CHAPITRE VH
Le voyageur.
Au cri de b jeune fille, Dagobert sc leva bnirqin ment.
« (Ju’avtt-vuiiî, Rose? — là... là... — dît-elle eu montrant la croisée. — Il me semble avilir vu une main' déranger h pelisse. »
Rose o’av.iit pas achevé tes |urob, que liap.ilim * i ««it à h fenêtre. Il l'ouvrit violemment apres avoir ôté le nu-tibr.u suspendu à iY$iiagfioleite. Il faisait lonjoms unit nuire et grand veut... Le soldat prêta l'oreille, il u'enlen it rieu...
Reve nant prendre la lominc sur la fi»bJ , il lâclia d'éclairer au dehors en abritaut la tbtuuie avec sa main. II ne vit rien...
Fermant de nouveau la fenêtre, il se permuta qu'une bouffée de veut ayant dérangé et rgilc la pelisse, Rose avait été dupe d'une f..us>e pour.
. a R assurez-vous, mes entants... Il vente très-fort : c’est ce qui aura Dit reimn r le coin du inaotcou. — Il me semblait pétulant bien a. oh* vu de- doigts qui l'écartaient... dit Pose encore tremblante. — Moi, je regardais Dagobert, je n’ai rit n vu, — reprit Btaucbo. — El il u’y avait rien à voir, mes enfant*. c’est tout simple : la fenêtre est au muitix à (mit pieds au-dessus du sol; il faudrait être un géant pour y aliénai.- e, ou avoir une échi Ile pour y monter. Celte éc! • Ile, ou n'aurait pas eu le temps de Coter, puisque des que Pose a crié j’ai couru à la fenêtre, et qu'en avançant b lumière au ■ ’t hors je n'ai rien vu. — Je me serai trompée, — dit llo^e. — Vois-tu, ma sœur... c’est le vent, — ajouta Planche. — Alors, pardon de t'avoir dérangé, mon bon Dagobert. — C'est égal, reprit te soldat en rétlcchissanl, — je suis fâu bé que Rahat- Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé à la fem tre, cela vous aurait ruscurées; mais il aura flairé l'écurie de son camarade Jovial, et il aura été lui dire bonsoir en passant... j'ai envie, d’aller le chercher. — Oh non, Dagobert, no nous bisse pas seules, — s'écrièrent les petit s filles, — nous aurions trop peur. — Au fait, Kabat-Joio ne peut maintenant tarder à revenir, et tout à l’beurc nous l’entendrons gratter à b porte, j’en suis sûr... Al» çi! continuons notre récit, dit Dagobert, et il s'assit au Chevet des deux sœurs, cette fois bien en face de la fenêtre : — Voilà donc le général prisonnier à Varsovie, rl amouft-ux de votre mère, que l’on voulait marier i un autre, — reprit-il. — l u ISM, nous apprenons la tin de la guerre, l’exil de l'Empereur à l’ile d’Elbe et le retour dus Pom bons : d’accord avec les Frissions et les Russes, qui les avaient ramenés. ils avaient exilé l'Empereur n file d I Il e : apprenant eda, vot»e mère dit au général : « La guerre est terminée, vous t tes libre; f Fnipe- « rrur est malheureux, vous lui devez lotit : allez le retrouver... je ne « rais quand nous nous reverrons, mais je n'épunserai que vous: vous « me trouverez jusqu'à la mort... » Avant de partir, le général m'appelle : « Dagobert, reste ici ; mademoiselle Eva aura peut-» ire besoin de « toi pour fuir sa famille, ri on la tourmente trop ; notre corroMion- « dance passera par tes mains; à Paris, je verrai (u femme, t n fil>, je « les rassurerai... je leur dirai que tu es pour moi... un ami. » — Toujours le même, — «lit Rose attendrie, eu regardant Dagobert. — Don pour le père et pour ta mère, comme pour les enfants... — ajouta Rtanche. — Aimer lés uns, c’est aimer les autres. — répondit le soldat. — Voilà donc le général à file d'Elbe avec l’Empereur; moi, à Varsovie, caché dans les environs de ta maison de votre mère, ie recevais les M. 1res et les lui portais en cachette... Dans une de ccs lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général m'apprenait que l’Empereur s’était îO il venu de moi. — De toi?... il te connaissait! — lu peu, je ni en flatte. — « Ah! Dagobert? — a-t-il dit à votre père, qui lui partait de « moi : — un grenadier à cheval de ma vieille garde... soldat d Egypte et « d’Italie, crible de blessures, un rieux pincew* tire... que j ai dé- ■ curé de ma main à W.agram?». Je ne fai pas oublié. * Dame, mes entants. quand votre mère m’a lu cela... j’en ai pleuré comme uue hèle... — L'Empereur!... quel beau visage d'or il avait sur ta croix d’argent à ruban muge que (u nous montrais quand nous étions sages! — J’.VM qu’au si cette eroix-li, donnée par lut, c’est ma relique, à moi, et elle Csl là dans mon sac avec ce que j’ai de plus précieux, notre boursu aut, et nos papiers... Mais pour en revenir à votre mère : de lui porter les lettres du général, d'en parier avec elle, ça ta consolait, car elle souffrait ; oh oui, et beaucoup ; ses parents avalent beau la tourmenter, s'acharner après elle, elle répondait toujours : Je n'é/tougerai jamai» aur le a fuirai >tmon. Fièrc femme, aller... Résignée, mais courageuse, il f.iU uit voir ! Un jour elle reçoit une lettre du général : il avait quitté file
J d’Elbe avec f Empereur; voilà h guerre qui recommence, pierre courte, mais guerre héroïque comme toujours, guerre subfim>- par le dé' ouement i des soldats. Votre | ère m* bat comme un lion, et son corps d'année fait ] comme lui; ce n'était plus de la bravoure... c’était de !.i rag>*. »
Fl les joncs du soldat s'enfiammaient.. Il resse ntait en ce moment les émotions héroïques de bu jeunesse; il revenait, par prisée, au sutdinu - tandis guerres de la république, aux triomphes de l'empire, aux pn mtars et aux derniers jours de sa vie militaire.
les orphelines, filles J un soldat et d u ue mère coura goure, m* sentai**m émues à ses paroles énergiques, ;iu lieu d'être rflrayÂs de Imr rudesse: leur cœur battait plus tort, leurs joues s’animaient aussi.
« (.fuel bonlicur pour nous d être tilles d'un père si brave!...— s’écria fl >ni lie- — (Jt:«*l bonheur... et quel hoimetir, mes entants, car, le soir du combat de i.è.Mi), l'Empereur, a ta joie de toute l'armée, nomma votre père, sur le < luùnp de bataillé, duc de Ligny et maréchal de l'einj.ire.
— M:irwbl de I empire! dit II ose étonné**, suis trop comprendre la Valeur de ces mots. — Due de Lignv ! — reprit Etanche mis i surprise.
— Oui, Pierre Simon, fils d’un ouvrier, dure I maréchal: il tant être roi pour être davantage, — reprit Dagobert avec orgueil. — Voilà comment l'Empereur traitât les entants du peuple; aussi le peuple était à
| lui. Ou avait beau lui dire : « -Mislmj Empereur tait de t û de ta tkair ,i canon. — I ah ! un autre ferait de moi de ta chair d m » rrre , — réi pointait le peuple, qiihnsl pas bête; — j’aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel, maréchal, roi... ou invalide; ça vaut encore mieux que (Je çrever de faim. «Je lr«»id et de vtailhssc sur ta paille d un grenier. après avoir travaillé quarante ans pour les ; tris. # — Même en France... même a l'a ris, «I ns celte belle ville . il v a tics malheureux qui mcureul de faim et de misère... I*. gobert? — Meme à Paris... Oui, mes eutants; aussi j en reviens là... le « .nom vaut mieux, car on risque, comme votre père», d'être duc et maréchal; quand je dis duc et maréchal, j’ai raison cl j'ai tort, car plus tard ou m* lui a pas reconnu «"c titre et ce grade, parce que. ;«pr* «. I.iguy... il y n ••u un jour de d. uil... «ta grand deuil, où de’ vieux soldats comme moi, j m’a ''il le général, ont pleuré, oui, pleuré... le soir de ta bataille; ce jour-là, im sentant*. s'iipjvllc Waterloo. »
H y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse sî pr«»fmnl.*, que les orphelines tre^iifirent.
