CHAPITRE IV
Morok et Dagobert
Goliath ne s’était pas trompe... Dagubcrt savonnait avec le sérieux impertmliabfa qu’il mettait à toutes choses.
Si I’oii songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne s’étonnera pas de cette apparente excentricité ; dVilicurs, Dagobert ne pensait qu’à économiser la petite bourse des orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine; aussi le soir, après chaque étape, se livrait-il à une foule d’oci upations féminines. Du reste, il n’eu était pas à son apprentissage : bien des fois , durant scs campagnes, il avait très-indiislrieusemcut réparé le dommage et le désordre qu’une journée de bataille apporte toujours dans les vêlements d’un soldat, car ce n’est pas tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder sou uniforme, puisqu'un entamant la peuu , la lame fait aussi à l’habit une entaille incongrue.
Aussi, le soir ou le lendemain d'un rude combat, voit-on les meilleurs soldais (toujours distingués par leur belle tenue militaire) tirer de leur sac oit de leu» porte-manteau une petite trousse garnie d’aiguilles, de fil, de ci&cuxu, de boulons et autres merceries, afin de se livrer à toutes sortes
i de raccommodages et de reprises perdue*, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.
Un ne peut trouver une transition meilleure pour expliquer le surnom de Dagobert donné à François Baudoin (cmului leur des deux orphelines), lorsqu’il était cité comme l’uu des plus beaux et des plus braves grenadiers à cheval de la garde impériale.
Un s'était rudement battu tout le jour, saus avantage décisif... Le soir, la compagnie dont notre homme faisait par lie avait été envoyé en grand’garde pour occuper les ruines d'un village abandonné; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à cheval, et l’autre put prendre quelque repos eu mettant ses chevaux au piquet. Notre homme avait vailiamineul chargé sans être blessé celte lois, car il ne comptait que pour mémoire une profonde égralignure qu’un haiserlilz lui avait faite à k cuisse d'un coup de baïonnette maladroitement porté de bas eu haut.
« Brigand! ma culotte neuve!... » s’était écrié le grenadier en voyanl bâiller sur sa cuisse une énorme déchirure, qu'il vengea en ripostant par un coup de latte savamment porté de liant en bas, et qui transperça | l'Autrichien, ti notre homme se montrait d’une stoïque indifférence au i sujet de ce léger accroc fait à sa peau, il n'en était pas de même pour i l'accroc désastreux fait à sa culotte de grande tenue.
! Il enlrepi il donc le soir même, au bivouac, de remédier à cet accident ;
tirant du sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur (il, sa meilleure 1 aiguille, armant son doigt de son dé, il sc met on devoir de faire le lailj leur à la lueur du feu du bivouac, après avoir préalablement blé ses granj dus bottes à l’écuyère, puis, il faut bien l’avouer, sa culotte, et l’avoir | retournée, afin de travailler sur l’envers, pour que la reprise fût mieux dissimulée.
Ce déshabillemcnt partiel péchait quelque peu contre la discipline; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne put s’empêcher de rire à la' vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand uniforme sur fa dos, ses bottes à côté du lui , Su culotte sur ses genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d’un tailleur installé sur son établi.
Tout à coup une mousqnetade retentit, et les vedettes se replièrent sur le détachement en criant aux armes!
« A cheval ! » s’écrie le capitaine d’une voix de tonnerre.
En un instant les cavaliers sont en «elle; le malencontreux falscui de reprises était guide du premier rang; n’ayant pas fa temps de* retourner sa culotte i l’endroit, hélas! il la passe, tant bien que mal , à l’envers , et , sans prendre le temps de mettre ses boucs , il saute i cheval.
Un parti de cosaques, profitant du voisinage d’un bois, avait tenté de surprendre le détachement : la mêlée fut sanglante ; notre homme éditait de colère : il tenait beaucoup â ses effets, cl la journée lui était fatale : sa culotte déchirée, ses buttes perdues! aussi ne sabra-t-il jamais avec plu* d’ariiarnement. Un clair de lune superbe éclairait faction ; la compagnie put admirer la brillante valeur du grenadier, qui tua deux cosaques, et fil de sa main un ofllcler prisonnier.
Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement conserva sa position, le capitaine mil ses hommes en bataille pour les complimenter, et ordonna an faiseur de reprises de sortir dos rangs, voulant le féliciter publiquement de sa belle conduite. Notre homme sc fût passé de cette ovation, mais K faillit obéir.
Que l’on juge de 1a surprise du capitaine cl de ses cavaliers, lorsqu’ils virent celte grande et sévère figure s’avancer au pas de son cheval, en appuyant scs pieds nus sur scs étriers et pressant sa monture entre ses jambes également nues.
Le capitaine stupéfait s’approcha, cl, se rappelant l’occupation de son soldat au moment où l’on avait crié aux armes, il comprit tout.
« Ah ! ah ! vieux lapin ! lui dit-il, lu lais donc comme le roi Dagobert* toi? tu mets la culotte à l’envers!... »
Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mats notre homme, droit sur sa selle, le pouce gaucho sur te bouton de scs rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour, et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda le surnom de Dagobert.
Dagobert était donc sous le porche de l’aulterge, occupé à savonner, au grand ébahissement de qu~ loues buveurs de bïere, qui, de la grandsalle commune où ils s’assemblaient, le contemplaient d’un œil curieux.
De fait, c’était un spectacle assez bizarre.
Dagobert avait mis bas sa houppelande grise et relevé les manches de sa chemise : d’une main vigoureuse H frottait à grand renfort de savon tm petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l’extrémité inféri'Ure plongeait inclinée dans un baquet rempli d'eau; sur son bras droit, tatoué d'emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait deux cicatrices profondes â y mettre le doigt.
Tout en fumant leur pipe et eu vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s'étonner de 1a singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, an crâne chauve et à la ligure rébarbative, car tes traits do Dagobert reprenaient unè expression dure et 1 re née lorsqu'il n’était plus en présence des petites filles.
LE JUIF ERIUXT.
L'attention soutenue dont il se voyait l'olifrt commençait à l’inipalîenler, car il trouvait fort simple de faire ce qu'il faisait.
A ce moment, le Prophète entra sous le porche ; avisant le soldat, il le regarda très-attentivement pendant quelques secondes ; puis, s'approchant, il lui dit en français d'un ion assez narquois :
« Il parait, camarade, que vous n’avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockcmf »
Dagobert , sans discontinuer son savonnage , fronça les sourcils, tourna la tète à demi, jeta *ur le Prophète un regard de travers, ctnc répondit rien.
