E JÉSUITE DE RODE COURTE
CI1APURB PREMIER.
Un hui ami.
la nuit était venue, sombre cl froide. Le ciel, pur jusqu'au coucher du soleil, se voilait de plus en plus de nuées grises, livides; le vent, soufflant avec force, soulevait çi et là. par tourbillons, une neige épaisse qui commençait à tomber. Les lanternes ne jetaient gu une clarté douteuse dans l'intérieur de h voiture du docteur Baleinier, où il était seul avec Aérienne de Cardoville.
La charmante figure d'Adrienne , encadrée dans son petit chapeau de castor gris, faiblement éclairée par la lueur des lanternes , se devinait blanche et pure sur le fond sombre de I étoffe dont était garni I intérieur de la voilure, alors embaumée de ce ftufum doux et suave, on dirait presque voluptueux , qui émane toujours des vêtements des tanraes d’une exquise recherche ; la pose de la jeune fille, assise auprès du docteur, était remplie de grâce; sa taille rtêgaate cl svelte, emprisonnée dans sa robe moulante de drap bleu,
■nprimait sa souple ondulation au moeHeu t dossier où elle s’appuyait ;
*s petits pieds . croisés l'un sur l'autre et un peu allongés, reposaient sur une épaisse peau d’ours servant de lapis; de sa main gauche , éblouls- *ante et noe , elle tenait wn mouchoir magnifiquement brodé, dont, au prand étonnement de M. Baleinier, elle essuya ses yeux humides de larmes.
Oui, car cette jeune fille subissait alors la réaction des scènes pénibles auxquelles elle venait d'assister à l’ bétel de Saint-DLrier. A l'exaltation fébrile, nerveuse, qui l'avait jusqu’alors soutenue, succédait cbex elle on abattement douloureux : car Aérienne, si résolue dans son indépendance, si fière dans soq dédain, si implacable dans son ironie, si audacieuse dans sa révolte contre une injuste opposition, était «l’une sensibilité profonde, qu’efle dissimulait toujours devant sa tante et devant son entourage. Malgré son assurance, rien n'était moins viril, moins virago que mademoiselle de Cardoville ; elle était essentiellement femme ; mais aussi, comme femme, elle savait prendre un grand empire sur elle-même des que la moindre marque de faiblesse de sa part pouvait réjouir ou cnorgueUir ses ennemis.
b'Aigrignjr.
La voiture roulait depuis qvelguet minutes; Adriennc, essuyant silencieusement ses larmes au grand étonnement du docteur, n'avail pas encore prononcé une parole.
o Comment... ma chère mademoiselle Adriennc ! — dit M. Baleinier, véritablement surpris de l’émotion de la jeune fille, — comment !... vous, tout à l'heure encore si courageuse... vous pleurer! — Oui,— répondit Adriennc d'une voix altérée, — je pleure... devant vous... un ami... mais devant ma tante... oh! jamais. — Pourtant... dans ce long entretien... vos épigrnmmes. .. — Eh! mon Dieu... croyez-vons donc que ce n’est pas malgré moi que le me résigne à briller dans celle guerre de sarcasmes?... Bien ne me déplaît autant que ces sortes de luttes d'ironie amère où me réduit b nécessité de me défendre contre celle femme et ses amis... Vous parier de mon courage... il ne consistait pas, je vous I assure, à faire montre d’un esprit méchant... mais à contenir, à cacher tout ce que je soulTraisen m'enlendant traiter si grossièrement... devant des gens que je liais, que je méprise... moi qui, âpre* tout, ne leur ai jamais fait do mal, mol qui ue demande qu'à vivre seule, libre, tranquille, . et à voir des gens heu-
reux autour de moi. — Que voulez-vous ? on envie et votre bonheur ci celui que les autres vous doivent... — Et c’est ma tante ! — s’écria Adrienne avec émotion , — ma tante, dont b vie n'a été qu'un long sraudaie, qui m'accuse d'une maniéré si révoltante ! comme si elle ne nie connaissait pas assez fière.
assez loyale, pour ne Caire qu'un choix dont je puisse m 'honorer haun*menl... Mon Dieu, quand j'aimerai, je le dirai, je m’en glorifierai : car l’amour, comme je le comprends, est ce qu'il y a de plus magnifique au monde... — Puis Adrienno reprit avec un redoublement d'amertume ; — A quoi donc servent l'honneur et b franchise, s'ils ne vous incUcnt pas même à l'abri de soupçons encore plus stupides qu'odieux !! »
Ce disant, mademoiselle de Cardoville porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.
