‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 20 sur 95 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ce* ruine* de Tchandi.

A l'orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient si bien servi les desseins de l'Etrangleur sur Pjalma, a succédé une nuit t«Ane et sereine.

Le disque de la lune s’élève lentement derrière une masse de ruines imposantes, situées sur une colline, au milieu d’un bois épais, à trois Menés environ de Batavia.

De larges assises de pierre, de hautes murailles de briques rongées par le temps, de vastes portiques chargés d'une végétation parai!*, se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumière argentée qui se fond à l'horizon avec le bleu limpide du ciel.

Quelques rayons de b lune, glissant à travers l’ouverture de l’un des portiques , éclairent deux statues colossales placées au pied d'un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent presque entièrement sous l'herbe, la mousse et les broussailles.

tas débris de Tune de ces statues , brisée par le milieu , jonchent le sol : l'autre, restée eutière et debout, est effrayante à voir...

Elle représente tin homme de proportions gigantesques : la tête a trois pieds de hauteur; l’expression oc celte figure est féroce. Peux prune II s de schiste noir et brillant sont incrustées dans ^a face gri>e; sa bouche, large, profonde, est démesurément ouverte. Des reptiles ont fait leur nid entre ses lèvres de pierre ; à la clarté de la lune, on y distingue vaguement nn fourmillement hideux... Une large ceinture chargée d'ornements symboliques entoure le corps de CCMC statue, et soutient à son côté droit une longue épée. Ce géant a quatre bras étendus ; dans ses quatre grandes mains, il porte une tête d'eléphatil, un serpent ruulé, un crâne numain et un oiseau semblable à un héron-

lat lune, éclairant cette statue de côté, b profile d’une vive lumière, qui augmente encore l'étrangeté farouche de son aspect.

Çà et là, enchâssés au milieu des murailles de briques à demi écroulées, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de pierre, très-hardiment fouillés , r un dirs mieux conservés représente un homme à tête d’éléphant, ailé comme une chauve-souris, et dévorant un etibnt.

Bien de plus sinistre que ces ruines encadrées de massifs d'arbres d’uu vert sombre, couvertes d’emblèmes effrayants, et vues à la clarté de la lune, an milieu du profond silence de b nuit.

A l'une des murailles de cet ancien temple, dédié à quelque mystérieuse et sanglante divinité javanaise , est adossée une hutte grossièrement construite de débris de pierres et de briques ; b porte , fait.: de treillis de joue , est ouverte; il s'en échappe une lueur rougeâtre qui jette scs reflets ardents sur les hautes herbes dont b terre est couverte.

Trois hommes sont réunis dans cette masure, éclairée par une bmpe d'argile où brûle une mèche de fil de cocotier imbibée d'huile de palmier.

Le premier de ces trois hommes, âgé de quarante ans environ, est pauvrement vêtu à l'européenne ; son teint pâle et presque blanc annonce qu'il appartient à b race métisse; il est issu d’un blatte et d'une Indienne.

Le second est un robuste nègre africain, aux lèvres épaisses, aux épaules vigoureuses et aux jambes grêles; scs cheveux crépus commencent à grisonner ; il est couvert de haillons, et sc tient debout aupri^î de l'Indien.

Un troisième personnage est endormi et étendu sur une natte dans un coin de b masure.

Ces trois hommes étaient les trois chefs des Etrangleurs , qui , poursuivis dans l'Inde continentale, avaient cherché un refuge à Java, sous la conduite de Mahal le contrebandier.

« Le Malais ne revient pas, — dit le métis, nommé Faringbea, le chef le plus redoutable de cette secte homicide — peut-être a-t-il été tué par Pjalma en exécutant nos ordres. — L'orage de ce malin a fait sortir de la terre tous les reptiles , — dit le nègre , — mUêM le Malais a-t-il été mordu... et à cette heure son corps n'est-il qu’un nid de seront*. — Pour servir b bonne œuvre, — dit Fariughea d un air soinre, — il faut savoir braver la mort... — Et 1a donner, » ajouta le nègre.

Un cri étouffé, suivi de quelques mots inarticulés, attira l'attention de ces deux hommes, qui tournèrent vivement b tête vers le personnage endormi.

Ce dernier a trente ans au plus : sa figure imberbe est d’un jaune «livré ; M robe d* grossière étoffe, son petit turban rayé de jaune et de brun, annoncent qu'il appartient â la pure race hindoue ; son sommeil semble agité par un songe pénible, une sueur abondante couvre ses traits, contractés par b terreur; il parle en rêvant ; sa voix est brève, entrecoupée, il l'accompagne de quelques mouvements convuL-ifs.

« Toujours ce songe I dit Fariughea au nègre ; toujours le souvenir de cet homme ! — Quel homme ? — TN'c le rappelles-tu pas qu'il y a cinq ans, le féroce colonel Kennedy., le bourreau des Indiens , était venu sur les bords du (.ange Chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre éléphants et cinquante serviteurs ? — Oui, oui, — dit le nègre, — et â nous trois, chasseurs d'hommes, nous avons bit une chaise meilleure que 1a sienne : Kennedy, avec ses chevaux , ses éléphants et ses nombreux serviteurs, n'a pas eu son tigre... et nous avons eu le nôtre. — ajouta-t-il avec une ironie sinistre. — Oui, Kennedy, ce tigre à face humaine, est tombé dans une embuscade, et les frères de !a bonne-oeuvre ont offert cette belle proie â leur déesse Bobwanie. — Si tu t'en souviens, c’est au moment où nous venions de serrer une dpmière fois le lacet an cou de Kennedy qne nous avons aperçu tout à coup ce voyageur... Il nous avait vus, il fallait s'en défaire... Depuis, ajouta Fario-

f :bea, le souvenir du meurtre de cet homme le poursuit eu songe... et I désigna l'Indien endormi. — Il le poursuit aussi lorsqu'il est éveillé, — dit le nègre en regardant Parlngfiea dt» air significatif. — Ecoute, — dit celui-ci en montrant l’Indien qui, dans incitation du son rêve, recommençait à parler d’une voix saccadée, — écouté, le voila qui répète les réponses de ce voyageur lorsque nous lui avons proposé de mourir ou ae servir avec nous la bonne-œuvre... Son esprit est frappé... toujours frappé. »

En effet, ('Indien prononçait tout hant dans son rêve une sorte d'interrogatoire mystérieux dont il faisait tonr à Cour les demandes et les réponses.

« Voyageur, — disait-il d’une voix entrecoupée par de brusques silences, — pourquoi celle raie noire sur ton front? EUe s'étend d'une tempe à l’autre... c’c*t mie marque fatale; ton regard est triste comme la mort... As-tu été victime? viens avec nous... l’olivranie venge les vie» | limes. Tn as souffert ?— Oui, beaucoup sonff rt... — Depuis longtemps?— i Oui, depuis bien longtemps . — Tu souffres encore ?— Toujours . — A qui fa ] frappé, que réserves-tu? — La pitié. — Veux-tu rendre coup pour coup ? — Je veut rendre l’amour pour la haine.— Qui es-tu donc, toi qui reuds le bien pour le nipl ?— Je suis celui qui aime, qui souffre et qui pardonne. — Frère... entends-tu? — dit le nègre â Fariughea; il u a pas oublié les paroles du voyageur avant sa mort. — La vision le poursuit... Ecoute . il parle encore... Comme il est pâle ! »

i Eu effet l’Indien, toujours sous l’obsession de son rêve, continua , f « Voyageur, nous sommes trois , nous sommes courageux, nous avons la mort dans la main, tu nous a vus sacrifier à la boum* oeuvre. Sois des nôtres... ou meurs... meurs,., meurs... Oh! quel regard... Pas ainsi... Ne me regarde pas ainsi.. . *

En disant ees mots, l’Iudien fit un bmsque mouvement, comme pour éloigner un objet qui s’approchait de lui, et i) se révcilb en sursaut, i Alors, passant la main sur son front baigné de sueur... U regarda au- I tour de lui d’un œil égaré.

« Frère... toujours ce rêve? — lui dit Faringhea. — Pour un hardi chasseur d'hommes... ta télé est faible... Heureusement tou cœur et ton bras sont Torts... »

L'Indien resta un moment sans répondre, son front caché dans ses mains; puis U reprit : « Depuis longtemps je n'avais pas rêvé de ce voyageur. — N est-il pas mort? — dit Faringhea eu haussant les épaules. — N 'est-ce pas toi qui lui as lancé le lacet autour du cou ?,— Oui, — dit I Indien en tressaillant... — N avons-nous pas creusé sa fosse auprès de celle du colonel Kennedy ? Ne l'y avons-nous pas enterré, comme le bourreau anglais, sous le sable et sous les joncs? — dit le negre. — Oui, nous avons creusé la fusse, — dit l'Indien en frémissant, — et pourtant, il y a un au, j'étais près «le la porte de Bombay ; le soir.. . jattendais un de nos freres... Le soleil allait se cour lier derrière la pagode qui e-it A l'est do la petite coIJiue : je vois cucore tout cela, j'étais assis . h mis un figuier... j'entends un pas calme, lent et ferme : je détourne b tète... c était Ini... il sortait delà ville. — Vision ! — dit le nègre — toujours cette vision ! — Vision ! — ajouta Fariughea — ou vague ressemblance. — A cette marque noire qui lui barrait le front, je I ai reconnu, c'était lui; je restai immobile d'épouvante... les yeux hagards; fl s'est arrêté en attachant sur moi son regard calme et triste... Malgré moi, j ai crié : L'est lui ! a C’est moi ! — a-t-il répondu de sa voix douce, — « puisque tous ceux que tu as tués renaissent comme moi. » — Et il montra le ciel. — « Pourquoi tuer ? Ecoule... je viens de Java : je vais c à l'autre bout du monde... dans uu pays de neige éternelle... U ou « ici, sur une terre de feu ou sur une terre glacée, ce sera toujours « moi ! Ainsi de l'Ame de ceux qui tombent sous tou lacet, en ce t monde ou là-haut... dans cette enveloppe ou dans une autre... l'Ame t sera toujours uue Ame... tu ne peux l'atteindre .. Pourquoi tuer?... •

— F.t secouant tristement b télé... il a passé... marchant toujours lentement.... le front incliné... ila gravi ainsi la colline delà pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger ; au moment où le soleil se couchait, il s’est arrêté au sommet, 6a grande taille s’est dessinée sur le ciel, et il a disparu. Oh! c'était lui !... — ajouta l'Indien en frissonnant, après un long silence. — C’était lui!... *

Jamais le reêit de l’Indien n’avait varié; car bien souvent il avait entretenu ses compagnons de cette mystérieuse aventure. Cette persistance de sa part finit par ébranler leur’ incrédulité, ou plutôt par leur fhire chercher une cause naturelle A oet événement surhumain en apparence.