Etonné de ce silence, Murok reprit :
« Je ne me trompe pas... vous êtes Français, mon brave, ecs mots que je vois tatoués sur votre bras le prouvent de reste et puis, à votre ligure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l’empire. Aussi, je trouve que pour un héros... vous finissez un pou en quenouille. »
Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités; car la figure et les paroles du dompteur de bêles lui déplaisaient plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le l'rophclc continua :
« Je suis sûr, mon brave, que vous n’étes ni sourd ni muet ; pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre ? »
Dagoheit, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda ülorok entre les deux yeux, et lui dit d’une voix brutale :
a Je ne vous connais pas : je ne veux pas vous connaître : donnez-moi la paix,.-. — cl il se remit à sa besogne. — Mais on fait connaissance... en buvant un verre de vin dn Rhin ; nous parlerons de nos campagues... car j'ai vu aussi la guenc, moi... je vous eu avertis ; cela vous rendra peut-être plus poli... n
J.cs veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement; il trouvait dans le regard et dans l’acceut de son interlocuteur obstiné quelque i liose de sournoucincn provoquant; pourLutl il se contint.
c Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi;... nous causerions de la France... J’v suis longtemps resté, c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté... surtout lorsqu'ils manient le savon aussi Lien qm: vous; si j’avais une ménagère .. je l'enverrais à votre école, o Le sarcasme ne se dissimulait plus; l’audace et la bravade se lisaient dans l in -«lent regard du Prophète. Pensant qu'avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse , Dagobert, voulant à tout prix l'éviter, emporta son baquet (Lins scs bras et alla s’ébtdir à l'autre bout du porche, e-péranl ainsi mettre un ternie à une scène qui éprouvait rudement sa patience.
Un éebir de joie brilla dans les yeux fanves du dompteur de bêtes, la) cercle Ld-.uc qui entourait sa pi unelle sembla se dilater : il plongea deux ou trois fois scs doigts crochus dans sa barbe jaunâtre? en signe de satisfaction , puis il se rapprocha lentement du soldat , accompagné de quelques curieux sortis ne b grand'&alle.
Malgré son flegme, Dagobert , stupéfait et outré de l'impudente obsession du Prophète, cul d'abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner; mais, songeant aux orphelines, il se résigna.
Croisant scs bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sèche et losolenie :
« Décidément, vous n’êtes pas poli .. l'homme au savon 1 — puis, se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand : — Je dis à ce Français à longues moustaches qu'il n’est pas poli... Nous allons voir ce qu'il va répondre; il faudra peut-être lui donner une leçon. Mc préserve le ciel d’être querelleur, — ajouta- t-ü avec componction; mais le Seineur m'a éclairé, je suis son œuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son œuvre... »
Cette péroraison mystique cl effrontée fut fort gnûiée des curieux : la réputation du Prophète était venue jusqu'à Mmkern; Ils comptaient sur une représentation le lendemain, et ce prélude les amusait beaucoup.
Eu entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put s'empêcher île lui dire en allemand :
c Je comprends I allemand. . parlez en allemand, on entendra. »
De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joignirent aux premiers; l'aventure devenait piquante, on lit cercle autour des deux interlocuteurs.
Le Prophète reprit en allemand :
« Je disais que vous n'étiez p?s poli, et je dirai maintenant que vous êtes impudemment grossier; que répondez- vous à cela? — Rien... — (lit froidement Dagoliei t en payant au savonnage d'une autre pièce de linge. — Rien... — reprit Morok, — c’est peu de chose; je serai moins bruf, moi, et je vous dirai que lorsqu’un honnête homme offre poliment un verre de vin à un étranger, cct étranger n'a pas h: droit de répondre insolemment... ou bien il mérite qu'on lui apprenne à vivre. »
De grosses gouttes do sueur roulaient du front et des joncs de Dagobert; sa large impérple était incessamment agitée par un tressaillement nei vrux, mais- il se^onlcnail ; prenant par les deux coins le mouchoir qu'il venait de tremper dair, IV.iii. il le secoua, b tordit pour en expri-
mer l’eau, et se mit à fredonner entre ses dents ce vieux refrain de casera* :
De Tùlcmont, Uodion do diable,
Nom pjrliruQi demain malin, i.e Mbre en main,
Disant «dieu i... etc., etc.
( Nous supprimons h fin du couplet, un peu trop librement accentuée.) I.e silence auquel se condamnait Dtgobcit Fétoulf-jit ; celle diancnn le soulagea.
Morok, sc tournant du côté des spectateurs, leur dit d'un nir de contrainte hypocrite :
a Nous savions bien que les soldats de Napoléon étaient des païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les églises, qui offensaient le Seigneur cetU fois par jour, et qui, pour récompense, ont été justement noyés et foudroyés à la Rérésina comme des Pharaons ; mais nous ignorions que le Seigneur, pour punir ces méciéants, leur eût ôté le courage, leur seule vertu!... Voilà un homme qui a insulté eu moi une créature touchée de la grâce de Dieu, et il a l’air de ne pas comprendre que je veux qu’il me fasse des excuses .. ou sinon... — Ou sinon ! — reprit Dagobert -ans regarder le Prophète. — Sinon, vous me ferez réparation.. . Je vous I ai dit, j’ai vu aussi la guerre; nous trouverons Lieu ici, quelque part, deux sabres; et demain malin au point du jour, derrière un pan de mur, nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang.. . si vous avez du sang dans les veines !... »
Celte provocation commença d'effrayer un peu les spectateurs, qui oc s'attendaient p is à un déaoûment si tragique.
« Vous battre ! voilà uiic belle idée ! — s’écria Fini , — pour vous faire coffrer tous deux... Les lois sur le duel sont sévères. — Surtout quand il s'agit de petites gens ou d'étrangers, — reprit un autre; — s'il vous surprenait les armes à b main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d'être jugés. — Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer? — demanda Morok. — Non certes! — dirent les bourgeois. — Arrangez-vous... c’est un conseil d'amis que nous vous donnons... Faites-en votre profil, si vous voulez... — Que m'importe la prison, à moi? — s'écria le Prophète. — Que je trouve seulement deux sabres. .. et vous verrez si demain matin je son^c à ce que peut dire ou faire )o bourgmestre ! — Qu'est-ce que vous feriez de deux sabres? — demanda flegmatiquement Dagobert su prophète. — Quaud vous en aurez un à b main, et moi un autre, vous le verrez... Le Seigneur ordonne de soigner Sun honneur!... »
Dagobert haussa les épaules, fil un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya son savon, l'enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, siflbnt entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant.
Le Prophète fronça les sourcils : il commençait à craindre que sa provocation ne lût vainc. Il fit deux pas à l'encontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, puis, croisant ses bras sur sa poitrine , et, le toisant avec b plus amère insolence , il lui dit :
« Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléou n'est bon qu'à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre !... — Oui, il refuse de se battre... » répondit Dagobert d’une voix ferme, mais en devenant d une pâleur effrayante.
Jamais , peut-être, le soldat n’avait donné aux orptielims confiées a ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, sc laisser impunément insulter et reluser de sc battre, le sacrifice était immense*.
« Ainsi , vous êtes un lâche... vous avez peur... vous l’avouez... »
A ces mots, Dagobert fit, si cela sc peut dire, un soubresaut sur luimême, comme si, au moment de s’élancer sur le Prophète, une pensée soudaine l’avait retenu...
En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux funestes entraves qu'un duel , heureux ou malheureux , pouvait mettre à leur voyage.
Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l'expression de sa rude figure, pâle et baignée de sueur, fut si terrible, que le Prophète et les curieux reculèrent a un pas.
Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l'intérêt général fut acquis à Dagobert. L’un des spectateurs dit à ceux qui l'entouraient ;
« Au fait, cet homme n'est pas un lâche... — Non, certes. — H faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour accepter... — Après tout, le Prophète a eu tort de lui chercher une mauvais*: querelle; c est un etranger... — Et comme étranger, s’il sc battait et qu'il fût pris , il en aurait pour lin bon temps de prison... — Et puis enfin... — ajouta un autre, — il voyage avec deux jeunes filles. Est -ce que dans cette posilton-là il peut se battre pour une misère? S'il était tué ou prisonnier, qu ‘est-ce qu'elles do viendrai eut, ces pauvres enfants !... »
Dagoticrt sc tourna ver» celui des spccta leurs qui venait de prononcer ccs mots. Il vit un gros homme à figure franche et naïve ; le soldat lui lendit b main et lui dit d'une voix émue : « Merci, monsieur 1 »
L’Allemand serra cordialement la main que ttagooert lui offrait.