■ Voyons, ma chère
mademoiselle Adriennc, — dit M. Raleinier d'une voix onctueuse et pénétrée, — calmez-vous...
tout ceci est passé...
vous avez en moi un ami dévoué... a Et cet homme, en disant ces mots, rougit malgré son astuce dbbofimie.
« Je le sais, vous êtes mon ami , — dit Aérienne ; — je n'oublierai jamais que vous vous êtes exposé aujourd'hui aux ressentiments de ma taule en prenant mon parti, car je n'ignore pas quelle est puissante...
oh ! bien puissante pour le mal... — Quant a ce- . b... — dit le docteur en
affectant une profonde indifférence, — nous autres médecins... nous sommes à l'abri de bien des rancunes.. — Ah ! mon cher monsieur Baleinier, c’est que madame de Saint-Dizicr et ses amis ne pardonnent guère! — et la jeune fille frissonna. — Il a fallu mon invincible aversion, mon hoireur innée de tout ce qui est lâche, perfide et méchant, pour m amenei à rompre si ouvertement avec elle... Mais U s’agirait... que vous dirai ■ je?... de b mort... que je n'bésilerais pas... et pourtant, — ajouta-t-elle avec un de ces gracieux sourires qui donnaient tant de charme à sa ravissant^ physionomie, — j’aime bien b vie... et si j’ai un reproche à me
Digiti;
ûilré... c'est de l'aimer trop brillante, trop belle... trop harmonieuse ; mai', vous le savez, je me résigne à mes défais... — Allons, allons» je suis plus tranquille, — dit le docteur gaiement, — vous sourie*... c'est bon signe...— Souvent, c'est le plus sage... et pourtant... le devrais-je, après les menaces que ma tante vient de me faire ! l'ourlant, que peutelle 1 quelle était la signification de cette espèce de conseil de famille ? Sérieusement, a-t-elle pu croire que l’avis d un M. Aigrignv, d'ttoM. Tri- - peand pût m'influencer?... Et puis, elle- a parle de mesures rigoureuses... Quelles mesures peut-elle prendre?... le savez-vou» ?...-— Je crois» outre BOBS» que la princesse a voulu seulement vous effrayer... et qu'elle compte agir t or vous par persuasion... Bile a I Inconvénient de se croire une mère do l'Eglise, et elle rêve votre conversion, — dit malicieusement le docteur, qui voulait surtout rassurer à tout prix Adrien ue; — mais ne pensons plus à cela... il faut que vos beaux yeux brillent de leur éclat, pour séduire, pour fasciner le ministre que nous allons voir... — Vous ave* raison, mon cher docteur..» on devrait toujours fuir le chagrin, rar un de res moindres désagréments est du vont Un oublier les chagrins des autres;... mais, voyez, j'use de votre bonne obligeance sans vous dire ee que j’attends de vous. — flous avons, heureusement, le temps de causer, car notre homme d'Etat demeure fort loin de clic* vous, — En deux mots, voici ce dont il s'agit, — reprit Adricnne : — je vous ai dit les raisons que j'avais de m'intéresser à ce digne ouvrier ; ce matiu, il est venu tout désolé m'avouer qu'il se trouvait compromis pour des chants qu'il avait faits (car il e^t poète ), qu'il était menacé d'être arrêté, qu i! était innocent mais que si ou le mettait en prison, sa famille, qu'il soutenait seul, mourrait de faim. Il venait donc me supplier de fournir une caution, afin qu'on le laissât libre d’aller travailler. J’ai promis, en pensant A votre intimité avec le ministre. Mais ou était déjà CW les traces de ce pauvre garçon , j’ai eu l'idée de le taire radier chez moi, et vous savez de quelle manière ma tante a interprété cette action. Maintenant, dites-nmi, grâce à votre recommandation, croyezvous que le ministre m’accordera ce que nous allons lui demander, b Mufle sous caution de cet artisan? — Mais sans contredit... cela ne doit pas faire l'ombre d£ difficulté, surtout lorsque vous lui aurez exposé les faits avec cette éloquence du cœur que vous possédez si bieu... — 'Savez-vous pourquoi, mon cher monsieur Baleinier, j’ai pris cette résolution, peut-être étrange, de vous prier de me conduire, moi, jeune, fille, cher, ce ministre? — .Mais... pour recommander d’une manière plus pressante encore votre protégé. — Oui... et aussi pour couper court, par une démarche éclatante, aux calomnies que ma tante ne va -pas manquer de répandre... et qu’elle a déjà, vous l'avez vu, fait inscrire au procèsverbal de t e commissaire de jmlicc... J’ai donc préféré m'adresser franchement. hautement, à un homme placé dans une position éminente... Je lui dirai ce qui est, et il me croira , parce que la vérité a tin accent auquel on ne se trompe pas. — Tool ceci, nia chère mademoiselle Aérienne, est sagement, parfaitement raisonné. Vous ferez, comme on dit, d'unC pierre deux coups... ou plutôt, vous retirerez d’une bonne action «leux actes de justice :... vous détruirez d'avance de dangereuses calomnie*, et VOUS few rendre la liberté à un digue garçon. — Allons!
