseils ; que, grâce à vous, mes pères, je suis revenu dc mes emportements... que je me suis confié en b miséricorde infinie de Dieu... et puis, quand vous m'aurez vu mourir comme je montrai (avec fierté), vous assurerez mademoiselle d'0*“ que je suis du moins mort EN ROHAN... Mats pardon, pardon, mon père, dc cette orgueilleuse pensée ... Une dernière prière.... Je désire que cette lettre de mademoiselle d'O"* ne me quitte pas... qu'ou la bisse là... sur mon cœur... me le promettez-vous?

le rtis talon (essuyant ses larmes). — Oui... oui... prince, on y pourvoira.

». de rohan. — Et puis, enfin, qu'une boucle dc mes cheveux soit remise à ma mère... si clic daigne les vouloir... et une autre à mademoiselle d’O*** : x*ous me promettez encore ceh, mon père?

U PUE TALON. — Oui, 0)00 fil».

■ de Ron.AR (avec fermeté). — Maintenant que j'ai fini avec la vie, je suis à loi, mun Dieu ! Mon père, écoulez ma dernière confession.

Il s'agenouille un pied* do père Bourdalouc. Le père Talon passe dam l'autre cliambre .

Deux heures tonnent, entrent M. de Bcscinaui, des exempta et un hMnme vêtu de muge, portant un paquet de cordes.

M. de Rohan p4üt et frissonne un moment, mata bientôt reprend courage.

m. de doua*. — Qu’est -ce que cel homme ?

m. »a iK'iMAix (hésitant). — Prince !...

n. de kohad (à l'homme velu de rouge). — G est loi qui... (Il fuit un geste de la main.)

l'iioune rouge. — Oui, monseigneur.

m. de R0HA5 . — Pourras-tu bien m'abatlrc la tète d’un seul coup...el sans m'ûter mon justaucorps?

l'homme nom. — J’y liclierai, monseigneur.

a. di aoiuK. — Mats ne dois-je pas être lié? ne vieus-lu pas ici pour cela, avec ces cordes?

l'homme bolxe. — Oui, monseigneur... mais je puis lier monseigneur avec un des rubans de sa cravate.

n. de rouas. — Non, mon ami... notre Seigneur Jésus-Christ a été lié avec d>*5 cor !cs... Moi, misérable pécheur... je veux être lié comme lui avec des cordes... Allons, lie-moi. (Il tend les mains.) Seulement, que je puisse tenir un crucifix.

L'homme rouge lie M. de Rohan avec une corde, et le père Bourdalouc lui donne un crocilix, que le chevalier prend enlro ses main»,

n. »i roiax (à l'homme rouget. — Mon ami. personne ne doit savoir iiiUui que toi... à quelle heure eda est ; combien me reste-t-il encore à vivre 7

l'homme noirci. — Eue demi-heure, monseigneur.

m. de roiias. — Bon... .Mon père, j'ai cucorc du temps pour me réconcilier avec Dieu et m'enlrelcmr avec vous.

L'homme rouge, M. de Bevtnaux et l'exempt sortent; M. de Rohan s'agenouille de nouveau aux pieds du père Boardiloue.

MADAME LA MARoriSK DK VILARS.

L'nc chambre de h Bastille. Louiae, vêtue de noir, est d une blaucluur |ùie et mate. Ses beaux cheveux blonds ont été coupée par l'borame vêtu de rouge, qui est venu lui lier auiai de cordea les marna comme à M. de Rohan. Louise est iiaise les mains sur ses genoux Près d’elle, M. de Sarrau, son oncle, le ministre, qui, par la protection de M. de Ruvigny, a obtenu depuis son «irrita lion la permission de la voir une heure avant sa mort. La physionomies de madame de Vilara est calme et résolue, mais à ce moment empreinte d'une profonde tristesse, car elle est sous l’empire d'un remords déchirant.

Lotit SB (avec angoisse). — C’est affreux !... Sans cette horrible peusée, je mourra» heureuse, puisque je mourrais »vcc Auguste.

m. de sarrau. — Mai» vos enfants n’ont-ils pas eu moi uii appui certain?

Louise. — Oui... mars je tes ai déshérités ! mais, tout entière à mon amour pour Auguste... je n'avais pas songé à celte odieuse confiscation qui emichit le roi des dépouilles de ceux que sa justice a condamnés, et qui laisse mes malheureux enCauls sans pain cl sans asile.

m. dk sarrau.— M a» encore une lois, 1 ouisc, ne suis-je pas là? Ne vous désc*|’ércz pas ainsi. M. de Ruvigny est de mes amis : peut-être, par son entremise, pourrait-on espérer que la totalité de vos biens ne fût pas réunie au domaine du roi.