« Enfin, —reprit le 50hJ.1t eu soupirant, — il y a comme ça d«s
I jcmrs in oidits... * e jour- là, à Waterloo, le général «-si tom!>c rouvert «k* bks 5 urcs. à la tête «l ime division de |.« garde \ pen près guéri, « e qui a été long, il dnitnude à aller à Sainte-Hélène... une antn* Ile au j bout du iuorid«*. oè les Anglais avaient emmené I Emp« reur pour le lor- ! turer Irauquillemenl; car s’il a été heureux d'abord, il a eu bien de la misère, voyea-vous. tues petuvres entauts...— >?onimç t*i disreta... Dagobert!... lu nous douiM^ envie de pleurer. — C'est qu’il y a de quoi...
J f Empereur a enduré taul de choses, tant de choses... Il .i cruellement ! s:ii;.'iié au cu'iir. allez... Malheureusement le général n’était pas avec lui a Saintn-llélèuc, il aurait été un de plus pour le consoler; mais on ' n’a pas voulu. Abus, exaspéré comme tant d’autres contre* les R«»ur- ; bans, le gémirai organise »n»e «ons|Hration pour rappeler le fils i!e 1 f Empereur. Il voulait enlevtt un régiiiH-ut. presque tout composé d'an- ■ « ici» soldats à lui. I sc reud daus une ville de Picardie où était cette garnison; niais déjà ta conspiration était éventée. An moment où le général arrive, ou f arrête, ou U; conduit devant le colonel du régiment... i Et ce colon* I. , — dit le s ddat apres un nouveau silence, — savezvous qui c'était encore?... M. is, ImI» !... ce serait trop long à vous expliquer, et ça vous attristerait davantage... Enfin c’était nu homme que ; votre père avait depuis longtemps bien des raisons «le haïr. Aussi, sc i trouvant face à face avec loi, il lui dit : Si vous n'éles pas un tache.
‘ vous rm; fcn x mettre en lita rlé pour une heure, et nous nous battrons [ à mort; car je vous h;. ta pour ci, je vous méprise pour ça, cl encore pour ça. Le colonel accepte, met votre père en liberté jusqu'au lendomain. l e Icttih uialn, duel acharné, dans lequel le colonel resfi^ iMmr , mort sur ta place. — Ah ! mon Dieu ! — l.c général essuyait son epée,
* lorsqu'un ami dévoué vient lui dire qu'il n'avait que le leuips de sesauj ver. En filet, il parviut heureusement à quitter la France... oui... heureusement.. or, quinze jours : pi cs, il était coudamccà mort comme ; conspirateur. — (.hic de malheurs! mon l ieu ! — Il y a eu un bonheur dans ce malheur-la .. votre mère tenait bravement sà promesse et l'atj tendait toujours; elle lui avait écrit : L’Etnp reur d'abord, moi entoile.
] — Ne pouvant plus rien ni pour ITnipçreiir, ni pour son fils, le général, exilé d«* fr.inee, arrive à Varsovie. Notre tnère venait de jx relre s*'S patents : elle était libre, ils s’épousent, et je suis nn d*-s témoins dit mariage. — Tn n» raison, Dagobert... que «le bonheur, an milieu de ri gr.unls malheurs! — les voilà donc bien heureux; mais, rommo tous tas lions c«i urs, plus ils étaient heureux, plus I»* malheur « 1 rs antres les chaginn il, et il V avait «ta «pmi être chagriné à Varsovie; les fusses Teeommciiçnicnt ;> traiter les l’olonais en esclaves; votre brave mère, quoique «I origine française, était Polonaise, «ta cœur et d àroo : die disait hardiment tout haut ce que d'autres n’ (iraient seulement |»as I «lire tout b.15; avec cela les malheureux fupjiclaicnl I«*tir Imn ange : en voilà assez pour mettre le gourerurur russe sur l’irll. l’n jour un di s .«mis du génér |. auekm comncl (tas tanci rx, br ve et diene homme,
; «*.-i mm! .mm' •> l’exil en Hliéric flnur ntie couspirdioii tninlalre «*onire I les Dusses il s'échappe, votre père ta cache chez lui; cela se découvre;
pi'nilmt la nuit du lendemain, un peloton de conques, commandé par ! pas, tout stupéfait. — Pourquoi donc ? — Il était de haute taille, trêsim oflieier cl suivi dune voiture de poste, arrive à uolre porte; ou sur- pâle, cl avait le front liant, découvert... scs sourcils noir> n'en faisaient prend te général pendant sou sommeil, et ou I enlevé. — .Mon i ieu ! ' qu'un... et semblaient lui rayer le front d'une marque noirn. — c cuit que voulait-on lui faire ? — Le conduire hors de Uiistie, avec dé « use donc l'homme qui, deux fois, s’éuit trouvé auprès de notre père pun- «î y jamais rentrer, et menacé d une prison éternelle s'il y revenait. I danl des batailles? — Oui... c’était lui. — Mais, Dagobert, — dit Ifoso Voila son dernier mot : t>.igater’,je te confie ma femme et mon enfant ; , pensive, — il y a longtemps de ces batailles ? — Environ seize ans. — car votre mère devait dans quelques mois vous mettre au raond >. Eh | I l rétranger que tu croyais reconnaître, quel âge avait-il? — Guère bien ! malgré cela, on l’exila en Sibérie; c elait une occasion de s’eu plus de trente an-;. — Alors, comment veux-tu que ce soit le même défaire: elle taisait trop de bien à Varsovie ; on la craignait. Non cou- homme qui se soit trouvé à la guerre il y a seize ans avec notre pere? (eut de l'exiler, on confisque tousses biens; pour seule grâce, clic avait — Vous avez rebon, — dit Dagobert après ut» moment de silence et obtenu que je l’accompagnerais; et sans Jovial, que la général m’avait en haussant les épaules, — j'aurai sans doute été trompé par le hasard fait garder, elle aurait été forcée de faire I.» roule à pied. Ccsl aiusi, d'une ressemblance... Kl pourtant... — Ou alors, fi c’était le même, il clic à cheval, et moi te conduisant comme je vous conduis, rocs en- faudrait qu'il n’eût pas vieilli. — Mais ne lui as-tu pas demandé s’il n’atrois, que nous sommes arrivés daiis un misérable village, où trois vait pas autrefois secouru notre père? — D'abord j'étais si saisi que je mois après vous êtes nées, rouvres petites! — El notre pere? — im- n'y ai pas songé, et puis il est resté si peu de temps (pic je n'ai pu in’cn possible ù lui de rentrer en Itussie. . . impossible â votre mure de songer iuiornier ; ensuite il nie demande donc le village de Mil )-k. Vous y êtes, a fuir avec deux enfants., impossible au général de lui écrire, puisqu il monsieur ! mais comment savez-vous que ic suis François ! — a Tout k ignorait où elle était. — Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui . — Mi, l’heure je vous ai entendu chanter quand j'ai passé, — me répondit-il. nies enfants... une seule fois nous en avons eu... — Et par qui? » — Fourriez-vous me dire où demeure madame Simon, la bannie du
Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de général ? — I Ue demeure ici, monsieur, a physionomie singulière : U me regarda quelques instants en silence, voyant bien que celle vi-
« Far qui? par quelqu'un qui ne ressemble guère aux autres hommes... site uvc surprenait ; pois II me tendit te main et me dit : oui... et pour que vous compreniez ces paroles, il faut que je vous ra- a — Vous êtes l’ami du général Simon, son meilleur ami ? » — (Jugez conte, en doux mots, une aventure extraordinaire arrivée à votre père de mon étonnement, mes enfants.) « Mais, monsieur, comment sa v cependant fa bataille de Waterloo... Il avait reçu de l'Empereur l’ordre d'em- vous?... — Souvent il m’a parié de vous avec recoimai-sauce. — Vous porter une batterie qui écrasait uolre armée; après plusieurs tentatives avez vu te général? — Üui... il y a quelque temps, dans l’Inde: je fuis malheureuses , le général sc met à la tète d'un régiment de cuirassiers, aussi son ami; l'apporte de scs nouvcUt s à sa femme, je fa savais exilée chaige sur la balU rie, cl \a, scloti son habitude, sabrer jusque sur les en Sibérie : à Tobul k, d'où je viens, j'ai appris qu'elle habitait ce vil— canons; il sc trouvait à cheval juste devant fa bouche d’une pièce dont fage. Conduiscz-moi près d’elle. » — Bon voyageur... je l'aime déjà, — tous les servants venaient d'être tués ou blessés; pourtant, I un d eux a dit (losc. — Il était l'ami de notre père. — Je le prie d'attendre, je voulais encore la force de se soulever, de se meure sur un genou, d'anprocher prévenir votre mère pour que le saisissement ne lui fil pas de mal ; cinq do la lumière fa mèche qu'il tenait toujours à 1a main... cl Cela... juste i minutes après il entrait chez clic... — El comment ctail-il, ce voyageur, au moment où I - général était ù dix pas cl eu face du canon chargé... Dagobert? — Il était très-grand, U portait une pelisse foncée cl unbon-