« Il se peut, — dit Faringhea après un moment de réflexion. — que le nœud qui serrait le cou du voyageur ait été arrêté, qu'il lui soit resté un souffle de vie : Pair aura pénétré à travers U* joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu à 1a vie. — Non, non, dit l’Indien en secouant b tète. Cet homme n’est pas de notre race.. .—Explique-toi.

— Maintenant je sais... — Tu sais? — Ecoutez, dit l'Indien a une voix solennelle, — le nombre des victimes que les fils de Hohwauie ont sacrifiées depuis le commencement des siècles o'ost rien auprès de l'immensité de morts et de mourants que ce terrible voyageur bisse derrière lui dans sa marche homicide. — Lui... — s'écrièrent le nègre et Ksringhea. — Lui... répéta l'Indien avec un accent de conviction dont scs compagnons furent frappés. — Ecoutez encore et tremblez. Lorsque j'ai rencontré ce voyageur aux portes de Bombay... il venait de Java, et il allait vers le Nord... m’a-t-ll dit. Le lendemain Bombay était ravagé par le choléra... et quelque temps après on apprenait que ce fléau avait d'abord éclaté ici... a Java. — Lest vrai, — dit le negre. — Ecoutez encore, — reprit l’Indien, t- « Je m'en vais vers le Nord... vers un pays de neige éternelle, » m’avait dit le vovageur. .. Le choléra... b’ en est allé, lui aussi, vers le Nord... il a passe par Mascate, Ispahan, Tauris... Tillis, et a gagné la Sibérie. — L'est vrai,.. — dit Faringhca, dovenu pensif. — El le choléra, reprit l'Indien, — ne faisait que cinq à six six lieues par jour... b marche d'un homme... Il ne paraissait jamais... en deux endroits A la fois.... mais il s'avançait lentement, également... toujours la marche d'un homme... i

A cet étrange rapprochement, les deux compagnons de l’Indien se regardèrent avec stupeur. Apres un silence de quelques minutes, le nègre effrayé dit à l'Indien :

« Et tu crois que cet homme... — Je crois que cet homme que nous avons tué, rendu A la vie par quelque divinité infernale... a été chargé par elle de porter sur la terra ce terrible fléau... et de répandre partout sur ses pas la mort... lui qui ne peut mourir... Sou venez- votis, —ajouta l'indien avec une sombre exaltation, — son venez-vous... ce terrible voyageur a passé par Java, le choléra a dévasté Java ; ce voyageur a passe par Bombay, le choléra a dévasté Bombay; ce voyageur est allé vers le Nord, le choléra a dévasté le Nord... »

Le disant, l’Indien retomba dans une rêverie profonde, la» negre et Faringhea étaient saisis d'un sombre étonnement. L'Indien disait vrai, quant à la inarche mystérieuse ( jusqu'ici encore inexpliquée) de cet épouvantable fléau, qui n'a jamais fuit, on le sait, ue cinq ou six lieues par jour, n'apparaissant jamais simultanément en eux endroits.

Bien de plus étrange, en effet, que de suivre sur les cartes dressées A cette époque l'allure lente, progressive de ce fléau voyageur, qui offre à l'œil étonné tous les caprices, tous les incidents de la marche d'un homme.

Passant ici plutôt que par b... choisissant des provinces dans nn f«ys... des villes dans les provinces.., un quartier dans une ville.,, «ne

ne dans un quartier... une maison dans une rue... ayant même ses lieux de séjour et de rcims, puis couliuuant sa marche lente, myBlcricu&c, terrible.

Les paroles de l'Indien, en faisant ressortir ces effrayantes bizarreries, devaient donc vivement impressionner le lirgre et Faringhea, natures farouches, amenées par d'effroyables doctrines A la mouomauic du meurtre.

Oui... car (ceci est un fait avéré) il y a eu dans l'Inde des sectaires de celle abominable communauté, des gens qui, presque toujours, tuaient sans motif, sans passion... tuaient pour tuer... |M>ur la volupté du meurtre... pour substituer b mort à la vie... pour faire d'un vivant uu cadavre... aiusi qu'ils l'ont dit days un de leurs interrogatoires...

La pensée s'abîme A pénétrer b cause de ces monstrueux phénomèufts... Far quelle iucroyable succession d'événements des bonunesse sont-ils voués A ce sacerdoce de la mort /...Sans nul doute, une telle religion ne peut florir que dans des contrées vouées comme Mode au plus atroce esclavage, à b plus impitoyable exploitation de l'homme par l'homme... Uue telle religion... uYsi-ce pas b haine de l'humanité exaspérée jusqu'à sa de roiere puissance par l'oppression? Peut-être encore celte secte humicidi', dont l'origine se perd dans la nuit des âges, s estelle perpétuée dans ces régions comme la seule protestation possible do l'esclavage contre le despotisme. PlUlt lltt enfin Dieu, dans SCSVUM impénétrables, a-t-il créé la des l’hansegars comme il y a créé des tigres et des serpents... '

Ce qui est encore remarquable dans cette sinistre congrégation, c’est le lieu mystérieux qui, unissant tous scs membres entre eux, les isole des autres hommes ; car ils mit des lob A eux, des coutumes à eux ; Us se dévouent, se soutiennent, s'aident entre eux:... mais pour eux il n’y a ni pays, ni famille... ib ne relèvent que d'un sombre et invisible pouvoir, aux arrêts duquel ib obéissent avec une soumission aveugle, et an nom duquel ils se répandent partout, afin de faire des cadav res, pour employer nue de leurs sauvages expressions...

Pendant quelques moments, les trois étrangleurs avaient gardé un profond silence.

Au dehors, b lune jetait toujours de grandes lumières blanches et de grandes ombres bleuâtres sur b masse, imposante des ruines ; les étoiles scintillaient au ciel; de temps A autre, une faible brise faisait bruire les feuillet, épaisses et vernissées tics bananiers et des palmieis.

I e piédestal de b statue gigantesque qui, entièrement conservée, s'élevait A gauche du portique, reposait sur de brges dalles, à moitié caché so, «s les broussailles.

Tout A coup une de ces dalles parut s’abîmer.

De l'excavation qui se forma sans bruit, un homme, vêtu d'un uniforme. sortit A mi-corps, regarda attentivement autour de lui... cl prêta l’oreille.

Voyant la lueur de b lampe qui éclairait l'intérieur de b masure trembler sur les grandes herbes... il se retourna, fit un signe, et bientôt lui et deux autres soldats gravirent, avec le plus grand silence et les plus grandes précautions, les dernier es marches de cet escalier souterrain, et se glissèrent à travers les ruines. Fendant quelques moments leurs ombres mouvantes se projetèrent sur les parties du sol éclairée* par b lune, puis ib disparurent derrière des pans de murs dégradés.

An moment ou b dalle épaisse reprit sa place et son niveau, on aurait pu voir b tête de plusieurs autres soldats embusqués dans celte excavation. ✓

Le métis, l'Indien et le nègre, toujours pensifs dans b masure, ne s'étalent aperçus de rien.

CHAPÎTIB VI.

L'embuscide.

Le métis Faringhea , voulant sans doute échapper aux sinistres pensées que les paroles de l'Indien sur b marche mystérieuse du choléra avaieut éveillées en lui, changea brusquement d'entretien. Son œil brilla d'un feu sombre, sa physionomie prit une expression d'exaltation farouche, cl il s'écria : ,

« Bohwanie... veillera toujours sur nous, intrépides chasseurs d'hommes ! Frères, courage... courage... le monde est grand... notre proie est partout... Us Angbis nous forcent de quitter Flude, nous, les trois chefs de b bonne-œuvre; qu'importe? nous y bissons nos frères, aussi cachés, aussi nombreux, aussi terribles que les scorpions noirs qui ne révèlent leur présence que par une piqûre mortelle; l'exil agrandit nos domaiues... Frère, A toi l’Amérique, dit-il A l’Indien d'un air inspiré. — Frère, A loi l'Afrique, dit-il au negre. — Frères, à mot l’Europe !... Partout où il y a des nommes. U y a des bourreaux et des victimes... Partout où il y a des victimes, il’ y a des cœurs gonflés de haine; c'est A nous d'enflammer celte haine de imites les ardeurs de b vengeance I! L est à nous, A force de ruses , A force de séductions, d'attirer parmi nous, serviteurs de Üohwapie, tous ceux dont le zèle, le courage et i’ao-

dace peuvent nous être utiles. Entre noos et pour noos, rivalisons de dévouement, d abnégation ; prêtons-nous force, aide et appui ! (Joe tous ceux qui oc sont pas avec nous soient notre proie ; isolons-nous au milieu de tous, contre tons, malgré tous. Peur nous, qu'il n'y ait ni patrie ni famille. Notre famille, ce sont nos frères; notre pays... c’est le monde, s * •

Celte sorte d’éloquence sauvage impressionna vivement le nègre et l'Indien, qui subissaient ordinairement l influence de Faringhca, dont l'intelligence était très-supérieure à la leur, quoiqu'ils fussent eux-mêmes deux des chefs les plus éminents de cette sanglante association.

