‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 2 sur 95 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mortdi.

Le mois d'octobre IfC»! touche à ra lin.

Quoiqu'il soit encore jour, une bmipe de enivre à quatre bers éclaire les muraDes lézardée* d'un vaste grenier dont l'unique fenêtre est fermée à la lumière : «ne échelle, dout te* moulants dopaient la baie d’une trappe ouverte, sert d'c»cabcr.

Ça H là, jeté» tant ordre mit le plancher, 'sont des chaînes de fer, de* carcans à pointe, aiguë*, de* carvcçoos à dents de scie, des oiiiscJici » s hérissée* de clous, de longues tiges d m fer cramant liées de poignée* de bois. Dans un coin ert pose un petit réchaud portatif, semblable à ceux don! se servent le* ptawhicr» pour mettre l'étain en fusion: le charbon y est empilé sur d *- copeaux secs; une étincelle subit pour allumer eu uue seconde cet ardent brasier.

Pion loin de ce fouillis d'instruments sinistres, qui ressemblent à l'attirail d'tm bourreau, sont quelques armes appartenant à un âge reculé. Une cotte de maftb», aux amiraux à la foi» si flexibles, si bus, si serrés q ï'i,îfe resHTifil.- a un souple tiswi d'acier, est étendue sur un culiie à côté de jumbard* et de brassards de fer, en bonétot, garnis de leur* courroie»; une masse d’arme*, deux langue* piques triangulaires à liantp<\* de frêne, à 1> fois solidi s et légers, soi Icsquilte» ou remarque de récentes taches de sang, complètent cette poimptic, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armées et amorcées»

A cet aivcnal d’arme* meurtrières, dinstrumeots b rharex, se trouve étrangement mêlée uue colle lion d'objet* très-difié.enl> : ce sont de petite» r.it-*es vitrées, renf--: niant «b:- rusai! es, d w » chapelet.-». »Ic» médailles, de* agtwt De-, des bén tiers, des images de saint» encadrées; enfin bon nombre de ces livrets imprimés à Fribourg »nr gro-; papier Ifeuâtre, livret» où l'on raconte divers miracle» modernes, où l’on rite une lettre autographe de J.-O., adressée à un fidèle, où I on f vît colin, pour les annci » J8~>l et fRTi, les prédictions les plus effrayantes contre la France impie et révolutionnaire.

Une de ces peintures sur lotie dont le» bateleurs ornent U devanture de leurs théâtres F. nains est suspendue à F une des poutres transversales de Li loin me’, sans d»mte pour <|tic ce tableau ne *e gâte pas en restant trop longtemps roulé.

Cette iode porte cotte inscription :

là TxsiMQOa n hkK'ieablx cosvxbsiox D’iaxxcE aosor, icssomrf le Prophète, AMtvÉe ty l’axxèe 1828 , a nuotrafi.

Ce tableau, de proportion» plus grande* que nature, d’une couleur violentée, d’un cotracicrc barbare, est divisé en trois compartiments, qui offrent en action t ois phase* importante», de la vie de ce converti surnommé le Prophète.

Dan* le premier on voit un homme à longue barbe d'un blond presque blanc, à ligure farouche, et vêla de* p,*;ia\ de rennes, comme le sont les sauvages peuplades du nord de la Mbérie; il porte un bonnet de renard noir, terminé par eue tête de corbeau: ses trait* expriment la IdTOtr : courbé sur son IrafncM, 'qui, attdéde six grands chiens fauves, clisse Mir li neige, il fuit la poursuite d une bande de renards, do loup», d'ours monsirvui, qui tous, la gueule béante et armée de dOûll formidables, semblent capables de dévorer cent fois l’homme , les cliicns cl le traîneau.

Au-dessous de ce premier tableau on ht :

ts 1810, noaos est oount, il rotr dsvajit le* bêtes féroces.

Ihns l« second compartiment, Morrrk, candidement revêtu de la robe Manette du catéchumène, est agcnouilk', les mains jointe*, devant tin homme portant une tangue robe noire rt un rabat blanc -, dans un coin du tableau, nu grand ange à mine râMitoUve tient d’une maiu une irontp cite et de l’juîrc uue épée flamboyante le* paroles suivante* lui sortent de la bouche en caractères ronges sur un tond noir :

«ôEoi, l’ioolatm, ruvAir l*s *tïts rsaocis ; lls xfirxx ritocts rotaoro

DEVAST IC? ACE IIOHOE, C 0 XVHT 1 ET BAFTUÉ A F>l» 00 M.

En effet, dans le troisième compartiment, le nouveau converti secaua*

LE JUIF ERHA1NT

brc, fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue à plis Pot la ni. s; la tâte altière, le poing g uebe sur la lianchc, la main droite étendue, il Semble terrifier une foule de tigres, de hyènes, d'ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant leurs dénis, rampent à ses pieds, soumis et Craintifs.

Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit eu forme de conclusion morale :

1GXACI MOUDS EST COSVZIT1 ; LES BÉ7ES FÉROCES BASttTT A SES P1CTS.