« Monsieur, — ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat, — (ailes une chose.... acceptez uu bol de punch avec nous; nous forcerons bien ce diable de Prophète à convenir qu'il a été trop susceptible, et à trinquer avec vous... »
Jusqu'alors le dompteur de hôtes, désespéré de l'issue de celle scène, car il espérait que le soldat accepterait sa provocation, avait regarde ivcc uu déilain farouche ceux qui abandonnaient son parti ; peu a peu > SC3 traits s’adoucirent ; croyant utile à ses projets de cacher sa décotevernie, il fit un pas vers Le solilat, cl lui dit d'assez lionne grâce :
« Allons, j'obéis à ces messieurs, j'avoue que j'ai eu tort; votre mauvais accueil m'avait blessé, je u'ai pas été maître de moi... je répète que j'ai eu tort... ajouta-t-il avec un dépit concentré. — Le Seigneur commande l'humilité... Je vous demande excuse... »
Celle preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie et appréciée par les spectateurs.
■ Il vous demande pardon, vous n’avez rien à dire à cela, mou brave, — reprit l'un d'eux en s'adressant à Dagobert ; — allons trinquer ensemble ; nous vous faisons cette ofTre de tout cœur, acceptez-la de même... — Oui, acceptez, nous vous en prions, au noin de vos jolies petites filles, * dit le gros homme afin de décider Dagobert.
Celui-ci, touché des avances cordiales des Allemands , leur répondit ;
a Merci, messieurs... vous êtes de dignes gens. Mais quand ou a accepté à boire, il faut oflrir à boire à sou tour. — F. h bien! nous acceptons... c'est entendu... chacun son tour... c’est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le secoud. — Pauvreté n’est pas vice, — reprit Dagobert. — Aussi je vous dirai franchement que je n’ai pas le moyeu de vous offrir à boire à mon tour; nous avons encore une longue roule à parcourir, et je ne dois pas fiire d'inutile dépense. » a
Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple, mais si ferme, que les Allemands n’oscrenl pas renouveler leur offre , comprenant qu'un homme du caractère de Dagobert ne pouvait 1 accepter saus humiliation.
« Allons, tant pis, — dis le gros homme. — J'aurais bien aimé à triatrier avec vous. Bon-oir, mon brave soldat !... bonsoir !... I) se fait lard,
1 hôtelier du Faucon-Blanc va nous mettre à la porte. — Bonsoir, messieurs ! » dit Dagobert en se dirigeant vers l’écurie pour donner à sou cheval la seconde moitié de sa provende.
Morale s'approcha, cl lui dit d une voix de plus en plus humble ;
« J’ai avoué mes torts, je vous ai demande excuse et pardon... Vous ne m'avez rien répondu... m’en voudriez-* ous encore? — Si je le retrouve jamais... lorsque mes enfauls u’aurout plus besoin de moi, — dit le vétéran d’une voix sourde et contenue, — je te dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.»
Puis il tourna brusquement le dos au Prophète, qui sortit lentement de la cour.
L'auberge du Faucon-Blanc formait un parallélogramme. A riiue de ses extrémités s'élevait le bâtiment principal ; à l’autre, des communs où se trouvaient quelques chambres louées a bas prix aux voyageurs pauvres ; un passage voûté, pratiqué dans l'épaisseur de ce corps de logis, donnait sur la campagne ; enfin, de chaque côté de b cour, s'étendaient des remises et des hangars s*!rmonlés de greniers et de mansardes.
Dagobert, entraul dans une des écuries, alla prendre sur un coffre une ration d'avoine préparée pour son cheval ; il la versa dans une vannette cl l’agiia en s'approchant de Jovial.
A sov grand étonnement, son vieux couipagnou de route ne répondit pa« par un hennissement joyeux au bruissement de l'avoine sur l^osicr ; inquiet, il appela Jovial d une voix amie; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son oeil intelligent, et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile.
De plus en plus surpris, le soldat s’approcha.
A la tueur douteuse d'une lanleruc d’écurie, il vil le pauvre animal dans une attitude qui annonçait l'épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tôle au vent, les oreilles couchées, les naseaux frissonnants; il rosissait sa longe comme s'il eût voulu b rompre, afin de s’éloigner de b cloison où s'appuyaient sa mangeoire et le râtelier; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres, et, au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond sombre de l'écurie, son poil était partout pique, c'est-à-dire terne cl hérissé ; enfin, de temps à autre, des tressaillements convulsifs agiluicul son corps.
« Eli bieu !... eh bien ! vieux Jovial, — dit le soldai en posant b vanneUe par lerTc afin de pouvoir caresser son cheval, — lu es donc comme tou maître... tu as pour ? — ajouta-t-il avec amertume en songeant à l’offense qu'il avait dû supporter. — Tu as peur... toi qui n’es pourtant pas poltron d'habitude... »
Malgré les caresses cl la voix de son maître, le cheval continua de donner des signes de terreur; pourtant il raidit moins sa longe, approcha ses naseaux de b main de Dagobert avec hésitation, et en flairant bruyamment comme s'il eût douté que ce fût lui.
« Tu M me camutii plus ! — s'écria Dagobert, — Il se passe donc ici quelque chose d'extraordinaire T »
Et le soldat regarda autour de lui avec inquiétude.
L'écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d innombrables toiles d’araignées; à l'autre extrémité, et sépares de Jovial de quelques places nnar • ■ •
par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêles... aussi tranquilles que Jovial était trembLuii et effarouché.
Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu rassure par la présence de son mailrc, lui lécha les mains, frotta sa tète contre mi. benoit doucement, et lui donua enfui comme d'habitude mille témoignages d'affection.
, « A b bonne heure... Voilà comme j'aime à te voir, mon bon vieux
i Jovial, — dit Dagobert en reprenaul b vamiellc et en versant son couj tenu dans b mangeoire. — Allons, mange... bon ap|iélit ! nous avons une longue étape à faire demain. El surtout n’aie plus de ces folles peurs à propos de rien... Si Ion camarade Itabal-Joic était ici... cvb le rassurerait... mais il est b-haut avec les enfants ; c'est leur gardien en mon absence... Voyons, mange donc... au lieu de me regarder. »
Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maître, n’y toucha plus, et se mit à mordiller b manche de b bouppebnde de Dagobert.
a Ah! mon pauvre Jovial... tu as quelque chose; loi qui manges ordinairement de si boa cœur... tu laisses ton avoine... C’est b première fois que ceb lui arrive depuis notre départ, » dit le soldat sérieusement inquiet, car l'issue de sou voyage dépendait en grande partie de b vigueur et de b sauté de son cheval.
Un lug'ssemenl effroyable, et tellement proche qu'il semblait sortir de l'écurie même, surprit si violemment Jovial, que d’un coup il brisa sa longe, franchit b barre qui marquait sa pbee, courut à b porte ouverte cl s'échappa da:;s b cour.
Dagobert ne put s'empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissaut, sauvaçe, qui lui expliqua la terreur de sou cheval.
