CHAPITRE Y
LSI mus ti'u.iVttCB DK LS Tif.lW.
. . . . Ipn ai vriit Silui ServBM, promis non potest hanc fiiniliam.
Non, quoi J la dresse Salut voudrait elle- même NUver cette famille, elle n'en viendrait pas i bout! Témjice. — Ad*lph., ici. iv, ac. 7, v. 43.
Vers les premiers jours du mois de mai de cette même année 1 flflfl, la coût .de France sc trouvait à Fontainebleau. Au bout de b galerie des Cerfs, fumante encore du sang de Monaldeschi, amant et victime de Christine de Suède, celte lubrique amazone qui eût été si digue de* chants lesbiens el passionnés de Sapho, on voyait un petit degré conduisant à b demeure des filles d'honneur de la reine. Ce logis était appelé l'appartement des poêles, parce que François I >r y avait autrefois fait construire de ces sortes de calorifères, à la mode d’Allemagne. Cct ap|tariemeut semblait défendu par toutes les précautions imaginables contre les tentatives indi -crêtes des seigneurs de celle cour hypocrite et libertine; en un mot, grillages et verrous, doubles portes et doubles fenêtres, en avaient bit une manière de citadelle, depuis certaine aventure que l’on doit raconter, bien quelle soit antérieure de plusieurs années à l’époque de ce récit.
Madame b duchesse de Navailles, femme d’une grande el solide plélé, était dans ce temns-b dame de b reine, et avait, comme telle, b surintendance des filles d'honneur de Sa Majesté. Elle apprit un jour qu’au moyen d'une porte secrète pratiquée dans le mur, et cachée derrière le do&ûer d’un lit, Louis XIV, fort jeune encore, entrait b nuit dans l'appartement des filles : le scandale était énorme : à ce sujet, madame de Navailles tint conseil avec son mari, l’honneur, b droiture et b vertu mêmes, lis mirent d’un côté leur devoir, de l'autre b colère du roi, la disgrâce, l'exil, et ce couple austère ne babnça pas un instant sur b conduite qu'il avait à tenir. Madame de Navailles prit donc si adroitement ses mesures, que pendant le souper et le Jeu de b reine la porte fut murée à l’insu du roi. La nuit venue, lu ni-, XIV arrive afin de pénétrer dans l'appartement à son heure accoutumée. Mais en vain; il làte, il cherche; rienl: tout est devenu muraille. La rage dansle coeur, le galant monarque fut donc obligé de s'en retourner, en maudissant cet excès de surveillance fâcheuse, dont il soupçonnait fort madame de Navailles. En effet, il s informa si bien qu’il sut que c’était elle qui, d’après l'avis de son mari, avait ordonné de condamner 1a porte. Aussitôt le roi envoya demander à M. et à madame de Navailles b démission de leurs charges, et les exila dans leurs terres de Guyenne, malgré les Instances de la reine mère.
Puis, par une apparente contradiction, et semblant rougir de ce scandale, mais avant d ailleurs trouvé moyen d’arriver plus obscurément à se» fins, Louis XIV, depuis cette aventure, avait fait entourer, ainsi qu'on l’a dit, l'appartement ues filles d’honneur de barrières infranchissables, et formellement enjoint à madame la duchesse de Montausicr, nouvelle dame de la reine, de prendre les mesures les plus rigoureuses pour la garde des jeunes personnes soumises à sa surveillance. A,ce propos, et pour donner une signification plu* prononcée à la scène suivante, qui sert presque d’exposition à ce récit, on doit préciser un des traits primordiaux du caractère de Louis XIV, à savoir : son orgueilleuse cl despotique jalousie, qui s’étendait non-seulement aux femmes dont il s’occupait, mais encore à cclh-s dont il ne s’occupait pas.
Pour tout dire, la cour de France émit, aux yeux de Louis XIV, une sorte de liarern sacré dont il prétendait demeurer Je sultan unique et révéré ; aussi un homme était-il sûr d’encourir la haine ou b colère de ce prince dès qu’il osait prendre en sa présence les moindres et les plu* innocentes familiarités avec une femme quelle qu’elle fût. De là, ces deux physionomies si distinctes de la cour de France à cette époque, néanmoins confondues par presque tous les historiens en un seul faux semblant de gabnlerie majestueuse el clievaleresque. Rien pourtant n'était plus éloigné du chevaleresque et du majestueux: car, si devant le maître c’était une morgue hypocrite, une froideur précieuse, qui allaient jusqn’à feindre 1a pruderie la plus sauvage, hors de sa vue cette Insupportable contrainte débordait en un cynisme de paroles et un déréglement de masure qui liassent toute créance.