« (lui, tu as raison, frère, — s'écria lindieu partageant l'exaltaliou de Faringhea, — à nous le monde... Ici même, à Java, bissons une trace de notre passage... Avant notre départ, fondons b bonne-oeuvre dans cette Ile;... elle y grandira vite , car ici b misère est grande, les Hollandais sont aussi rapaces que les Angbis... Frère, j'ai vu dans les rivières marécageuses de cette Ile, toujours mortelle* à ceux qui les cultivent, des hommes que le besoin forçait à ce travail homicide, ils étaient livides comme des cadavres ; quelques-uns, exténués par b mabdie, par la fatigue cl par b faim, sont tombés pour ne plus se relever... Frères, b bonne-œuvre grandira dans ce pays. — L'autre soir, — dit le métis, — j'étais sur le boni du lac, derrière un rocher ; une jeune femme est venue, quelques lambeaux de couverture entouraient à peine son corps maigre et brûlé par le soleil ; daus ses bras elle tenait un enfant qu'elle serrait en pleurant contre son sein tari. Elle a embrassé trois lob cet enfant en disant : — Toi, au moins, lu ne seras pas malheureux comme ton père ; — et elle l’a jeté à l’eau : il a poussé un cri en disparaissant... A ce cri, les caïmans cachés dans les roseaux ont joyeusement sauté dans le bc... Frères, ici les mères tuent leurs entants par pitié, b bonne-œuvre grandira dans ce pays. — Ce malin, — dit le nègre, — pendant qu’on déchirait un de ses esc b v es noirs à couds de rouet, un vieux petit homme, uégoebot de Batavia, est sorti de sa maison des champs pour regagner la ville. Dans son palanquin, U recevait, avec une inaolence bbsee , les tristes caresses de deux des jeunes filles dont il peuple son harem, en les achetant à leurs familles, trop pauvres peur les nourrir. Le palanquin où se tenaient ce petit vieilbrd et ces jeunes filles était porté par douze hommes jeunes et robustes. Frère, il y a ici des mères qui, par lûtsere, vendent leurs filles, des escb*es que l’on fouette, des hommes qui portent d'autres hommes comme des bêles de somme... b bonne-œuvre grandira daus ce pays... — Hans ce pays... et dans tout pays d’oppression , du misère, de corruption et d’esclavage. — Puissions-nous donc eugager parmi nous Djatma, comme nous l’a conseillé Mahal le contrebandier ! — ail l’Indien; — notre voyage à Java aurait un double profit ; car, avant de partir, nous compterions parmi les nôtres ce jeune homme entreprenant et bardi , qui a tant de motifs de. bair les hommes. — 11 va venir... envenimons encore ses ressentiments. — Rappclons-lui b mort de son père. — Le massacre des siens... — Sa captivité. — Que b haine enflamme son cœur, et il est à nous... ■

Le nègre, qui était resté quelque temps pensif, dit tout à coup : « Frères... si Mahal le contrebandier nous trompait? — Luil — s'écria l'Indien presque avec indignation ; — il nous a donné asile sur son bateau côtier, il a assuré noue fuite du continent ; il doit nous embarquer ici à bord de b goélette qu'il va commander, et nous mener à Bombay, où nous trouverons des bâtiments pour l’Amérique, l’Europe cl l’Afrique. — Quel intérêt aurait Mahal à nous trahir ? — dit Faringhea. — Bien ne le mettrait à l’abri de b vengeance des fils de Bohwunie, il le sait.

— Enfin, — dit le noir. — ne nous a-t-il pas promis que, par ruse, il amènerait Djalma à se rendre ici ce soir parmi nous?... et une fois parmi nous... il faudra qu'il soit des nôtres... — N'est-cc pas encore le contrebandier qui nous a dit : Ordonnez au Malais de se rendre dans l’aioupa de Djalma... de le surprendre pendant son sommeil, et, au lieu de le tuer comme il le pourrait, de lui tracer sur le bras le nom de Bobwanic ; Djalma jugera ainsi de b résolution, de l'adresse , de la soumission de nos frères, et il comprendra ce que l'on doit espérer ou craindre de tels hommes... Far admiration ou par terreur, il faudra donc qu'il soit des nôtres ! — Et s’il refuse d'être à nous, malgré les raisons qu’il a de haïr les hommes? — Alors... Bohwanie décidera de son sort, — dit Faringhea d’un air sombre. — J'ai mon projet... — Mais le Malais réussira -i-il à surprendre Djalma Rendant son sommeil? — dit le nègre.

— Il n’est personne de plus hardi, de plus agile , de plus adroit que le Mabis. — ait Faringhea. — Il a eu l’audace d’aller surprendre daus son repaire une panthère noire qui allaitait !... il a tué b mère et enlevé b petite femelle , qu'il a plus lard vendue à un capitaine de navire européen. — Le Malais a réussi! — s’écria l'Indien en prêtant ('oreille à un cri singulier qui retentit dans le profond silence de b nuit et des bois.

— Oui, c’est le cri du vautour emportant sa proie, — dit le nègre en écoulant à son tour, — c’est le signal par lequel nos frères annoncent aussi qu'ils ont saisi leur proie. •

Peu de temps après, le Malais paraissait à b porte de b hutte. Il était drapé dans une grande pièce de coton rayée de couleurs tranchantes.

« Eh bien, — dit le nègre avec inquiétude, — as-tu réussi ? — Djalma portera toute sa vie le signe de b bonne- aurore, — dit le Mabis avec orgueil; — pour parvenir jusqu'à lui. . j’ai dû offrir à Bohwanie un hotmne qui se trouvait sur mon passage j’ai laissé le corps sous des broussailles près de l'ajoupa. Mats Djalma... porte notre signe. Mahal le

contrebandier l’a su le premier.— Et Djalma ne s’est pas réveillé?.,, dü l'Indien, confondu de l’adresse du Mabis. — S’il s’était réveillé, — répondit celui-ci avec calme, — j'étais mort... puisque je devais épargner sa vie. — Parce que sa vie petit nous être plus utile que sa mort, — reprit le métis. — Puis s'adressant au Mabis : — Frère, en risquant ta vie pour b bonne-œuvre, tu as bit aujourd’hui ce que nous avons fait hier, ce que nous ferons demain... Aujourd'hui tu obéis, un autre jour tu commanderas. — Nous appartenons tous à Bohwanie, — dit le Mabis.— Que but-il encore bire?... je suis prêt. »

En parlant ainsi, le Mabis faisait face à b porte de b masure ; tout à coup il dit à voix basse : « Voici Djalma, il approche de b cabane; Mahal ne nous a pas trompés...— Qu’U ne me voie nas encore, — dit Faringhea en se retirant dans un coin obscur de b cabane et se cachant sous une natte, — lâche* de le convaincre... s’il résiste... j’ai moo projet... »

A peine Faringhea avait-il dit ces mots et disparu, que Djalma arrivait a b porte de cette masure.

A la vue de ces trois personnages à la physionomie sinistre, Djalma recula de surprise, ignorant que ces hommes appartenaient à b secte des Phansegars, et sachant que souvent, dans ce pays où il n’y a (tas d'auberges, les voyageurs passent les nuits sous b tente ou dans les ruines qu'us rencontrent, il fit un pas vers eux. Lorsque son premier étonnement fut passé, reconnaissant au teint bronzé de l’un de ces hommes, et à son costume, qu'il était Indien, il lui dit en bngue indoue : « Je croyais trouver ici un Européen... un Français... — Ce Français... n’est pas encore venn, — répondu l'Indien, — mais il ne tardera pas. » Devinant à b question de Djalma le moyen dont s’était servi Mahal

( tour l'attirer dans ce piège, l'Indien espérait gagner du temps en proongeant cette erreur.

« Tu connais... ce Français? — demanda Djalma au Phaosegar. — Tl nous a donné reudez-vous ici... comme à toi, — reprit l'Indien. — Et pour quoi faire? — dit Djalma de plus en plus étonné. — A son arrivée... lu le sauras... — C’est le général Simon qui vous a dit de vous trouver Ici? — C’est le général Simon,» répondit Undien.

Il v eut un moment de silence, pendant lequel Djalma cherchait en vain a s’expliquer cette mystérieuse aventure.

« Et qui êtes-vous? » demanda-t-il à l’Indien d’un air soupçonneux ; car le morue silence des deux compagnons du Ptianscgar, qui se regardaient fixement, commençait à lui donner quelques soupçons.. — Qui nous sommes? — répondit l'Indien, — nous sommes à toi... si tu veux être à nous. — Je n'ai pas besoin de vous... vous n’avez pas besoin de moi...— Qui sait? — Moi... je le sais... — Tu te trompes... les Augbts ont tue ton père;... il était roi... ou t’a bit captif... on t’a proscrit... tu ne possèdes plus rien... »

A ce souvenir cruel , les traits de Djalma s'assombrirent. Il tressaillit, un sourire amer contracta scs lèvres.