Non loin de ces tableaux so trouvent plusieurs ballots de petits livres aussi imprimes à Fribourg, dans lesquels on raconte par quel étonnant miracle l itl -blre Morok, une fors converti, avait tout à coup aeflufs un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel les animaux les plus féroces M pouvaient échapper» ainsi que le témoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le dompteur de hèles, moins pour faire montre de son courage et de son audace que pour glorifier le Seigneur. . . .

A travers la trappe ouverte dans le grenier, s’exliale, comme par bouffées, une odeur sauvage, Acre, forte, pénétrante.

Üe temps à autre, ou entend quelques râlements sonores et puissants, quelques aspiration* profondes, suivies d'uu bruit sourd, comme celui de grands corps qui s'étalent et s'allongent pesamment sur un plancher.

Lu homme est seul dans ce grenier.

Cet homme est Morok, le dompteur de bêles féroces, surnommé le Prophète.

Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grêles, sa maigreur extrême; une longue pelisse d'un rouge de sang, fourrée de noir, l'enveloppe entièrement; son teint, nature Ih-inent bhme, est bronzé par l'existence voyageuse qu’il mène depuis son enfance : ses cheveux, de co blond jaune et mat particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tombent droits et roules sur ses épaules; son nez est mince, tranchant, recourbé; autour de ses pommelles saillantes se destine une longue barbe presque blanche à force d'être blonde.

Ce qui rend étrange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très-ouvertes et t res-relevées, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours entourée d'un cercle blanc.... Ce regard fixe, extraordinaire, exerçait une véritable fascination sur les animaux, ce qtti d'ailleurs n’euipêchait pas le Prophète d'employer aussi pour les dompter le terrible arsenal épars autour de lui.

Assis devant une. table, il vient d'ouvrir le double fond d’une petite caisse remplie de chapelets et antres bimbeloteries semblables, à l'usage d<* dévoliciix ; dans ce double fond, fermé par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetées, ayant seulement pour adresses un numéro combiné avec une lettre de l’alphabet. I.e Prophète prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse: puis, fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur la tablette.

Cette scène se passe sur les quatre heures de l'après-dlnéc, à l'auberge du Faucon-Blanc, unique hôtellerie du petit village de Mockern, situé près Lelnslk, en venant du Nord vers la France.

Au bout de quelques moments un rugissement rauque et souterrain fait trembler le grenier.

« Judas l tais-ioi I » dit le Prophète d’un Ion menaçant, en tournant la tête vers la trappe.

Un autre CTOndcmenl sourd, mais aussi formidable qu’un tonnerre lointain, se fait alors entendre.

«Caïn! tais-lol!» crie ftlorork en se levant.

Un troisième rugissement d'une férocité inexprimable éclate tout à

coup.

« La Morll le tairas-tu 1 » s’écrie le Prophète; et il se précipite vers la trappe, s’adressant à un troisième animal invisible qui porte ce nom lugubre, la Mort.

Maigre l'habituelle autorité de sa voix, malgré set menaces réitérées, le dompteur de bâtes ne peut obtenir le silence ; bientôt, au contraire , les aboiements de plusieurs dogues sc joignirent aux rugissements des bêles fermes.

Morok saisit une pique, s’aprnche de l'échelle, il va descendre, lorsqu'il voit quelqu’un sortir de la trappe.

Ce nouveau venu a une figure brune et liâlée ; il porte un chapeau gris à forme ronde et à larges bords, mie veste courte et un large pantalon de drap vert; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent qu’il vient de parcourir une longue route; une gibecière est attachée sur son dos par une courroie.

« Au diable les animaux ! — s'écria-t-il co mettant le pied fur le plancher,— depuis trois jours on dirait qu’ils m'ont oublié .. Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage... et la Mort a bondi comme une furie... ils ne me reconnaissent donc plus? »

Ceci fut dit en allemand.

Morok répondit en s'exprimant dans la même langue, avec un léger accent étranger...

« Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl?— demanda-t-il avec Inquiétude. — Bonnes nouvelles... — Tu les as rencontrés? — Hier, U deux lieues de Wittemhcrg...— Dieu soit Imél— s’écria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde. — C r est tout

simple... de Russie en France, c'est la roule obligée ; il y avait mille à parier contre un qu’on le* rencontrerait entre W lueuibèrft et Leipaidu

— El le signalement? — Très-fidèle r le* doux jeunes biles soûl en deuil ; le cheval est blanc : le vieillard a une longue moustache, un honnet de police bleu, une houppelande grise... et un chien de Sibérie sur h-s talons. — Et tu les as quittés? — A une lieue... Avant une demiheure ils arriveront ici. — Et dans celle auberge... puisqu’elle e<tla seule de ce village, — dit Morok d'un air pensif.— Et que la nuit vicut...

— ajouta Karl. — As-tu fait causer le vieillard? — Lui? Vous n’y pensez pas. — Comment? — Allez donc vous y frotter. — Et quelle raison?...