L’écurie voisine, occupée par la méi.agerie ambubntc du dompteur de bêtes, n 'était séparée que par b cloison dû s'appuyaient les mangeoires ; les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient restés parfaitement tranquilles.
« Bon, boD, — dit le soldat rassuré, — je comprends maintenant.... Sans doute, Jovbl avait déjà entendu uu rugissement pareil ; il sentait b les animaux de cet insolent coquin ; il n'en falbit pas plus pour l'effrayer, — ajouta le soldat en ramassant soigneusement l'avoine dans la mangeoire : — une fois dans une autre écurie, et il doit y en avoir ici, il ne bissera pas son picotin, cl nous poun-ons nous mettre en route demaiu malin do bonne heure. »
Le cheval effaré, après avoir couru et bondi dans b cour, revint à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou; un palefrenier, à qui Dagobert demanda s’il n'y avait pas une autre écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu’on seul cheval; Jovi.il y fm ronvenaulcmcnt établi.
Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s’égaya même beaucoup aux dépens de b houppelande de Dagobert, nui , grâce à cette belle humeur, aurait pu, le soir mémo, exercer son talent oe tailleur ; mais il ne songea qu'à admirer b prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa proveude.
Complètement rassuré , le soldat ferma b porte de l’écurie , se dépêcha d aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines , qu’il se reprochait de bisser seule» depuis si longtemps.
CUAPITI1E V.
Bote et Blanche.
Les orphelines occupaient , dans l'un des bâtiments les plus reculés de l'auberge , une petite cliambre délabrée , dont U unique fenêtre s’ouvrait sur b campagne ; un lit sans rideaux . une table et deux chaise* composaient l'ameublement plus que modeste de ce réduit éclairé par une lampe; sur b table, placée près de La croisée, était déposé le sac do Dagobert.
Rabat-Joie , le grand (chien fauve de Sibérie , couché auprès de la porte, avait déjà deux fois sourdement grondé , en tournant b tête vers h fenêtre, sans pourtant donner suite à cette manifestation hostile.
Les deux sœurs, à demi couchées dans leur lit, étaicut enveloppées de longs pciguoirs bbucs, boutonnés au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet; un brge ruban de fil ceignait à b hauteur do* tempes leurs beaux cheveux châtains, pour les teuir en ordre pendant b nuit. Ces vètcmeuU blancs, celte espèce do blanche auréole qui entourait leur front donnaient un caractère plus candide cueorc à leurs fraîches et charmantes figures.
l-cs orphelines riaient et causaient ; car, malgré bien des chagrins précoces, elles conservaient la gaieté ingéœie de leur âge; le souvenir de leur mère les attristait parfois, mais cette tristesse n'avait rien d’amer, c 'était plutôt une douce mëbnnilie qu'elles recherchaient au liai ! de b fuir; pour elles, celte mère toujouis adorée n’était pas morte... elle était absente.
Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de^ratiques dévoticn- — car dans le désert ou elles avaient vécu il ne se trouvait ni église
ni prêtre, — clics croyaîüut :■ ,* :!. ment, on !'a d*t, que PLn, Ju te et brin, avait tant de pitié pour h-s pauvres mères dont les enfants restaient sur la tiare, que, priée à lui, du haut du ciel, elles pouvaient k* voir toujours, les entendre toujours, et quille 3 leur envoyaient quelquefois de beaux auges gardiens pour les protéger.
Grâce :i celle illusion naïve, les oi pbeluies, persuadées que leur more veillait incessamment >ur elles, sentaient que mal faire serait i'aDUger et cesser rie mériter b protection des bons r nges.
A cela sc bornait la théologie de Rose cl de Blanche, thfokigic {.uïï> sante pour ccs âmes aimantes et porcs.
Ile soir-là, les deux sœurs causaient en attendant Dagobert.
Leur entretien les intéressait beaucoup ; car, depuis quelques jour?, elles avaient un senct, un grand secret, qui souvent faisait battre leur coeur virginal , agitait leur sein naissant, changeait en iiK.iriiKt le rose de leurs joues , et voilait quelquefois en Langueur inquiète et rêvettre leurs grands yeux d’un bleu si doux.
Itose, ce smr-là , occupait le tord «lu lit, MS deux liras arrondis se croisaient den icre sa tète , qu’clle tournait a demi vers sa sœur : cdlcci, accoudée sur le traversin, b regardait e:i souriant, et lui disait :
« Crois-tu qu'il vienne encore celte nuit ? — Oui , car hier... il nous l’a promis. — Il est si bon... il ne manquera pas à sa promesse. — El
puis si joli, avec scs longs cheveux blonds boudés. — Et son nom
quel nom charmant... comme 11 va bien à sa ligure! — Et quel doux sou- ; rire, et quelle douce voix quand il uous dit , en nous prenant par b main... a Mes curants, bénissez Die» de ce qu'il vous a donné b même âme... Ce que l’on cherche ailleurs, vous te trouverez en vous-mêmes...»
— ■ puisque vos deux cœurs n’en fout qu’un... » a-M! ajouté. — Quel bonheur pour nous, de noirs souvenir de toutes scs paroles, ma sœur! — Roi»
sommes si attentives... IleilS le voir l'écouter, c'est comme si je me
voyais l’écouter moi-même, mon cher petit miroir ! — dit Rose en souriant cl en taisant sa sœur au firent. — Eh lien! quand il parle, tes
yeux... ou plutôt nos yeux snnt grands , grands ouverts, nos lèvres
s’agitent comme si nous répétions en nous-mûncs chaque mot après lui...
I) n'est pas étonnant que. de ce qu'il dit, rien ne soit oublié de nous. — El ce qu’il dit est si beau, si noble, si généreux ! — l’ois, n est-cû pr.s, ma sœur, à mesure qu il parle, que de bonnes pen-ées on sent naître eu
^sni ! fourra que noua nous h* rappelions toujours... — Sois tranquille, clics revlcrom dans notre cœur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur iij^rc. — Sais-tu, Rose, que c’e-t un grand bonheur qu’U nous aime toute^leux à la fois’ — Il ne pouvait faire auhement, puisque nous n'avons qu’un cœur à nous deux. — Pomment aimer Rose tans aimer Planche ? — Que serait devenue la débissée ? — Et puis il aurait été si embarrassé de choisir! — Nous nous ressemblons tant! — Aussi, pour s'épargner cet embarras,— dit Rose en liant, — il nou3 a choisies toutes
deux... — Cela ne vaut-il pas mieux? Il est seul à nous aimer nous
sommes deux 5 le chérir — Pourvu qu il ne nous quitte pas jusqu’à
Paris. — El qu’à Paris... nous le voyions aussi... — C'est surtout à Paris... qu'il sera bon de l'avoir avec nous... et avec. Dagobert... dans l celte grande ville... Mon Dieu, Blanche, que cela doit être beau!.. — Paris? ça doit être comme une ville d'or... — Une ville où tout le monde doit être heureux... puisque c'est si beau !... — Mais nous, pauvres orpbelitics, opérons-nous y entrer seulement?... Comme on nous regardera ! — Oui... mais puisque tout le monde y est heureux, tout le monde doit y être bon. — Lt Pou nuus aimera... — Et puis nous serons avec notre ami... aux cheveux blonds cl aux yeux bleus. — Il ne nous a encore rien dit de Paris... — Il n'y aura pas sougé... Il faudra lui on pari r celle mm. — S’il est en train de causer... car souvent, lu sais, il a l’air , d'aimer à nous contempler en silence , scs yeux sur nos yeux... — Oui, et dans ces momcuts-là son regard me rappelle quelquefois le regard de j notre mère chérie. — El elle... combien elle doit être heureuse de ce | qui nous arrive... puisqu’elle nous voit! — Car si l'on nous aime autant, ! c'est qne sans doute nous le méritons... — Voyez-vous la vaniteuse...»
