‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 21 sur 95 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

La tempête.

La mer est affreuse...

Des bmes immenses d’un vert sombre marbré d’ écume blanche dessinent leurs ondulations, tour à tour hautes et profondes, sur une large bande de lumière rouge qui s'étend à l'horizon.

Au-dessus s’entassent ae lourdes masses de uuages d'un noir bitumineux; chassées par b violence du veut, quelques Toiles nuées d’un g ru rougeâtre courent sur ce ciel lugubre.

Le pâle soleil d’hiver, avant de disparaître au milieu des grands uuj

LF. JUIF ERRANT.

ge» derrière lesquels il monte lentement, jetant quelques reflets obliques sur la mer en tourmente, dore çà cl la lés Crêtes transparentes «les vagues le» plus élevées.

Une ceiuture d'écume neigeuse bouillonne et Uiuibillunne à perte de vue sur les rét ifs dont celte côte âpre et dangereuse est hérissée.

Au loin, A mi-côte d uo promontoire de roches, assez avancé dans la mer, s’élève te c bateau de Laidoville; un rayon de soleil (ait flamboyer ses vitres. S-s mut ailles de briques et ses toits d’ardoise aigus se dressent au milieu de ce ciel chargé de vapeurs.

Uu grand navire désemparé, ua naviguant plus que sous des lambeaux de voiles fixés à des trouvons de mâts, dérive vers la côte.

Tautôt il roule sur la croupe monstrueuse des vagi es, tantôt il plonge au fond de leurs abîmes.

Un éclair brille... il est suivi d’iiu bruit sourd à peine perceptible au milieu du fracas de la tempête-. Ce coup de canon est le dernier signal de détresse de ce bâtiment, qui se perd et court malgré lui sur la cote.

A ce moment, un bateau à vapeur, surmonté de sou panai lie de noire Année, venait de i’e»t et albit dans l'ouest; faisant tou-* ses efforts pour se maintenir éloigué de la côte, il laissait les récifs à sa gain lie.

Le navire dématé devait, d’un iuslant à l'autre, passer à l’avant du bateau à vapeur, eu courant sur les roches ou le poussaient le veut cl la marée.

Tout à coup un violent coup de mer coucha le bateau à vapeur sur le flanc ; la vagi.e énorme, furieuse, s’abattit sur li' pont : en une seconde,

I i cheminée fut renversée, le tambour brisé, une des roues de la machine mise hors de service;..* une seconde lame, suecédaut à la première, prit encore le bâtiment par le travers, et augmenta tcllcmeiu les avarie», que, ne gouvernant plus, il alla bientôt à b t ôte... dam. b même direction que te trois-mâts.

Mais cdui-ci, quoique plus éloigné des récifs, offrant au veut et à la mer une plus grande surface que le bateau à vapeur, le gagnait de vitesse dans leur dérive commune, et il sVn rapprocha bientôt assez pour u'i! y edi â craindre un abordage entre les deux batiment*... nouveau •mger ajouté à toutes les horreurs d’un uaufrage alors certain.

Le trote iiiàls, navire anglais, nommé t* Blnek-Eagfe, venait d’Alexan* diic, d’où il amenait des passagers, qui, arrivés de l’Inde et-de Java par la mer Rouge sur le bateau à vapeur le Ituyier, avaient quitté ce bâtiment pour traverser l'Isthme de £uez. /> Blutk-Eogle, en sortant du détroit de Gibraltar, avait été relâcher aux Açores, d’où il an i» ait alors.

II faisait voile pour l’ortsmoulh lorsqu'il Ad assailli par le coup de veut de nord-ouest qui régnait alors dans fa Main ht.

Le bateau à vapeur, nommé le Guillaume- Tell, urrivail d’AIlciuagne par I Elbe ; apres avoir passé à Hambourg, il se dirigeait vers le Havre.

Ces (Jeux batiments, jouets de b me» élimines, pommés par b tempête, entraînés par b marée, couraient sur le» récils avec une effrayante rapidité.