— Grand Dieu! quel danger pour notre père l — Jamais. — m’a-t-il I net de fourrure avec de longs cheveux noirs.— Eisa ligure était belle?— dit, — il u en avait couru un plus grand... car lorsqu'il vit l'artilleur Üui, mes enfants, très- belle...; mais il avait l’air si triste et si doux mettre le feu à fa pièce, le coup parlait. . mais au même instant, un que jen oi en le coeur serré-— Pauvre homme! un grand chagrin, sans homme de haute taille, vêtu en paysan , cl que voire pere jusqu'alors doute? — Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants, n avait pas remarqué, sc jette au-devant du canon... — Ah î le mal- lorsqu'elle m’a appelé pour me dire quelle venait de recevoir de bonnes heureux... quelle mort horrible ! — üui. reprit Dagobert d’un air pen- nouvelles du général ; elle fondait en fa nues et avait devant elle uu gros sif, — cela devait arriver... Il devait être broyé en mille morceaux... et paquet de papiers ; c'élail une espece de journal que votre père lui ccripourtanl il n’en a rien été. — Que dis-tu ? — Ce que m'a dit le général, vait chaque soir, pour se consoler; ne pouvant lui parler, il disait au pa-
— « Au momeul où le coup partit, — in'a-t-il répété souvent, — par uu nier ce qu'il lui aurait dit à elle... — El ces papiers, où sont-ils, Dago-
moitvcment d'horreur involontaire, jo fermai les yeux pour ne pas voir hert? — Là, dans mon sac, avec ma croix et uolre bourse : un jour je le cadavre muliléde ce malheureux qui s'était -acriiié à mn place... Quand vous les donnerai : seulement j’en ai pris quelques feuilles que j’ai là, et je les rouvre, qu'csl-ce que j’aperçois au milieu de fa fuiuée? toujours que. vous lirez tout à l'heure; vous verrez pourquoi. — Bst-ce qu’il y cet homme de grande taule, debout et calme au même endroit, jetant avait longtemps que notre père était dans l'Inde T — D’après le peu dé un regard triste cl doux sur l'artilleur, qui, on genou en terre, le corps mots au;* m’a dits votre mère, le aénéral était allé dans ce pays-la après rcuvereé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s’il eût vu le dé- s’éirc battu avec les Grecs contre les Turcs, car il aime surtout à sc roetrnon en personne; puis le mouvement de la bataille ayant continué, il tre du parti des faibles contre les forts; arrivé dans Dinde, il s'est m'a été impossible de retrouver cet homme... » a ajouté votre père. — acharné après les Anglais... ils avaient assassiné nos prisonniers dans les Mon Dieu, Dagobert, comment cela est— il possible? — G’est ce que j’ai pontons et torturé l’Empereur à Sauile-lléfanc; c’était bonne guerre cl dit uu général, il m'a répondu que jamais il n'avait pu s'expliquer «et doublement bonne goertc, car en h ur.lalsant du mal c'était servir une événement, aussi incroyable que réel... Il fallait d'ailleurs que votre pire bonne cause. — Et quelle cause servait-il? — Celle d’un de ce» pauvre* eût été bien vivement frappé de la ligure de cet homme, qui paraissait, princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu’au jour où disnit-il, âgé d’environ (rente ans, car il avait remarqué que ses soumis, j ils s'en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c était entres -noirs et joints entre eux, n’en faisaient pour ainsi dire qu'uu seul corc se battre pour un faible contre des forts; votre père n’y a pasmand une tempe a l’autre, de sorte qu’il paraissait avoir le front rayé d'une 1 qué. En quelques mois il a si bien discipliné et aguerri les douze ou marque noire... Retend bien ceci, mes enfants, vous saurez!) ut a l'heure [ quinze mille hommes de troupes do ce prince, que, dans deux rencon* pourquoi... — Oui, Dagobert, nous ne Doublions pas... — dirent les or- j très, elles ont exterminé le* Anglais, qui avaient compté sans votre brave phciiucs de plus en plus étonnées. — Comme c'est étrange, cet homme pere, mes cillants... Mais, tenez... quelques pages ac son journal vous
au front rayé de noir 1 — Ecoutez encore... Le général avait été, je j en dirent plus et mieux que moi: de plus, vous y lirez un nom dont
vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo... rendant la nuit qu’il a passée i vous devez toujours vous souvenir: c’est peur cela que j’ai choisi ce sur le champ de bataille dans une espece de délire causé par la lièvre ! passage. — Oh I quel bonheur... lire ces pages écrites par notre père, de scs blessures, il lui a paru voir, à 1a clarté de la lune, cc même | c'est presque l'entendre, — dit Pose. — C'est comme s’il était là, auprès
homme peuchésur lui, le regardant avec une grande douceur et une de nous, p ajouta Blanche.
grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies et tâchant de le rani- j El les deux jeunes fdles étendirent vivement tes mains pour prendre mer... Mais comme votre père , qui avait à peine fa tête à lui, repous- les feuillets que Dagobert venait de tirer de su poche. Puis, par un moulait sus soins, disant qu'a près une telle défaite il n'avait plus qu’à veinent simultané, rempli d'une grâce touchante, elles baiscrcul tour à mourir... il lui a semblé entendre cet homme lui dire : Il faut vitre tour et en silence récriture de leur pere.
pour /u-a !... c’était le nom de votre more, que le général avait laissée a Vous verrez au: si, mes enfants, à la fin de cette lettre, pourquoi « Varsovie pour aller rejoindre I Empereur. — Gouimc cela est singulier, te m'étonnais de cc «pie votre ange gardien, comme vous dites, s'nppclfagoberll!!... El depuis, notre père a-t-il revu rot homme ? — Il l a lait Gabriel. Lisez, lisez, ajouta le soldat en voyant l'air surpris des «irrevu... puisque c'est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre phelines. — Seulement, je dois vous dire que lorsqu'il écrivait cela, 1e pauvre mère. — El quand donc cela?... nous ne l'avons jamais su ! — général n’avait pas encore rencontré te voyageur qui a apporté ces pavons vous rappelez que le malin de la mort de votre mère vous étiez pim. »
allée» avec fa vieille I edora dans fa forêt de pltu? — üui, — répondit Rose, assise dans son lit, prit les feuillets, et commença de lire d'uno
Rose tristement , — pour y chercher de la bruyère , que notre pauvre voix douce et émue.
mère aimait tant. — Pauvre mère! Elle «c portail si bien, que nous ne Blanche, fa tête appuyée sur l'épaule de sa soeur, suivait avec atten-
pon . ions pas, hélas ! nous douter du malheur qui nous devait arriver te lion. On voyait même, au léger mouvement de scs lèvre*, qu’elle lisait soir, — reprit Blanche.— Sans doute, mes enfants; moi-meme, ce matin- aussi, mais mentalement.
