‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 64 sur 95 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Doit et avoir.

rendant quelque instants. Samuel et Bclhsahce restèrent immobiles, les yeux attachés avec une frayeur inquiète sur les sept points lumineux qui rayonnaient parmi lus dernières clartés de la uuit au sommet du belvédère, pendant qu'à l'horizon, derrière la maison, une lueur d'un rose pale annonçait l imbe naissante. Samuel rompit le premier le silence et dit à sa femme eu passant la main sur son Iront : « La douleur que vient de nous causer le souveuir de uolrc pauvre enfant nous a empêchés de réfléchir et de uous r.qqiuler qu'âpres tout U lie devait y avoir pour OOUt rien d'effrayant dans ce qui se passe. — Que dites-, ous, Samuel? — Mou père lie m'a -NI pas dit que lui et mou aïeul avaient plusieurs fois aperçu des clartés pareilles à de longs intervalles ? — Uni, Samuel... mats sans pouvoir, non plus que nous, s'expliquer ccs clarté.-..

— Ainsi que mon pere et mon graud-pèrej nous devons croire qu'une itoue, inconnue de leur temps comme elle I est encore du nôtre, donne passage à des personnes qui ont aussi quelques devoirs mystérieux à remplir dans celte demeure. Encore une fuis, mon pore m’a prévenu de ne pas m inquiéter de ces circonstances étranges... qu’il m'avait prédites, et qui depuis trente ans se renouvellent pour la seconde fois. — Il u’importc, .S uuiel... Cela épouvante comme si c'était qucbp.c chose de surnaturel. — Le temps des miracles est passé, — dit le juif en secouant mélancoliquement la tête, — bien des vieilles maisons de ce quartier ont des communication* souterraines avec des endroits éloignés quelques-unes, dit-on, so prolongent même jusqu'à la Seine et jusqu’aux catacombes ..Sans doute celte maison est dans une condition pareille, et les personnes qui y viennent si rarement s'y introduisent par ce moyen. — Mais ce belvédère ainsi éclairé... —D'après le plan annoté du bàtiinent, vous savez que ce belvédère foi me le faite ou la lanterne de ce qu'on appelle la grande salle de deuil, située au dern.cr étage de la maison. Comme il V règne une complète obscurité, à cause de la fermeture de toutes les fenêtres, nécessairement ou se sert de lumière pour monter jusqu'à celte salle de deuil, pièce qui renferme, dit-on, ans choses bien étranges, bien sûmiréa... » ajouta le juif en tressaillant. Bethsabée regardait attentivement, ainsi que sou mari, les sept points lumineux, dont l'éclat diminuait à mesure que le jour grandissait.

« Ainsi que vous le dites, Samuel, ce mystère peut s’expliquer de la *orte... — reprit la femme du vieillard. — D’ailleurs ce iour est un jour si important pour In famille de Rcunepout, que, dans de telles circonstances. celte apparition ne doit pas nous étouner. — El penser, — reprit Samuel, — que depuis uu siècle cl demi, ces lueurs ont apparu plusieurs fois . Il est doue une autre famille, qui, de génération en génération, s'est vouée, comme Lt nôtre, à accomplir un pieux devoir...

— Mais quel est ce devoir? Peut-être aujourd'hui tout s ecblrcira-t-il...

— Allons, niions, Bethsabée, — reprit tout à emp Soimtel en sortant de m rêverie, et comme s'il se fût reproché son oisiveté, — voici le jour, <4 il f.mi qu'avant huit heures cet étal de caisse soit mis au net, ces iinntcuiM» valeurs classées, — et il montra le grand cofTret de cèdre, — afin qu’elles puissent être remises entre les mains de qui de droit, — Vous avez raison, Samuel ; ce jour ne nous appai lient pas... c'est un jour solennel... et qui aurait beau, oh! bien beau pour nous... si maintenant il pouvait y avoir de beaux jours pour nous, — dit amèremeat Bethsabée en songeant à soq fils. — Bethsabée, — dit tristemeut Samuel eu appuyuui sa main sur la main de sa femme, — nous serons du moins sensibles à l’ansleic satisfaction du devoir accompli... le Seigneur ne nous a-t-il pas été bieu favorable, quoique rn nous éprouvant cruellement par la mort de notre fils? ^'est-ce pas grâce à sa providence que les trots générations de ma famille ont pu commencer, continuer et achever celle grande œuvre? — Oui, Samuel, — dit alfeclucusement la juivé, — et du moins, pour vous, à cette satisfaction se joindront le calme et la quiétude, car lorsque midi sonnera vous sur ex délivré d'une bien terrfble WWHIlMHlé •

Et ce disant, Bcllisabée indiqua du geste la caisse de cèdre.

