LA FABRIQUE
C0AP1TBE PREMIER.
Les ren Jcx-vijb* de* loup».
C 'était un dimanche matin .
Le jour même où mademoiselle de CardoviMe avait reçu b lettre de Bodin, lettre relative à b disparition de b M.iycux.
Deux homme» causaient, attablé* dan» l'iiq des cabarets du petit vHbge de \ {Hier*, situé à peu de distance de b lubrique de M. llardy.
Ce village était génémlenicnt habité par îles ouvriers carriers et par des tailleurs de pierre employé» à l'exploitation des carrières environnantes Rb n de plus rude, dé plus pénible et de moins rétribué que b*» travaux de ces artisans : aussi, Agrieol l’avait dit à b Mayeux, étnhlissaicnt-ils une Comparaison pénible pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être, l’aisance presque incroyable dont jouis-aient les ouvriers de M. Hardy, grâce â sa généreuse et intelligente direction, ainsi qu’aux principes d'association et de communauté qu il avait mis en pratique parmi eux.
Le malheur et l'Ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cède parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalmfté avec, haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à M. Tripeami, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible état de choses changeât, \ changea. Avec nue adresse et une persistance diaboliques, ou parvint à allumer les plus mauvaises passions; on s'adressa par des émissaires choisi» à quelques ouvriers carriers o» tailleurs <le pierre du voisinage dout rinconduitc avait encore aggravé la misère. Notoirement contins pour leur turbulence, audacieux et énergiques, ce» homme» pouvaient exercer une dangereuse inlluencc sur b majorité de leurs compagnons paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par b violence. A ces turbulents meneur», déjà aigris par l'infortune, on exagéra encore le bonheur •les ouvriers de M. Hardy, et l’on parvint aln-i à exciter en eux une jalousie' haineuse. On alla plus loin : les prédications incendiaires d un abbé, membre de b congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême contre n.Tlanly, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvrier», qui, pendant que leurs maris hantaient le cahaicl, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l'approilie «lu choléra Inspirait alors, on frappa de terreur ces i(oagiualiou> faibles et crédules en leur montrant la lubrique de M. Hardy comme un foypr «le corruption, d»* damnation, capable a attirer la vengeance du elel et conséquemment le tlénn vengeur sur le canton, l.cs hommes, déjà profondémi nt irrites par l'envie, lurent encore incessamment excités jwr leurs femmes. qui, exaltée» par le prêche de l'abbé, maudissaient ce ramXssis d’athée» qui pouvaient attirer but de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du bat ou l'ripenud et soudoyés j par lui (noos avons dit quel intérêt cet honorable industriel ava l a U ' ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation générale et combler la mesure en soulevant une de ce» terribles questions de compagnonnage i nui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang '
Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d’entrer citez lui, étaient membres d'une société de compagnonnage dite dn Dévorants, tandis que plusieurs tailleurs de pierre et carriers des environs appartenaient à h société dite des Loups : or, de (ont temps de» rivalités souvent implacable» ont existé entre les lamns et les ilévoranls et amené des hitlc» meurtrières, d'autant plus à déplorer que sons beaucoup de points l'institution du compagnoimage est excellente, en cela qu'elle est basée sur le principe si fécond, si puissant, de l’association. Malheureusement, au lieu d'embrasser tous les corps d’état daus une seule coin-
jO(
LF, JUIF ERRANT.
P lusieurs vagabonds et fainéants des barrières, que l'appàt du tumulte et u désordre avait facilement enrôlés sous le drapeau des Loups guerre veurs.
'Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de t Yillir-rs pendant nue lis deux hommes dont nous avons parlé étaient at- * labiés dans un canaret. Ces hommes avaient demandé un cabinet pour être seuls.
L'un d'eux était jeune encore et assez bien vêtu ; mais sou débraillé , sa cravate lâche, à demi dénouée, sa chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits fatigués, son teint marbré, ses yeax rougis, annonçaient qu'une nuit d'orgie avait précédé celle matinée, tandis que sou geste brusque et lourd, sa voix éraillée, son renard parfois éclatant ou stupide, prouvaient qu'aux dernières fumées de Vivresse de h veille sc joignaient déjà les premières atteintes d’une ivresse nouvelle.
nier à &»intc-Pélagie? — Vous ai-je tiré de prison? — Pourquoi m’en avez-vous tiré? — Parce que j'ai bon cœur. — Vous m’aimez, peut-être, comme le boucher aime le bœuf qu'il mène à l'abattoir. — Vous êtes fou ! — Ou ne pave pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif. — J'ai un motif. — Lequel! Que voulez- huj-. (aire de moi? — Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l'argent sans rien. faire, et qui passe tontes les nuits comme la dernière. Don vin, bonne chère, jolies lilles et gaies chansons... Est-ce un si mauvais métier? i»
U mire Arsène.
llorok en roi de carreau.
Le compagnon de cet homme lui dit en rhoquaut son verre contre le sien : « A votre santé, mon garçon ! — A la vôtre ! — répondit le jeune homme, — quoique vous me fassiez l'clïet d'clrc le diable... — Moi ! le diable? — Oui. — El pourquoi? — D’où me conuaiasez-vous? — Vous repentez-vous de m'avoir connu ? — Qui vous a dit que j'étais prison-
Après être resté un moment sans répondre , le jeune homme reprit d’un air sombre : « Pourquoi ht veille do ma sortie de prison avez-vous mis pour condition à ma liberté que j'écrirais à ma mailressc que je ne voulais plus jamais la voir ? pourquoi avez-vous exigé que cette lettre vous fût donnée à vous? — Un soupir !... vous y pensez encore? — Toujours... — Vous avez tort... votre maîtresse est luiu de Paris à celte heure... je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous tirer de Sainte-Pélagie. — Oui... j'étoufTais dans cette prison, j'aurais, pour sortir, donné mon àme au diable ; vous vous en serez douté et vous êtes venu. Seulement au lieu de mon àme vous m'avez pris i.éphyse. Pauvre reiue Bacchanal ! Et pourquoi! Mille tonnerres! me le direz-vous enfla? — L'n homme qui a une mailnsce qui le tient au cœur comme vous
LE JUIF EURAINI.