— dit Blanche en se plaisant à lisser, du bout de ces doigis déliés, les cheveux de sa sœur séparés sur son iront.
Après un moment de réllexkm. Rose lui dit :
« Ne trouves-tu pas que noos devrions tout raconter à Dagobert? — Si tu le crois, faisons-Ie... — Nous lui disons tout, comme nous disions lOJt à notre mère: pourquoi lui cacher quelque chose?... — Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur?' — Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami, notre cœur bat plus vite cl plus fort? — Oui, on dirait qu'il est plus plein. — C’est tout simple, notre and y tient une si bonne petite place ! — Aussi nous ferons bien d'apprendre à Dagobert quelle a été notre bonne étoile. — Tu as raison. » A ce moment, le chien grogna de nouveau sourdement.
« Ma sœur, — dit Rose en se pressant contre blanche, — voilà encore le chien qui gronde : qu’esî-ee qu'il o donc? Rabat-Joie... ne gronde
| »as, — viens ici! » reprit Blanche en frappant de sa petite maiu sur le >ord de ron lit.
l.o chien se leva, fil encore edtendrc un grognement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tête intelligente, en jetant obstinément no regard de côté vers la croisée; les deux sœurs sc penchèrent vers lui pour caresser son large front bottné vers le. mllira par une protubérance remarquable, signe, évident d’une grande pureté de race.
« Uu’est-ce nue vmii avez à gronder ainsi, Rabat-Joie? — dit Blanche en lui tirant légèrement les orciHes, — hein?... mon bon cliieu? — Pau-
vre bête, il est toujours si inquiet quand D.»giil*ert n'est pax là! — C’est Vrai, on dirait qu il sait alors qu'il faut qu'il vc ille encore plus sur uous.
— Ma sœur, il me semble que Dagobert tarde bien à nous dire bonsoir.
— Sans doute fl panse Jovial. — Cela me tiil nenfer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, à notre vieux Jovial. — J'en suis faclicc. — Pauvre bêle... il a Pair si content de nous lécher les mains!... On croirait qu'il nous remercie de notre vi Ite. — lleuieusement, Drgobcrl lui aura ilit bonsoir pour nous. — Bon Dagobert ! il s'occupe toujours de bous ; comme il nous gâte!... Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout
le mal — Pour l’en empêcher... comment faire? — Quel malheur
de n’élrc pas riches pour lui assurer un peu de repos !— Riches... nous., hélas ! ma sœur... nous ne serons jamais que de pauvres orpheline*. — Mais cette médaille, enfin? — Salis doute, quelque espérance s'y rattache. sans cela nous n’aurions pas fait ce grand voyage. — Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir, a
La jeune fille ne put continuer : deux carreaux de la croisée volèrent en éclats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri d’elfroi, se jetèrent dans les liras l’une de ( autre, pendant que le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie...
Pâles, tremblantes, immobiles tic 'frayeur, étroitement enlacées, les deux sœurs suspendaient leur respiration : dans leur épouvante, elles n’ocalent w jeter les yeux du côté de h fcuétre.
Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinllrc, ne cessait pas si-s aboiements irrités.
« llélasl... qu’est-ce donc ? — murmurèrent les orphelines; — cl Dagoliei t qu! n’est pas là... »
Puis, tout à coup, Rose s’écria on saisissant le bras de Blanche :
■ Ecoute... écoute!... on monte l'escalier. Mon Dieu! il me semble que ce u'csl pas la marche de Dagobert ; cnleuds-tu comme CCS pas sont lourds? Rabat-Joie! ici tout de suite... viens nous défendre ! » s’écvicrenl les deux sœurs, au comble de l'épouvante.
En effet, des pas d'une pesanteur extraordinaire retentissaient sur les marches sonores de l'cscalicr de bois, cl une espèce de frôlement singulier s’entendait le long de la mince cloison qui séparait la chambre du palier
Enfin uu corps lourd tombant derrière la porte l'ébranla violemment, l es jeunes filles, an comble de la terreur, se regardèrent sans prononcer une parole; la porte s’ouvrit : c’était Ibgobcti.
A sa vue. Rose et Blanche s’embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d’échapper à un grand danger.
« Qu'avez-vous? pourquoi celte peur? — leur demandé le soldat surpris. — Obi si tu savais ! dit Rose d’une voix palpitante, car sou cœur et celui de sa sœur battaient avec violence. — Si tu savais ce qui vient d'arriver... Ensuite, nous n’aviuns pas reconnu ton pas... il nous avait semblé si lourd... cl puis ce bruit... derrière la cloison... — Mais, petites peureuse*, je ne pouvais pas monter I escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j'apportais mou lit sur mon dos, c’est-à-dire une paillasse que Je viens oc jeter derrière votre, porte, pour m'y coucher comme d'habitude. — Mon Dira! que nous sommes tulles, nia sœur, de n'avoir pas songé à cela ! ® «lit Rose en regardant Blanche.
Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, reprirent ensemble leurs fraîches couleurs.
Pendant celle scène, le chien, toujours dressé contre la fenêtre, uc cessait d’aboyer»
« Qu'est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes enfants? — dit le soldat. — Nous ne savons pas... on vient de casser des carreaux à la croisée, c’est ce qui avait commencé à nous effrayer si fort »
Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l'ouvrit vivement, poussa la persienne et se pcfldll en dehors;... il 00 vit rien... qne la nuit noire... il écouta... Un entendit rien, que les mugissements du vent.
« Rabat-Joie, — dit-il à son (bien en lui montrant la icuélre ouverte...
— saute là, mon vieux, cl cherche! »
Le brave animal lit un bond énorme et disparut par h croisée élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert, peni lté, excitait son chien de la voix et du geste.
« Cherche, mon vieux, cherche!.... S’il y a quelqu'un, saute dessus, tes crocs sont bons... et ne làrbe pas avant que je sois descendu. »
Rabat-Joie ne trouva personne.
On l'cnti ndait aller et venir, en cherchant une trace de côté et d'autre, jetant parfois un cri étnulïé, comme un chien courant qui quête
« Il n’y a doue personne, mon brave chien, car s'il y avait quelqu'un tu le tiendrais déjà à la gorge. — Puis se tournant vers les jeunes tilles, qui écoutaient ses paroles et suivaient ses mouvements avec inquiétude :
— Comment ces carreaux ont-ils été cassés? Mes entants, l'avez-vous remarqué ? — Non, Dagobert ; nous enusinus ensemble, nous avons eutendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.
— Il m'a semblé, — ajouta Rose, — avoir entendu comme un volet qui aurait tout à coup battu contre la fenêtre. »
Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet mobile destiné à la fermer en dedans.