« Il est vrai, — reprit le vieillard, — j'aimerai* mieux savoir ce* immenses richesses entre les mains de ceux à qui elle* appartiennent Qu'entre les miennes ; mais aujourd'hui je n'en serai plus depositaire... Je vais donc contrôler une dernière fois l'état de ces valeurs, et ensuite nous le collationnerons d’aprè* mou registre et le carnet que vous tenez. •

Bethsabée fit un signe de tète affirmatif. Samuel reprit sa plume, et se livra très-attentivement à *es calculs de banane: sa femme s'abandonna de nouveau, maigre elle, aux souvenirs cruels qu'une date fatale venait d'éveiller eu lui rappelant la mort de son fils.

Exposons rapidement l’histoire très-simple, et pourtant en apparence si romanesque, si merveilleuse de CM 00,000 érus qui, grâce à l’accumulaiioii et à une gestion sage, intelligente et fidele, s étaient naturellement, ou plutôt forcëincut transformes, au boni d’un siecle et demi, en une somme bien auLrcnieut importante que celle de quarante millions fixée par le père d’Aigrigny, qui. très- incomplètement renseigné à ce sujet. et songeant d'ailleurs aux éventualités ués-isl reuses, aux pertes, aux banqueroutes qui, pendaut tint d'années, avaient pu atteindre les dépositaires successifs de ce* valeurs, trouvait encore énorme... le chilTre de quarante millions.

L'histoire de celte fortune se trouvant nécessairement liée à celle de b famille Samuel, qui faisait valoir ces fonds depuis Irais générations, nous en dirous deux mots.

Vers 1670, plusieurs années avant sa mort, M. Marins de Rennepoill, lors d’an voyage en Bortugal, avait pu. grâce à de trèa-puixSau’s intermédiaires, sauver la vie dut) malheureux juif condamné nu bâcher par l'Inquisition pour cause de religion .. Ce juif était Isaac Samuel, l'aïeul du gardien de la maison de la rue Saint-François.

Les hommes généreux s'attachent souvent à leurs obligés nu moins matant que les obligés s'attachent à leurs bienfaiteurs. S étant d abord assuré quTsaac, qui faisait a Lisbonne un petit commerce d'échange, était probe, actif, laborieux, intelligent, M.de Beimcpout, qui possédait alors de grands biens en France, proposa au juif de raccompagner cl de gérer sa fortune. L’espèce de réprobation et de méfiance Joui les Israélites out toujours été poursuivis, était alors à son comble. Isaac fut donc doublement reconnaissant de b marque de confiance que lui dormait M. de Remiepont. II accepta, et se promit, dès ce jour, de \oucr son existence tout cnlicro«u service de celui qui, après lui avoir sauvé la vie, avait foi en sa droiture et eu sa probité, à lut juif, appai le nain à une race si généralement soupçonnée, haie et méprisée. M. de Rennepont, homme d'un giand cœur, d'un grand seus et d’un graud esprit, ne s’était pas trompé dans son choix. Jusqu'à ce qu il fût dépossédé de ses bieus, ils prospérèrent merveilleusement entre les mains ulsaàc Samuel, qui, doué d’une admirable apiïtude pour K» affaires, l'appliquait exclusivement aux intérêts de son bienfeHeur.

Vinrent b persécution et b ruine de M. de Rcnneponl, dont les biens furent confisqués cl abandonnés aux 1IR. BP. de la compagnie de Jésus, ses délateurs, quelques jours avant sa mort. Haché dans la retraite qu'il avait choisie pour y finir violemment n* jours, il y fit mander secrètement Isaac Samuel, et lui remit 30,000 écus en or, seul débris de sa fortune passée. Ce fidèle serviteur devait faire valoir crue somme, en accumuler et en pbeer les intérêts ; s’il avait tm fils, lui transmettre b même obligation ; à défaut du fils, il chercherait un parent assez probe pour eoutiuper celte gérance, à laquelle serait d'ailleurs affectée une rétribution convenable ; celte gérance devuit être ainsi transmise et perpétuée de proche en proche jusqu'à l'expiration d'un siècle et demi, al. de Renncpont avait en outre prié Isaac d’être, pendant sa vie, le gardien de la maison de b rue Saint-François, où il serait gratuitement logé, et de léguer ces finie lions à sa descendance, si cela était possible.

Lots même quTsaac Samuel n'aurait pas eu d'enfants, le puissant esprit do solidarité qui unit souvent certaines familles juives entre elle» aurait rendu praticable lu dernière volonté de M, de Renne pont, l.es parents d'Isaac so seraient associés à sa reconnaissance envers son bienfaiteur, et eux, ainsi que leurs aénéraF.ons successives, eussent accompli religieusement b tâche imposée à ntl dus lenra; mais Isaac eut un fils plusieurs années apres la mort de M. de Rcnneponl. (le fils, Lévy Samuel, né en 108». n'ayant pas eu d'eütomsdc sa première femme, s'était remarié à l'âge de prés du soixante ans, et, en 1750, il lui était né un fils, David Samuel, le gardien de b maison de b me Saint-François, qui, en t832 i époque de ce récit), élait âgé de quatre-vingt-deux aus, et promettait de fournir une carrière aussi avancé»; que smi père, mort à quatre-vingt-treize aus. Disons enfin qn' \bel Samuel, le fils que regrettait si amèremeul Bethsabée, né en 1 70u, était mort sous le luioul russe, à l'àgc de vingt-six ans.