lient h voire, n’est plus un homme... dans l'occasion il niauqued’énerie. — Dans quelle occasion ? — limons... — Vous nu*, biles boire trop eau-de-vie. — Bail!... tenez! voyez, moi. — C’est ça qui m'effraye.... ei me parait diabolique... Une bouteille d’eau-de-vie ne vous Eut pas soun illcr. Vous avez donc une poitrine de fer et uuc tète d-- marbre ?
— J'ai longtemps voyage en lln -ie ; là ou boit pour ae réchauffer... — Ici pour s'échauder... Alloue... buvons... mais du vin. — Allons doue! le vin est bon pour les enfanta, l’eau-de-vie pour les hommes connue nous... — Va pour l'eau-de-vie... ça brûle:, nuis la tête flambe , et l’on voit alors toutes les flamme» de Feuler. — C'est aiusi que je vous aime, mordieu ! — Tout à l'heure*., en me dis:* ut qtn- j 'étais trop épris de ma maîtresse , et que dans l’occasion j'aurais manqué d'énergie, de quelle occasion vouliez-vous parler? — liuvons... — On instant. Voyez-vous, mou camarade , je ne *uis pas plus bêle qu’un autre. A vos demi-mois, j’ai deviné une ebo»e. — Voyons. — \ ou» savez que j'ai été ouvrier, qm je «.«muais beaucoup de camai a des, que j<* soi» bon garçon, qu'on mainu assez, et vous voulez vous serv ir de moi connue «I un appeau pour en amorcer d'autres. — Ensuite? — Vous devez être quelque courtier d émculc, quelque commissionnaire en révolte. — Apres? — Cl vous voyage» pour une société «uonyine qui travaille dan» les coups de fusil ? — Est-ce que vous êtes poltron ! — Moi?... j’ai brûlé de la poudre eu Juillet... et ferme ! — Vous en brûlerie* bien encore? — Autant vaut ce feu d ar tifii« — là qu’un autre... Par exemple , c osl pljis pour l'agréable que pour rutile... les révolutions: car tout ce que] ai i étiré de*, barricades des trois jours, ça été de brûler ma culotte et de perdre ma veste. Voilà Ce que le peuple a gagné dans ma personne. Ab ça ! voyons : Kn avant, marchons!! de quoi retourne-t-il? — Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Ilaidv ? — Ab ! c'est pour ça aue vous tn avez amené ici?
— Oui.... vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de ta fabrique.— Dca camarades de chez M. Hardy qui mordeut à l'émeute? ils wml trop heureux pour ça... Vous vous trompez. — Vous le verrez tout A l'heure. — Eu», si heureux !... Qu'esl-cc qu'il* ont à réclamer? — Ht leurs fierez? et ceux qui, n'ayant pas un bon maître, meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à eux? Est-ce que vous noyez qu'ils resteront sourd* a leur amiel ? il. Hardy, c'c&l Fexceplion. Que le peuple doouo un bon coup de collier, Fexceplion devient la rcgle, et tout |e moude est content. — Il v a du vrai dans ce que vou» dites là Sculcmeul , il faudra que lu coup de collier »oii drôle pour qu'il rende jamais bon et honnête mon gredin de bourgeois le baron Tri) ica ml. «pii in'a bût ce que je suis... un bambocheur fini... — les ouvriers «le M. Hardy vont venir; vous êtes leur camarade, vous-n'avez aucun inlérêl a les tromper; ils vous croiront... Joignez-vous à moi pour les «leader... •— A «|uoi? — A quitter celle fabrique où ils s’amolli.-sent . où ils » 'énervent dans F égoïsme San» songer à leur* frères. — Mais s'ils quittent la îabi bitte, ruminent vivront-ils? — On y pourvoira... jusqu'au gnual jour. — ht jusque-là, que. faire? — Ce que vous avez lait cette nuit : boire, rire et chauler, et après pour tout travail, s’habituer dans la chambre au maniement des armes. — El qui fait venir ces ouvrier» ici? — Quelqu'un leur a déjà parlé; on leur a (ail parvenir des imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs frères. Voyons, m’app nier iz^v « mm? — Je vous appuierai... a autant plu» que je tommt-me à nie... soutenir difficilement moi-même... Je ne tenais au monde qu'à Cépbyse ; je sens «pie je suis sur une mauvaise pente... vous n««ï poussez encore. Rouie ta bosse! aller au diable d’une façon ou d'une autre, ça m'est égal... Buvons... — ! uvons à l'orgie «le la unit prochaine.. la derniere nét.ûl qu'une orgie de novice... — Eu quoi éles-vous donc fait, von»? Je vous regardais; pas uu instant je ne vous ai vu rougir on sourire... ou vous émouvoir... voua étiez là, planté comme un Imimne de fer. — Je n’ai plu* quinze ans; il ton autre chose pour m«* faire rire... mais, celle nuit... je? rirai. — Je ne sais pas si c'est l’eau-de-vie; ma U je veux que le diable rue lierce si vous ne me (ailes nas peur en disant que vous rirez cette nuit ! » El ce disant , le jeune homme se leva en trébuchant ; il commcnçail à être ivre de uouveau.
Ou frappa à la porte.
« Entrez. »
L’hôte du cabaret parut.
« QuVsl-ce «pie c'est? — Il v a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il demande M. Morok. — C’esi moi ; faites monter. »
l.'hôtC sortit.