1-e Phaosegar continua : « Ton père était juste, brave, aimé de ses sujets; on l’appelait le Père du Généreux, et il était le bien nommé... Laisseras-tu sa mort sans vengeance? la haine qui le ronge le cœur sera-t-elle stérile? — Mon père est mort les armes à la main ; j'ai vengé sa mort &ur les Angbis que j’ai tués à b guerre. Celui qui pour moi a remplacé mon père, et a aussi combattu pour lui, m’a dit qu’il serait maintenant insensé à moi de vouloir lutter contre les Angbis pour reconquérir mon territoire. Quand ils m’ont mis en liberté, j’ai juré de ue jamais remettre les pieds dans l'Inde, et je |iens les serments que je bis. — Ceux qui l’ont dépouillé, ceux qui t'ont fait captif, ceux qui ont tué ton père, sont des hommes... Il est ailleurs des hommes sur qui tu peux te venger... que ta haine retombe sur eux! — Pour parler auw des hommes, n’ es-tu donc pas un homme? — Moi, et ceux qui me ressemblent, nous sommes plus que des hommes... Nous sommes au reste de b race humaine ce que sont les hardis chasseurs aux bêtes féroces qu'ils traquent dans les bois... Ycux-tu être comme nous... plus qu’un homme? veux-tu assouvir sûrement, brgement, impunément, la haine ui te dévore le cœur, après le mal que Ion ta bit ? — Tes paroles sont e plus eu plus obscures; je n’ai pas de haine daus le cœur, dit Djalnu. Quand un ennemi est digue de moi, je le combats; quand il en est indigne, je le méprise... Aimé je ue liais ni les braves, ni les belles. — Trahison! » s’écria tout à coup le nègre en indiquant la porte d'un geste rapide , car Djalma et l’Indien s'en étaient peu à peu éloignés pendant leur entretien, et 11s so trouvaient alors daus un «les angles de la cabane.

Au cri du nègre , Faringhea , que Djalma n'avait |ias aperçu, écarta brusquement ta natte qui le cachait, lira sou poignard, bonuil comme uu tigre, et fut d'un saut hors de b cabane. Voyant alors un cordon de soldats s’avancer avec précaution, il frappa l'un d’eux d'un eoup mortel , en renversa deux autres, et disparut au milieu des ruines.

Ceci s’était passé si précipitamment , qu'au moment où Djalma se retourna pour savoir b cause du cri d'alarme du nègre, Faringhea venait de disparaître.

Djalma et les trois Etrangleurs furent aussitôt couchés en joue par usieurs soldats rassemblés a b porte, pendant que d'autres s'élançaient b poursuite de Faringhea.

Le nègre, le Malais et l'Indien, voyant l'impossibilité de résister, échangèrent rapidement quelques proies, et teudirent b main aux cordes dont quelques soldats étaient munis.

le capitaine hollandais qui commandait le détachement entra dans la cabane a ce moment.

« Et celui-ci? — dit-il en montrant Djalma anx soldats qui achevaient de garrotter les trois Phansegars. — Chacun sou tour, mon officier, — dit un vieux sergent, — nous allons à lui.»

Djalma restait pétrifié de surprise, ne comprenant rien à ce qui se passait autour de lui ; mais lorsqu'il vit le sergent et les deux soldats s'avancer avec des cordes pour le lier, U les repoussa avec une violente indignation, et se précipita vers la porte où se tenait l'officier.

Les soldats, croyant que Djalma subirait son sort avec autant d'impas* sibilité que ses compagnons, ne s'attendaient pas à cette résistance; ils reculèrent de quelques pas , frappés malgré eux de l’air de noblesse et de dignité du fils de Kadja-Sing.

« Pourquoi voulez-vous me lier... comme ces hommes? — sécria Djalma en s'adressant en indien à l'officier qui comprenait cette langue, servant depuis longtemps dans les colonies hollandaises. — Pourquoi on veut te lier, misérable! parce que lu fais partie de cette bande d assassins. El vous,— ajouta l’officier en s’adressant aux soldats en hollandais, — avez-vous peur de lui ? Serrez , serrez les noeuds autour de ses poignets, en attendant qu’on lui en serre un autre autour du cou ! — Vous vous trompez, — dit Djalma avec une dignité cahne et un sangfroid qni étonnèrent l’officier, — je suis ici depuis un quart d’heure à peine; je ne connais pas ces personnes... je croyais trouver ici un Français. — Tu n’es pas un Pbansegar comme eux !... et à qui pnDeods-tu faire croire ce mensonge ? — Eux ! — s'écria Djalma avec un mouvement et une expression d’horreur si naturelle , que d’un signe l'officier arrêta les soldats, qui s'avançaient de nouveau pour garrotter le fils de Kadja-Sing. — ces hommes font partie de cette horrible bande de meurtriers!... et vous m'accusez d'être leur complice!... Alors je suis tranquille, monsieur, — dit le jeune homme en haussant les épaules avec uq sourire de dédain. — li ne suffit pas de dire que vous êtes tranquille, — reprit l’officier ; — gricc aux révélations , ou sait maintenant à quels signes mystérieux se reconnaissent les Phansegars. — Je vous répète, monsieur, que j’ai l’horreur la plus grande pour ces meurtriers;... que j’étais venu ici pour...»

Le nègre, interrompant Djalma, dit à l'officier avec une joie farouche :

« Tu l’as dit, les fils de la bonne-œuvre se reconnaissent par des signes qu'ils portent tatoués sur la chair... Notre heure est arrivé*’, nous donnerons notre cou à la corde... Assez souvent nous avons enroulé le lacet au cou de ceux qui ne servent pas b bonne-œuvre... Hegarde nos bras et regarde celui oe ce jeune homme. »

L’officier, interprétant mal les paroles du nègre, dit à Djalma :

« U est évident que si, comme dit ce nègre, vous ne portez pas au bras ce signe mystérieux... et nous allons nous en assurer; si vous expliquez d une manière satisfaisante votre présence ici, dans deux heures vous pouvez être mis en liberté. — Tu ne me comprends ps, — dit le negre a l'officier, — le prince Djalma est des nôtres, car il porte sur le bras gauche le nom de Bohwanie... — Oui, il est comme nous fils de la bonne-œuvre, — ajouta le Malais. — Il est comme nous Pbansegar, » dit l'Indien.

Ces trois hommes, irrités de l’horreur que Djalma avait manifestée en apprenant qu’ils étaient Phansegars. mettaient un farouche orgueil à Lire croire que le fils de ibdja-Suig appartenait à leur horrible association.

• Qu’avez-voiB à répondre ?» dit l’officier à Djalma.

Celui-ci haussa les épaules avec une dédaigneuse pitié, releva de sa main droite sa longue et large manche gauche, et montra son bras nu.

« Quelle audace : » s'écria l’officier.

En effet, un peu au-dessous de la saignée, sur la partie interne de l’avant-bras, on voyait écrit, d’un rouge vif, le nom de Bohwanie, en caractères indoos.

L’officier courut au Malais, découvrit son bras; il vit le nom, les mêmes signes : non content encore, il s'assura que le nègre et l'Indien les portaient aussi.

« Misérable, — s'écria-t-il en revenant furieux vers Djalma, — tu inspires plus d horreur encore que tes complices. Garroliez-le comme uu bche assassin, — dit-il aux soldats, — comme un lâche assassin qui raeQt au bord de la fosse, car son supplice ne se fera pas longtemps attendre. »

Stupéfait, épouvanté, Djalma, depuis quelques moments les yeux fixés sur ce tatouage funeste, ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement ; sa pensee s’abîmait devant ce fait incompréhensible.

« Oserais-tu mer ce signe ? — lui dit l'officier avec indignation. — Je ne puis nier., ce que je vois. .. ce qui est... — dit Djalma avec accablement. — Il est heureux . . que tu avoues enfin, misérable, — reprit l’officier; — et vous, soldats... veillez sur lui... et sur ses complices... vous en répondez. »

Sc croyant le jouet d'un songe étrange, Djalma ne fit aucune résistance, sc laissa machinalement garrotter et emmener. L’officier espérait, avec une partie de scs soldats, découvrir Fariughca (Lins les ruines, mais scs recherche; furent vaines; et au bout d'une heure il partit pour Batavia, où l’escortî des prisonniers l’avait devancé.

Quelques heures après ces événements, M. Josué Vau Daël terminait ainsi le long mémoire adressé à M. Bodin à Paris :

c ... Les circonstances étaient telles que je ne pouvais agir autrement; somme toute, c’est un petit mal pour un grand bien.

< Trois meurtriers soûl livrés à la justice, et I arrestation iWBPWln de Djalma ne servira qn a faire briller sou innocence d'un plus pur éclat.

« Déjà ce matin je suis allé chez le gouverneur protester en faveur de notre jeune prince : — Puisque c’est grâce à moi, — ai-je dit, — que ces trois grands criminels sont tombés entre les mains de l'autorité, que l’on me prouve du moins quelque gratitude en faisant tout au monde pour rendre phu évidente que le jour la non-culpabilité du prince Djalnia, déjà si intéressant par ses malheurs et par ses nobles qualités. Certes, — ai-je ajouté, — lorsque hier je me suis hâté de venir apprendre au gouverneur que l’on trouverait les Phansegars rassemblés dans les ruines de Tchandi, j'étais loin de m’attendre à ce qu'on confondrait avec eux le fils adoptif du général Simon, excellent homme, avec qui j'ai eu depuis quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc ù tout prix découvrir le mystère inconcevable qui a jeté Djalma dans cette dangereuse position, et je suis, — ai-je encore ait. tellement sfir qu'il o'est pas coupable, que, dans son intérêt, je ne demande aucune grice. Il aura assez. de courage et de dignité pour attendre patiemment eu prison le jour de la justice.

• Or, dans tout ceci, vous le voyez, je disais vrai, je n’avais pas à me reprocher le moindre mensonge, car personne au monde n’est plus convaincu que moi de l’innocence de Djalma.