Cette humble généalogie établie, on comprendra facilement que b lnugévité successive de ces trois membres de ta famille Samuel, qui %’ctateot perpétués comme gardiens de la maison murée, et reliaient ainsi le ilix-Deuvicme siècle au dix-septième, avait singulièrement simplifié cl facilité l'exécution dus dernières volontés de M. de Rcnnroont . ru durait r ayant formellement décbi é à l’aieul de» Samuel qu'il désirait que la somme qu’il (bissait ne fût augmentée que par la seule capitalisation des intérêts a cinq pour cent, afin que celle foi lune arrivât jusqu'à sus descendants pure au toute spéculation déloyale.

Les coreligionnaires du la famille Samuel, premiers inventeurs de b. lettre du change, qui leur servit, au moyen âge, a transporter mystérieusement des valeurs considérables d'uti bout à l'autre du mnuiie, à dissimuler leur fortune, à la mettre à l'abri de b rapacité de leurs ennemis ; les juifs, disons-nous, ayant fait presque seuls le commerce du change et de l'argent jusqu’à b fin du dix-huitième siècle, aidèrent beaucoup anx transactions secrète* et aux opérations financières de U famille Samuel, qui, jusqn'en t MÈO environ, plaça toujours se» valeurs, devenues progressivement tmmenres, dans les maisons de banque ou dans les comptoirs Israélites Ire plus riches de t’Burépe. Celte manière d’agir, sûre et occulte, avait permis an gardien actuel de b me Sa mi- François d'effectuer, à l'insu Je tous, par simples Impôt* ou par lettres

LR JUIF ERRANT.

rtc change, des placements énormes, car c’csl surtout lors de sa gestion que la somme capitalisée avait acquis, par le seul fait de l'accumulation, un développement presque incalculable, son père, et surtout sou grandpère n’avant ou eompar.ilivenicut à lui que |*cu de fonds à gérer. Quoiqu’il s’agit simplement de trouver successivement des placements assurés rt immédiats, atin que l'anenl ne restât pas pour ainsi dire mus rapporter d’intérêt , il avait fallu une grande capacité financière pour arriver à ce rêrdtul. s ir tout lorsqu’il tul question do cinquantaines de millions; celle capacité , le dernier Samuel, d’ailleurs instruit à l’école de sou père, la déploya à un haut degré , ainsi qi»e le démontreront des résultats prochainement ci'és.

Rien i c semble plus louchant, plus noble, plus respectable que la conduite des membres de celle famille Israélite qui, solidaires de rengagement de gratitude pris par un des leurs, sc vouent pendant de si longues années, avec autant de désintéressement que d intelligence et de probité, au lent accroissement d’une fortune de roi dont ils n’attendent aucune fart, et qui, grâce à eut, doit arriver pure et immense aux mains des descendants du bienfaiteur de leur aïeul. Rien enfin n’est plus honorable pour le proscrit qui fait le dcpbt. et pour le juif qui le reçoit, que ce simple échange de paroles données, sans antre garantie qu’une confiance et une estime réciproques, lorsqu’il s'agit d’un résultat qui ne dotl

se reproduire qu’au bout de cent cinquante ans. . . . . . ■ - *

Après avoir relu attentivement son inventaire, Samuel dit & sa femme ; « Je su» certain de l'exactitude de mes additions ; voulez-vous maintenant collationner sur le carnet que vous avez à la main l’énoncé des valeurs que je viens décrire sur ce registre? Je m’assurerai en même temps que les litres sont classés par ordre dan> celte cassette, car je dois ce malin remettre le tout au notaire, lorsqu'on ouvrira le testament.

— Commencez, mon ami, le vous suis, » (fit Betlisabée.

Samuel lut l'état suivant, vérifiant à mesure dqns sa caisse.

/tourné du compte îles héritier» de M. ne UcTisroBT, remit par Oav>o Samci 1 ..

Df-B'T.

Fr. 2,(KM),0ÛO de rente 5 0i*0 français en inscriptions nominatives et au porteur, achetées de 182 * à 1832, suivant bordereaux à l'appui, à

un cours moyen de 9.» fi . .V» c 31), 800, 000

Fr. ‘hhum» de renie S 0/0 français eu diverses inscriptions achetées pendant les mêmes aimées a un cours moyeu de 74 Ir. 50 c «,275,000

5.000 actions de la Rauque de France , achetées eu commune à t ,900 fr 9,500,000

5.00 i actions des Quatre Canaux, eu un en tifieat de dcpbt desdttcs actions à la compagnie , achetées au cours

moyen de 1,113 0*..... 5,545,000

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