‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 18 sur 95 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le contrebandier.

L’on « du malin a depuis longtemps cessé Le soleil est à son dedio ; quelques heures se sont é«'oalée* depoi?

lue l’Rlranglcur s'est introduit dans la cabane de Hjalma el l'a tatoué l’un signe mystérieux pcmlaut son sommeil.

mentent le sommeil par des bruits, des attouchements, et font prendre an corps et à tous les membres la position qui convient à leur dessein. *

M. le comte Edouard de Warren, dans son cscellent ouvrage sur l'Inde anglaise, que nous aurons encore l’occasion de citer, s'exprime de la racine manière sur rinccincevibie adresse des Indiens :

< Us vont, dit-il, jusqu'à vous dépouiller, sans interrompre votre sommeil, du drap même dont vous dormes envoloppé. Ce n'est point une plaisanterie, mais

Un cavalier s’avance rapidement au milieu d'une longne avenue bordée d'arbres touffus.

MahaJ.

à b cime des acacias roses; des maîna-maînou, gros oiseaux d'un bleu lapis, dont la gorge et la loupe queue oui des reflet» d'or lu uni, poursuivaient 1rs lori i) u -princes uun noir de velours nuamé d'orange; les colombes de Kolo, d'un violel irisé, faisaient entendre leur doux roucoulement à coté d'oiseaux de paradis dont le plumage étincelant réunissait l’éclat prismatique de l'émcraudc et du rubis, de la topaze et du saphir.

Celte allée» un peu exhaussée, dominait uo petit étaug où se projetait çà et là l'ouibre verte des tamarins et des nopals; l'eau, calme, limpide, laissait voir, comme incrustés dans une masse de cristal bleuâtre, tant ils sont immobiles, de» poissons d'argent aux nageoires de pourpre, d'autres d'azur aux nageoires vermeilles; tous sans mouvement à la surface de l'eau, oiçmiroilait uu éblouissant rayon de soleil, se plaisaient a •se sentir Inondés de lumière et de chaleur ; mille insectes, pierreries vivantes, aux ailes de feu , glissaient , voletaient, bourdonnaient sur celle onde transparente où se reflétaient à une profondeur extraordinaire les nuances diaprées

des feuilles et des w

Ileurs aquatiques du

rivage. /

il est impossible *

de rcudre l’aspect de cette nature exubéraule, luxuriaute de couleurs, de parfums, de soleil, et servaul, pour ainsi dire, de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait au fond de l'avenue.

— C'est Djalma.

Il lie s'csl pas aperçu que l'Etraugleur lui a tracé sur le bras gauche certains signes ineffaçables.

Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de vigueur et de feu, est uoire comme la nuit; un étroit tapis rouge remplace fa selle. Poûr modérer les bonds impétueux de sa jument, Djalma se sert d'un petit mors d'acier, dont b bride et les rênes, tressées desoie écalatc, sont légères comme un fil.

Nul de ccs admirables cavaliers si magistralement sculptés sur la frise du l'arlhéimn n’est à la fois plus gracieusement et |diis fièrement à cheval

3 uc ce jeune Inien, dont le beau visage, éclairé par le soleil couchant, rayonne de lionhcur et de sérénité; ses yeux brillent de joie ; les narines di-

latees, les lèvres enlr’ouverles, fl aspire avec délices la brise embaumée du parfum des fleurs et de la senteur de la feuillcc, car les arbres sout encore humides de l'abondante pluie qui a succédé A I orage.

Un bonnet incariut, assez semblable à b coiffure grecque, posé sur les cheveux noirs de Djalma , fait encore ressortir la nuance dorée de sou teint ; son cou est nu ; il est vêtu de sa robe de mousseline blanche à larges manches, serrée à la taille par une ceinture écarlate . un caleçon très-ample, en tissu blanc, laisse voir la moitié de scs jambes nues, fauves et polies; leur galbe, d’une pureté antique, sc dessine sur les flancs noirs de sa cavale , que Djalma presse légèrement de sou mollet nerveux. Il n'a pas d'étriers; son pied, petit et étroit, est chaussé dune sandale de maroquin rouge. <•

U fougue de ses pensées, tour à tour impétueuses et contenues, s’exprimait, pour ainsi dire, par l’allure qu'il imposait à sa cavale : allure

tantôt hardie, précipitée, comme l'imachiation qui s'emporte s&tu frein , tantôt calme , mesurée, comme la réflexion qui succède à une folle vision. Dans celte courte bizarre, CCS moindres mouvements étaient remplis. d'une grâce flerc, indépendante et un peu sauvage.