« L'est un de nos hommes : mais il est seul, — «lit Morok, dont la rude figure exprima le dészppoiotcment. — Seul... ça m’étonne... j eu attendais plusieurs ... le connaissez- vous? — Olivier... oui... un blond... il me semble... — Nous le verrous bien... le voici. *
Ko effet, un jeune homme d'une ligure ouverte, hardie et intelligente, entra dans le cabinet.
« Tiens... Lonche-lout-Nu? — s'écria-t-il à la vue «lu convive de Morok. — Moi-même. U y a des siècles qu'on ne t a vu . Olivier. — L'est tout simple... mon garçon, nous ne travaillons pas au même endroit.— Mais vous êtes seul 7 — reprit Morok. Et, montrant Looch«’-tnni-Nu, il ajouta : — On peut parler devant lui., il e»t des nôtre*. Mais comment êtes-vous seul ? — Je viens seul, mais je viens an nom île mes camarade**. — Ha! — lit Mornk avec uu soupir de satisfaction. — Ils consentent. — Ils refusent... et moi aussi. — Lominent, mordieu! ils n*fn -mil? Ils n’out doue pas plus de tête que des femmes ? — s'écria Morok les délits serrée» de rage — Kcouler-inoi. — reprit froidement Obvier : —
uous avons reçu vos lettres, vu votre agent ; poux avons en la preuve qu'il était, «m effet, affilié a de» société* se* relus ou nous couiuiMMius plusieurs personnes. — Eh bien!... («otiripioi hésitez-vous? — D'abord r««:u ue nous prouve que ces société» soieulprèlea pour uu neatMiMt.
— Je vous le dis. ami. . — Il le ... dit... lui, — du Loucbe-toul-Siu en balbutiant. — El je... l'affirme... Kn avant, marchons!! — Cela ne sufrit pas, — reprit « 'huer, et d'ailleurs nous avons léfléchi... Fendant huit jours, I ah-lier a été divisé ; hier encore la discussion a été vive, (téuible . tuais eu matin le pure Nimou uous a fait venir; oo a'est evpfew «fettust lui; il uous a eunvaiueiLs.., nous atmiidrous ; si le mouvement éclate... nous verrons... — t.’est votre dernier mol?— L'est notre dernier mot.
— Sifauce ! — s'écria unit a coup Lonche-tout- Nu en prêtant l'oreille «*t ru 8e bnlauçaul sur ses jambes avinées : — ou dirait au loin les en» d'une foule... a
En effet, on entendit d'abord sourdre, puis croître de moment en montent une rumeur éloignée, qui peu a peu devint fonniri.iblc.
a Qu'est-, e que ccb ! — «lit Olivier surpris. — Maintenant. — reprit Morok eu souriant d uu air sinistre, — je me rappelle que l’hôte m’a dit en outrant qu'il y avait une grande fermentation dans le village contre Lt fabrique. Ai vous et vos camaraiks vous vous étiez séparés des antres ouvriers de M. Hardy, comme je le croyais, «*es gens, «pii rotmneu cent à hurler, auraient été pour voua... au lieu d être contre vous !... — Le rendez-vous était donc uu guet-apens inéuagé pour armer les ouvrière «k* M. Hardy les uns contre le* autres? — s écria Olivier ; — voir* espériez doue qm- noua anriona bit etrne amwimr avec les gens que Fou cuite contre b fabrique, et que... »
Lejeune tmmrae ne put continuer. Une terrible explosion de cris, de hui leiiirnU, «k sifilelü, ébranla le ealiaret.
Au même instant ta porte s'ouvrit brusquement, et b* cabarelier, pâle, (mnblant, s*- pi écipila dan* le cabinet en s'écriant : « Messieurs ! ... est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui appartienne à la fabrique de M. Hardy? - Moi, — dit olivier. — Mors vous êtes perdu!... voilà le*. Loups qui arrivent en ma»w , a ils crient qu'il y a ici des Dévorautt de étiez M. Hardy, et ils demandent bataille... à 'moins que les Dévorant» ne ntuenl la fabrique et qu'ils ne se metteut de leur bord. — l'Iuude doute :
• étai un piège!.. — s'écria Olivier eu regardant Morok et Loucherinut- Nu d'un air mcnaçuul, — on couqitait nous rnm,*rouieUrc si mes camarades étaient venus : — l'u piège... moi?... Olivier... — «lit Coofehe-iotil- Nn eu balbutiant, —jamais ! — Bataille aux Dévorants! ou qu'lit viennent avec le» Loups! — ci b tout dune voix la Rude irril«je, «pii (*»raissait cm ai tir la maison. — Venez. . — s'écria le eahareüer et, sans donner à Olivi«*r le temps «te lui répondre, il le saisit par le beos, et, ouvrant une fenêtre qui donnait sut le toit d'im appentis pou «S«*v«% Il lui dit : —Sauvez-vous par cette Icnêlre, laissez-vous gliatter, et gagnez le» champs ; il est temps... »
Kl comme !■ jeune ouvrier hésitait, le cabaret ier ajouta avec effroi: « Seul contre deux cents, q e voulez-vous Etire? Hue minute de plus et vous êtes perdu... ks entendez-vous? il» sut entré» dan* b cour, tb montent.»
Ko effet, à ce nminrnt les huées, les sifflets, les « ris, redoublèrent A* violent»'; Pèse lier «! bois «pii conduisait au premier étage s'ébranla sous les pas pté'i'ipilés du plusieurs personnes; et ce cri arriva |ktçsb 1 i'l pru«‘he ; « bataille aux Dévorants! »
« 'auvoiüi, Olivier, — s’écria Louclie-toul-Nu presque dégrisé par le dauger.
A peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande ufe qui («recédait ce cabinet s’onvrit avec un fracas é|»od vantante.
«t 1 ci voilà!.,.» dit le cabarelier en joignant les mains ave»; effroi Fuis, courant à Olivier, il le |nujs*» pour ainsi dire par b fenêtre car, une jambe sur I appui, l'ouvrier lié lait encore.
La croisée refermée, le hiver nier revint auprès du Morok à Finsum où relui- « i quittait le cabiOet pour la grande salle où les chefs des Loup» venaient de faire irruptiou, pcudaiti que leurs «'ompaguons vocüéraieat dans b cour el clans I escalier.
Huit ou dix de ces insensés, que l'on poussait à leur insu à ces sreuus de «ksordre, s'étau nt des premiers pré« iphés dans b salle, les traits animés par le vin et par la colère, , la plupart étalent armé* de loug» bâtons.
L’ii carrier d'une lailli* el d'une force hercnlécniics, coiffe d’un mauvais moueboir rnugo dont les lambeaux UoU déni sur ses é^ufea. mbi l aMi'ineut vêtu d’une peau «h* bique à moitié usée, brandissait une lourde pince «h fer, et j araissait diriger le mouvt niait, les yeux injecté» de sang, b («liystotinmie menaçaiitc cl féroce, il s'avança vers lu cabine i, faisant mine de vouloir lujmu-scr Morok, et s'écriant d'une voix t»niiaute : « Où sont l«*s Dévorants ?... les Loups ou veulent manger. »
1^ cabarelier su bâta d’ouvrir la porte du cabinet eo «lisant : « Il n'y a persouoe, uws amis ... il n’y a personne :... voyez vous-mêmes. — C'est vrai, — dit k* carré t surpris, apres avoir jeté un c«»up d'«aU «bn* le cabinet: — où sout-ii* donc? ou nous avait «lit qu f il y en avait ici une (piin7aiue. Ou ils aur.ûiMil marché avec uous sur la fabrique, ou ily aurait eu bataille, el l«*s l oups auraient mordu ! — S’ils ne sont pas venus, — dit un autre, — ils viendront : il faut les atluudre. — Oui... oui, attcndons-let. — On sc verra «le phi* près ! — Puisque les Loups voulait voir des Dévorants, — dit Morok, — pourquoi ne VOnt-Hs pa«i btirfct .vnl««nr d« b fabrique de e«*s nitieréants, de ee» athée*?... nui preni!«-rs
■F. JUIF ERRANT
hurlements des Lonps,... ils sortiraient et il y «tirait bataille... — Il y aurait... bataille, — ré|*:ta machinalement Couche-toul-Nu. — A moins que les i.oups u aient peur des Dévorants I — ajouta Morok. — Puisque tu parles de peur... toi ! tu vas marcher avec nous,... et lu nous verras aux prises! » s'écria le formidable carrier d'une voix tonnante en s’avançant vers Morok.
Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.
« Les Loups avoir peur des Dévorant* ! — - Ce serait la première fois.
— La bataille... la bataille ! et que ça finisse ! — Ca nous assomme à la fin... Pourquoi tant de misère pour nous et tant de bonheur pour eux?
— Ils ont (lit que les carriers étaient des bêles brutes, bonnes à monter dans les roues de carrière comme des chiens de tournebroche, — dit un émissaire du baron Tripeaud. — Et qu'eux autres Dévorants sc feraient des casquettes avec la peau des Loups... — ajouta un autre. — Ni eux ni leurs leuimcs ne vont jamais à la inesie. C’est des païens... des vrais chiens ? — cria un émissaire de l’abbé prêcheur. — Lux, à la bonne heure... faut bien qu'ils lassent le diuiuncne^t leur maniéré ! mais leurs femmes, ne pas aller à la mo*e !... ça crie vengeance. — Aussi le curé a dit que celte fabrique-là. à cause de ses abomination*, serait capable d’attirer le choléra sur le pays... — - L'est vrai... il l'a dit au prêche. — nos femmes l’ont entendu !... — Oui, oui. à bas les Dévorants, qui veulent attirer le cboléra sur le pays! — Bataille!... bataille!... — cria-t-on en choeur. — Ah fabrique, donc! mes braves Loups! cria Morok d’une »oix de Stentor, — à h fabrique ! — Oui ! à la fabrique ! à la fabrique ! a répéta la fouie avec des trépigm mente furieux, car peu à peu Ions ceux qui avaient pu monter et tenir dan» h grande salle ou sur l’escalier s’y étaient entassés.
Ces cris furieux rappelant ira instant Couche-tout-Nu à lui-même, U dit loBl bas à Morok : a Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n’en suis plus. — Nous aucun* le temps d'avertir à b fabrique... Mous les quitterons en route, — lui dit Morok. Puis il cria tout haut en s’adressant à l'hôte, effrayé do ce désordre : — De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire a la santé dis braves Loups! C'est moi qui régale.»
El il jeta de l'argent au cabarelier, qui disparut et revint bientôt avec plusieurs bouteille- d'eau-de-vie et quelques verres.
« Allons donc ! des verres ! — s'écria Morok; — est-ce que des camarades comme nous boivent daus des verres ?... »
Et, (âisaiit sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot à ses lèvres et h passa au gigantesque carrier après avoir bu.
« A h bonne heure, — dit le carrier, — à la régalade ! eapon qui s'en dédit ! ça va aiguiser les dénis des Loups ! — A vous autres, camarades !
— dit Morok en distribuant les bouteilles. — Il y ;.nra du sang à la lin de tout ça, » murmura Couche- tout-Nu, qui, malgré son état d'ivresse, comprenait tout le danger de ces funestes excitations.