Quant à penser que c’était par un louaWe respect des convenance* que le roi imposait à sa cour celte réserve apparente, ce serait folie ;
LATRÊAUMONT.
car on sait quelles publiques, quelles sanglantes mortifications, ce prince faisait souffrir à la reine sa femme, en la forçant de laisser asseoir prés d’dle, dans son propre carrosse, et cela aux yeux de la cour, de la ville et de l'année, deux maîtresses à lui, ouvertement déclarées : mesdames de Lavallière cl de Moniespan. Non! chez Louis XIV, cette sorte de jalousie était encore une conséquence de cet aveugle et terrible orgueil, de l'épouvantable égoïsme qui lui faisait dire avec une insolente conviction : Le charme, la beauté, le savoir plaire... c’est moi ! de même qu’il avait dit : L’Etat, c'est moi. Personnalité sordide qui se retrouvait ainsi dans tout, s’étendait à tout, jalousait tout ! incurable cl grossière fatuité
3 ui £iisait véritablement croire i ce prince que les femmes de sa cour evaient passer leur vie à attendre pieusement le hasard de ses bonnes grâces, enivrant espoir! qui, selon lui, devait sans doute plus que pas une réalité satisfaire le rêve ou la passion de l'àme la plus ardeote ! Car enlin le grand monarque ne semblait-il pas sérieusement vouloir qu'on fit peu de différence entre b religieuse adoration qu'il pensait inspirer, et I amour qu’on a pour Dieu? amour aussi humble, aussi constant, aussi satisfait dans ses espérance* infinies, qu’il doit être désintéressé des joies de ce monde.
Van-deo-Enrien. — moi 3.
En un mot, b disgrâce, l'exil, ou le sort cruel de M. le priuce de Coati, de M. le duc île Bourbon, du comte de Guiche, du marquis de Vuardcs, du chevalier de Lorraine, du comte de Lou vigny, du comte de Soissons, du comte de Saint- Paul, du chevalier de Grammonl, du comte de Bussv Rabulin, de Uni d'autres, ci enlin b haine implacable avec bquelle il pour-uivil le malheureux Fouquct, dont le plus grand crime à ses yeux fut d’avoir osé aimer mademoiselle de Lavallière, montrent assez avec quelle avidité ce roi saisissait tout prétexte d’éloigner de sa cour ou de frapper sûrement les gentilshommes dont l’esprit ou les heureux succès lui portaient ombrage. Ainsi, on le répète, si la jalousie de ce prince s’exaspérait à propos de femmes qui lie l'iniércssaieut pas directement, que l'on juge de b violence de celle passion lorsqu’il s'agissait d'une de ses maîtresses. Or. bien que fort longue, celte parenthèse était indispensable à l’ intelligence de la scène qu'on va raconter.
La cour de France habitait donc Fontainebleau, et le
logis destiné aux filles d'honneur de la reine était, ainsi qu'on sait, à l'extrémité de b galerie des Cerfs; b, un petit degré conduisait citez madame b chanoincsse de Valable, alors gouvernante, de sorte que IV nique entrée qui pût communiquer à b chambre des jeunes personnes soumises à la surveillance de cette dame se trouvait daus son appartement. Bien de plus enchanteur que l’aspect de ce voluptueux gynécée, avec ses six couchettes à rideaux de damas gris perlé, rehaussées d'uu passemeut incarnai ! Un épais et moelleux tapis de Turquie couvrait le plancher, et les murs disparaissaient sous une tenture de haute lice, représentant l’action d’une de ces délicieuses idylles de Ségrais alors si à la mode. « Des bergers vêtus de salin, cl des bergères à étroit corsage
S ami de (lots de rubans, ayant conduit leurs blanches brebis au boni 'une eau limpide, causaieut amoureusement assis sous b verdure d'ua hêtre toufTu, pendant que de joyeux sylvains les épiaient, cachés dans des roseaux . »
Eclairées de b sorte, par b lueur douce et incertaine d'une lampe d'argent ciselé, à vitraux d’un bleu pâle, les gracieuses Heures pastorales de ces bergères semblaient presque s'animer, et réaliser aiuai le rêve adorable de je ne sais quel âge d'or, poétique, fabuleux etmqossible. mais charmant, comme tout ce qui est fabuleux, poétique et impossible . Au fond de celte chambre, et eu face des deux feuélres grillées Qui s'ouvraient sur le parc, on voyait un miroir de Venise, à bunNuic de cuivre doré, repoussée à jour sur un fond d’écaille noire : nuis <e miroir, au lieu d'être suspendu, selon b mode d'alors, s'enchâssait profondément dans le mur, à une assez grande hauteur, taudis que la idole brune de l’écaille, sur bquelle les mille arabesques d'or se relevaient eu bosse, empêchait de remarquer deux ou trois meurtrières, articulent pratiquées sous celte bordure, au moyen desquelles on pouvait voir et entendre tout cc qui se passait dans l'appartement, du fcmJ d’une obscure logcltc, prise sur l'épaisseur de b muraille, et communiquant par un secret degré avec le cabinet du roi. Or, à celte heure. Louis XIV venait de se rendre dans celle logctte, et s'y tenait, l'œil et l'oreille au guet, reuouvebnt ainsi, mais plus discrètement, b scène «Je Saint-Germain dont on a parlé, et dont l'issue fut si fâcheuse pour K. le duc et madame 1a duchesse de Navailles.