« Le gouverneur m’a répondu, comme je m’y attendais, que moralement il était aussi certain que moi de l’innocence du jeune prince, qu’il aurait pour lui les plus grands égards ; mais qu’il faibli que la justice eût son cours, parce gue celait le seul moyen de démontrer b fausseté de l’accusation et de découvrir par quelle incompréhensible fatalité ce signe mystérieux se trouvait tatoué sur le bras de Djalma.

■ Mahal le contrebandier, qui seul pourrait édifier b justice à ce sujet, aura dans une heure quitté Batavia pour Se rendre à bord du Auytfr.qui le conduira en Egypte ; car il doit remettre au capitaine on mot de moi, qui certifie que Mahal est bien b personne dont i'ai payé et arrêté le passage. En même temps, il portera à bord ce long mémoire ; car le Rvyter doit partir dans une heure, et la dernière levée des lettres pour l'Europe s’est faite hier soir. Mais j’ai voulu voir ce malin le gouverneur avant de fermer ces dépêches.

« Voici donc le prince Djalma retenu forcément ici pendant un mois ; celte occasion du Rvyter perdue, il est matériellement impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 février de l'an prochain.

« Vous le voyez- . vous avez ordonné, j’ai aveuglément agi selon les moyens dont je pouvais disposer, ne considérant que la fin qui les justifiera, car il s'agissait, m avez-vous dit, d’un intérêt inunense pour b Société.

« Entre vos mains j’ai été ce que nous devons être entre les mains de nos supérieurs... un instrument... puisqu’à b plus grande gloire de Dieu, nos supérieurs font de noua, quant à 1a volonté, dt» cadavree (4).

« l aissons donc nier notre accord et notre puissance : les temps nous semblent contraires, mais les événements changent seuls ; nous, nous ne changeons pas.

« Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union et dévouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille nos frères, et pour reine Rome. J. V. »

A dix heures du matin environ, Mahal le contrebandier partit, avec celte déjpêchc cachetée, pour se rendre à bord du Ruylrr.

Une heure après, le corps de Mabal le contrebandier, étranglé à b mode des l'hansegars, était caché dans des joncs sur le bord d’une grève déserte, où il étau allé chercher sa barque pour rejoindre le Ruyter.

Lorsque plus fard, après le départ de ce bâtiment, on retrouva le cadavre du contrebandier, M. Josué fit eu vain chercher sur lui b volumineuse dépêche dont il l’avait chargé.

On ne retrouva pas non plus b lettre que Malial devait remettre au capitaine du Ruyter afin d’étre reçu comme passager.

Enfin, les fouilles et les battues ordonnées et exécutées dans le pays pou, ; découvrir Faringhea furent toujours vaines.

Jamais on ne revit à Java le fameux chef des Etrangleurs.

(1) On «.lit que la doctrine de l’obéimnce passive et absolue, prindp.il pivot de b Société «le Jésus, sc résume par ccs terribles mots de Ixsyola mourant : Tant wumbre dt l'ordre ma, dam les mai ni dt hi tupinrurs, COME V * tUUVM (riMS» sc auui.j

— Que tu es singulier* Dupont! on net choisit pas son nom... Et puis ce n’est pas •'a faute, à celte dame, si elle a de la barbe.— * Oui, mais c'est sa faute si elle s'appelle de b Sainte-Colombe ; tu t'imagines que c'est son QUATRIÈME PARTIE. vrai nom, toi... Ah ! ma pauvre Catherine, lu es bien de ton village... —

El toi, mon pauvre Dupoul, lu ne peux pas t'empêcher d’être touiours par-ci par-là un peu mauvaise langue ; celte daine a 1 air très-respectable. • . LE CHATEAU DE CARDOVILLE, La première chose qu'elle a demandée en arrivant, c’a été la chapelle du

château dont on lui avait parlé... Elle a même dit qu’eUe y ferait des embellissements... El quand je lui ai appris qu'il n'y avait pas dYglUe

dans ce petit pays, elle a paru très-làeuee d'être pnvée de curé dans le

village. — Eh ! mon Dieu, oui, la première chose que font les parvenus, c’est de jouer à la dame de paroisse, à b grande dame. — Madame de CHAPITRE PREMIER. la Sainte-Colombe n'a pas besoin de faire la grande dame, puisqu'elle

l'est. — Elle! une grande dame? — Mais oui, D'abora il n'y avait qu'à voir comme elle était bien mise avec sa robe ponceau et ses beaux gants M. Rodin. violet comme ceux d'un évêque; et puis, quand elle a été sou chapeau,

elle avait sur sou tour de faux cheveux blonds uuc fcrrounkre en diamants, des boutons de boucles d’oreilles eu diamants gros comme te Trois itiois se sont écoulés depuis ljue Djalma a été j<*té en prison à pouce, des bagues eu diamants à tous les doigts. Ce n'est pas certaine- Balavia, accusé d appartenir à b secte meurtrière des lliausegars ou tnciii une per&onue du petit monde qui mettrait tant de diamant* en Etrangleurs. La scene suivautc se passe en France, nu coinmeiieemcni pÿ u jour... — Rien, bien, lu t’y connais joliment... — Ce u’esl pas du mois de février 1832, au château de Cardoville, aneienite habitation t(»ui. — Bon... Quoi encore? — Elle ne m’a parlé que de ducs, de marfëodalc, située sur les hautes falaises de b côte de Picardie, non loiu de quis, de comtes, de messieurs très-riches qui fréquentaient chez elle et Saint-Valéry, dangereux parages où presque chaque année plusieurs qui étaient scs amis . et puis, comme elle me demandait, en voyant le navires se perdent corps et biens par les coups de veut de nord-ouest, petit paviliou du parc qui a étéuausle temps à demi brûlé par les Trusqui rendent lu navigaliou de b .Manche si périlleuse. siens, et que feu M. le comte n’a jamais Lit rebâtir : — Qj’esl-ce que

De l'intérieur du château on entend grouder une violente tempête c'est doue que ces ruines-là ? — je lui ai répondu ; — Madame, c'est du qui s’est élevée pendant la nuit; soumit un bruit formidable, pareil à temps des alliés que le pavillon a été incendié. — Ah ! ma chère... — celui d'une décharge d’artillerie, tonne dans le lointain et est répété par s'est-elle écriée, — les alliés, ces bons alliés, ces chers alliés... c'est eux et les échos du rivage : c’est la mer qui se brise avec fureur sur les hautes | a Restauralloa qui ont coimuencé ma fortune. — Alors, moi, vois-tu, falaises que domine l’antique uiauoir... Dupoul, je me suis dit tout de suite : Dieu sûr c’est une ancienne émigvéc.

*1 est environ sept heures du matin, le jour uc parait pas eucore â Madame de b Sainte-Colombe!... — s'éciia le régisseur en éclatant travers les fenêtres d'une grande chambre située au rez-de-chaussée du de rire... — ah! ma pauvre femme! tua pauvre femme... — Ob ! toi, château; dans cet appartement, éclaire par nue lampe, uue femme de parce que lu as été trois ans, â Taris, tu te crois un devin... — Cathesoixiiute ans euviron, d’uue ligure houuêie et naïve, vêtue comme le fine, brisons U : lu me ferais dire quelque sottise, cl il y a des choses sont les riches fermières de Tieardie, est déjà o cupée d'un travail de que d'honnéles et excellentes créatures comme loi doivent toujours coulure, malgré l’heure matinale. lMu* loiu, le mari de celle femme, â ignorer. — Je ne sais pas ce que tu veux dire par b... mais tâche donc peu près du même âge qu'elle, assis devant uue grande table, liasse ot Je ne lias être si mauvaise langue, carenliu, si madame de b Saiuterenferme dans de petits sacs des échantillons de blé et d avoine. La phy- Colombe achète la terre... tu seras bien content qu’elle te garde pour siououiie «le cet homme • cheveux blqpcs est intelligente, ouverte; elle régisseur... n'est-ce pas? — Ça, c’est vrai... car nous nous faisons annonce le boo sens et b droiture égayés par une pointe du malice vieux, ma bonne Catherine ; voilà vingt ans que uous sommes ici, nous rustique; il porte uu babil-veste île drap vert; de graudes guêtres de sommes trop honnêtes pour avoir songé à grappiller pour nos vieux chasse en cuir fauve cachent â demi sou paQlalon de velours noir. jours, et, ma foi... U serait dur à notre âge de chercher uuc autre cou-

la» terrible tempête qui se déchaîne au dehors semble rendre plus ditiou que nous ue trouverions peuP-êlre pas... Ahl tout ce que je redoux encore l’aspect de ce paisible tableau d'intérieur, l'n excellent feu g relie, c'est que mademoiselle Adrienuc ne garde pas b terre... car il brille dans une grande cheminée de marbre blanc, et jette ses joyeuses parait que c’Owt elle qui a voulu la vendre... et que madame b priu- < fartés sur le parquet soigneusement ciré ; rien de plus gai que 1 aspect cesse u était pas de cet avis-là. — Mon Dieu, Dupont, tu ue trouves pas de la tenture et de> rideaux d'ancienne toile perse â chinoiseries rouges bien extraordinaire de voir mademoiselle Adrieuue, à son âge, si jeune, sur fond bbuc, et ricu de plus riant que les dessus de porL*s rçpiéseu- disposer elle-même de sa grande fortune? — Dame, c'est tout simple; Luit des bergerades dans le goût de Watleau. I lie pendule de biscuit de mademoiselle, u 'ayant plus ni père ni mere, est maîtresse de sou bien. Sèvres, des meubles de bois de rose incrustés de marqueterie verte, sans compter uu elle a une laineuse petite tête : te rappelles-tu, il y a meubles pansus et ventrus, contournés et chantournés, complètent l'a- dix ans, quand M. le comte l a amenée id, uu été? quel démou !... quelle pjeuhlcim ni de cette chambre. malice, et nuis quels yeux ! hein, comme ib petillaicul déjà! — Le fait