« Il vente beaucoup, — dit-il, — le vent aura ponssd cette persienne... et ce crochet aura brisé les carreaux... Oui, ou!, c'est cela... Quel intérêt d'ailleurs pouvait-on avoir à faire ce mauvais coup? — Puis, s'adressant à Rabat-Joie. • — Lh bien... mon vieux, il n'y a donc personne? a
LE JIIF ERRANT,
Le chien répondit par un aboiement dont le soldai comprit sans doute I bleus?... Fl Dagobert fit «ni nouveau bond sur son siège. — Oui, dos 1 - sens négaii , car u toi «lit : • j yeux bleus... Icra« connue ça... reprit Itose en posant le bout de son
« Kh bien alors, reviens... fiiis le grand tour... tu trouveras toujours index droit vers le milieu de son index gauche. — Mais, morbleu ! ils un * porte aurai •... ta a es pctseiul areas é...* ‘ * . J seraient longs comme ça;.. — et, faisant grandement les choses, le ré-
Rubal-Joie suivit ce roiiseü : api\-s avoir bogue quelques instants au i téran indiqua toute la longueur de sou avaul-brns; — Ils seraient longs
pied do la fein ne, il partit au galop pour faire lé tour des bàlimeuts et j comme ra que ça ne ferait rien... un blond et des yeux bleus... Ah cà, r ntrer dans la cour. : mesdemoiselles* qa’esi-ce que cela signifie? »
<i Allons, nifsureï-vuus, mes calants... dit Je soldat en revenant air- I Dagobert sc leva, cette fois, l'air sévereel péniblement Inquiet, ni es dis orpbelit.i-s. — Ce n é ail rien iliKi !c vent... — Nous avons eu j « Ah ’ vois-tu, Dagobert, lu grondes tout de suite. — Bien qu'au combien peur, — dit Itose. — Je le er Î-... Blais j'y songe, il pont venir par nu moment ; more ? — ajouta Blanche. — Au commencement?... il y a l.i un coûtant d ûr, et vous aurez froid , » dit le soldat vu retournant . donc une suite, une (in? — Une lin? nous espérons Lieu que non... cl
\crs b fenêtre dégarnie de rideaux. i Dose se prit à rire comme une folle. — Tout ce que nous demandons,
Après avoir le tuoyrn <le remédiera cet im oménirnt, il prit 1 c’est que cela dure toujours, ajouta Blanche en partageant l’hilarité dt
sur une chaire la tidissc de peau lie renne, la suspendit à l'espagnolette, ta -mur. »
cl avec b s pans boucha aussi bei mé.iqueim-nl que possible les d< ux ou- Dagobert regardait tour i tour très léricoi emcoi les deux jeunes filles, verturcs Dûtes par le brisement dr 1 » «an eaux. j afin de taclicr de deviuer celle énigme; mais lorsqu'il vit leurs ravis-
» Merci, Dagobert.,., Gomme lu «*» bon ! Nous citons Inquiètes de r; * 1 sanie* ligures graeienseiuent aurm< *» par un rire franc et ingénu, il ré-
pus le voir — C’est vrai tu es resté plus longtemps que d'Iiabt- tléeliit quelles u 'auraient pas tant de gaieté si elles avaient quelque grave
U, de. » « reproche à se faire. Cl U ne pensa plus qu à se réjouir de voir les orpbe-
l'nis, s'apercevant alors seiifemm «le la prieur et de l'altération des hm> si gaies au milieu de leur position précaire*, cl «lit : traits du Hildat. qui était encore soui la pénible impression de sa arène • liiez... riez, nies enfouts... j’ai nie tant il vous voir rire! » Puis, son* avec Moruk, P.insu ajouta : « Mais q ' 4-ec que lu as?.... Connue (u es I géant que pouri-mi ce nYtait pas prêt Iscincul <k' la sorti* qu’il devait repaie !.... — Moi î non, mes enfants.... Je n’ai rien... — Mais si , je t as- pondte au singulier aveu des peliles filles, il ajouta d'une grosse voix : Mire .. Tu as lu figure toute changée... Pose a raison. — Je vous assure... j « J aiiue à vous voit rire, oui. in..is uou quand vous recevez des visites quojen*ai rien, — rejunidH l«* .soldat ave« avez d embarras, nr il sa- blondes ovoc de* y ries bleus» mesdemoiselles ; allons, avouez-mol que \ ait pen mentir; puis, trouvent une excellente e\( lise à su énnlînn, il je suis fou d'écouter ce que vous me contez b'»,.. Vous voulez vous moajouta : — n j'.ii l'air d'avoir quoique rimse, c*est votre frayeur qui quoi de moi... n'est -ce pas? — Non. ce que lions ta disons est vrai... m'aura inquiété, car, atuês tout, c’e>t ma faute... — Ta feule ; — Oui, bien vrai... — Tu le sais... nous n’avons jamais menti, — ajouta Rose, ri j’avais perdu moins de temps à siuqx r. j aurais été là quand tes car- — Elles ont raison, trj ■ triant... elles ne mcuU-nt jamais, — dit h* solrcauv ont été cassés... cl je vous aurais ép*igué un vilain moment de dat, dont Us perplexités ruoiumencèieol. — Mais comment diable cette {u ur. — Te voilà... nous n'y pensons plu^... — Eli bien! lu ne |‘a<csicds visite est-elle possible? Je couche dehors en travers de votre porte; pas? — Si, mes entants, cai’unus avons à caurer, — dit Dagobi rt enap* j Rabat-Joie coucIh: au pied de votre fenêtre : or, tou» les yeux bleus et prochain une chai e ri se plaçant au chevet des «leux mimiis. — Ah çj, i tous les cheveux blonds du momie oe peuvent entier que par la porte êtes-vous bien éveillées? — ajouta-t-il en tâchant de sourire pour les ou par h fenêtre : cl s’ils avaient essayé, nous deux Rabat-Joie, qui rassurer. — Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts? — Regarde, ; avons l'oreille fins, noos aurions reçu les visites... à noue manière... Dagobert, — dirent les petites filles eu souriant à leur tour, et ouvrant ! Mais voyons, enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter... expiifours yeux bleus de toute leur force... — Allons* allons, — dit le soldat, ; qtiei-voOs! »
— ils ont de la marge pour se fermer; d’ailleurs il n'est que neuf heu- ! Les deux soeurs, voyant à l'expression des traits de Dagobert qu’il rcs. — Nous avons aussi quelque chose à te dire, Dagobert, — reprit ressentait une ii iqni.' '?uue léeüe, ne voulurent pas abuser plus longtemps llosc après avoir consulté sa *nur du regard. — Vraiment ! — Une con- de sa bonté. Elfes écbaugçicut un regard, cl Bore dit en prenant dans fidenre à le foiré. — line confidence? — Mon Dieu, oui. — Mais, vois- : ses | élites main-* la rude cl Luge main du vétéran :