Louise (avec une expression déchirante ). — Mais je ne le saurai pas, moi! cl je meurs cruellement incertaine sur le sort de mes enfants! Qu’ils vous perdent ! qu'ils perdent ma tante ! votre modeste aisance

I devient l'héritage de voire Oh! et ma pauvre |ielitc fille! mon Gabriel! ah! les lai-scr ainsi sans biens, quelle pensée! mon Dieu! qndto afin use pensée ! ! Oh ! oui, voilà mon véritable crime ! a mon amuur tout p-vsonne! pour Auguste, je n’aurais pas dû sacrifier jusqu’à erb, c’est horrible, et il est trop tard... trop lard... (Avec un regret poignant, i Mais si j'avais su, mon Dieu, au lieu d’avouer tout, j’nura» tout nié! emploie tous les moyens possibles pour me faire absoudre ; au lieu de vouloir mourir avec Auguste, j'aurais imploré la pi té de mes juges! je sera» descendue jusqu à la bassesse ! jusqu’à toute l'infamie du moisonge, pour sauver la lortune de mes enfants. Mais bêlas! sans avocat, sans conseil, livrée à moi-même, que savais-je des eoufisc.i fions, moi?., je n’ai appris cet horrible droit de la loi qu’uprès ma sentence,.. cela ne m'excuse point. Dieu est juste, et il me punira dans l'clcmile.

m. dk sarkao. — Mais, Louise. Dieu ne Vous tiendra-t-il pas compte de l'admirable pureté de votre vie? Chassez une aussi affreuse penné!

Louise (se parlant à elle-inêmc, les yeux fixes). — Celle pensée m d'autant plus affreuse, que tna mort me semble honteusement egoisie j’ai Pair de m’y réfugier apres avoir fait le niai... seutaul que je lie pub pas le réparer ! Ah : sans cela, sans ce remords terrible, que cra®drj>je ? mon sort invariablement fixé, je l'aurais subi avec fermeté ; car mourir avec lui, n’élait-ce donc l ien que ceb? ( Une pause. Elle reprend d’un air sombre, sc parlant à soi-même : ) Que cela est étrange! am* voici au vingt-sixième jour du mois de novembre, c'est à pou près l'époque à laquelle M. de Yilars m’avait priée de remettre mun imioii avec Auguste... mon union !!! t'efa aussi va être une uuiou !!! Iocudcevablc destinée! terribles fiançailles ! Depuis deux mois je n’ai pas m Auguste; je vais le revoir pour la première fols au pied de leriulauii. . Quelle fin, pour tant de rêves ! pour tant d'espérances de bonheur ... Fatalité! Lilalilé ! (Elle reste uu moment absorbée, et répand des brut» silencieuses ; puis, tout à coup, elle s'écrie avec un acceul déchirant Mais est-ce qu’il m’est permis de penser à mes misères, à mol?... Et mes enfants! mes enfants! que vais-je répondre à Dieu quand il va me demander : Femme, qu as-tu fait de leur avenir? (Elle cache sa tétc date ses mains liées de cordes.) Ah ! les laisser ainsi !!!

m. dk sarrau.— Et l’espoir de les revoir un jour, Louise, nelecomptovous pas? Qu’cst-ce que ce passage si rapide de b vie pour arriver » l'éternité? Une seconde, comparée à b durée des siècles. Eli bien ! wii. je le veux, ils seront privés des biens de la terre ! mais le ciel les attend. Oui, Louise, car, hélas ! si, étant pauvre moi-même, je ne puis leur dut* ner la fortune qu’on leur ravit, croyez- moi, croyez-en leur bond noble naturel, je leur donnerai les trésors de l’àmc, grâce auxquels ili retrouveront leur mère au milieu des élus.

Louise, (secouant tristement la tête). — Hélas ! à celte heure terrible, je vois ce que j’aurais dû faire : j’aurais dû vous substituer mes bien;. A alors n'engager ainsi que ma tête daus ce complot. Mais il est m»p tard. Encore une fois, Dieu me (lardomicra-t-il jamais?

m de saus.au. — S'il vous pardonnera, noble créature? Est-ce qnc lotit* votre vie n'a pas été sainte, grande et vertueuse? Est-ce que tout i* compte pas devant sa divine impartialité? Est ce qu’enfiu, vous tentf comme H vous voit à celte heure fatale, calme, résignée, au lieu délit abattue par les terreurs d'une mort qui approche de miuule en minou, lorsqu il vous voit enfin n'avoir qu’une seule et unique pensée, poafe fixe cl dévorante qui absorbe toutes les autres : le sort de vos enfcnt* oh ! n'est-ce pas là un noble repentir qui vous sera compté .' Aller, alu, courageuse femme, espérez en votre vie jusqu’alors si magniliqitriwiit exemplaire, pour faire excuser une seule faute ; espérez enfin eu f éternité où nous serons tons réunis !!!