Eu effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du calwrel |>oor courir en niasse a h fabrique de M. Hardy. CtUX des ouvriers et habitant* du village qui n'avaient pas voulu prendre part à ce mouvement d'hostilité (et ils étaient en majorité; ne parurcul pas au moment où la troupe menaçante traversa h rue principale ; mais un assez grand nombre de femmes, fanatisées par les prédications de l’abbé, encouragèrent par leurs cris h troupe militante. A sa tète «'avançait le gigantesque carrier, brandissant sa formidable pb» île 1er : puis, derrière lui, pêle-mêle, armés les un* de bâtons, les aul.es de pierres, suivait le ros de la Iroape. Les têtes, encore exaltées par de récentes libations 'eau-de-vie, étaient arrivées à un état d'etlervcscence effrayant. Les physionomies étau-ut farouches, enflammées, terribles. Ce uéclulnement des plus mauvaises passions faisait pressentir de déplorables conséquences.
i?e tenant par le bras et inarcliant quatre ou cinq de front, les Loups s’excitaient encore mtr leurs chants de guerre répétés avec une excitation croissante, et dont voici le dernier couplet :
Elançons-nous plein» «t’auurance, Exerçons nos bris vigoureux, lb ont lassé notre prudence,
Eh bien ! uoiu voilà devant eux. ( Ht.) Enfants d'un roi brillmt de gloire,
C'est aujourd'hui que mus pâlir Il faut savoir vaincre ou mourir ;
La mort, Im mort nu la victoire 1 D» grand roi Salomon (f) intrépides enfanta, Faisons, faisons uu noble effort,
Nous aérons triomphants 1
Morok et Coudie-lout-Nu avaient disparu pendrai que h troupe en tumulte sortait du cabaret pour se rendre à h fabrique.
(1 > Les Loups et 1rs Gnvots, entre autres, font remonter l'institution de leur compagnonnage jusqu'au roi SiKwioa. (Voir, pour plut de débits. le carieux ouvrage de M Agmol Pcrdiguier, que nous avons dc>4 cité, et d'où ce chantée guerre est c tirait.)
CHAIITIIB II.
la maison commune.
Pendant que le« Loups, ainsi qu’on vient de le voir, se préparaient à une sauvage agression contre h** Dévorants, h fabrique de M. Hardy avait, celle matinéc-là, nn air de fête parfaitement d’accord avec la sérénité du ciel ; car le vent était nord et le froid assez piquant pour uuo belle journée de mare.
Neuf heures du matin venaient de souncr à l'horloge de h maison commune des ouvriers, séparée des ateliere par une large route plantée d'arbres. Le soleil levant mondait de ses rayons celte imposante masse de bâtiments «tués à une lieue de Paris, Hans une position aussi riante oue salubre, d’où l’on apercevait les coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent h grande ville, bien n’était d’un aspect plu* s*nple cl plus gai que la maison commune des ouvriers. Sou toit de chalet en tuiles rouges s avançait au delà des murailles Manches, coupées ç;ï et h par de larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec h couleur verte des pereiennrs du premier et du second étage. Ces bâtiment.*, exposés au midi et au levant, ëlaieut entourés d’un vaste jardin de dix arpents, ici planté d'arbres en quinconce, là distribué en potager et en verger.
Avant de continuer celle description, qui peut-être semblera quelque peu féerique, établissons d’abord que les merveille* dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être considérées comme des utopies, comme des rêve* ; rien, au contraire, n’était pins positif, et même, hâtons-nous de le dire et surtout de le prouver ( de ce temps-ci, une telle affirmation donnera singulièrement de poids et d'intérêt à la chose), ces merveilles étaient le résultat d’une excellente spéculation, et. nu résumé, représenta ieut un placement aussi lucratif qu'assuré.
Entreprendre uue chose belle, mile et grande : douer un nombre considérable de créatures humaines d'un bien-être idéal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamuées ; les instruire, les relever à leurs propres yeux : leur faire préférer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour échapper à ki conscience de leur déplorable destinée ; leur faire préférer à cela les plaisirs dej'inteliigcnrc, le délassement de* arts : moraliser, en un mot, l'homme par le bonheur ; en lin, grâce à une généreuse initiative, à un exemple d’une iiraiiquc facile, prendre placé parmi les bienfaiteurs de l'humanité, et taire en même temps, pour ainsi dire forcément, une excellente affaire... ceci parait fabuleux. Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parions
Entrons dans l'intérieur de la fabrique. Agricôl, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait aux plu* heureuses pensée* en songeant à Angèle, et achevait sa toilette avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa fiancée.
Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la maison commune, à raison du prix incroyablement minime de soixanlequtnze francs par an, comme les autres célibataires. Ce logement, situé au deuxième étage, se composait d’une Mie chambre et d'un cabinet exposé en plein midi et donnant sur le jardin . le plancher, de sapin, était d’une blancheur parfaite; le lit de fer, garni d'une paillasse de feuilles de mais, d’un excellent matelas et de moelleuse* couvertures ; un bec de gaz et la bourbe d’un calorifère donnaient, selon le besoin, de fa lumicre et une douce chaleur dans celte pièce, tapissée d’un joli papier perse et ornée de rideaux pareils. Une commode, uue table eu noyer, quelques chaises, une petite bibliothèque, composaient l'aineublemeut d’Agricol ; enfiu dans le cabinet, fort grand et fort clair, sc trouvaient uu placard pour serrer les habits, une table pour les objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un robinet donnant de l'eau à volonté.