, Sachant que les filles d'honneur demeuraient celle nuit-là sans leur sous-gouvernante, restée malade à Paris, et qui, couchant d'habitude dans leur chambre, empêchait par sa présence toute liberté de pMpe», le roi comptait, autant par curiosité libertine que par instinct dV vieil et de fatuité royale, profiler de cette occasion, qui, mettant ces jutue» fines en confiance, devait naturellement amener les causeries intiinrs et secrètes; confidences dont Louis XIV s'attendait sans doute à être l'objet unique et adoré. Il était donc environ quatre heures du matin; les fenêtres de la chambre des filles d’honneur avaieut clé bissées entr'otivertes pour atténuer le parfum de nombreux bouquets de roses ci de violettes placés dans de grands vases de porcelaine de Chine. La uail était encore profonde, le ciel magnifiquement étoilé, et une brise embaumée apportait çà et b du dehois, et comme par boudées, la se itm suave el printanière des chèvrefeuilles et des jasmins du parc, «iurs »i renommes, tandis que le chant doux et plaiutif des rossiguols accompagnait délicieusement le sileucc de b nuit.
Dans ce voyage du roi à Fontainebleau, un singulier hasard avait rassemblé cinq des plus jolies filles de la cour, doot la plus âgée n avait pas vingt ans. Celaient mesdemoiselles Maurice d’O, Marie de Qiaviffny, Thérèse de Gourvillc, Olympe de Montbrun, el Diane de Saint-André. Quant à l’austère et glaciale sévérité de mœurs apparcmmeiH imposée h ccs jeunes personnes par leur étal de filles d nouueur, loinvieux (ou les heureux), prétendant que cette sauvagerie u était que parure d'étiquette et costume de jour, affirmaient, avec uue désolante assurance, que généralement des mains plus virginales, mais uun plu» belles ni plus douces, auraient pu tresser b blauche couronne de Varie ou attiser le leu sacré de Vcsia. Enfin, si ces pauvres tilles avaieut, bêlas ! failli, qui aurait le courage de uc pas absoudre, ou du moins ( xroser b faute d'aussi charmantes pécheresses ? Comment résister, entotréis qu'elles étaient d'hommages el de séductions de toutes sortes, joJ d'abord à chaque heure sous les yeux le cynique exemple d'un roi jéuaf et vertement charnel, qui, dans son gros amour glouton el effronté. ne comprenant pas le charme du mystère, les délicates recherches du püisir, ou b tendre el discrète volupté du demi-jour, ne ménageait rien, * voilait rien, aimait tout haut, exibil bruyamment père ou mari beb-ux. el puis se prélassait au grand soleil entre scs deux maîtresses son abondante progéniture adultère !
Que l'on songe encore que ces jeunes filles, malgré la contraint.' at>*
P arente de b cour, étaieut partout entourées des euivranls symbole ét amour physique. Le jour, c'étaient d ecblants et hardis carrousel», «• des chiffres étroitement entrelacés cnamouraieul les banuiercs do- cavaliers... Le soir, c’était le bal, avec ses muets rendez-vous, donné* secrètement aux yeux de tous, par b couleur d un bouquet ou le pliii uof écharpe ! Et puis b nuit ! b nuit eufin ! c’était b séréuade espagnol' 1 , aux tendres et lointains accords, dont l'harmonie le* berçait réveil**, et au’à l'aube naissante elles écoulaient encore.