Le pont de chaque navire offrait un spectacle terrible; la mort de tous les passagers paraissait certaine, car une mer affreux se lu isait sur des roche» vives au nied d’une falaise à pic.

Le. capitaine du Black- Eagle, debout à l'arrière. Retenant à -un débris dr mâture, donnait, dans celte extrémité terrible, se* dernier» ordres avec un courageux sang-froid. Les embarcations avaient été enlevées par les lames, il ne fallait pas songer à mettre la chaloupe 4 flot ; la seule « hanec de salut, dans le cas où le navire ne se briserait pas tout d’abrud en tom bant le banc dcsrocheis, était d’établir, au moyen d'un câble porté sur les roches, un va-et-vient, sorte de communication des plus dangereuses entre b terre et les débris d'un navire.

Le pont était couvert de passager» doot les cri* et l’rpouvanlc augmentaient encore b confusion générale.

Les uns, happés de stupeur, cram|onué* aux râteliers dru haubans, attendaient b mort avec une insensibilité stupide: d'autres se tordaient les mains avec désespoir, ou se roulaient sur le pout en poussant de» imprécation» terribles.

Ici, des femmes priaient agenouillées; d’autres cochaient leurs figures don» leurs mains, connue pour ne pas voir k s smisties» approcha de h mort ; une jeune mère, pâle comme un spectre, tenant sou enfant étroltenu rit serré contre son sein, allait, suppliante, d’un matelot à l’autre, offrant, ù qui sa* chargerait de son fils, une bourse pleine d'or r4 des bijoux qu'elle venait d aller chercher.

(>x cris, ces frayeurs, ces larmes, contrastaient avec b résignation sombre cl taciturne des marins. Reconnaissant l’imminence d'an danger aussi effrayant qu’inévitable, les uns, se dépouillant d'une prtic de leurs v ■' tcnients, attendaient le moment de tenter un dernier effort pour disputer leur vie à la fureur des vagues : d'autres, renonçant à tout espoir, bravaient la mort avec une indifférence stoïque.

Çà et là des épisodes touchaut» ou terribles se devinaient, si cela peut sc dire, sur un fond de sombre et morne désespoir.

Un jeune homme de dix-lmit à vingt sms environ, aux cheveux noirs et bilUnuts, au teint cuivré, aux trait» d une régularité, d’une beauté parla île, contemplait cette scène de désolation cl de terreur avec ce calme triste, particulier à ceux qui ont souvent bravé de grands périls; euvi loppé d’un manteau, le dos appuyé aux bastingages, il arc-bouiail Si s pieds sur une des pièces «le bois de b «Ironie. Tout à coup b malheureuse mère qui, son enfant «bus sc» bras et de l'or dans sa main, s’était déjà en vain adressée à quelques matelots pour les supplier de sau-

ver son fils, avisant le j«*une homme au teint cuivré, se jeta à scs genoux et lui tendit sou enfant avec un élan de d-'-si-spoir inexprimable.-. Le jeune Immun' le prit, setoua tristement 1a tête en moutran! le* vogues furieuses à cette femme éplorée... mai» d'un geste expressif il sembla lui promettre «l'essayer de le sauver... Abu-* lu jeune mcrc, «laits nue Jolie ivresse d’espoir, se mil à butgucr de larmes les maim du j«uue ’lmininc au teint cuivré.

Plus loin, un autre passager du Black- Eagle paraissait animé de b pitié la plus active.

(tu lui eût donné vingt-cinq ans à peine. De long» cheveux blond* et bom lés flottaient autour de sa ligure angélique, ti portail nue Muiuiue noire et mi rabat blatte. S'attachant aux plus dmespeié», allant de l'un à l'autre, il leur disait de pieu*'» pat oies d'espérance ou de résignulion; à i entendre consoler ceux-ci, encourager ceux-là. dans un langage rempli d’onction, de tendresse et d’inelLihle charité, ou l’eût dit étranger ou imliPércnt aux périls qu'il parlag«*ail.