Si l'on compare ce logement agréable, salubre, commode, à I» mansarde obscure, glaciale et délabrée que le brave garçon pavait ••o*t revingt-dix francs par an dans la maison de sa mère, Pt qu'il I i fallait aller gagner chaque soir eu faisant plus d’une lieue et demie, on comprendra le sacrifice qu'il faisait à son affection pour celle excellente femme. Agricol, après avoir jeté un dernier coup d o*il assez satisfal sur son mtroir en peignant sa moustache et sa large impériale, quitta sa chambre pour aller rejoindre Augèlc à la lingerie commune ; le corridor qu'il traversa était large, éclaire par le haut, et pfaurhéié de sapin d’une extrême propreté. Malgré les quelques ferments de discordé jetés depuis peu par les ennemis de M. Ilardv au milieu de )'«*soc<ation d’ouvrier* jusqu’alors si fraternellement unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les chambres qui bordaient le corridor, et Agricol. en passaut devant plusieurs portes ouvertes, éc hangea cordialement un boujntr matinal avec plusieurs de s*^ camarade*. U» forgeron descendit prestement l'escalier, traversa fa cour en boulingrin, plantée d'arbres au milieu desquels jaillissait uue fontaine d'eau vive, et gagna l'antre aile du bâtiment. Là se trouvait l'atelier où une partie des tewmes et d*« filles des
LF. JUIF ERRANT.
ouvriers associes, qui n’étaient pas employée» à la Lhriqu> -, confectionnaient les effets de lingerie. CoiW main-d'œuvre, joiule à l'euonne économie provenant de l'achat de toiles en gros fait directement daiis les fabriques pur l'association, réduisait incroyablement le prix de revient de chaque objet. Après avoir traversé l'atelier de lingerie, vaste salle donnaut sur le jardin, bien aéré pcudatil I été (I), bien chauffé pendant l’hiver, Agricol alla frapper à la uorte de la mère d'Angèle.
Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage, exposé au levant et donnant sur le jaidin. i est qu’il oflraii pour ainsi dire te spéeiuien de l'habitation du niéuage dans l'association, au prix loujours incroyablemeot miuiuic de < eut viugt-diiq francs par an. une aorte de petite entrée douuaul sur le corridor eououUait a une très-grande chambre, de chaque côté de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée à leur famille lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour continuer de coucher iLms l’uu de» deux dortoirs établis comme des dortoirs de pension cl destinés aux enfants des deux sexes. Chaque uuil la surveillance de ces dortoirs était coniiéc à un pure ou à une tuere de famille appartenant à l'association. U- logement dont nous, parlons, se trouvant, comme tous les autres, complètement détiarrasté de l'attirail de la cuisine, qui mi Lisait eu giaud et eu conunuu dans une autre partie du batiment , pouvait être tenu avec une extrême propreté. Uu assez grand lapis, un bon fauteuil, quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bleu ciré, plusieurs gravuus pendues aux murailles, une pendule de bronze dort: , uu lû , une commode et un secr étaire d'acajou, annonçaient que les locataires <1 < c logis joignaient un peu de supcrilii à leur 1 >h-u - être. Angèle, que Tou pouvait des ce moment appeler la fiancée d'Agricol, justifiait de tout point le portrait llatleur tracé par le forgeron dans son entretien avec la pauvre May eux : cette charmante jeune bile, agite de dix-sepl ans au plus, vêtue avec autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.
« Mademoiselle , — dit le forgeron, — je viens remplir ma promesse, si votre mère v cousent. — Certainement , moi ûeur Agrici I, j'y consens, — répondit cordialement b mure de L jeune fille. — Elle n'a pas voulu visiter la maison commune et ses dépendance;,, ni avec sou pi re, ni avec son frère, ni avec moi. pour avoir le plaisir de la visiter avec vous aujourd'hui dimanche... ("est bien le moins que vous, qui parlez si bien, vous fassiez les honneurs de b maison à cette nouvelle débarquée; il y a déjà une heure quelle voua attend, et avec quelle impatience ! — Mademoiselle, excusez-tuoi, — dit gaicmeul Agricol : — eu pensant au pbi sir de vous voir... j'ai oublié i'Iicure... C’est li ma seule excuse. — Ali l maman... — dit la jeune tille à sa mère d'un ton de doux reproche et en devenant vermeille comme une cerise, — pourquoi avoir dit cela? — Est-ce vrai, oui ou non? Jo ne l'en fais pas un reproche, an contraire; va, mou cnbul, M. Agricol t'expliquera mieux que moi encore ce
Î uc tous les ouvriers île la fabrique doivent à M. Hardy. — Monsieur gricol, — dit Augcle en nouant les ruban- de sou joli bonnet, — quel dommage que votre tiouiie petite sœur adoptive ne soit pas avec vous! — La Ma yeux? Vous avez rai -on. mademoiselle ; mais ce no sera que partie remise, et b visite qu'elle nous a bile hier ne sera pas la dernière... »
La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol, dont elle prit le bras.
* Mon Dieu, monsieur Agricol, — dit Augèle, — si v ous saviez combien j'ai été surprise en entrant dans telle belle maison, moi qui étais habituée à voir but de misère chez les pauvres ouvriers de notre province.... misère que j’ai partagée aussi.... tandis qu'ici tout le monde a l'air si heureux, si content !... ccst comme uue féerie, en vérité : le crois rêver; et ouaud je demande à tua mère I mplication de cette féerie, elle me répond : — M. Agricol t'expliquera cela. — Savez-vous pourquoi je sut» si heureux de b douce tâche que je va» remplir, mademoiselle ? — dit Agiicul avec un accent à la fois grave et tendre, — c’est que rien ne pouvait venir plus à propos. — làmimeut -cela, monsieur Agricol? — Vous rooutrer cette maison , vous faire connaître toutes les ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire : — Ici , mademoiselle, le travailleur , certaiu du présent , certaiu de l'avenir, n'est pas , comme tant de scs pauvres frères, obligé de rcuoncer souvent au plus doux besoin du cœur, au désir de s*; choisir une couipague pour b vie... cela... dans b crainte d’unir sa misère à uue autre misère. »
Angèle baissa les yeux et rougit.