tu , une confidence très... tris lmporlanle.... — ajouta Rose avec uu « Allons.,, ne te tourmente pua, nous allons te raconter les viriles de grand sérieux. — L'nc confidence qui non* regarde toutes tes deux, — notre ami... Gabriel, r— Vous recommencez ?... Il a un nom ? — fiertaireprit blanche. — 1 ardirn... je b* crois bien... ce qui regarde lune re- | ncrucul il a un nom, nous te le disons... Gabriel... — (Jud joli nom !. garde toujours l’autre. ! -t-ce que vous né tes pas toujours, comme on 1 u’e*t ce lias. Dagobert? Oh! lu verras, lu l'aimeras comme nous, notre dit. deux têtes dans un bonnet ? — Dame, il le faut bien, quand lu nuits beau Gabriel. — J 'aimerai votre beau Ca! ricl ! — dit le vétéran en honns deux tètes s4Vhs le capuchon de la pelis.se.... — dit Rose en riant. — chaut la tête, — j'uiiuirai votre beau Gabriel !... c’est selon, car avaut Voyez— vous, les moqueuses, on u’a jamais le dernier avec clics. Allons, il fout que je sache... - l uis, s'inleuomp mi » — C'est singulier... ça me mesdemoiselles, ces confidences! puisque confidences il y a. — l'arfo, rappelio une «h. tse... — Lfeoi d ne, Dagobert? — Il y a quinze ans, ma Sfvur, — dit U.ncbo. Mon, mademoiselle, c'est il vous de parler, dans la dernière lettre que votre père, cil revenant de France, m’a apvous êtes auiourd hui «le planton cminm* atné«*, et une clioscau.'tei Impur- portée de mai femme, elle me disait que tonte pauvre quelle était, et Unité qu'une confidence, connue nuis dites, revient de droit à IVuee... quoiqu’cBe rût déjà sur le» bras attire (h lit Agricol qui grandissait, elle
— Voyons, je vous écoute....» dit le soldat , qui sYi'oi çail de wurire, venait de recueillir un pauvre enfant alla mb mué qui avait une figure de
pour mieux cacher aux etifauts ce qu'il ressentait encore des outiagcs chérubin, et «jui s’appelait Gabriel... Et, il n'y a pas longtemps, j'en ai impunis du dumnlrur de üeU«. . eu < ncore des nouvelles. — Kl par qui donc ? — Vous saurez cela tout ü
Gc fut doue Ruse, l’aidée de planton, comme disait Dagobert, qui l'heure. — Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raisoti de par k» |u ur elle et pour sa vu ur. 1 plus pour aimer le notre. — Le vblre... le votre ; voyons le vôtre... je
♦ suis sur ries charbons ardents... — Tu sais, Dagobert, — reprit Rrvse, —
que moi cl Blanche nous avons l’habitude de nous endormir en nous tenant par la m *in. — Oui, oui, je voit» ai vues bien des fois ainsi toutes deux dans votre berceau... Je lie | ouvris pas me lasser de vous regarder, tant vous étiez gentilles. — Eh bien! il y a deux nuits, nous venions de nous* endormir, lorsque nous avous vu... — (Votait donc en rêve! S'écria Dogolh-rt, puisque von» étiez endormies... en rêve! — Mais oui,
! en rêvc...(!orunicul veux-tu nue cesoit?..— Laisse donc parler ma sœur.
, , , , , r. * , „ „ , i — A la bonne heure ! — dit le soldat avec un soupir (fetalisfaclion. —
« D abord, mon bon Dagobert, dit Ruse avec «me cAlineric grarleu^e, à la bonne heure!... Certainement, de toutes façons, j étais bien tran-
pu. que nota rifeus le fuie nos coulUknces , il faut nous piumettre de quille... parce que... mais enfin cVstégal... Un r«’:ve! j aimemieux ecla...
ue p s nous gr> uiler. ‘* cst-ce pas... tu ne grondera* pas fe culants? (.ontinuc/., petite Rom*. — Une fois endormies, nous avons eu un Songe
— t Luk!m: il nue voix non mous «alésante. — Accordé. — ié- pareil. -- foutes deux le nièun*? — Oui, Dagobi rt; car le lendemain
pouult gravement I agobert, — vu que je ne Murais trop couNiioiit m'y malin, et» nous éveillant, nous nous sommes racuiAé ce que nous venions pn ml, e... Mais pouiquoi vous gronder ? — Taice «pie mm aorion» peut- «Je rèvèr. — Et c'était tout semblable... —C'est extraordinaire, mes « nci.« «id le dire plus tnt ce qu*. omis allons t'apprendre... — Ecoutez, fants; cl ce songe, qu est-ce qu’il disait? — Dans ce rêve. Blanche et me» enfoui», — répondit seutem ieu^-un ut Dagoticit après avoir uu in - niai nous étions assises à côté l’une de l’autre ; nous avons vu entrer un tant réfléchi sur te cas «fe conscience, — de deux choses I une : ou bel ange, il avait une longue robe blanche, des cheveux blonds, des vou» avez eu rwson, ou vous avez en tort tic me cacher quchpie rlmse... : yeux hLns et unetlgnresi belle, si bonne, que nous avons joint nos iSi vous avez eu raison, c est très- Lien : si vous avez eu tos I, c’est fait ; mains comme pour le prier... Alors il nous a dit d'une voix douce qu'il ainû maintenant n vu p trluus plu». Allez, je suis tout oreille*. » sc nommait Gabriel, que «mire ntorc l'envoyait vers nous pour être notre
flotuplélcincnl raa»utc*e par cette lumineuse décision, Rose reprit eu ange gardien, et qu'il ne nous abandonnerait jamais, -r Et puis, — ajouta échangeanUm sourire avec sa so*ur : Blanche, — nous prenant une main â chacuue et iu< linonl son beau
« ! i g urc-toi. Dagobert, que voilà «leux nuits de suilc que nous avons visage vers uom, il nous a ainsi longtemps regardées en silence avec «me vbile. — Une visite! — El le soldat sc* redressa bnisquemeut sur tant de boulé... tant de bonté, que nous ne pouvions détacher nos veux sa chaise. — Oui, une virile charmante... car il «*st blond! — Comment ! des siens. —Oui, — reprit Rose, — et il nous semblait que, tour à tour,
diable, il est ldond? sei ria Dagobert avec un soubresaut. — L'iond... j son regard nous aUiiail ou uou» allait au cœur... A notie graud cha-
avec des yeux bleus .. ajouta Rlam be. — Comment «b ible, des yeux 1 grin, Gabriel nous a quittées en nous disant que la nuit d'ensuite iu«u» U
cn.vriTRR vi.
lo»i coufidcnce*.
verrions encore. — El il a reparu? — Sans doute, mais tu juges avec quelle impatieuce nous anémiions le moment d'être endormies, pour voir si notre ami reviendrait nous trouver pendant notre sommeil. — Hum... ceci me rappelle, mesdemoiselles, «pie vous vous frottiez joliment les yeux avant-hier soir, — dit Dagobert en se grattant le Iront ; — vous prétendiez tomber de sommeil... je parie que c'était pour me renvoyer plus tôt, et courir plus vite à votre rêve? — Oui, Dagobert. — Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Habal-Joie : Va le coucher, Dagobert. El l'ami Gabriel est revenu ? — Certainement, mai', celte lois il uous a beaucoup parlé, et au nom de notre mère il nous a donné des
U}alau.