Sur cètte suave et belle figure on lisait une intrépidité frokJe et simple, un religieux détachement «le toute pensée terrestre ; de temps à autre il levait ses grands yeux biens rayonnants de rcioiiuaissauce, d amour et de sérénité, comme pour remercier Dieu de l’avoir nus à une de tes épreuves formidable» où l'homme rempli de cieur et de bravmirc peut se dévouer pour scs frères, c», sinon lis sauver tous, du moins mourir avec eux eu leur montrant le ciel... Lutin ou eût dit un ange envoyé par le Créateur pour rendre moins cruel* tes coups d une inexorable bizüié.,.

Opposition bizarre I non loin de ce jeune hnuune beau « omine un archange, on voyait un être qui ressemblait an démon du mal.

Hardiment moulé sur ie tronçou du mal de beaupré, où il m* tenait h laide de quelque* défais de cordage, cet homme dominait b sn-ne terrible qui m? payait sur k- pont.

Une kde sinistre, sauvage, éclatait sur son front jaune et mat, (ciote particullcre aux gens issus d'un bbuc et d'une ciéo le métisse; il no portait qu’une chemise et un caleçon de toile : à sou cou était suspendu par un « union un toiileau de ier-blaiif , pareil à celui dont se servent les soldais pour serrer leur congé.

Pins le danger augmentait, plus le trois-mâts mm.: pii d élie juté sur les récif» ou d'aborder le bateau à vapeur, dont il s'approchait rapidement (abordage terrible, qui devait faire sombrer les deux b.ilimeuts avant même qu’il* eussent échoué au milieu des roclm»), plu» b j«ii«.* infernale de ce passager se révélait par défrayants traie poils. Il semblait hâter avec une féioce impatience l'œuvre de destruction qui allait s'accomplir.

A le voir ainsi se repaître avidement de toute» les angoisses de Imites les terreur», «!<• tous les désespoirs «[ni s'agitaient devant lui, on l’t'ûl

t ris pour l’apôtre de l'une de ces sanglante* divinités qui, dans Ses pays urbare*, prësidcut au meurtre et au carnage.

Rien tôt le Watk-Kaale, poussé par le vent et par des vagues énorme*, aniva xi près du Guillaume- Tell, que de ce lwtimeiit l’ou pouvait distinguer les passagers rassemblé* sur le pont du bateau à vapeur aussi presque désempare.

Se* passager» u’étaicut plus qu’en petit nombre.

Le coup de mer, eu emportant le tambour et en brisant une de» roues de b machin’*, avait aussi emporté presque tout le pbt-bord du même côté; les vagues, entrant à chaque instant |»ar celle large brèche. balayaieut le pont avec une violence irrésistible, cl chaque lois cuh-vau-ut nuckpie victime.

Parmi ks passagers, qui semblaient n’avoir échappé à ce danger que pour cire broyés contre les recbeis on écrasés sons le choc «le» deux navires, dont b rencontre devenait de plu» en plus imminente, mi groupe était surtout «ligue du plus tendre, «lu plus douloureux interet.

Réf ugié à l'arriére, un grand vieillard au front chauve, à la inoiibio<-lte grise, avait êitroulé autour de son corps un bout de cordage, et, aini solidement amarré te long de b mitraille du navire, il .enlaçait de sc* bras el serrait avec force contre sa poitrine deux jeunes filles de quinze à seize ans, h detui enveloppé**» dans une pi'iis'e de. peau de reuuc... Un grand chien fauve, ruisselant d’eau el aboyaut avec fureur contre le* lames, était i leurs pied».

Ce» jeunes Hiles, entouré*.** du bras du vieillard, sc pressaient enrt re l’une contre l'autre; mai», loin de s'égarer autour a elle» avec épouvante, leurs yeux se levaient ver» le ciel, comme si, pleine» d’uue « « nflance et d’une espérance ingénue», elles se fussent attendues à étro sauvées par l'intervention «l’une pui>sanee surnaturelle.