Djalma. dépossédé du territoire paternel par les Anglai». et d'abord incarcéré par eux connu - prisonnier d'F.iai après b mort de son père tué les armes à b maiu (ainsi que M. Josué Van Daèl l’avait écrit de Batavia à M. Kodiul, a été ensuite mis en liberté.

Abaiidonn inlalors l'Inde conlineulalc, accompagné du géuéral Simon, qui n’avait pas quitté les abords de b prison du lira de sou ancien ami, te roi Kadj.i-Sing, le jeune Indien est venu à Batavia, lieu de naissauce de sa tnere, pour y recueillir letnodcslc héritage de ses aïeux maternels.

Dans cet héritage, si longtemps dédaigné ou oublié par son père, sc sont trouvés des papiers importants et b médaille eu tout semblable à celle que portent flosc et Blanche.

Le général Simon, aussi surpris que charmé de cette découverte, qui

uon-sculcmcul éla- . # iilissait un lien do

parenté entre si i hui me et la mère

de Djalma. nuis qui semblait promettre h ce dernier de grands avantages à venir ; le général Siiuou , bissant Dj.il— ma à Batavia pour y terminer quelque* affaires, est parti pour Sumatra, Ile voisine; on lui a fait espérer d'y trouver un hàliiueirt qui allât directement et rapidement en Europe : cai f . des lors, il fallait qu'à tout prix le jeune Indieu mt aussi à Paris le 15 février 1832. Si, en effet, le général Simon trouvait mi vaisseau prêt à partir pour l'Europe, il devait icvenir aussitôt chercher Djalma. Ce dernier, attendant doue d un jour à l'autre ce retour, se rendait sur b jetée de Batavia, dans l'espérance de voir arriver le père de Rose et Blanche par le paquebot de Sumatra.

(Quelques mots de l'enfance et de b

t 'euMae du lils de bdja-Siug sout necessaires.

Ayaul perdu sa mère de très-bonne heure, simplement cl rudement élevé, enfant , il avait accompagné son père à cesgrandes chasses aux tigres, aussi dangereuses que des ha • tailles: à peine adolescent, il l’avait suivi à b guerre pour défendre sou territoire... dure et saugbute guerre!

| Ayant ainsi vécu, depuis b mort de sa mère, au milieu des forêts ei des montagnes paternelles. où, au milieu de combat» incessants, celle nature vigoureuse et iugénue s'élail conservée pure et vierge ; jamais le surnom de Déuéreux, qu'on lui avait donné, ne lut mieux mérité. Prince, il était véritablement prince... chose rare... et, durant le temps de sa captivité, il avait souverainement imposé à ses geôliers angbic par sa dignité silencieuse. Jamais un reproche, jamais une plainte : un calme lier et mélancolique... c'est tout ce qu'il avait oppose à un traitement aussi injuste que barbare, jusqu'à ce qu'il fût mis en liberté.

Uabitué jusqu'alors à l'existence patriarcale ou guerrière des montagnards de sou pays . qu'il avait quittée pour passer quelques mois en prison, Djalma ne connaissait, pour ainsi dire, rien de b vie civilisée.

Arrestation dt» étrangleurs dans les ruiucs de ïtluudi —ru» 43

!,P. JUIF F.RRANT,

Mai', sans ùvnir po>itîvein-'nt 1rs défauts de scs qualité», Djalma rn pouv I sait do moins les c> Wqni-ncr» à l'extrême : d’une opiniâtreté inflexible dans la Toi jurée, dévoue à la mort, ronflant jusqu'à l'aveuglement, bon jusqu'au plus complet oubli de soi. il eût été Inflexible pour qui se fil montré, envers loi, ingrat, menteur ou perfide. Enfin, il eût fait bon marché de la vie d’un traître «O d'un parjure, parce qu il aurait trouve juste, s il avait commis one trahison on un parjure , de les parer de «a vie. Celait, en un mot, l'homme dos sentiments entiers, absolus. Et nn tel borame, «u prises avec les tempéraments, les calculs, les faussetés, les déceptions, les ruses, les «strictions, les faux semblants d’une société très-raffinée, celle de l’aiis, paç exemple , serait UK doute un très-curieux sujet d’étude.