M>rtSK. — Je n’ai que ce refuge. Je me confierai dans b toutepuissante miséricorde de Dieu... Car, si le repentir le (dus profond, le plus amer, le plus douloureux, est quelque chose à ses veux., oh! je me repens, hélas! ainsi ! et bien affreusement ! (Long silène i Louise essuie de nouveau ses larmes, et, prenant dans ses mains fox* de cordes la main de M. de Sarrau, elle ajoute avec uu accent de u&dressc déchirante: Enfin, mon ami ..je vous confie ces pauvres ni fants-, aimez-lcs comme vous m’avez aimée! Miles- leur tout... ditrs-Hr toute la vie de leur mère : ils y puiseront quelques bons enseigoemeut-et une terrible leçon ! Parlez-leur aussi d’Auguste, oui, ditcs-leur cikobien il était noble, vertueux et bon ! ditcs-leur bien cela, afin qui 1 ’ puissent comprendre qu’eu l’aimant, j'ai pu les oublier un instant;'!*les-leur les affreux remords de leur pauvre inèrc, mais surtout' "b' surtout, qu'ils ne maudissent pas Auguste, car ce n’est pas sa ùotf i lui! Le malheurtmx a été entraîné, forcé par d'épouvantables lircw* tances, il voulait s'isoler... me fuir... au lieu de me lier à la fatalité* son sort, et c’est moi, c’est ma seule volonté qui m’a fait me jeter dz* ce complot, Ohl diles-leur bien cela, n'est-ce pas ? oh ! priex-W*. « nom de leur mère, de ne pas maudire Auguste, rappciea-leur comt* 1 " il les aimait ! assurez-ks bien qu’il aurait été pour eux le plus tendre ** pères, le plus dévoué des amis dites leur enfin qu'ils me pardonne»!. * moi qui ai cat»é tout leur malheur, dites leur que celle horribh- peiN’’' a rendu les derniers moments do leur mere épouvantable*- ! oh b 4

ale

LATRÊAUMONT.

épouvantaWes ! et que, sans cela, cHc serait allée vers Dieu avec eonhancc et sérénité.

h. os &amau. — Oh ! croyez-moi, je leur dirai tout, et ils vous béniroui ! et ils ne maudiront' pas Auguste. Si leur haine doit tomber sur quelqu'un, qu'elle tombe donc sur les véritables auteurs de tous ces maux affreux ! qu'elle lomhc sur vos bourreaux! Est-ce que vous êtes coupable, malheureuse femme? Esl-cc qn'Augusle est coupable? est-ce que le motif qui vous a foi! prendre part à ce complot imaginaire ne vous a pas fait absoudre ailleurs que devant ce tribunal de tigres? les malheureux ' condamner impitoyablement, sans permettre aux accusés de se détendre ! Honte! bonté éternelle aux juges' honte éternelle au prince qui, n'usaul pas du plus beau droit dp sa couronne, laisse ainsi consommer le plus affreux sacrifice! laisse tomber la tête d'une femme sur l'échafaud, parce que, par le plus saint dévouement, die a pris part aux vains desseins d’une révolte impossible !!!

K tt moment deux heures cl demie sonnent; c’est l'heure du supplice. La porte •'ouvre; paraissent le greffier cl des exempts.

u uikffibr (très-ému). — Madame la marquise, il est temps...

tons* (sc jetant dans les bravdc M. de Sarrau, 6 voix basse). — Quo mes enfants me pardonnent et ne maiidi-senl pas Auguste ! (Sc retournant vers le greffier.) Je vous suis, monsieur.

UAMTRE XXIX.

l'iiIcutio*

Lauret pMter la juatice «la roj . .

l’o lé noiu oculaire de celle « eue sanglante en donne, dans une lettre écrite d’une des fenêtres de la place de la Bastille, la relation suivante (1).

On n’a rien voulu y changer, parce qu’elle est d’mic extrême naïveté, et que pour les faits généraux elle est absolument conforme à la dépêche de M. de la Reynic, que l’on cite plus bas, sauf quelques détails, confirmés d'aill urs, mais omis dans le rapport du procureur général.