.fa, je « hantais en travaillant a i jardin, car pas plus que vous je n’avais de raison d’être triste; je travaillais donc, tout en chantant, quaud tout à coup j’entends uue voix mu demander en français : — Est-ce ici te village du Milosk? ■ — Je me retourne, et je vois devant moi un étranger.. ■ Au lieu de lui ré{>oodre, je le regarde fixement, je recale de deux
CUAPUT.E VUL
Fr* s menu du Journal du général Simon.
Bt'iMLK de» aïonujncs J'A«a, CO Tétnrr MCO.
« Chaque fois que j’ajoute quelques feuilles à ce journal, écrit main-
ten a nt au fond de riutlc, ou m’a jeté ma vie errante et proscrite, journal qu'hélas ! lu uc liras peut-être jamais, mon Eva bicn-airuée, j'éprouve * u ne sensation à la fois douce cl cruelle, car cela me console de causer ainsi avec loi. et pourtant mes regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle aiusi sans te voir.
« Enfin, si ces pages tombent sous les veux, Ion généreux co ur battra au nom de l'être intrépide à qui aujourd Lui j'ai dû b vie, à qui je dm rai peut-être ainsi le bonheur de le revoir uo jour, loi et mon eufant, car il vil. n'est -ce pas, notre eufant? Il but que je le croie; sans cela, pauvre femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil?... Cher ange, il doit avoir maintenant quatorze an»; comment est-il? Il te ressemble, n’est-ce pas? il a les grands et beaux yeux bleus. Insensé que je suis ! Combien de fois, dans ce long journal, je l'ai déjà fait involontairement cette folle question, à laquelle lu ne do» pas répondre ! Combien de fois je dois le b faire encore! Tu apprendras donc à notre enfant à prononcer et à aimer le nom un peu barbare de Djalmu. »
• Djalmu, — dit Rose, — les veux humides, en interrompant sa lecture. — Djalrna. — reprit Riant ne, partageant l'émotion de .-a soeur; — obî uousne l'oublierons jamais, ce nom! — El vous aurez raison, mes eiifimb, car il parait que c'est celui dlm fameux soldai , quoique bien jeune. — Continuez, ma petite Rote* »
« Je t'ai raconté, dans les feuilles précédentes, ma chère Eva, — reprit Rose. — les deux bounes journées que uous avions eues ce mois-ci : les troupes de mou vieil ami le prince iudien, de mieux eu mieux disciplinées à l'européenne, ont fait merveille. Nous avons culbuté les Anglais, et ils oui été forcés d'abandonner une partie de ce malheureux pays, envahi par eux au mépris de tout droit, de toute justice, et qu'ils continuent de ravager sans pitié ; car ici, guerre anglaise, c'est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin, apres une marche pénible au milieu des rochers et des mouUignes, nous apprenons par nos éclaireurs que des renforts arrivent à l'ennemi . et qu'u s'apprête à reprendre l'offensive ; il n'était plus qu'à quelques lieues: un engagement devenait inévitable : mon vieil ami le prince indien, père de mon sauveur, ne demandait qu'à marcher au feu. L'affaire a commencé sur les trois heures, elle a été sanglante, acharnée. Voyant chez les nôtres un moment d'indécision, car ils étaient bien inférieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient de troupes fraîches, j'ai chargé à b tête de notre petite réserve de cavalerie.
« Le vieux prince était au centre, se battant comme il se bat : Intrépidetneot. Son fils 1 jalma, âgé de dix-buil an» à peine, brave comme Sun pere, ne me quittait pas ; au moment le plus chaud de l'engagement , mon cheval e>t tué, roule avec moi dans une ravine que je côtoya», et je me trouve si sottement engagé sous lui , qu'un moment je me suis cru .a cuisse cassée... »
« Pauvre père! dit Blanche. — Heureusement, celte fois, il ne lui sera rien arrivé de plus dangereux , grâce à Djalrna. Vois-tu, Dagobert, — reprit Rose, — que je retiens bien le nom! » Et elle continua :
« Les Anglais croyaient qu'après m’avoir tué (opinion très-flatteuse pour moi) ils auraient facilement rai>on de l'armée du prince; aussi , un officier de ci payes et cinq ou six soldats irréguliers, lâches et féroces brigands, me voyant rouler dans le ravin, s’y précipitent pour m’achever. Au milieu au feu et de b fumée, nos montagnards, emportés par l'ardeur, n’avaient pas vu ina chute- mais Dialma ne me quittait pas : il sauta dans le ravin pour me secourir, cl sa froide intrépidité m'a sauvé b vie; il avait gardé les deux coups de sa carabine : de l'un, il étend l'officier ruide mort; de l'autre, il casse le bras à un irrégulier qui m'avait déjà percé b main gauche d’un coup de baïonnette ; mais rassurotoi, ma bonne K va. ce n'est rien... une egratiguurc.. . »
• Blessé... encore blessé, mon Dieu! — s'écria Blanche en joignant h» mains et en interrompant sa sœur. — Rassurez-vous, — dit Dagobert, — ça n'aura été, comme dit le général, qu’une égratignurc; car autrefois les blessures qui u'einpédiaicnt pas de se battre, il les appelait des bUstum blanches. Il o’yr a que lui pour trouver des mots pareils. »
« — Djalrna me voyant blessé, — reprit Rose en essuyant ses yeux, — fc sert de sa lourde carabine comme d’une massue, et fait reculer les soldats : mais, à ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrité derrière un massif de bambous dominant le ravin, abais-r lentement sen long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la mèche, ajuster Djalrna. et le courageux enf.mt reçoit une balle dans la poitrine, sans que ii tes cris aient pu fa vert ir... Se sentant frappé, il recule malgré lui de deux pas, tombe sur un genon, mais tintant toujours ferme et tachant de me faire un rempart de son corps... Tu conçois nia rage, mon désespoir; malheureusement mes effort» (tour me dégager elai -ni par.ily: >5
par une douleur atroce que je ressentais à b cuisse. Impuissant rl désarmé. j assistai donc pendant quelques secondes à celte lu Ue inégale.