Un épouvantable cri d'horreur, de désespoir, pou»sé à la fois par tous les passagers des deux navires, retentit tout A coup au-dessus «lu fracas de la tempête.

Au momeut ou, plongeant profondément entre deux lames, te bate,.u à vapeur offrait son travers à l'avant du trois-mâts, celui-.' i, enlevé à une hauteur prodigieuse par une numtagne d'eau, re trouva pour ainsi dire suspendu au-dessus du Guillaume -Tell pendant la setoude qui précéda le choc de ces deux bâtiments...

Il est de ces spectacles d’uue horreur sublime... impossibles à rendre.

Mai?, durant ce» catastrophes promptes comme la pensée, on surprend parfois «les tableaux si rapides, que l’on croit les avoir aperçu» à ta lueur d’un éclair.

LP. Jl.'IF ERRANT.

Ainsi, lorsque le Dlack-Eagle, soulevé par les flots, allait s'abattre sur le fiuiUaume-Tetl, le jeune homme à ligure d'archange, aux clu— veux blonds Huilants, se tenait debout à l’avant du trois-mâts, prêt à se précipiter à la incr pour sauver quelque victime...

Tout à coup il aperçut à bord du bateau à vapeur, qu'il dominait de toute l'élévation d une vague immense, il aperçut les deux jeunes lilles étendant vers lui leurs bras suppliants...

Elles semblaient le reconnaître cl le contemplaient avec une sorte d extase, d'adoration religieuse !

IVud.mt une seconde, malgré le fracas de la tempête, malgré l’approche du naufrage, les regards de ces trois êtres se rencontrèrent...

Les traits du jeune homme exprimèrent alors une commisération subite. profonde ; car les deux jcuucs lilles, les mains jointes, l'imploraient connue un sauveur attendu...

Le vieillard, renversé par Li chute d'un üorbge, gisait sur le pout.

Bientôt tout disparut.

Une efFrayante masse d’eau lança impérieusement le lilark-Engle sur te Guillaume-Tell au milieu d'un nuage d'écume bouillonnante.

A l'effroyable écrasement de ces deux masses de bots et de fer. qui, broyées I une contre | autre, sombrèrent aussitôt, se joignit seulement un grand cri...

l'n cri d'agouic et du mort.

L’n seul cri poussé par eent créatures humaines s'abîmant à la fois dans les Dots...

Kl puis l'on ne vit plus rien...

Quelques moments apres, dans le creux ou sur la cime des vagues...

on put apercevoir les débris des deux bâtiments ; et çà et lu, les bras crispés . h ligure livide cl désespérée de quelque', malheureux tâchant de gagner les récifs de b côte au risque d'y être écrasés sous le choc des bmes qui s'y brisaient avec fureur.

rentrer d'un moment à l’autre. — Eli bien, ma chère madame, — lui dit Bodin, — csp«*re-t-on sauver quelqu'un de ces malheureux? — Hélas' monsieur... je l'ignore; voilà près de deux heures que mon mari est parti... Je suis dans une inquiétude mortelle ; il est si courageux, si imprudent, une fiés qu'il s'agit d'être utile... — Courageux... jusqu'à l'imprudence... — se dit lludiii avec impatience... — Je n’aime pas cela... — Enfin, — reprit Catherine, — je viens de faire meure ici à côté du linge bien chaud... des cordiaux... Pourvu que eela, mon Dieu ! serve à quelque chose! — Il faut toujours l'espérer, nu chere madame. J'ai jwn regretté que mon âge. nia faiblesse, ne m'aient pas permis de me joindre à voir* excellent mari... Je regrette aussi de ne pouvoir attendre pour savoir l'issue de ses efforts, et l'en féliciter, s'ils sont heureux., car je suis malheureusement lorré de repartir... mes moments sont comptés. Je vous serai très-obligé de faire atteler mon cabriolet. — Oui, monsieur... j'y vais aller. — Un mot... ina chère, ma bonne madame

Dupont... Vous êtes une

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