Au dehors b tempête continuait de gronder; quelquefois le vent s'en- est que mademoiselle Adrieuue avait alors dans le regard... une exprcsgouffciit avec bruit dans b chemine»*, ou ébranlait la fermeture des sion... enfin une expression bien extraordinaire pour son âge. — Si » Ile fenêtres. I .'homme qui s’occupait de classer les échantillons de grains a tenu ce que promcilait sa mine lutine et chiffounée, elle doit être bien était M. Dunout, régisseur de la terre du château de Cardoville. vjlie à présent, malgré la couleur uu peu hasardée de scs cheveux, car,

« Sainte-Vierge ! mou ami, — lui dit sa femme, — quel temps affreux I entre nous... si elle était une petite bourgeoise au lieu d’êtro une de- Ce M. Rudiu, dont 1 intendant de madame b princesse de baint-Dizicr moiselle de graude uaissaucc, on dirait tout bonnement quelle est nous aunouce l'arrivée pour cc matin, a bien mal choisi son jour. — rousse. — Allons, encore des méchancetés! — Contre mademoiselle Le fait est que j’ai rarement entendu un ouragan pareil... Si M. Rodin Adrieuue, le ciel m'en préserve!... car elle avait l'air de devoir être u'a jamais vu la mer en colère, il pourra aujourd'hui se régaler de ce aussi bonne que jolie... Cc n’est pas pour lui faire du tort que je dis spectacle. — Qu'est-ce que ce M. Rodiu peut venir faire ici, mou ami? qu'elle est rousse... sa contraire; car je me rappelle que ses cheveux — Ma foi ! je n'en sais rien ; l'intendant Je fa prince** lue dit, dans sa étaient si fins, si brillant, si dorés, qu'ils allaient si bien à son teint lettre, d’avoir pour M. Rodin les plus grands égards, de lui obéir comme blanc comme la neige et à scs yeux noirs, qu'eu vérité ou ne les aurait à mes maîtres. Le sera à M. Rodin de s expliquer et à mol d'exécuter ses pa,s voulus autrement ; aussi je sub sûr que maintenaul celte couleur de ordres, puisqu'il vient de b part de madame b princesse. — A fa ri- cheveux, nui aurait nui à d'autres, rend b ligure de mademoiselle gucur, c'est Je b part de mademoiselle Adrieuue qu'il devrait venir... Adrieuue plus piquaule eucore : ça doit être uue vraie mine de petit puisque b terre loi appartient depuis la mort de fiu M. le comte-duc de diable. — Ob ! pour diable, il faut être juste, elle l'était bien... toqjourv Cardoville son père. — Oui, mais b princesse est sa tante ; sou inlen- â courir dans le parc, à faire endéver sa gouvernante, à grimper aux iliul fait les affaires de mademoiselle Adrieuue : que Ton vienne de sa arbres... enfin â faire les cent coups. — Je t'accorde que mademoiselle part ou de celle de b princesse, c’est toujours b même chose. — Peut- Adrieuue est un diable incarné, mais que d’esprit, que d»* gentilles-*, être M. Rodin a-t-il dessein d’acheter la terre... Tourlaut cette grosse et surtout quel bon cœur, hein! — Ça, pour lionne, elle l’était. E>l-ee dame qui est venue de Taris exprès, il y a huit jours, pour voir le chà- qu'une fois elle ne s’est pas avisée de aonuer sou châle et sa robe de tcau, paraissait en avoir bien envie. » mérinos toute neuve à une petite pauvresse, tandis qu'cllc-même reve-

A ccs mots, le régisseur se prit à rire d’un air narquois. nail au château eu jupon... et nu-bras... — Tu vois, du cœur, toujours

« Qu’est-cc que tu as donc â rire, Ihipont ? — lui demanda sa femme, du cœur; mais une tête... oh! une tête! — Oui. une bien mauvaise très-bonne créature, mais qui ne brillait ni par l'intelligence ni par b pé- tête ; aussi ça devait nul Üuir, car il parait qu elle fait à Paris des chonétration. — Je ris, — répondit Dupont, — p-irce que je pense a b figure ses... mais des choses...— Quoi donc? — An! mon ami, je u’ose pas... et â b tournure de cette grosse... de cette énorme femme. Que diable, — Mais voyons. .. — Eh bien, — ajouta b digne femme avec une sorte quand on a celle mine-là OQ ne s'appelle pas madame de b Sainte-Colombe. d'embarras et de confusion qui prouvait combien tant d’éoonni lés l'ef- Dieu de Dieu... quelle sainte et quelle colombe... elle est grosse comme j frayaient, — on dit que inaJemoiseUc Adrieune ne met j. r i nais le pied un muid, elle a une voix de rogomme, des moustaches grises comme un i daus une église. . qu elle s'est logée toute seule dans ii , temple Ulovieux grenadier, et, sans quelle s’en doute, je l'ai entendue dire à son ! fatre au bout du jardin de l'hôtel de sa taule... qu'elle se fait servir i*ar domestique : Allons donc, mon liston... Et elle s'appelle Sainte-Colombe! | des femmes masquées qui rhabillent en déesse, et qu'elle les égratigue

lonie la journée, parce qu’elle se grise... Sans compter que toutes ta nuits elle joue d'un cor de chaise en or massif... et qui fait, tu le sens bien, le désespoir et la désolation de sa pauvre laute, la princesse. »

Ici le régisseur partit d'un éclat de rire qui interrompit sa femme.

a Ali çà, — lui dit-il quand son accès d'hilarité fut passé, — qui t’a fait tes beaux contes-là sur mademoiselle Aérienne? — C'est la femme de Itené, qui était allée à l'aris pour chercher un nourrisson : elle a été à l'hôtel Saint-Dnrîer, pour voir madame Grivois, sa marraine... Tu sais, Ij première femme de chambre de madame la princesse... Eh bien! c’est « Ile, madame Grivois, qui lui a dit tout cela; et assurément elle doit être bien informée, puisqu'elle est «Ut la maison. — Ont, encore uuo bonne nièce et une line mouche que cette Grivois ! Autrefois c'était la plus liére luronne, et maintenant elle tait comme sa naître se. ..la sainte nitouchc... la dévote; car, tel maître, tel valet... La princesse elle-même, qui, à cette heure, est si collet-nionlé. clic allait joliment bien dans le temps... hein!... Il y a une quinzaine d’années, quelle gaillarde! Te rappelles' tu ce beau colonel de hussards qui était eu garnison à Abbeville?... Tu sais bien, cet émigré qui avait servi en Russie, et à qui les Bourbons avaient donné un régiment à la Restauration? — Oui, oui, je m’en souviens ; mais lu es trop mauvaise langue. — Ma foi, non ! je dis la vérité; le colonel passait sa vie au château, et tout le nioude disait qu'il était très-bien avec b sainte princesse d’aujourd'hui... Ah! c'était ic bon temps alors. Tous les soirs fêle ou spectacle au château. Quel boutc-entrain que cc colonel .. comme il jouait bien la comédie... Je me rappelle... »

Le régisseur ne put continuer.

Une grosse servante, portant le costume et le bonnet picards, entra précipitamment, et s'adressant à sa maîtresse ;

« .Madame... il y a là un bourgeois qui demande à parler tout de suite à monsieur; il arrive de Saint-Valéry dans b carriole du maître de poste... il dit qu'il s'appelle M. Bodin. — il. Radin! — dit le régisseur en se levant, — bis entrer tout «1e suite. »

Un instant après, M. Bodin entra. Il était, scion sa coutume, plus que modestement vêtu ; il salua tres-humblcmcnt le régisseur et sa femme ; celle-ci, sur un s’qjne de son mari, déparât. *

La figure cadavéreuse de M. Bodin, ses lèvres presque invisibles, scs petits yeux de reptile à d«-m't voilés par sa fiasque paupière supérieure, ses vêtements presque sordides lui douuaienl nue physionomie très-peu engageante ; pourtant cet homme, lorsqu’il le falLiil, savait, avec un art diabolique, a ficeler tant de bonhomie, tant de sincérité, sa parole devenait si affectueuse, si subtilement pénétrante, que jmmi à peu l’impression désagréable, répugnante, que sou aspect inspirait d’abord, s'effaçait, et presque toujours il finissait par enlacer invisiblement sa dupe ou sa victime dans les plH tortueux de sa fa« onde aussi souple que mielleuse et perfide ; car on dirait que le bid et le mal ont leur fascination comme le beau et le bien... I. 'honnête régisseur regardait cet homme avec surprise ; en songeant aux pressantes recommandations de l'intendant de b princesse de Sainl-Uizier, il s'attendait à voir un tout autre personnage ; aussi, pouvant à peine dissimuler son étonnement, il lui dit ;

« C’est bien à monsieur Rodiu que j’ai l'honneur de parler? — Oui, monsieur... et voici une nouvelle lettre de l'intendant de madame b princesse de Saint-Dizier. — Veuillez, je vous en prie, monsieur, pendant que je vais lire celte lettre, vous approcher du feu... il fait un temps si mauvais! — dit b régisseur avec empressement; — pourrait-on vous offrir quelque chose? — Mille remerciaient*, mou cher monsieur,,, je repars dans une heure... »

Pendant que M. Dupunl lisait, M. Bodin jetait un regard interrogateur sur l’intérieur de celle chambre ; car, eu homme habile, il tirait souvent des inductions très-justes et très-utiles de certaines apparences, qui souvent révèlent un goût, une habitude, et donnent ainsi quelques notions caractéristiques. Mais cette fois sa curiosité fut eu début.