— dit en riant Aérienne, — voici ma gaieté qui revient... grâce à celte heureuse perspective. — Mon Dieu, dans h \h«, — reprit philosophiquement le docteur, — tout dépend du point de vue. »
Adrieone était d'une ignorance si complète en matière de gouvernement constitutionnel et d'attributions administratives, elle avait une foi si aveugle dans le docteur, qu'elle ne douta pas un inslaut de ce que ce dernier lui disait.
Aussi reprit-elle avec joie : « Quel bonheur! ainsi je pourrai, en allant chercher ensuite les filles du marét bal Simon, rassurer la pauvre mère de l'ouvrier, qui est peut-être à ci lle heure dans de cruelle* anpnisses en ne voyant pas rentrer son (ils. — f ui, vous aurez ce plaisir,
— dit M. Baleinier en souriant, — car nous allons «ollieilcr, intriguer de telle snrtr nn’il faudra bien que b bonne mère apprenne par vous la mise en Kbçrle de ce brave garçon, avant de savoir qu'il avait été arrêté. — Que de bonté, que d'obligeance de votre pari.’-— dit Adricnne.
— En vérité, s'il ne s'agissait pas de motifs aussi graves , j'aurais honte de vous faire perdre un temps si précieux, mon cher monsieur Baleinier; mois je connais votre ctrur. — Vota prouver mon nrofbud dévouement, mon sincère attachement, je n’ai pas d’autre dé*ir, 8 dit le docteur en aspirant une prise de tabac. Mais en même temps i! jeta de côté un coup deuil inquiet par b port iè r e, car b voiture traversait alors b plloa de l’Odéon, et malgré les rafales d'un»* neige épaisse on voyait la façaue du théâtre illuminée; or, Adricnne, qui en ce moment même tournait la téîe de ce chté, pouvait s’étonner du singulier chemin qu'on lui faisait prendre.
A lin d'atti; er son attention par une habile diversion, le dm leur s'écria to«t à roup ; « Ahl grand Dieu... cl m*ü qui oubliais... — Qu ayez-vous donc, monsieur Baleinier? — dit Adricnne en se retournant vivement vers lui. — J'mihlfais une chose très-importante à la réussite de notre sollicitation. — Qu'cst-çe donc?... » — demanda b jeune fille inquiété.
M. Baleinier sourit avec malice.
« Tons les hommes, — dit-il, — ont leurs faiblesses, et le ministre en a beaucoup pins qu'un antre; celui qnc nous allons solli< lier al'im-ouvénicntdc tenir rlmtAttemcnt à smi titre, et sa promit re impi.v-io» serait fâcheuse... si voir* ne le saluiez pas d'un Monsh-ûr le ministre b’u-n accentue. — Qu'à rela ne tienne, mon citer monsieur Baleinier, — dit
Adricnne en souriant à son tour, — j’irai même jusqu'à l'Excellence, qui est aussi, je crois, un des titres adoptés. — Aon fias maintenant... ruais raison de plus; et, si vous pouviez même laisser échapper uu ou deux Monseigneur, notre a flaire serait emportée d'eiublée. — Soyez tranquille, puisqu’il y a des bourgeois- ministres comme il y a des bourgeois-geiitilsbomincs, je me souviendrai de >1. Jourdain, et je rassasierai la gloutonne vanité de votre homme d'Etat. — Je vous l'abandonne, et il sera entre bonnes mains, — reprit le médecin en voyant avec joie b voiture alors engagée dans les rues sombres qui conduisent de la place de i'Odéon au quartier du l'aulhéou ; mais, daus celte circonstance, je n'ai pas le courage de reprocher à mon ami le ministre d'être, orgueilleux, puisque son orgueil peut nous venir en aide. — Cette petite ruse est d'ailleurs assez innocente, — ajouta mademoiselle de Curdoville, — et je n’ai aucun scrupule d’y avoir recours, je vous l'avoue... — Buis, se penchant vers la portière, elle dit : — Mou Dieu, que ces rues sont noires !... quel vent, quelle neige!... dans quel quartier sommes-nous donc?..,— Comment! habitante ingrate et dénaturée... vous ne reconnaissez pas, à celte absence de boutiques, votre cher quartier, ?c faubourg Saint -Germain? —