Partout, on le répète, partout le culte de b beauté s'étalait à leur vue, partout se dessinait le marbre bbnc de ses autels : dans l'ombre des jardins, sous les vertes charmilles, au sein des eaux limpides- M
LATRËAUMONT.
des satyres vigonreux caressaient des bacchantes, des faunes poursuivaient des dryades : là, Mars et Vénus, Apollon et Diane, Erroné et Antinous; que sais-je cnlin ? ce que l’art anlbiue avait pu créer d'élégant, de noble, de gracieux, de passionné pour diviniser la forme ! Et puis, an pied de ces groupes enchanteurs, à l’ombre épaisse de ces arbres séculaire*, loin de la présence du maître, ces jeunes filles inquiètes ne surprenaient-elles pas souvent une conversation libertine, leuue à voix basse, où hommes et femmes développaient, avec une incroyable licence de paroles et une rare autorité d'expérience, la théorie voluptueuse du plaisir, que la cour de Médicis avait, depuis un demi-siècle, si luxuricusement pratiquée en France ! On le répète, comment les filles d'honneur de la reine, vivant sans cesse au cœur de celte atmosphère chaude et enivrante qui les pénétrait par chaque sens, eussent-elles érliappê à son influence amoureuse? Il était donc quatre heures du matin, et les cinq jeunes |>ersonnes que l'on a nommées dormaient profondément.
I veux noirs, longs et épais, se déroulent à grands (lots sur ses belles épaules bruîtes j un léger pli sépare à peine ses sourcils de jais, cl, bien ! qu elle dorme profondément, parfois scs joues se colorent, ses narines prononcées se dilatent, et sa lèvre supérieure, d'un rouge de corail, un peu saillante, et ombrée d'un duvet velouté, se relève avec un orgueil- | leux sourire. Quelle puissante expression ne tiouve-t-on pas dans ceuo pose vaillante, dans cette figure virile, surtout si on compare cette nature décidée à la physionomie timide et craintive, à l'altitude pour ainsi dire effarouchée tic la jeune fille qui, reposaut outre les bras de l'aiiiazoue, semble s'y être réfugiée 1
Ijlréaumonl, furieux, montre le poing à M. de Louvoi». — net 7.
Lalréaumont. — r*ct 5.
Quiconque a obervé aura peut-être tiré de curieuses inductions des habitudes du sommeil, inductions qui prouvent l'analogie souvent frappante que ces attitudes naïves, irréfléchies et presque involontaires, offrent quelquefois avec le caractère naturel et véritable. Ainsi voyez dans l'appartement où reposent ces cinq jeunes filles, que de contrastes significatifs parmi ces poses si différemment expressives ! Ici un sommeil calme, une respiration douce et mesurée, soulevé un sein tranquille, sur lequel deux blanches mains sont modcslemeul croisées; aussi, à l’aspect de cette attitude de pafx et de sérénité, en voyant ce jeune Iront poli comme de l'ivoire, qu'aucune émotion ne plisse, ne devine-l-on pas un caractère indifférent ou paresseux, aue la tourmente des passions n’a jamais effleuré ? Telle est en effet 1 insouciante Marie de Cliavigny, dont le cou d’alb&trc se distingue à peine du lin éblouissant qui l'entoure.
Mais quelle est cette jeune fflle de vingt ans, à la taille impériale, aux traits males et réguliers, oui dort d'un sommeil si hardi, sa tète fièrement placée tout au haut de son chevet, sur son bras reployé ? Ses che-
Or, cos indices ne trompent pas, car la brune Diane de Saint-André est volontaire, passionnée, glorieuse, et rien u'csl plus tendre, plus candide, que la blonde et charmante Thérèse de Gourvillc, qui pourtant a transgressé les ordres formels de la gouvernante, en venant partager la couche de son amie, pour causer avec elle de ces riens, de ces projets sans fin, de ces espérances sans nom, qui font tant rêver à seize ans ! Admirable opposition de ces deux natures, qui, par leurs contraste* mêmes, se luisaient si merveilleusement valoir ! L'uue, délicate et svelte ; l'autre, noble et mile ; celle-là, d'un coloris si vif, si chaud, si vermeil, quelle semble dorée à l'éclatant reflet du soleil d'Asie; celle-ci, d'une blancheur si azurée, si vaporeuse, qu'on la dirait voilée des doux et pâles rayons de la lune I Maintenant, quel tableau plus frappant de b sensualité que cette autre jeune fille fraîche, épanouie, un peu grasse, au teint de neige et aux joues roses marquées de petites fossettes ? Des cheveux châtains dénoués, s'échappant d'un bonnet de dentelle tout dérangé, couvrent à demi les yeux d^ celle nonchalante, dont la pose abandonnée semble si délicieusement abattue. . Sa respiration est paisible, et sa petite bouche, toujours souriante, humide et vermeille, laisse voir des dents de perle. . . Quoi de plus gracieux que ces deux bras ronds, blancs et potelés, qui, élevés au-dessus de sa jolie tête, l'encadrent comme les anses d'une amphore ? Telle est Olympe de Moutbrun, gaie, paresseuse, moqueuse, et surtout amoureuse. ....
Enfin, mademoiselle Reuéc-Maurice d'O occupait le cinquième ht de