« f ort bien, monsieur, — dit le régisseur après avoir iu. — M. l'intendant inc renouvelle la recommandation de me mettre absolument à vos ordres. — Ils Se bornent à peu de chose, et je ne vous «Icraugeni pas luug/oiupi... — Monsieur, c'est un honneur pour moi.. — Mon Dieu! je sais combien vous devez «‘Ire occupé, car en entrant dans ce «bâteau ou «si frappé «le l'ordre, de la parfaite tenue qui y règne; ce qui prouve, mon cher monsieur, toute l’excdleucc de vos soins. — Monsieur... certainement... vous me flattez. — Vous Haller!... un pauvre vieux bouhntnme comme moi ne pense guère à cela... mais revenons à notre affain;. Il y a ici une chambre appchk* la chambre verte? — Oui, monsieur, c'e&l la chambre qui servait de cabinet do travail à feu M. le comteduc de Cardoville. — Vous aurez b bonté «le m'v conduire... — Monsieur, c’est malheureusement impossible... Après la mort de M. le comte cl la levée des scellés, on a serré beaucoup de papiers dans un meuble de celle chambre, et ta gens d'affaires oui eiupoilé ta clefs à Paris. — Ces clefe .. les voici, — dit M. Rodiu eu montrant au légisseur une gra nde et une petite ciels attachées ensemble. — Ah! monsieur... c’est différent... vous venez chercher les papiers? — Oui... certains papiers... ainsi qu’une petite cassette de bois des Iles, garnie de fermeture en ar-

f ;enl.. . couuafesez-vous ccb ? — Oui, momieur... je l’ai vue souvent sur a table de travail de M. le comte... elle doSl se trouver dans le grand meuble d«* laque dont vous ave* b clef... Vous voudrez doue bien me

conduire dans cette chambre, d'après l’autorisation de madame la princesse de Saint-Obier... — Oui, monsieur... El madame la princesse se porte bien? — Parfaitement... elle est toujours toute en Dieu... — Et tiucta mois«!llc Adrieuue?... — Hélas, mon cher monsieur!... —dit M. Rodiu en poussant un soupir contrit et douloureux. — Ah! mou Dieu... monsieur. .. csl-cc qu'il serait arrivé malheur à cette bonne mademoise lle Adricnne ? — Comment l'entendez-vous? — Est-ce quelle serait malade?

— Mon... Non... elle est malheureusement aussi bien portante qu'ello est belle . — Malheureusement? .. dit le régis^’ur surpib. — llébs, oui ! car, lorsque 1a beauté, la jeunesse et b sauté se joignent à uu «lis solaut esprit de révolte et de perversité... à un caractère... qui n’a sûrement pas son pareil sur b terre... il vaudrait mieux être privé de «es dangereux avantages... qui deviennent autant de causes de perditiou ... Mai?, Je VONt eu conjure, mon cher monsieur, parions d’autres choses... Le sqjcl m’est trop iiéuihlc. . v dit M. Ilodin d'une voix protondéincnl émue, cl il porta le bout de sou petit doigt gauche au coin de son mil droit connue pour y sécher une hume naissante.

Le régisseur ne vit pas b larme, mats il vit le mouvement, et il fbl frappé de l'altération uc b voix de M. Rodiu. Aussi reprit-il d’un ton pénétré :

t « Monsieur... pardonnez-moi mon indiscrétion... je ne savais pas...*— ("est moi qui vous demande pardon de cet attendrissement involontaire... ta larmes sont rares chez ta vieillards... mats si vous aviez va comme moi le dcses[K>ir de celle excellente princesse... qui u’a eu qu’un tort, celui d’avoir été trop bonne. .. trop faible pour sa nièce... et d’avoir ainsi encouragé scs... Mais, encore une fois, parlons d’autre chose, mon cher mottsi< ur. *

Après un moment de silence, pendant lequel M. Rodin parut se remettre de son émotion, il dit à Dupont :

« Voici, mon cher monsieur, quant à b chambre verte, une partie de ma mission accomplie; il en reste une autre... Avautd’v arriver, je dois vous rappeler une chose que vous avez peut-être oubliée... à savoir qu’il y a quinze ou seize ans M. le raaixpib, d'Aigrigny, alors colonel de hussards, en garni.sou à Abbeville... a passé quoique temps ici. — Ah! monsieur, quel bel officier ! j’en parlais encore Unit à l’heure à ma femme ! L’était b joie du château ; et comme il jouait bien la comédie, surtout les mauvais sujets ; tenez, dans ta Deux fc’dmo d, il était à mourir de rire, daus le ride du soldat qui est gris.... ci avec ça une voit charmante... H a chaulé ici Joconde, monsieur, comme on ne le chanterait fias à Paris. »

Rodiu, après avoir compta isammcul écoulé le régisseur, lui «lit : «Vous savez sans doute qu'après un duel terrible qu'il «Mit avec un forcené bonapartiste, nomme le général Simon, M. le colonel marquis d'Aigriçny (dont à celte heure jV l'honneur «l'être le secrétaire intime) a quitte le monde pour l'Eglise... — \b ! monsieur, est-ce possible?... ce beau colonel... — Ce beau colonel, brave, noble, riche, fété, a abandonné tant d’avantage» pour endosser une pauvre robe noire ; et malgré son uom, sa position, ses alliances, sa réputation de grand prédicateur, il est aujourd’hui ce qu’il était il y a quatorze ans... simple abbé... au lieu d’être archevêque ou cardinal, comme tant d'autres qui ti’avaicut ui son mérite ni ses vertus. »

.M. Rodin s'exprimait avec tant de bonhomie, tant de conviction; ta faits qu’il citait semblaient si incontestables, que M. Dupont ne put s'empêcher de s’écrier : « Mais, monsieur, c’est superbe, ceb...— - ouperbe, mon Dieu, non, — dit M. Bodin avec une inimitable expression ae ualvelé, — c’est tout simple... quand ou a le cœur de M. d’Aigrigny... Mais j'armi ses qualités il a surtout celle de uc jamais oublier les braves gens, les gens de probité, d'honneur, de conscience... c’est-à-dire, mou bon monsieur Dupont, ou’il s’est souvenu de vous. — Comment, M. le marquis a daigné... — Il y a trois jours j’ai reçu une lettre de lui, où il me pariait de tous. — U est doue à Paris? — Il y sera d’un moment à l’autre; depuis environ trois mois il est parti pour l'Italie... il a, pendant ce voyage, appris une bien cruelle nouvelle... b mort de madame sa mère, qui avait été passer l’anlomue dans une des terres de madame la princesse «le Saint-Dizicr. — Ah! mon Pieu... j'ignorais! — ('ui, ç'a été un cruel cliagrin pour lui ; mais 0 faut savoir se résigner aux volontés de b Providence. — Et à propos de quoi M. le marquis me faisait-il l'honneur de vous parler «b moi? — Je vais vous le dire. . d’abord U faut que vous sachiez que cc château est vendu... le contrat a été sigué b veille de mon départ die Paris.. . — Ah ! monsieur, vous renouvelez louta nœsinquiéludes... — En quoi? — Je crains que les nouveaux propriétaires ne me gardent pas comme régisseur. — Voyez un peu quel heureux hasard! c’est justement à propos de cette pbee que je veux vous entretenir...

— Il serait possible? — Certainement;; sachant l'intérêt que M. le marquis vous porte, je désirerais beaucoup, mais beaucoup, que vous pussiez conserver cotte pbee ; je ferai tout mou possible pour vous servir, si...

— Ah! monsieur, — s’écria Dupout en interrompant Rodin, — que de reconnaissance! c'est le ciel qui vous envoie... — A votre tour... vous me (b liez. mon cher monsieur; d’abord j«; dois vous avouer que je suis obligé de mettre une condition... à mon appui. — 01! qu'à cela ne tienne, monsieur, partez... parta .. — La pei sonne qui doit venir habiter ce château est une vieille dame digue de vénération à tous égards; in. nl .1111 e de b Sainte-Colombe, c’est le nom de celte respectable... > — Comment, — dit le re^taeur en interrompant Rodiu, — monsieur... c’cst cette damc-IA qui a acheté le château? madame de la Sainte-Colombe?...

— Vous b connaissez donc? — Oui, monsieur, elle est venue voir b terre il y a huit jours... Ma femme soutient que c’est une grande dame... mais, entre nous... à certains mots que je lui ai eulcudu dire... — Vous êtes rempli de pénétration, mon bon monsieur Dupont... Madame de b Sainte-Colombe n'est pas une grande dame, tant s’en faut... je crois