• bjatiiru perdait beaucoup de sang : sou bras faiblissait; déjà un des irréguliers, excitaul les autres de b vois, décrochait de sa ceinture une sorte d'énorme et lourde serpe qui tranche la tête d'un seul coup, lorsque arrivent une douzaine de nos montagnards rami nés par le mouvement du combat. Djalrna est délivré à sou tour; un nie dégage *. au bout d’uu quart d'heure, j'ai pu remonter à cheval. L'avantage nous est encore resté aujourd hui, malgré bien des perles. Demain, l'affaire sera décisive, car les feux du bivouac anglais se volent d'ici... Voilà, ma tendre Eva, comment j’ai dû la vie a cet enfant. Heureusement ->a blessure ne donne aucune inquiétude ; b balle a dévié et glissé le long des cèles. »
c O brave garçon aura dit, comme le général : Blessure Manche, — dit Pagolrert. »
« — Maintenant, ma chère Eva, — reprit Rose, — il faut que tu connaisses, au moins par ce récit, cet intrépide |l>j;dmn ; i! a dix-huit ans â peine. D'un mol je te peindrai celte noble et vaillante nature ; dans son iays on donuc quelquefois des surnoms ; des quinze ans on l'appelait e Généreux, généreux de cœur et d’àme, s'entend ; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remonté à son père, que l'on appelle le père du Généreux, et qui pourrait à bon droit s’appeler le Juste, car ce vieil Indien est un type rare de loyauté chevaleresque, de Ocre indépendance : il aurait pu, comme laut d’autres pauvres priuc s de ce pays, se courber humblement sous l'exécrable de-pultsiiic anglais, marchander l'abandon de sa souveraineté et se résigner devant b force. — Lui, nou. — « Mon droit tout entier, ou une fosse dans les montagnes « où y mis né. » — Telle est sa devise. Ce u’esl pas forfanterie; c’est conscience de ce qui est droit et juste. — Mais vous serez brise dans la lutte, lui ai-je dit. — « Mon ami, si, pour vous forcer à une action lion- « leuse, on vous disait : Cède ou tueurs? a — nie demanda-t-il. Le ce jour je l'ai corners, cl je me suis voué corps et âme à cette cause toujours sacrée du bible contre le fort. — Tu xofe, mon Eva, que Djalrna se montre digne d'un tel pere. Lejeune Indien est d'une bravoure si héroïque, si superbe, qu’il combat comme tui jeune Grec du temps de Léoni- (las, b poitrine nue, tandis que les autres soldats de son .pays, qui ni effet restent habituelle!:; -nt les épaules, les bras et la poitrine de e ouverts, endossent pour la guerre une casaque assez épaisse ; la folle intrépidité de cet eufaul m a rappelé le roi de Naples, dont je l’ai si souveut parlé, et que j'ai vu cent fois à notre itle dans les charges les plus périlleuses, ayant pour toute amie une cravache à la main. »
« Celui-là est encore un de ceux dont je vous parlais, cl que l’Empereur s'amusait à faire jouer au monarque, — dit Dagobert. — J'ai vu un officier prussien prisonnier, à qui cet enragé roi de >'apl«s avait cing'é b figure d'un coup de cravache ; la m irquc v était bleue et rouge. 1 e Prussien disait en jurant qu'il était déshonoré; qu'il aurait mieux ah: c uu coup de sabre... Je le crois bien... Diable de monarque! il ne connaissait qu’une chose, marcher droit au canon; dès qu'on canonnnit quelque part, on aurait dit que ça l'appelait par tous se* noms, et il accourait en disant : Présent... Si je vous parle de lui. mes enfants, c'est qu'il répétait à qui voulait l’entendre : Pcrsounc n'cniainera un carré que le général Simon ou moi n’eotamerious pas. »
Ilose continua.
« — J’ai remarqué avec peine que, malgré son âge, Djalrna avait souvent des accès de mélancolie profonde. Parfois, j ai surpris entre son père et lui des regards singuliers... Malgré notre attachement mutuel, je crois que tous deux me cachent quelque triste secret de famille, autant que j'en ai | u juger par plusieurs mots échappés à l'un et à l'autre ; il s'agit d'un événement bizarre, auquel leur Imagination naturellement rêveuse et exaltée aura donné un caractère surnaturel.
« Du reste, (11 sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crédulité d'autrui... Moi, depuis b campagne de France, où il m’est arrivé cette aventure si étrange, qœ je ne puis encore m’expliquer... a
a C'est celle de cct homme qui s’est jeté devant b bouche d’un canon... — dit Dagobert. »
« — Toi. — reprit la jeune fille en reprenant b lecture, — toi, ma chère Eva. depuis le., visites de celte femme jeune et belie que ta mère prétendait avoir aussi vue chez sa mère... quarante ans auparavant... »
Les orphelines regardèrent le soldat avec étonnement.
« Votre mère ne m’avait jamais parlé de cela ni le général non
plus... mes enfants ; ça me semMe aussi singulier qu'à vous. *
Rose reprit avec une émotion et une curiosité croissantes :
« — Après tout, ma chère Eva, souvent les choses en apparence trèsex Ira ordinaires s'expliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de b nature. Le merveilleux n’étant toujours qu’une illusion d'optique, ou le résultat d'uuc imagination déjà frappée* il arrive un montent où ce qui sembbk surhumain ou surnaturel $e trouve l'événement le plus humain cl le plus naturel du monde ; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos prodiges n’ait tôt ou tard ce dénoûment terre à terre. »
• Vous voyez, mes enfants, — cela paraît d'abord merveilleux... et au fond... c’est tout simple... ce qui n'empêche pas que pendant longtemps on n’y comprend rien... — Puisque noire père le dit. il faut le croire, cl ne pas nous étonner; n’est-ce nav, ma sernr? — Non, puisqu'on jour cela s’explique. — Au fait. — dit Dagobert apres un moment de réltcxiou, —
LE JUIE ERRANT.
une supposition? Vous tous ressemblei tcüement, n 'est-ce pas, mes enfants? que quelqu’un qui n'aurait pas l'habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l'une pour l'autre... Eh bien ! s'il ne savait pas que vous Clés, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnements il pourrait se trouver... Rien sur, il eroirait au diable, à pruj»os de bons petits auges comme vous. — Tu as raison, Dagobert; connue eda bien des choses s'expliquent, ainsi que ie dit notre perc. *
El llosc continua de lire.
« — Du reste, ma lendic Eva, c'c-l avec quoique fi-rté que je songe que Djalma a du sang français dans les veines ; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune tille dont b famille, d'origine française, était depuis très-longtemps établie à Batavia, dans 1 ite de Java : cette parité de position entre mon vieil ami et moi a encore augmenté ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon Eva, csld'oiigiuc française, et depuis bien longtemps établie à l'étranger ; malheureusement le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années cette femme qu'il adorait.
« Tiens, mon Eva bien- aimée, nia main tremble en écrivant ces mots, je suis faible, je suis fou... mais, bêlas! mon cœur se serre, sc brise.... si un pareil malheur m'arrivait !... Oh ! mon Dieu ! et notre enfuit... quo deviendrait-il sans toi... sans moi... dans ce pays barbare?... Non ! non ! cette crainte est insensée.... Mais quelle boni hic torture que ttucerütude I... car enfin, où es-tu? que fais-tu? que deviens-tu?... Pardon... de ces noires pensées... souvent elles me dominent malgré moi... Moments funestes... affreux... car, lorsqu'ils ne m'obsèdent pas, je me dis : Je suis proscrit, malheureux; mais au moins, à l'aune bout du monde, deux cœurs battent pour moi, le tien, mon Eva , et celui de notre enfant... »
Rose put à peine achever ces derniers roots, depuis quelques instants sa voix était entrecoupée de «anglais.
Il y avait en effet un douloureux accord entre les craintes du général Simon et la triste réalité; et puis, quoi de plus touchant que ce-, confidences écrites le soir dune bataille, au fen du bivouac, par le soldai qui tâchait de tromper ainsi le chagrin d'une séparation si pénible, mais qu’il ne savait pas alors devoir être éternelle !
« Pauvre général... U ignore nolr^malheur, — dit Dagobert après un momeul de silence; mais il ignore aussi qu’au lieu d un cn,ant, il en a deux... Ce sera du moins une consolai ion... mais tenez. Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre sœur... elle est trop émue... El nuis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de celle lecture. »
blanche prit la lettre, et Rose, essuyant scs yeux pleins de farines, appuya à son tour sa jolie tête sur l'épaule de sa sœur, qui continua de la sorte :
« — Je suis plus calme, maintenant, ma tendre Eva; un moment j'ai cesse d'écrire, et j'ai chassé ccs noires idées : reprenons notre entretien.