Je croyais que nous l'avions quitté depuis longtemps. — Moi aus>l, — dit le médecin «» penchant à b portière connue pour reconnaître le lien où il se trouvait, — mais uous v sortîmes encore! Mon malheureux cocher» aveuglé par b neige qui fui fouette b ligure, se sera tout à l'heure trompé; mais uous voici en bon chemin... oui... je m’y reconnais, nous somme* dans b rue Saint-Guillaume, rue qui n’est pas gaie (par parenthèse) ; du reste» dan* dix miaules nous arriverons à l'entrée particulière du ministre, car les intime-. comme moi jouissqpt du privilège d'échapper aux honneurs de la grande porte. »
Mademoiselle de Cardovillc. comme les personnes qui sortent ordinairement en voiture, connaissait si |>cu certaines rues de Paris et les habitudes ministérielles, qu elle ne douta nas un moment de ce que lui affi muit M. Balciukr, eu qui elle avait d’ailleurs b confiance b plus extrême.
Depuis le départ de l'hôtel Saint-Pizicr, le docteur avait sur les lèvtts une question uu'U héritait pourtant à poser, craignant de de compromettre aux yeux d’Adrienne. lorsque celle-ci avait parlé d’intéréts Irès-itn* portants dont on lui aurait caché l’existence, le docteur, très-fin, tn*s- Kalûlc observateur, avait paifuitcment remarqué T embarras et les angoisses de b princesse et de M. d'Aigriguy. il ne douta pas que le complot dirigé contre Adricnne (complot qu i! servait aveuglément par soumission aux volontés de l'ordre) ne lût relatif à ces intérêts qu ou lui avait cachés, et que par cela même il brûlait de connaître: car. ainsi que chaque membre de b ténébreuse congrégation doul i| faisait partie, ayant forcément l’habitude de la délation, d sentait nécessairement se développer en lui les vires odieux inhérents à tout état de romplicité, à savoir, l’envie, b défiance et une curiosité jalouse.
On comprendra que le docteur Baleinier, quoique parfaitement résolu • de servir les projets de M. d'Aigriguy, était fort avide de savoir ce qu on lui avait dissimulé ; aussi, surmontant ses hésitations, trouvant l'occasion opportune et surtout pressante» il dit à Adricnne après un moment d*» silence : « Je vais peut-être vous faire une demande très-indhrrete. En tout cas, si vous b trouve* telle... n'y répondez pas... — Continuer, je vous en prie. — Tantôt... quelques miuiites avant que Ton vint annoncer à madame votre tante l'arrivée du commissaire de police, vous avez, ce me Semble, parié de grands intérêts qu'on vous aurait cachés jiisqe.'iri .. — Oui, sans doute. — Ces mots, — reprit M. Baleinier eu accentuant lentement ses paroles, — ces mots ont paru taire une vive impression sur b princesse.;. — Une impression si vive, — dit Aérienne,
— que certains Soupçons que j’avais se sont changés en certitude. — Je n’ai pas besoin de tous dire, nia chère amie, — reprit M. Baleinier d’un Ion patelin, — que, si je rappelle cette circonstance, c’est pour vous offrir mes services dans le cas où ils pourraient vous être bons à quelque chose... sinon... si vous voyiez l’ombre d'un inconvénient à m on apprendre davantage... supposez que je n'ai rien dit. »
Adricnne devint sérieuse, pensive, et apres un silence de quelques instants elle répondit à M. Baleinier : « il est à ce sujet des choses que j ignore... if autres que je pals vous apprendre... d'autres enfui que ie dois vous taire... vous étés si bon aujourd'hui que je suis heureuse de vu us donner une nouvelle marque de confiance. — Alors je ne veux tien savoir, — dit le docteur d un air contrit et pénétré, — Car j'aurais 1 air d'accepter une sorte de récompense... tandis que Je suis mille fois pavé pat le plaisir même que j'éprouve à vous servir. — Ecoutez... — dit Adrieone saus paraître s’occuper des scrupules délicats de M. Balrinier.