Nous soulevons celle hypothèse, parce que, dépoli que ce voyage de France était résolu, lijihua n’avait qu ftm: pensée üxe, ardente.» hhrù Paris.

A Paris... celte ville féerique dont, en Asie même, ce pays féerique, on Grisait tant de merveilleux récits.

•’e qui surtout enflammait l’inupinaiiun vierge et brûlante du jeune Indien, e’éuricnt les femmes françaises... ces Parisiennes si belles, si séduisantes; ces merveilles d'élégance, de grâce et de charmes, qui é< lip- Siiient. disait-on, les magnificences de la capitale du inonde civilisé.

A ce moment même, par cette soirée splendide et chaude, entouré de fleurs et de parfums enivrants qui accéléraient encore les battements de ce émir aruent et jeune, l (jalui. i 'ougeail à ces créatures enchanteresses cju’il se plaisait à revêtir des forme» les plut idéales. Il lui semblait voir a l'extrémité de l'allée, au milieu «h* la nappe de lumière dorée que les arhns entouraient tic leur plein cintre de verdure, il lui semblait voir paw et rep»*>er, blanc s et sveltes Mtr ce fond vermeil, d'adorables et voluptueux fantôme» qui, souriant, lui jetaient des baisers du bout de leurs doigts roses. Alors, ne pouvant plus contenir le» brûlaulcs émotions qm l'agitaient depuis quelques minutes, emporté par une exaltation étrange, Dj-dma, poussant tout à coup quelques cris de joie male, profonde, d'une sonorité sautage, lit eu même temps bondir sous lui sa vigoureuse jument . avec une folle ivresse...

l’n vif .rayon de soleil, perçant la nombre voûte de l'allée, T éclairait alors tout entier.

Depuis quelques instants , un homme s’avançait rapidement dans un sentier, qui, à son extiémité, coupait dbgouaJeoicot Tavelure on se trouvait flj.dnsn.

Cet homme s’arrêta un miment dans l’ombre, contemplant l 'jalon avec étonnement.

C’était, en cf et. quelque chose de charmant à voir, au mtfico d'une éMonr-t.inte auréole de lumière, que ce jeune homme, si beau, si enivré. *1 ardent.., ans vêtements blancs et flottants, siailégremeol campé sur sa Are cavale noire qui couvrait d'écume sa bride rouge et dont la longue qocne et la crinière épaisse owJoyaient an tout du soir.

Mais, par un contraste qui succédé à tou» les désirs humains, Djalma se sentit bientôt atteint d'un sentiment de mélancolie indéfinissable et douce; H porta la tipin à ses yeux humides et voilés, laissaut tomber scs rênes snr le cou de sa docile mouture.

Aussitôt celle-ci s’arrêta, allongea son encolure de cygne, et tourna ht tête à demi vers le personnage quelle apercevait à travers le taillis.

Cet homme , nommé Mahal le contrebandier , était vêtu à peu pri s comme les matelots européens. Il portait raie veste et on pantalon de toile Manche, une large n rature ronge et un chapeau de paille trcs-pbl de forme: sa ligure était brune, caractérisée, et, quoiqu’il eût quarante in«, complètement dinberbe.

En ou instant Mahal fut auprès du jeune Indien

« Vous été» le prince Djalma?... — lui dit-il en assez mauvais français, ! en port ini respectueusement La main à Mmdl^Mk — Que veux-tu? ... | — dit rindieu. — Vous êtes... le Ids de K.*1ja->ing? — Encore une fié», J que vent -tu? — L'ami du généra! Simon... — Le général Simon:::...— ■ s’éerb Djalma. — Vous allez au-devant de lui... comme vous y allez chaque soir depuis que voua attendez son retour de Sumatra? — Oui... j mais comment sais-tu?... — dit 1 Indien en regardant le contrebandier j avec autant de surprise que de curiosité. — H doit débarquer à Batavia j aujourd'hui ou demain. — Viendrais-tu de sa part ?... *— Peul-être — ili( j Mahal d'un air défiant. — .Mais êtes-vous bien le fils de Kadja-Sing ? — ! CVtt mol... te dis-je... Mais où «s-lu vu le général Simon t — Puisque 1 vous êtes le fils de Kadja-Siog, — reprit Mahal en regardant toujours Dj-dma d’uti air soupçonneux, — quel est votre surnom ?... — Un appelait mon père le Père du Gènrrrttx, » répondit le jeune Indien et un regard de tristesse passa sur ses beaux traits.