(1) M. Adolphe Bolàcrre, tlau* un petit volume récemment publié , IH TAi'r tontidtré inut le rapport de '.a Pwnii'T, 7, n e Sont -Benoit ). entre
dan* le» détails le* plu* curieux et le* pîus pwilils sur rii.d>rp.-a^bte nêcesMlê de renouveler l'air pour la lonservatiou de la santâ. Il résulte dm expert ru es delà «cieitce ïe (Ail irréfragable, que. puur que. l'homme soit dma sa comliln n normale, il lui faut, par heure, de ti£ a dis laétrtt cube* d'air irait et renoue* .7. Or, on Ipimit quand on soi.^e aux ateliers "bscuis et étouhéa où sorti souvent entassé* une multitude d'vtiii'kn l'irmi •c.s circlktitea conclusion» do la brohure de HMiçiRt ONi citons celle-ci n nous joignant i lui pour appeler sur celte proposition l’attention du coosed »!n salubrité, qui rend chaque jour de
grands services :
* De* au un atelier devra réunir uu uondtre d’ouvriers supérieur à du, il f era i .iunu« à Viixspection 4tf délégués du conseil de Wlllfclitl, qui constateront que
sa chyttoon n'est pas de uaUue à altérer la soute des ouvrier» qui y »ont en-
« Ici le Ira vaille tir peut se livrer sans inquiétude à l'espoir des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré plus tard par b vue (les horribles privations de ceux qui lui sont chers: ici, grâce a l’ordre, an travail, au sage emploi des forces de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits; en un mut, vous expliquer tout Cela, — ajouta Agricol en souriant d’un air plut tendre, — c’est vous prouver qu'ic i , mademoiselle , l’on ne peut faire rien de plu3 raisonnable . que de ramer, et rien de pins sage... que de se marier. — Monsieur... Agricol, — répondit Angèfe d'une Voix doucement énine et en rougissant encore plu». — si nous commencions notre promenade? — A l'instant, mademoiselle, — répondit le forgeron, heureux du trouble qu'il avait fait naître dans cette âme ingénue. — Ma» tenez, nous sommes tout près du dortoir des petites filles. Ces oiseaux ga/ou illeurs son* dénichés depuis longtemps; allons-y. — Volontiers, monsieur Agricol.»
Le jeune lorgcrou et Angèle entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d'une excellente pension. Les petits lits en fer étaient symétriquement rangés : à chatfie de* extrémités se voyaient les lits des deux mères de famille qui remplissaient tour à tour lé rôle de surveillantes.
« Mon Dieu ! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur Agricol ? et quelle propreté! Qui doue soigne cela si parfaitement? — Les enfants eux-mêmes; il u’y a pas ici de serviteurs; il existe entre ces bambin* une émulation incroyable : c'est à qui aura mieux fuit son lit ; cela les amuse au moins autant que de Lire le lit de leur poupée. Les petit'** filles, vous le savez, adorent jouer au ménage. Kh bien ! W elles y jouent sérieusement, et le ménage sc trouve merveiflousèmant Lit... — Ah î je comprends... ou utilise leurs gOÛU naturels pour toutes ces sortes d'amusement •. — C'est là tout le secret ; vous les verrez partout très- utilement occupées, cl ravies de l’importaure que ees occupation» leur d (jouait. — Ali ! monsieur Agricol, — dit timidement Angèle, — ouaud on compare tes beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle *ur une mauvaise paillasse, grelottant de froid, ainsi que cela est chez presque tous les ouvriers de notre pays? — Et à Paris donc ! mademoiselle. . c’est peutêtre pis encore. — An ! combien il Lut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche surtout, pour dépenser tant d’argent à faire du bien! — Je vais vous étonner beaucoup , mademoiselle, — dit Agricol en souriant, — vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez pas... — Pourquoi donc ccb, monsieur Agricol? — Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un cœur meilleur et phis généreux que M. Hardy ; U Lit 1e bien pour le bien, sans songer à son intérêt; eh bien! figurez-vous mademoiselle Angèle ! qull serait l'homme le jdus égoïste, le plus intéressé, le plus av.tre... qu'il trouverait encore un énorme profit à nota mettre à mémo d'être aussi heureux que nous le sommes. — Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je vous crois: mais, si le bien est si facile... et même si avantageux à Lire, pourquoi ne le fail-oo pas davantage? — Ah! mademoiselle, c'est qu’il faut trois conditions bien rares à rencontrer chez b même personne : — Sawrfr, — pouvoir, vouloir. — Hélas ! oui : ceux qui savent... ne peuvent jias. — Et ceux qui peuvent, ne savent ou ne veulent pas. — Mais M. Hardy, comment trouve-t-il tant davantage au bien dont il vous fait jouir ? — Je vous expliquerai cela tout à l 'heure, mademoiselle. — Ah ! quelle bonne et douce odeur de fruits! — dit tout à coup Angèle. — C’est que le fruitieT commun n'est pas loin : je parie que vous allez trouver encore là plusieurs de nos petit» oiseaux du dortoir occupés ici , noo pas à picoter, mais à travailler, s'il vous plaît. »
El Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Augèle dans une grande salle garnie de tablettes où des fruits d’hiver étaient symétriquement rang , s : plusieurs enfants de sept à huit ans, proprement et chaudement vêtus, rayonnants de sauté, t’occupaient gaiement, sous la surveillance dune femme, de séparer et de trier les fruits gâtés.