iu 'elle était simplement marchande de modes sous les galeries de bois

lu Palais-Boval. Vous voyez que je vous parle à cœur ouvert. — Et elle qui se vantait que des seigneurs français et étrangers fréqueu tarent sa maison dans ce temps-tà ! — C’est tout simple, ils venaient sans doute lui commander des chapeaux pour leurs femmes; toujours est-il qu’après avoir amassé une grande fortune... et avoir été dans sa jeunesse et dans son âge mûr... indifférente... hélas ! plus qu'indifférente au saJul de son âme, madame de b Sainte-Colombo est, à celle heure, dans une voie excellente et méritoire... C'est ce qui b rend, ainsi que je vous le disais, digne de vénération à tous égards, car rien n’est plus respectable qu'un repentir sincère... et durable... Mais, pour que son salut se lasse aune manière efficace, nous avons besoin de vous, mou cher monsieur Dupont. — De moi, monsieur... et que puis-je?... — Vous pouvez beaucoup. Voici comment : il n’y a pas d’église dans ce hameau oui se trouve i égale distance de deux paroisses ; madame de b Sainte-Colombe, voulant faire un choix entre leurs deux desservants, s'informera nécessairement auprès de vous et de madame Dupont, qui habitez depuis longtemps le pays... — Oh ! le renseignement ne sera pas long à donner... le curé de Danicourt est le meilleur des hommes. — C'est justement ce qu’il uc faudrait pas dire à madame de b Sainte-Colombe. — Comment? — Il faudrait, au contraire, lui vanter beaucoup et sans cesse M. le curé de Roiviüe, l’autre paroisse, afin de décider cette chère dame à lui confier son salut... — Pourquoi à celui-là plutôt quà l’autre, monsieur? — Pourquoi, je vais vous le dire ; si vous et madame Dupont parveuez à amener madame de la Sainte-Colombe à foire le choix que je désire, vous êtes certain d'être conservé ici comme régisseur... Je vous en donne ma parole d'honneur: et... ce que je promets, je le liens. — Je ne doute pas, monsieur, que vous n'avez ce pouvoir, — dit Dupont convaincu par l’accent et par l'autorité des paroles de Bodin, — mais je voudrais savoir... — Do mol encore, — dit Rodin en l’interrompant, — je dois, je veux jouer cartes sur table et vous dire pourquoi j’insiste sur b préférence que le vous prie d’appuyer. Je serais désolé que vous vissiez dans tout ceci Pombre d'une intrigue. 11 s'agit simplement d’une bonne action. Le cure de Boiville, pour qui je réclame votre appui, est un homme auquel M. l’abbé d’Aigrigny s’intéresse particulièrement. Quoique trèspauvre, il soutient sa vieille mère. S'il était chargé du salut de madame de 1a Sainte-Colombe, il y travaillerait plus efficacement que tout autre ; car il est plein d'onction et de patience... et puis, il est évident que par cette digne dame il y aurait quelques petites douceurs dont sa vieille mère profilerait... Voilà le secret de cette grande machination. Lorsque j’ai su que celle dame était disposée à acheter celle terre voisine de b paroisse de notre protégé, je fai écrit à M. le marquis ; il s’est souvenu de vous, et il m’a écrit de vous prier de lui rendre ce petit service, qui, vous le voyez, ne sera pas stérile. Car, je vous le répété, et jje vous le prouverai, j’ai le pouvoir de vous faire conserver comme régisseur. — tenez, monsieur, — reprit Dupont après un moment de réflexion, — vous êtes si franc, si obligeant, que je vais imiter votre franchise. Autant le curé de Danicourt est respectable et aimé dans le pays, autant celui de Boiville, que vous me priez de lui préférer... est redouté pour son intolérance... Et puis... — Et puis... — Et puis, enfin, on dit... —

— Voyons... que dit-on? — On dit que... c’est uo jésuite, a

A ces mots M . Bodin partit d'un éclat de rue si franc, que le régisseur en resta stupéfait ; car la figure de M. Rodin avait une singulière expression lorsqu'il riait.

« Un jésuite! !! — répétait M. Rodin en redoublant d'hilarité, — un Jésuite... Ah çà, mon cher monsieur Dupont, comment vous, homme de bon sens, d’expérience et d’intelligence, allez-vous croire à ces sornettes?... Un jésuite !... Est-ce qu’il y a des jésuites?... dans ce temps-ci surtout... pouvez-vous croire à ces histoires de jacobins , à ces croquemitaines du vieux libéralisme? Allons donc , je parie que vous aurez lu ccb... dans le Constitutionnel ! — Pourtant, monsieur... on dit... — Mon Dieu... on dit tant de choses... Mais des hommes sages, des hommes éclairés comme vous, ne s'inquiètent pas des on dit, ils s’occupent avant tout de faire leurs petites affaires saus nuire à personne, ils ne sacrifient pas à des niaiseries une bonne pbee qui assure leur existence jusqu'à 1a un de leurs jours; car, franchement, si vous ne parveniez pas a foire préférer mon protégé par madame de b Sainte-Colombe , je vous déebre , à regret , que vous ne resteriez pas régisseur ici. — Mais, monsieur, — dit le pauvre Dupont, — ce ne sera pas ma faute si celle dame, entendant vanter l'autre curé, le préfère à votre protégé. — Oui ; mais si, au contraire, des personnes habitant depuis longtemps le pays... des personnes dignes de toute confiance... et qu’elle venait chaque jour... disaient à madame de b Sainte-Colombe beaucoup de bien de mon protégé , et ni) mal affreux de l’autre desservant, elle préférerait mon protégé, et vous resteriez régisseur. — Mais, monsieur... c’est de b calomnie... ceb !... — s'écria Dupont. — Ah ! mon cher monsieur Dupont, — dit M. Bodin d'un air affilé et d'un ton d'allèctucux reproche, — comme ut pouvez-vous me croire capable de vous donner un si vilain conseil?.... C'est une simple supposition que je fois. Vous désirez rester régisseur de cette terre, je vous cri offre le moyen, le moyen certain...

c’est à vous de vous consulter et d’aviser. — Mais, monsieur... — Un mol encore... ou plutôt encore une condition. Celle-là est aussi importante que l'autre... On a vu malheureusement des ministres du Seigneur abuser de l'âge et de la faiblesse d’esprit de leurs pénitentes pour se faire indirectement avantager, eux... ou d’autres personnes; je crois notre protégé incapable d'une telle bassesse... Cepeudant, pour meure à couvert ma responsabilité, et surtout... la vôtre... puisque tous auriez contribué à foire agréer ma créature, le désire que deux fois par semaine vous m'écriviez dans les plus grands détails tout ce que vous aurez remarqué dans le caractère, les habitudes, les relations, les lectures même de madame de b Sainte-Colombe; car, voyez-vous, l'influence d'un directeur se révèle dans tout l’ensemble de b vie , et je désire être complètement édifié sur b conduite de mon protégé sans qu’il s’ eu doute... be sorte que si vous étiez frappé de quelque chose qui vous parût blâmable , j’en serais aussitôt instruit par votre correspondance hebdomadaire tres-détaillée. — Mais, monsieur, c’est de l’espionnage !... — s’écria le malheureux régisseur. — Ah! mon cher monsieur Dupont .. pouvez-vous Ûétrir ainsi l’un des plus doux , des plus saints penchants de l’homme... b confiance... car je ne vous demande rien autre chose... que de m'écrire en confiance tout ce qui se passera ici dans les moindres détails... A ces deux conditions, inséparables l’une de l'autre, vous restez régisseur... sinon j'aurais la douleur... le regret d’être forcé d'en foire donner un autre à madame de b Sainte-Colombe. — Monsieur, je vous en conjure, — dit Dupont avec émotion , — soyez généreux saus condition... Moi et nu femme nous n’avons que celte place pour vivre, et nous sommes trop vieux pour en trouver une autre... Ne mettez pas une probité de quarante ans aux prises avec la peur et la misère, qui est ri mauvaise conseillère... — Mon cher monsieur Dupont, vous êu* uo grand enfoui, réfléchissez... dans huit jours vous me rendrez réponse...

— Ah ! monsieur, par pitié ! 1 1 »

Cet entretien fut iuterrompu par un bruit rctcnlissaut que répétèrent bieutôt les échos des falaises.

A peine avait-il prié que le même bruit se répéta encore avec plus de sonorité.

« Le canon... — s’écria Dupont en se levant, — c’est le canon , c’est sans doute un navire qui demande du secours, ou qui appelle un pilote.

— Mon ami , — dit b lemme du régisseur en entrant brusquement , — de b terrasse on voit en mer un bateau à vapeur et un bâtiment à voiles presque entièrement démâté:... les vagues les poussent à b côte: le trois-mâts lire le canon de détresse. . . il est perdu.— Ah ! c’est terrible !.. et ne pouvoir rien... rien qu'assister à un naufrage !— s’écria le régisseur en prenant son chapeau, et se préparant à sortir.— N'y a-t-il donc aucun secours à donner à ces bâtiments?— demanda M. Rodin. — Du secours... s'ils sont entraînés sur ces récifs... aucune puissance humaine ne pourra les sauver; depuis l’équinoxe, deux navires se sont déjà perdus sur celte côte. — Perdus... corps cl biens ! Ah ! c’est affreux, — dit M Rodin. — Par cette tempête , il reste malheureu-cment aux passagers peu de chance de salut ; il o’importe, — dit le régisseur en s'adressant à si femme , — je cours sur ces biaises, avec les gens de b Tenue , essayer de sauver quelques-uns de ces malheureux : bis faire grand feu dans plusieurs chambres... prépare du linge, des vêlements , des cordiaux ... Je n’ose espérer un sauvetage... mais enfin U faut tenter... Venez-vous avec moi, monsieur Rodin?— Je m’en ferais un devoir, si je pouvais vous être bon à quelque chose; mais mon âge, ma faiblesse... me rendent de bien peu de secours.— dit Rodin, qui ne se souciait nullement d'alfrouter la tempête. — Madame votre femme voudra bien m'enseigner où est b chambre verte, j’y prendrai les objets que je viens chercher, et je repartirai à l'instant pour Paris, car je suis très-pressé. — Soit, monsieur ; Catherine va vous conduire. Et loi. fais sonner b grosse cloche... dit te régisseur à sa servante : — que tous les gens de b ferme viennent me retrouver au pied des biaises avec des cordes et des leviers. — Oui, mon ami; mais ne l’expose pas. — Embrasse-moi, ça ine portera bonheur, » dit le régisseur.

Puis il sortit en courant et en disant : ■ Vite... vite, à cette heure 3 ne reste peut-être pas une planche des navires ! •

« Ma chère madame, auriez -vous l’obligeance de me conduire à Ij chambre verte? — dit Rodin toujours impassible. — Veuillez me suivre, monsieur, » dit Catherine en essuyant ses larmes; car elle tremblait pour le sort de son mari, dout elle connaissait le courage.

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