— Impossible 1 — Impossible ! pourquoi ? — Vous allez le Savoir... Je les ai d'abord suivis jusqu'à la couchée d hier, ayant Pair de les rencontrer par hasard ; j'ai parlé en allemand au grand vieillard, en lui disant ce qu’on sc dit entre piétons voyageurs : bonjour et bonne route, camarade ! l'our toute réponse il ma regardé de travers, et du bout do son bâton m’a montré l'autre côté de la route. — Il est Français, il no comprend peut-être pas l'allemand ? — Il le parle au moins bien que vous, puismi’à la couchée je l’ai entendu demander à l'hôte ce qu’il lui fitlLdi pour lui et pour les jeunes 11111*3. — Et à la couchée... lu n'as pas essayé encore d’engager la conversation... — Une seule fois... mais il m'a si brutalement reçu, que pour ne rien compromettre je n’ai pas recommencé. Aussi, entre nous, je dois vous en prévenir, cel homme a l’air méchant en diable ; croyez-moi, malgré sa moustache grise, il parait encore si vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que je ne sais qui. de lui ou de mon camarade le géant Uolialli, aurait l’avantage dans une lutte... Je ne sais pas vos projets... mais prenez garde, maître... prenez garde... — Ma panthère noire de Java elai au -- 1 bien vigoureuse cl bien méchante...— dit Morok avec un sourire dé d.iigneux et sinistre, — La Mort?... Ferles, et « Ile est encore aussi vi* gôureusc et aussi méchante que jamais... Seulement, pour vous, clic es-i presque douce... — C’est ainsi uuo j’assouplirai ce grand vieillard, malgré sa force et sa brutalité. — Hum ! hein ! déliez-vous, maître ; vous clés habile, vous êtes aussi brave que personne; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici Lotit à l'heure.

— Est-ce nue mon Caïn, est-ce que mon liçre Judas ne rampent pas

devant moi avec épouvante? — Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui... — Farce que j’ai la foi... Voilà tout... Et c’cst tout... » dit impérieusement Morok en interrompant Karl* et en accompagnant ccs mots d’un tel regard, que l'autre baissa la tête et resta muet. #

« l'our quoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne ser.iii-il pus aussi soutenu par lui «tans ses luttes contre les hommes... quand cc s hommes sont pervers et impies?» ajouta le Prophète d’un air triomphant r| inspiré.

Soit par créance à la conviction de son maître, soit ou'H ne (fit pas capable d’eng ger avec lui une controverse sur ce sujet &t délicat, Karl répondit humblement au Prophète ;

« Vous êtes plus savant que moi, maître ; ce que vous faites doit être bien fait. — As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée?— reprit le Prophète après un moment de silence. — Oui, mais de loin ; comme je connais bien le pays, j'ai tantôt coupé nu court à travers la vallée, tantôt dans la montagne, en suivant de l’œil la roule où je les apercevais toujours; la dernière fois que je les ai vus, je m’étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie... Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j'ai hâté le pas pour ptendi tlcs devants et vous annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle. — Très-bonne... oui... tres-boune... et tu seras récompensé... car si ces sens m’avaient échappé... »

Le Prophète tressaillit, et n'acheva pas.

A l'expression de sa ligure, à l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu'on lui apportait.

a Au fait, — reprit Karl, — il faut que ça mérite aticution, car ce courrier russe tout galonné est venu de Soinl-1 éau sbourg à Leipsick pour vous trouver... C était peut-être pour... »

Morok interrompit brusquement Karl et reprit j

« Qui t’a dit que l'arrivée de ce courtier ail eu rapport à ces voyageurs? tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je le dis... — A la bonne heure, maître, cxcuscz-inoi, et n'en parions plus... Ah çà ! maintenant, je vais quitter mon ca nif? et aller aider tiofialh à donner à manger aux bêh s, car 1 heure du souper approche, si elle n'est pas passée. Est -ce qu’il se négligerait, maître, mon gros géant? — Uoiulli est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentre, il lie faut pus surtout que cc grand vieillard et les jeunes hiles le voient ici, cela leur donnerait dos soupçons. — Qù voulez- vous doue que j'aille ? — Tu vas le retirer dans la petite soupente au fond de l'ciline là tu attendras mes ordres» car il est po^ilile que tu partes celle unit pour Leipsick. — Comme vous voudrez; l’ai dans mou cnrnicr quelques provisions de reste, je sonperii dans ta soupente eu me reposant. — Va... — Maître, rappelez-vous ce que jo vous ai du, défiez-vous du vicrx à moustache grise, je le crois diablemcut résolu ; jo m'y connais, c'csl un rude compagnon, défiez-vous... — Sois tranquille... je me détic toujours, — dit morok. — Alors donc, bonne chance, maître ! »

El Karl, regagnant l’échelle, disparut peu à peu.

Apres avoir fait i son serviteur un signe d'adieu amical, le Prophète sc promena quelque leuins d’un air profondément méditatif; puis s’ap-

pruchant de la cassette à double fond qui n «tenait quelques papiers, il y prit une assez longue lettre qu’il relut plusieurs fois avec une extrême attention.

Me temps à autre il se levait pour aller jusqu’au volet fermé qui donnait sur la cour intérieure de l'auberge, et prêtait l’oreille avec auxiélé : car il attendait impatiemment la venue de trois personnes dont on venait île lui anuoucer l'approche.

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