Après avoir ainsi longuement causé de l’Inde avec toi, je te parlerai un peu de l'Europe; hier soir, un de nos gens, homme Ircs-sûr, a rejoint nos avant-postes ; il m'apportait une lettre arrivée de France à Calcutta ; cnfiu, j'ai des nouvelles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d'août de S jn pas>é. J'ai vu, par son contenu, que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion ont été retardées ou égarées; car depuis près de deux ans je n'en avais pis reçu, aussi ébiis-jc dans une inquiétude mortelle à son sujet. Excellent père ! toujours le même : Fige ne l'a pas affaibli, son caractère est aussi énergique, sa sauté aussi robuste que par le passé, me dit- il ; toujours ouvrier, cl s’en glorifiant : toujours ndele à ses austères idées républicaines, et espérant beaucoup...
• Car, dit-il, Ut temps i ont proche». et il souligne ccs mots.... U me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de noire vieux Dagobert... de notre ami.... Vrai, ma (hère Eva, mon chagrin est moins amer... quand je pense que cet excellent homme est auprès de loi , car, je le connais, il t'aura accompagnée dans ton exil... Quel cœur d‘or... sous sa rude écorce de soklat... Comme il doit aimer notre enfant!,..
Ici Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l’air de chercher par terre son petit mouchoir à carreaux rouges cl bleus qui était sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courbé. Quand il se releva, il essuyait sa moustache.
<* Comme notre pere te connaît bien !... — Comme il a devioé que tu nous aimes ! — Bien, bien, mes enfants, passons cela... Arrivez tout de suite à ce que dit le général de mon petit Agricol et de Gabriel, le (ils adoptif de ma famine... i’auvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-être... Allons, enfants, lisez, lisez... » ajouta le soldat voulant contenir son émotion.
■ — J'espère toujours malgré moi. ma chère Eva, que peut-être un jour cc» feuilles le parviendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d’avoir quelques nouvelles de sa famille. Mou porc, toujours chef d atelier chez roxcellenl M. Hardy, m'apprend que ccloi-ci a aussi pris dans sa maison le fils de noire vieux Dagobert ; Agricol travaille daus f atelier de mon père, qui en est enchanté ; c'est, me dit-il, un grand et vigoureui garçon qui manie comme uuc plume son lourd marteau de forgeron . aussi gai qu'intelligent et laborieux, c’est le meilleur ouvrier de l'éfablisscmeut, ce qui no l'empêche pis le soir, après sa rtlde journée de travail, lors-
3 u il revient auprès de sa mère, qu'il adore, de faire des chansons et es vers patriotiques des plus remarquables. Sa poésie est remplie d'é- | nergic et d'élévation; on tic chaule pas autre chose à l’atelier, et ses rc- ; Trains échauffent les cœurs les plus u oids et les plus timides. »
a Couunc tu dois être lier de ton fils, Dagobert! — lui dit Rose avec I adœir.iliou. — Il fait des chansons! — Certainement, c’est superbe*... niais ce qui me liai c surtout, c’est qu’il est bon pour ?a mère, et qu'il manie vigoureusement le marteau.. Quant aux chansons, avant qu'il ait hit le Réveii d* jw -pte et la Mart'illaire... il aura joliment battu ! du fer mais, c’est égal, où ce diable d’Agricol aura-t-il appris cela ?
Sans doute à l'école, où, comme vous allez ie voir, il allait avec Gabriel,
I son frère adoptif. »
Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l'être idéal qu'elles nomma ient leur ange gardien, fa curiosité des jeunes filles fut vivement excitée, i Blanche redoubla d'attention en continuant ainsi :
« — Le frère adoptif <f Agricol, ce pauvre enfant abandonné que fa femme de notre bon Dagobert a si généreusement recueilli, offre, me d<t | mon père, un graud contraste avec Agrieul, non pour le cœur, car ils ont tous deux le cœur excellent . mais autant Agricol est xlf, joyeux, actif, autant Gabriel est mélancolique et rêveur; du reste, ajoute mon père, chacun d’eux a, pour ainsi dire, la figure de son caractère; Agricol est brun, grand et fort... il a l’air joyeux et hardi ; Gabriel, au contraire. est frêle, blond, timide comme uuc jeune tille, et sa ligure a une expression de douceur angélique... »
Les orphelines se regardèrent toutes surprises; pois, tournant vers Dagobert leurs ligures ingénues. Rose lui du : « As-tu entendu, Dagobert? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu'il a une figure d'ange... Mais c'est tout comme le nôtre... — Oui, oui, j'ai bien ®nte.»du, c’est pour cela que votre rêve me surprenait. — Je voudrais bien savoir s'il a aussi des yeux bleus, — dit llosc. — Tour ça, mes enfants, quoique le général n’en dise rien, j’en répondrais; ccs blondins, ça a toujours les yeux bleus: mais, bleus ou noirs, il ne s'en tervira guère pour regarder les jeunes filles en (arc; continu», vous ail» voir pourquoi. »
Blanche reprit :
« — la ligure de Gabriel a une expression d’une douceur angélique . un des frères des écoles chrétiennes, où il allait ainsi qu' Agricol et d'autres enfants du que lier. frappé de son intelligence cl de sa bonté, a parié de lui à un protecteur haut placé, qui s'est intéressé à lui, r a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre ; il se destine aux missions étrangère , et il doit bientôt partir pour l'Amérique... »
— Ton Gabriel est prêtre... — dit Rose en regardant Dagobert. — El le nôtre est un ange, — ajouta Blanche. — Ce qui prouve que le vôtre a uu grade de puis que le mien ; c'est égal, chacun son goût ; il y a des braves gens partout; mais j aime mieux que ce soit Gabriel qui ait < hoisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus,
| un marteau à la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ul moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père j du maréchal Simon, duc de Ligny ; car, apres tout, le général est duc ! et maréchal par fa grâce de I Empereur: maintenant, terminez votre lecture. — llefas! oui, — dit Blanche, il n'y a plus que quelques ligues.
I Et clic reprit :
| a — Ainsi donc, ma chcre cl tendre Kva, si ce journal te parvient, lu J pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa famine cl de son fils, qu'il 1 a quittes pour nous. Gomment jamais reoonnailre un pareil sacrifice !• I Mais je suis tranquille, ton bon cl généreux cœur aura su fa dédommager...
« Adieu... et encore adieu pour aujourd'hui, mon Eva bfan-aiméc;
] pendant un instant je viras d'interrompre ce journal pour aller jusqu'à la tente de Djalma; d dormait paisiblement; son père le veillait; dus ! signe il m'a rassuré- L'intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain I épargner encore !... Adieu, ma tendre | Kva; 1a nuit c-t silencieuse et calme, les feux du bivouac s'éloignent peu ' à peu; nos pauvres montagnards reposent, après celte sanglante journée; je n'entends d'heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles... Ccs mots étrangers ni’attri$tcnt encore ; ils me rappellent ce que j’oublie parfois en t'écrivant... que je suis au bout du monde, cl séparé de loi... de mou enfant! Pauvres êtres chéris! quel efl... quel sen votre sort?... Ah! si du moins je pouvais vous envoyer à temps celle médaille qu'un hasard funeste m'a fait emporter de Varsovie, peut-être obticudrais-tu d'aller eu France , ou du motus d'y envoyer ton enfant avec Dagobert: car tu sais de quelle importance... Mais à quoi bon aj-.ni- | terre chagrin à tous les autres?... Malheureusement, les années se pasj sent... le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour 1 vous, me sera enlevé; niais je ne veux pas finir ce jour par une pensée triste. Adieu, mon Eva bicn-aimée! presse notre enfant sur ton cœur,
! couvrc-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de ! l’exil.
« A demain, apres le combat. >
j A cette touchante lecture succéda un assez long silence. Les larme* de Rose et de Blanche coulèrent lentement. Ifagubcrt, le front appuyé sur sa main, était aussi douloureusement absorbé.
Au dehors, 1e vent augmentait de violence - une pluie é.paissc corn-
mençail à fouetter les vitres sonores ; le plus profond silence régnait üjus l'aube, gc.