« les gardes françaises s 'étaient saisis, dès sept heures du malin, de toutes les avenues où les chaînes furent tendues ; les mousquetaires blancs ft noirs les soutenaient par brigades, savoir : à la porte Saint-Antoine, à l'entrée de la rue des Tonmclles, vis-à-vis de l'hôtel du Maine, et vers la rue qui va à la place Royale. La place qui est devant la porte de la Bastille était entourée de deux rangs de gardes françaises, et, derrière, un rang de mousquetaires, M. le duc de la Feuilbde et le chevalier de Forbin leur donnant les ordres. Dam le milieu de cette place, où il ti'y avait personne, le peuple étant serré contre les murailles, il y avait une potence et trois échafauds; celui qui était le plus près dos Saints-Mar-

tyrs pont M. de Rohan, un vis-à-vis la porte de la Bastille pour des Préaux, et l’autre vis-à-vis le premier pour la dame de Vilars, faisant tous trois un triangle, et presque au milieu la potence pour le maître d'école Vau-den-Êudcii.

« A deux heures et demie, M. de Rohau sortit de h Bastille à pied, ayant demandé, et des Préaux aussi, de n’être pas mis dans la rinrraue iii les suivait, avec les deux autres, la femme et le maître d école M. de olian parut mus chapeau, les mains liées, tenant un crucifix, le P. Talon à sa droite, le P. BourxLilooc à sa gauche. Il n'eut jamais si bonne mine, quoique Pair un peu abattu. Il sc tourna, et, jetant par deux fois les yeux de tous côtés, il aperçut près de lui le sieur de Saind iix et quelques autres officiers ‘qu'il salua; puis avança, et s’arrêta pétulant que la charrette approc ha et qu elle s'arrêta ei:lie lui et des Préaux. Le bourreau inonu dessus pour entendre la sentence que le greffier lui lut. Pendant ce Icmps-là les Pi’, jésuites, embrassant tour à tour M. de Rohan, l’exhortai- ni de leur mieux ; la sentence lue, ils revinrent auprès de son échafaud les valeis du bourreau lui voulurent aider a monter, mais il sc tourna et leur dit : « L.iissez-moi, je monterai bien. » En effet, malgré ses mains liées, il ne laissa pas de s’en aider, et monta sur son cchafiud, où il se mit à genoux, le» pères à côté de lui, qui lui parlaient toujours: ensuite il baisa le crucifix. Le bourreau s'approcha et lui baissa son collet. A cette action il parut un peu étonné, car il avait lait revue de tout ce terrible appared cependant il soutint tout avec fermeté et résignation, et I on peut dire qu’il est mort sans faiblesse, -ans ostentation, et eu vrai chrétien. Ou lui coupa les cheveux, et on lui d couvrit un peu les épaules ; on lui banda les yeux et on chaula le salut. Pendant tout cela, le P. Talon le cacha de son maoieau, autant pour lui épargner de la confusion que du froid. Scs yeux bandés, il se recommanda à Dieu ; le P. tlourdalouc descendit, le P. Talon s’écarta un peu, et l'exécuteur, s’approchant de lui, lui coupa la tête tout d'un coup; elle roula jusqu’au bord de l'échafaud, et le P. Talon, jetant son manteau sur le corps, descendit; peu après on lui rendit son manteau.

a Ensuite on exécuta le chevalier des Préaux, qui ne fit pas plus de façon, mourut très-fermement en regardant la dame de Vilars, u'ayaiit pas voulu avoir les yeux bandés; sa tête roula à terre, et on la n-ycta.

« Apres, la marquise, nui fut exécutée l'avant-dernière, monta fort hardiment sur son échafaud, sc mit à genoux en chantant le Serin regina, baisa par trois fois le billot, et, sans souffrir que le bourreau la touchât, elle aida elle-même à se défaire de sa coiffé pour découvrir scs épaules, et après, souffrit fort constamment et fort noblement une pareille destinée, et sa tête roula à terre.

« Ensuite on monta le mailre d'école à b potence, b question lui ayant ôlc l'usage des jambes; il fut ;aussitôl pendu par les valets du bourreau, qui leur dit : « Vous autres, pendez-moi ça. »

( J’oubliais de vous dire que peudant que Tou exécutait des Préaux, six soldats de la Bastille vinrent enlever le corps et la tête de M . de Rohan, ci les portèrent à b Bastille ; le corps de la dame de Vibrs fut mis dans un drap et enlevé par le côté de la rue des Tournclles, où on le mit dans uu carrosse.

« Pour le chevalier des Préaux, ou le jeta dans b charrette après l'avoir déshabillé publiquement, nuis on jeta sur lui tous les ais des échafauds, et après le corps de Van-deii-Euden, et par-dessus tout la potence. Et c'est par où finit ce triste spectacle, à trois heures et demie.»

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