conseils si touchants, si généreux que, le lendemain, Rose et moi nous avons passé tout notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange gardien... ainsi que sa figure... et son regard... — Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu’hier vous avez chuchoté tout le long de l'étape... et quand je vous disais blanc, vous me répondiez noir. — Oui, Dagobert, nous pensions à Gabriel. — Et depuis, nous l'aimons toutes deux autant au’U nous aime... — Mais il est seul pour vous deux? — El notre mère, n était-elle pas seule pour nous deux? — Cl loi, Dagobert, n'e»-tu pas seul adssi pour nous deux ? — C'est juste!... Ah çi. mais savei-vousqoe je finirai par en être jaloux de ce g.ûlhrd-fô, moi?.., — Tu
Goliath escaladant la fenêtre de l'auberge. — rMi l
es notre ami du jour, il est notre ami de nuit. — Entendons-nous : si vous en parlez le jour et si vous en rêvez la nuit, qu’csl-ec qu'il nie res-
tint! — dU Rose. — Et qui n’ont plus que toi au monde, — ajouta Blat>cltc d'une voix caressante. — Hum, hum, c’est ça, câlinez -moi... Aile/, mes enfants, — ajouta tendrement le soldat, — je suis content de mon
d’en jaser, vous l'avez eu de nouveau : aussi vous le verriez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit... que je ne m’étonnerais pas. — Üh ! Dagobert, ne pbisanle pas, ce son} seulement des rêves... niais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges gardiens!... Eh bien! Gabriel est notre ange gardien, il nous protégera et le protégera aussi. — C'est sans doute bien honnête de sa part de penser à moi : mais, voyez, mes chères enfants, pour m'aider à vous défendre j'aime mieux Rabat-Joie; il est moins blond que l’ange, mais il a de meilleures dents, ci c’est plus sûr. — Que lu es impatientant, Dagobert, avec les plaisanteries !
— C'est vrai, lu ris de tout. — Oui, c'c/l éfonuant comme ic suis gai... je ris à h maniéré du vieux Jovial. sans desserrer les dents. Voyons , enfants, ne me gronde/ pas: au fait, j'ai tort :
la pensée de votre digue mère est mêlée à ce rêve ; vous faites bien d'en parler sérieusement. Et puis,
— ajouta-t-il d'un air grave, — il y a quelquefois du vrai dans les rêves... En Espagne, deux dragons de l'impératrice, des eamarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu'ils seraient empoisonnés par les moines... ils l'ont été.
Si vous rêvez obstinément de ce bel angeGabriel... c’est... que... c’est que... enfin, c'est que ça vous amuse...
vous n'avez pas déjà tant d'agrément le jour... ayez au moins un sommeil... divertissant ; maintenant , mes enfants, j’ai aussi bien des choses à vous dit e, il s’agira Je votre mère, promettezmoi de ne pas être tristes. — Sois tranquille; en pensant à elle nous ne somnxrs pas tristes, mais sérieuses. — A la bonne heure! par peur do vous chagriner, je reculais toujours le moment de vous dire ce' que votre pauvre mère vous aurait confié quand vous n'auriez “i
plus été des «niants:
mais elle est morte si vite quelle n’a pas eu te temps ; et puis, ce quelle avait à vous apprendre lui brisait le cœur, et à moi aussi ; je retardais tes confidences tant que je pouvais, et j'avais pris le prétexte de ne vous parler de rien avant le jour où nous traverserions le champ de bataille où votre père avait été bit prisonnier... ça me donnait du temps... mais le moment est venu... il n'y a plus à tergiverser. — Nous t'écoulons. Dagobert, ■ répondirent les jeunes filles d'un air attentif et mélancolique.
Après uu moment de silence, pendant lequel il s'était recueilli, le vétéran dit aux jeunes tilles : « Votre père, le général Simon, fils d'un ouvrier qui est resté ouvrier; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et dire, le bonhomme s’est entclé à ne pas quitter sou état ; tête de
uA ~
fer et cœnr d'or, tout comme son fils : vous pensez, mes enfants, que si votre père, après s’être engagé simple soldat, est deveuu géuéral... et comte de l’empire... ça n'a pas été sans peine et sans gloire. — Comte de l’empire ? qu’csl-ce que c’esf, Dagobert? — Une bêtise... un titre que l'Empereur donnait par-dessus le marché, avec le grade; histoire de dire au peuple, qu'il aimait parce qu'il en était : « Enfants ! vous voulez jouer à la noblesse, comme les vieux nobles? vous v'ià nobles; vous voulez jouer aux rois, vous v'ià rois... Goûtez de tout... entants, rien de trop bon pour vous... régalez-vous. » — Roi ! — dirent les petites filles en Joignant les mains avec admiration. — Tout ce qu'il y a de {dus roi.. Oh ! il n’en était pas chiche, de couronnes, l'empereur ! J'ai eu un camarade de lit, brave soldat du reste, qui a passé roi; ça nous fia liait, parce qu'cnlin quand c'était pas l’un, c'était l’autre; tant il y a qu'à ce jeulà votre père a été comte: mais comte ou non, c'était le plus beau, le plus brave géuéral de l'année.— U était beau, n’est-ce pas, Dagobert !
notre mère le disait toujours. — Oh, oui, allez ! mais, par exemple, il était tout le contraire de votre blondin d'auge gardien.
Figurez-vous un brun superbe; en grand uniforme, e'élait à vous éblouir, et à vous mettre le feu ait cœur.
Avec lui on aurait chargé jusque sur le bon Dieu I si le bon Dieu l’avait demandé, bien entendu... se hâta " d’ajouter Dagobert , en manière de correctil, ne voulant blesser eu rien la foi naïve des orphelines. — Et notre père était aussi bon que brave, n'estce pas, Dagobert? — Bon ! ! mes enfants !
lui ? je le crois bien ! ! il aurait plié uu fer à cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le jour où il a été fait
t Tisonnier il avait saré des canonniers prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et celle forcelà, comment voulezvous qu'on ne suit pas bon?... Il y a doue environ dix -neuf ans qu'ici près... à l’endroit que je vous ai montre avant d'arrivot dans ce village, le général, dangereusement blessé , est tombé de cheval... je le suivais comme son ordonnance, j’ai couru à son secours. Cinq minutes après, nous étious faits prisonniers; par juif... par
. - - •- un Français I — Un
-* Français? — Oui, uii
marquis émigré , colonel au service il»; Russie,— répondit ÜagolMTt avec amertume. — Aussi, quand ce marquis a dit au général en s'avançant vers lui : — « Rendez-vous, monsieur, à un compatriote... » — « Un Français qui sc bal contre la France n'est plus mou compatriote; < c'csl uu traître, et je ne me reuds pas à uu traître, » — a répondu le général; et, tout blessé qu'il était, il s’est traîné auprès du greuadicr russe, lui a • remis sou sabre eu disant ; — Je me rends à vous, mon brave. — Le marquis en est devenu pâle de rage... »
I I.CS orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora , leurs joues, et elles s’écrièrent : Oli ! brave père, brave père ...» — Hum !
| ces enfants.. . — dit Dagobert en caressant sa moustache avec fierté,— ï comme ou voit qu'elles ont du sang de soldat dans les veines 1 Puis il
La mon de Jovial. — ncc 21 .
. LE JUIF ERÇANT.
reprit : !fm:s voilà dnnr prisonnier:. Ic«J<ti:W • lie val du Général avait é e tué ms lui î | ouf Élire b rou e, il monte .‘u. i I, qui u avait p is été blc ü ce jour-là; on»; arrivons à Varsovie ; c'est là que le itérai a connu voire mère; elle était surnommée la Perle île ÎVirjme , , c'est tout dire. Aussi, lui, qui aimait œ qui était fora cl beau, eudevii 1 amoureux (ont de suite; elle l'aime à sou tour; finis ses parents l'avaient ] rcuii-r à un antre... cl cet autre... c’était encore... *
Dagobert ne ; ni continuer. — Rose jeta un cri perçant on montrant b fendre avec effroi.