fcc* mots parurent commencer à convaincre Mahal île l'identité de Djahna; pourtant, voulant sans doute s'éclairer davantage . il reprit :

«r Vous avez dû recevoir, H y a deux jours, mie lettre du général Simon... écrite de Sumatra. — Uni... mais pourquoi ces question»? — Pour m’assurer que vous êtes bien le fils de Radja-Sing... et exécuter les ordres que j'ai reçus... — De qui?... — Du général îMnwn... — Mais où i est-il? — lorsque j'aurai b preuve que vous êtes le prince Djdma, h* vous le dirai. Un m’a bien averti que vous étiez mouté riir une cavale noire bridée de muge... mais... — Par ma mère'.!*.. parleras-tu?... — Je vous dirai tout... si tous pont ex me dit** anel était le papier imprimé renfrrmé dans b derrière Mfrc qm* le général Simon vous a écrite de Sumatra. — C'était un fragment de journal français. — El ce journal

annonçait-il une bonne ou mauvaise nouvelle touchant le général ? — Une bonne nouvelle, puisqu’on y lisait qu’en son absence ou avait reconnu le dernier titre et le dernier grade qu'il devait à l’Empereur, ainsi qo'nn a bit aussi pour d’autres de ses frères d'armes exilés comme lui. i

— Vous êtes bien le prinre Dj.dma, — dit le contrebandier après un mo-

ment de réflexion. — Je peux parler... b* général Simon est débarqué cette nuit à Java... mais (Lus un eudt oit désert de la cùle... — Dans un I endroit dé»crt?... — Parce qu’il faut qu’il se cache... — Loi s'écria

Djalma stupéfait. Se cacher... et pourqnoi? — Je n’en sais rien... — Mais ort est-il? — demanda Djalma en pâlissant d’inquiétude. — Il est à trois lieues d'ici... près du boni de la mer... dans le» ruines de Tchandi...

— Lui... forcé de se cacher.., — icjiéta Dj.ibnn, et sa figure exprimait une surprise et une angoisse croissantes — Sans en être certain, je crois qu’il s'agit d'tm duel qu'il a eü à Sumatra... — dit mystérieusement lé tout rebandter 0 n duel . . . et avec qu i?— Je ne sais, je n'en suis pas -ûr ; mai» connaissez-vous les ruines de Tchandi?... — Oui. — Le général vous y attend , voilà ce qu il m'a ordonnëde vous dire... — Tu es donc venu avec lui de Sumatra? — J’étais le pilote du petit bâtiment côtier •» contrebandier qui l’a débarqué cette nuit sur une plage déserte. Il savait que vous veniez chaque jour l'attendre sur la route du Mêle: j'étais à peu près sûr de fous y rencontrer... II m'a donné, sur la lettre que vous avez reçue de lui, les détails que je viens de vous dire, afin de vous bien prouver (pie je venais do sa part ; s’il avait pu vous écrire, il l'aurait fait. — Et il ne t’a pas dit pourquoi il était obligé de se cacher?...

— U ne m'a rien dit... D'après quelques mots, j'ai soupçonne ce que je vous ai dit... un duel!... »

Connaissant la bravoure et la vivacité du général Simon, Djalma crut les soupçons du contrebandier assez fondés.

Apres un moment de silence, il lui dit : « Peux-tu le charger de reconduire mon cheval?... Ma maison est en dehors do U rifle, là-bas, cachée dan» le* arbres, à côté de b masquée neuve.-. El pour gravir b montagne de Tchandi, mon cheval m'embarrasserait : j'irai bien plus vite à pied... — Je. sais où vous demeurez; le général Simon me l'avait dit... j'y serais allé si je no vous avais pas rencontré Ici... Donnez-moi donc votre cheval... »

Djalma Muta légèrement à terre, jeta b bride à Mahal, déroula un bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna au contrebandier. en lui disant :

« Tu as été fidèle et obéissant... tiens... C’e>t peu... mai» je n'ai pas davantage. — hadju-Sing était bien nommé le Ptrt du (îfnèreux, » dit le contrebandier en s inclinant avec respect et reconnaissance. Et il prit b route qui conduisait à Batavia, en conduisaul eu main la cavale de Djalma.

Le jeune Indien s’enfonça dan* le taillis, cl, marchant à grands pas, il se dirigea ver» b montagne où étaient les mines de Tclgudi, et ou il ne pouvait arriver qu'à la nuit.

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