I rivlani que tes fille* du général Simon lisaient avec une si loucha:; le émotion quelques fragments du journal de leur père, une scène mystérieuse, étrange, se passait d..i» 1 intérieur de la ménagerie du dompteur de bêles.
CUANTRE IX.
Le» cage».
Morok venait de s'armer : par-dessns sa veste de peau de daim, il avait revêtu sa cotte de mutiles, tissu d'acier, souple comme b toile, dur comme le diamant ; recouvrant ensuite scs liras de brassards, ses jambes def jatnhartls. scs pieds de bottines ferrées, et dii simulant cet attirail défensif rous un l uge pantalon et sous «me ample pelisse soigueuv-ment boiilmniée, il avait pris à la maiu une longue lige de fer chuiifiéc à blanc, cinmaiKl.ee dans une poignée de bois.
Quoique depuis longtemps domptés par 1 adresse et par l'énergie du Prophète» sou tigre Gain, sut» Hun Judas et su panthère noire la .doit avaient voulu, dans quelque accès de révolte, essayer sur lui leurs dents Ci leurs ongles ; mais, grâce à I nriuurc cachée par sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur uii épiderme d’acier, ébréché leurs dents sur des bras cl sur ui s jambes de fer, tandis qu'un léger coup de la badine métallique de leur maître faisait fumer cl grésiller leur peau, en la sillonnant d'une brûlure profonde.
Reconnaissant l'inutilité de leurs morsures, ces animaux, doués d'une grande mémoire, comprirent que désormais Ils essayeraient en vui.i leurs griffes et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Leur soumission craintive s'augmenta tellement, que, dans scs exercices publics, leur maître, au moindre mouvement d'une petite baguette recouverte de papier couleur de feu, les faisait ramper cl se couclicr épouvantés.
l e prophète, armé avec soin, tuiaul à h maiu le fer cliaiilTé à blanc par fiolialb, était donc descendu par b trappe du greuier qui s'étendait au-dessus du vaste hangar où l'on avait déposé les cages de scs anir.i.mx; une simple ckifeOO de planches séparait ce baugar de l'écurie des chevaux du dompteur de bêtes.
I n fanal à réllecteur jetait sur les cages une vive lumière. Elles étaient lt| nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espacé, garnissait leurs laces latérale-. D’un côté, ce grillage tournait sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux que l’on y renfermait ; le parquet des loges reposait sur doux essieux et quatre petites roulette*. de ter ; on les t rainait ainsi facilement jusqu'au grand chariot couvert où on lesidaç ait pendant les voyages, l/unc d'elles était vide ; les trois autres renfermaient, comme ou sait, une |umlhèrc. un tigre et un bon.
l-a panthère, origiuaire de Java, semblait mériter ce nom lugubre, la M .rt, par son aspect sinistre cl féroce. Complètement noire, elle se tenait tapie et ramassée sur elle-même au fond do sa cage ; b couleur de en robe se confondant avec l'obscuiité qui Feuiourait, on ne distinguait pas sou corps, on voyait seulement dan» l’ombre deux illCttrs ardentes cl fixes... deux larges’ prunelles d'un jaune phosphorescent, qui ne s'alv lumaieiit pour ainsi dire qu'à la nuit, car tous ces animaux de la race rélinc n'ont rentière lucidité de leur vue qu'au milieu des ténèbres.
I e Prophète était rentré silencieusement dans l'écurie : le rouge sombre do $a longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de si chevelure roidc et de sa longue barbe ; le fana), place assez haut, éclairait complètement cet homme, et b crudité de b lumière, opposée à b dureté des ombres, accentuait davantage encore les plans heurtés de sa figure oiseuse et farouche. Il s'approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui entourait sa fauve prunelle semblait s'agrandir : son oeil luttait d'éclat et d immobilité avec l’œil étincelant cl fixe de b panthère...
Toujours accroupie dans l'ombre, elle subissait d j.'i l'influence du regard m iuatcur de son maître ; deux ou trois fois elle ferma brusquement ses paupières en faisant entendre un sourd râlement de co.erc; puis bientôt scs yeux, rouverts comme malgré clic, s'attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète.
Alors les oreilles rondes de b Mort se collèrent à son crâne aplati comme celui d'une vipère ; b peau de son front se rida convulsivement ; cüe contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit si!'';icicuscinenl sa gueule année de crocs fotmidables.
lv cc moment, une sorte de rapport magnétique sembla s'établir cotre 1rs regards de l'homme et ceux de b bêle.
Le prophète étendit vers b cage sa liée d'acier cbaufié à bbnc, et dit d'une voix brève cl impérieuse : « La Mort... ici! *
' La (anthère se leva, mais s’écrasa tellement, que son ventre et ses Coudes rasaient le plancher. Elle avait (mis pieds de haut et près de cinq lieds de longueur ; son échine élastique et charnue, ses jarrets nus-l descendus, aussi larges que ceux d’un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énorme» et saillantes, ses pattes nerveuses et traimcs, tout annonçait que cc terrible animal Joignait b vigueur à b souplesse, b force â l'agilité.
I Morok, sa bagnélte de fer toujours étendue vers b cape, fit un pas | vers la panthère... La panthère fil un pas vus le prophète... Il s’arrêta. . Là Mort s'arrêta...
I A ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s il eût été jaloux de l'attention que ; son maître portait à b panthère : il poussa un grondement rauque, et, levant sa tête, montra , le dessous de sa redoutable mâchoire triangulaire et son puissant poitrail d'un blanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrée *îc sa robe fauve rayée de noir; sa queue, pareille à un gros inptllk rougeâtre aniulé d'ébène» tantôt se collait à scs flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu; scs yeux, d’un vert trausporent et lumineux, s'arrêtèrent sur le Prophète.
Telle était l’influence de ccl homme sur ces animaux, que Judas cessa presque aussitôt son grondement, comme s’il eût été effrayé de sa témérité ; cependant sa respiration resta haute et bruyante.
Morok te tourna vers lui; pendant quelques secondes il l'examina très-attentivement.
La panthère, n’étant plus soumise à J'influence du regard de son mrüj ire, retourna sc tapir dans l'ombre.
I Un craquement à la fois suident et saccadé, pareil â celui que font i les grands animaux en rongeant un corps dur, s'claoUait entendre dans h cage du lion, Gain attira l'attention du Prophète ; bissant !c tigre, il I fit un pas vers l'autre loge.
1 De cc lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d'un roux jaunâtre; ses cuisses étaient repliées sous lui: sou épaisse crinière cachait . entièrement sa tête; à b tension et aux tressaillements des muscles île , ses reins, à la saillie de scs vertèbres, on devinait facilement qu'il fiiis.it de violents efforts avec sa gueule et s<*s pattes de devant.
I Le Prophète, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que, malgré ses ordr s. Goliath n'eût donné au lion quelque os à ronger... l otir s'eu assurer, il dit d'une voix brève ci ferme : « Gain ! ! »
Caïn ne changea pas de position.
« Gain... ici! » reprit Morok d'une voix plus haute.
Inutile appel, le lion ne bougea pus et le craquement continua.
o Gain... ici! » dit une troisième fois le Prophète : mais, en prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d'acier brûlante sur la hanche du lion.
! A peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de Gain, que, par une voile d’une prestesse incroyable, il se retourna cl sc précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d'un bond, et pour ainsi dire debout, superbe... effrayant â voir.
Le Prophète sc trouvant à l'angle de b cage, Cahi, dans sa fureur, s’é- I Lait dressé en profil, afin de faire face à son maitre, appuyant ainsi son | large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu au cootle son bras énorme , aux muscles renflés, et au moius aussi gros que la cuisse de Goliath.
« Gain II! à bas!!! * dit le Prophète en sc rapprochant vivement.
Le lion n'obéissait pas encore... ses lèvres, retroussées par la colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs aussi aigus que des défenses de sanglier.