— j’ai de puissantes raisons de croire qu'un immense héritage doit être dans un IdUpS [dus ou nota* pro< lutin partagé entre les membres de ma braille... que je ne connais pas tous... car, après b révocation de l'édit de Nantes, ceux dont elle descend se sont dispersés dans les pays étrangers, et ont subi des fortunes bien diverses. — Vraiment ! — 's'écria le docteur, ou ne peut nias intéressé. — Cet héritage, où est-U? dt* qui vlcnt-il ? entre les mains de qui est-il? — Je l’ignore... — Et comment faire valoir vos droits ? — Je le saurai bientôt . — Et qui vous en Instruira?
— Je ne nuis vous le dire. — Et qui vous a appris que cet héritage exisbit ? — Je ne nuis non pins vous le dtic v , — reprit \driennc d'utt ton mélancolique et doux qui contrasta avec h vivacité habituelle de son entretien. — C'est un èecrcl... On secret étrange... et dans ccs moments d exaltaliiHi où vous m'avez quelquefois surprise... je songeais à des cir-
constances extraordinaires qui se rapportaient à ce secret... oui... et alors de bien grande*, de bien magnifiques pensées s'éveillaient eu
BMN... B
Puis Adrienne se tut, profondément absorbée dans ses souvenirs.
H. Ralciuicr (l’essaya pas de IVn distraire.
D'abord mademoiselle de Cardoville ne s'apercevait pas de la direction que suivait la voiture; puis, le docteur n’était pas Taché de relié* chir à ce qu'il venait d'api» endre; avec sa perspicacité habituelle il pressentit vaguement qu'il s agissait pour l'abbé d'Aigrigny d’une affaire d'héritage, il se promit d'en Lire immédiatement le su et d'un rapport secret. De deux choses l’une : ou M. d'Aigrigny agissait dans celle circonstance d'après les instructions de l’ordre, ou il agissait selon son inspiration personnelle ; daus le premier cas, le rapport secret du doc- > leur à qui de droit constatait un fait ; dans le second, il en révélait un autre.
Pendant quelque temps mademoiselle de Cardoville et M. Baleinier gaulèrent dune un profond silence, qui n'était même plus interrompu par le bruit des roues du la voiture, rmilaul alors sur une épaisse couche de neige, car les rues devenaient de plus en plus désertes.
Malgré sa perlide habileté, malgré son auaacr, malgré raveiiglemeut de sa dope, le docteur n'était pas absolument rassuré sur le résultat de la machination : le moment critique approchait, et le moindre soupçon, uriladroiietnenl éveillé chez Adrienne, pouvait ruiner les projets du docteur.
‘idrienne, déjà fatiguée des émotions de cette pénible journée, tressaillait de temps à autre, car le froid devenait de plus eu plus pénétrant, et, dan* sa précipitation à acrompaguer M. Baleinier, elle avait oublié de nrendre un châle ou un maut<au.
Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur très-éjevé, qui. à travers la ueige, se dessinait en bbnc sur un ciel complètement unir. U l silence était .profond cl morue.
la voilure s’arrêta, le valet de pied alla heurter à une grande porte enchère d’une façon particulière; u'abord il frappa deux coups précipités, puis un autre séparé par un assez long intervalle.
Adrienne ne remarqua pas celle circonstance, car les coups avaient été peu bruyants, et d'ailleurs le docteur avait aussitôt pris la parole afin de couvrir par sa voix le bruit de retic espère de signal.
« Enfin, nous voici arrivés, — avait-il dit gaiement a Adrienne : — soyez bien séduisante, c’est-à-dire soyez vous- meme. — Soyez tranquille, je ferai de mon mieux, — dit en souriant Adrienne; puis elle ajouta, fn-souriant malgré elle : Quel froid noirf... Je vous avoue, mon bon monsieur Baleinier, qù’après avoir été chercher mes pauvres petites pafCOIes chez la mère ae notre brave ouvrier, je retrouverai ce soir avec un vif plaisir mon joli salon bien chaud et bieu brillamment éclairé ; car vous savez mou aversion pour le fmid cl pour l'obscurité. — C’est tout simple, — dit galamment le docteur, — les plus charmantes Heurs oe s'épanouissent qu’à la lumière cl à la chaleur, b
rendant que le médecin et mademoiselle de Cardoville échangeaient ces paroles, la lourde porte cochère avait crié sur ses gonds et la voilure était entrée dans la cour. Le docteur descendit le premier pour offrir son bras à Adrienne. 4