Du bout de son fer brûbnt, Morok c fleura les lèvres de Caïn... A cette cuisante brûlure, suivie d'un appel imprévu de son maître, le lion, n'osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui-même, dans une attitude pleine de soumission cl de crainte.
Le Prophète décrocha le fanal, afin de regarder ce que Gain rongeait ; c’était une des planches du parquet de sa cage, qu'il était parvenu à soulever, cl qu'il broyait entre ses dents pour tromper sa faim.
Pendant quelques butants le plus profond silence régna dans b ménagerie. Le Prophète, les mains derrière le dos, pasKÙtd une ca ge à l’autre, observant ses animaux d'un air inquiet et sagace, comme s'il eût hésité à' faire parmi eux un choix important et difficile. De temps â autre il prêtait l’oreille en s’arrêtant devant b grande porte du haug ir, qui donnait sur b cour de l’auberge.
Celle porte s’ouvrit, Goliath parut; ses hahits ruisselaient d’eau.
« Eh bien!... — lui dit le Prophète. — Ça n’a pas été sans peine
Heureusement b nuit est noire, il fait grand vent et il pleut à verse. — Aucun soupçon? — Aucun, maître: vos renseignements étaient bons : la porte du cellier s’ouvre sur les champs, juste an-dessous de la fenêtre des fillettes, Quand vous avez sifllé pour nie dire qu'il était temps, je suis sorti avec un tréteau que j'avais apporté; je l’ai appuyé an mur, j’ai monté dessus; avec mes six pieds, ça m'en faisait neuf, je pouvais m’accouder sur b fenêtre: j'ai pris b persienne d'une main, le manche de mon couteau de I autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j'ai poussé la persienne de toutes mes forces... — Et l'on a cru que c'était le vent? — On a cm que c’était le vent. Vous voyez que b brute n’est pas si brute... Le coup fait, je suis vite rentré dans le cellier en emportant mon tréteau.... Au bout de peu de temps, j'ai entendu b voix du vieux... j’avais bien fait de me dépêcher... — Oui, quand je t’ai sifflé, il venait d entrer dans b salle où Ion .oupc; je l'y croyais pour plus de temps. — Get homme-là n'est pas fait pour rester longtemps ï souper, — dit le géant avec mépris. — Quelques moments apres que les carreaux ont été cassés... le vieux a ouvert b fenêtre, et a appelé soa chien en lui disant : Saute... J'ai tout de suite couru à l'autre bout du cellier; sans ccb le maudit chien m'aurait éventé derrière b porte. — Le cliicn est maintenant renfermé dans l'écurie où est le cbcval du vieil-
lard... continue. — Quaud j'ai entendu refernur b pcrticnnc et la fenêtre» je suis de bout eau sorti du cellier, j'ai replacé mon tréteau et je suis remonté; tirant doucement le loquet dé la persieune, je l'ai ouverte, mais les deux carreaux étaient bouche» avec le* pans d’une pelisse ; j'en— tendais parler et je ne voyais rien; j'ai écarté un peu le manteau et j'ai vu... Les lilleltes dans leur lit me fabai' ut face... le vieux, assis à leur chevet, me tournait le dos. — Et son sac... son sac? ceci est l'important.
— Son sac était près de la fenêtre, sur uue laide à côté de la lampe ; j’aurais pu y toucher en allongeant le bras. — Qu’as-lu entendu / — Gomme vous m'aviez dit de ne penser <|u’au sac, je ne me souviens que do ce qui regardait le sac; le vieux a dit que dedans il avait ses papiers, de» lut très d'un général, son argeut et sa croix. — Bon... Ensuite? — Comme ça m'était difficile de tenir la pelisse écartée du trou du carreau, elle m’a échappé... j’ai voulu la reprendre, j’ai trop avancé la main, et une des fillettes... l'aura vu... car elle a crié en montrant la fenêtre.
— Misérable!... tout est manqué... s'écria le l'roplnie en devenant pale de colère. — Attendez donc... non. tout n'est pas manqué. Eu culeisdaul crier, j'ai sauté à bas de mou tréteau, j'ai regagné le cellier, comme le chien u 'était plus là, j'ai bissé la porte cnlr’ouverte, j’ai entendu ouvrir la fenêtre* et j'ai vu, à b lueur, que le vieux avançait la bmpo en dehors ; il a regardé, il n’y avait pas d échelle ; la fenêtre est trop haute pour qu'un homme de taille ordinaire y puisse atteindre... — Il aura cm que c’était le veut... comme b première fois... Tu es moins mabdroit j que je ne croyais. — Le loup s’est bit renard, vous l’avez dit... Quand : I ai su où était le sac, l’argent et les paniers, ne pouvaut faire mieux pour le moment, je suis revenu... et me voilà. — Monte me chercher b p que de frêne b plus longue... — Oui, maître. — Et b couverture de drap j rouge... — Oui, maître. — Va. »
Goliath monta l'échelle; arrivé au milieu, il s’arrêta.
« Maître, vous ue voulez pas que je descende.., un morceau de vbnde pour la Mort?... Vous verrez qu elle me gardera rancune... Elle mettra 1 tout sur mon compte... Elle n oublie rien... et à b première occasion... '
— U pique et la couverture ! » répéta le Prophète d'une voix impé- j rieuse.
Pendant que Goliath, jurant entre scs dents, exécutait scs 01 dres, Mo- ! rok alla cnlr’ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la cour, et écoula de nouveau.
« Voici la pique de frêne et b couverture, — dit le géant en redes- \ Cendant de leclicllc avec ces objets. — Maintenant, que but-il hure?
— Retourne au cellier, remonte prés de la fenêtre, et quand le vieillard sortira précipitamment de la chambre... — Qui le fera sortir? — Il sortira... que t’importe? — Après? — Tu m’as dit que b lampe était près | de !a croisée? — Tout près... sur b table, à côté du sac. — Dès que le | vieux quittera b chambre, pousse la fenêtre, fais tomber la lampe, cl, . si tu accomplis prestement et adroitement ce qui te restera à exécuter... | les dix florins sont à toi... Tu te (appelles bien tout?... — (lui, oui. — ! Les petites fille* seront si épouvantées du bruit et de l’obscurité, qu’elles I resteront muettes de terreur. — Soyez tranquille, le loup s’est lait renard, il se fera serpent— t e n’est pas tout. — Quoi encore? — U toit ! de ce hangar n'est pas élevé. la lucarne du grenier est d'uu abord fa- I ciic... b nuit est noire-., au lieu de rentrer par la porte... — Je feutrerai par la lucarne. — El sans bruit. — Ln vrai serpent. » — El le géant sortit.
« Oui ! — sc dit lo Prophète après un assez long silence, —ce» moyens sont sûrs... Je n’ai pas dû hésiter... Aveugle et obscur Instrument... j'ignore le motif des ordres que j ai reçus ; mais d’après les recommandations qui les accompagnent. . mais d’après la position de celui qui me les a transmis, il s'agit je n’eu doute pas, d'intérêts immenses... — I d'intérêts, reprit-il après un nouveau silence, — qui touchent à ce qu’il j y a de plus grand... de plus élevé dans le mou le... Mais comment ees ! deux jeunes filles, presque mendiantes, comment re misérable soldat, peuvent-ils représenter de tels intérêts?... Il n'iuiporle, — ajouta-t-il avec luimfflé,— je suis le bras qui agit... c’est à b tête qui pense et qui ordonne... de répondre de ses œuvres... »
Bientôt le Prophète sortit du hangar en emportant b couverture n upe, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial; b porte, disjointe, était à peine fermée par un loquet.
A la vue d'un étranger, Rabat- Job se jeta sur lui ; mais ses dents rencontrèrent les jambards de fer, et le Prophète, malgré les morsures du chien, nril Jovial par son licou, lui enveloppa b tète de b couverture afin de l’empêcher de voir et de sentir, l'emmena hors de l'écurie, et le Ut entrer dans l'intérieur de sa ménagerie, dont il ferma b porte.