« Vous voyez, — dit Agricol, — partout, autant que possible, noos utilisons les enfants; ees occupations sont des amusements pour eux, répondent aux besoins de mouvement, d’activité de leur âge, et, de b sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employé. — C’est vrai, monsieur Agricol: combien tout cela est sagement ordonné ! — Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels services ils rendent! Dirigé* par une ou deux femmes, iis font la besogne de huit ou dix servantes. — Au fait, — dit Angèle en souriant. — à cet âge ou aime tant à jouer à la dînette ! Ils doivent être ravis.— Justement, et 4è même* sous le prétexte de jouer au jardinet, Cè soûl eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et de» légumes, arrosent les Heurs, passent le râteau dans les allées , etc. : e» uu mot, celle armée de bambins travailleurs, qui ordinairement rester ! jusqu à l'âge de dix à douze ans sans rendre auruu service, ici est t ré.— utile; saut trois heures d'école, bien suffisantes pour eux, depuis l'agc de six ou sept ans, leurs récréations sont trèt-séneuscment employées, et certes ces chers petits êtres, par l'économie de grand» bnu que "procurent leurs travaux, gagnent beaucoup pins qu'ils ne coûtent, et ptris enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu'il y a dans la présence de l'enfance ainsi mêlée à tous labeurs quelque chose de doux, de pur, presque de sacré, qui impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire? L'homme le plus grossier respecte l'cnêmee.
A mesure que I on réfléchit, <. . r° on voit en effet que tout ici est calculé pour le bonheur de tous ! dit Aaç ^ admiration. - Et cela
n’a pas été sans peine : il a fallu vaincre les préjugés, la routine... Mais tenez, mademoiselle Angrle... nous voici oevanTla cuisine cointiuuic,
— ajouta le foigeron en souriant, — voyez ni cela n est jais aussi imposant que lu cuisine d'une caser ue ou d'uue grande pciiMoti. *
En effet, l’oûlcioe culinaire du U maison commune était immense ; tous ses ustensile-) étincelaient île propreté ; puis , grâce aux procédés aussi merveilleux qu'écouoiuiqucsde b science moderne (toujours inabordables aux < lasser pauvres, auxquelles Us seraient indispensables, parce qu’ils ne peuvent &e pratiquer quo sur une grande échelle), non -seulement le foyer elles fourneaux étaient alimentés avec une quantité de combustible deux (ois moiitdreque celle que chaque ménage eût iudividucllctneut dépensée, mais l’excédant de calorique sulli.-ait, au moyen d'un calorifère parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes les chambres de la maison commune. Là encore des enfants, sous la direction de deux ménagères, rendaient de nombreux services, (lien de plus comique que le sérieux qu’ils mettaient a remplir leurs fondions culinaires : il en était de uu'me de l’aide qu’ils apportaient A la boulangerie, où se confectionnait , à un rabais extraordinaire (on achetait b farine en gros), cet excellent pain de ménage, salubre et nourrissant, mélange de pur froment et de seigle, si préférable A ce pain blanc et léger qui n’obtient souvent ces qualités qu'à l'aide de substances malfaisantes.
« Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agrieol à une digue matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de plusieurs tournebrxxhes dignes des noces de Gamachc, tant ils étaient glorieusement chargés de morceaux de boeuf, de nioutou et de veau, qui commençaient à prendre une belle couleur d’un brun doré des plu- appétissantes; — bonjour, madame Bertrand, — reprit Agrieol, — selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine ; je veux seulement la faire admirer A mademoiselle, qui est arrivée ici depuis peu de jours. — Admirez, mon garçon, admirez,... et surtout voyez comme celle marmaille est Mge et travaille bien !... »
El, ce disant, la matrone indiqua du bout de la grande cuiller de lècbeft ile qui lui servait de sceptre une quinzaine île marmots des deux sexes, assis autour d’une table, pro.ondcment absorbés dans lYxemee de leurs fonctions, qui consolaient A pclurer des pommes de terre et A éplucher îles herbes.
« Nous aurons donc un vrai festin d<* Balthazar. madame Bertrand?
— demanda Agrieol en riant. — Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garçon... Voilà la carte du dîner d'aujourd'hui ; bonne soupe de légumes au bouillon, bœuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits, fromage, et pour extra uu dimanche des tourtes au raisiné que fait b mère Denis à b boulangerie : et, c’est le cas de le dire, A cette heure le four chaude. — Ce que vous me dites IA, madame Ber'rand, me met furieusement en appétit, — dit gaiement Agrieol - Du reste, on s'aperçoit bien quand c'eut votre tour d'élre de cuisine, — ajoutal-il d’un air flatteur. — Allez, allez, grand moqueur! — dit gaiement le cordon bleu de service. — C'est encore cela qui m'étonne tact, monsieur Agrieol, — dit Angèle à Agrieol en continuant de marcher A côté de lui, — • c’est de comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers de notre pays, à celle que l'on a ici, — Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par jour, pour être nourris beaucoup mieux que nous ne serions pour trois francs à Paris. — Mais -c'est A n y pas croire, monsieur Agrieol. Comment est-ce donc possible?... — (.est toujours grâce A b baguette de >1. Hardy. Je vous expliquerai ça tout à! heure. — Ah! que j’ai aussi d impatience de U* voir, M. Hardy! — Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd'hui: car on l’attend d’un moment à l’autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d’autres ménages, a préféré se faire apporter A manger chez elle... Voyez donc quelle belle pièce. , et si gaie, sur le jardin, en face de b fontaine!
En effet, c'était une vaste salle bâtie en forme de galerie et écbb'ée par dix fenêtres ouvrant sur un jardin; des tables recouvertes de toile cirée bicu luisante étaient rangées près des murs : de sorte que, pendant l'hiver, cette pièce servait le soir, après les travaux, de salle de réunion cl de veillée, pour les ouvriers qui préféraient passer b Mirée en commun au lieu ue la passer seuls chez eux ou en famille. Alors, dans cette immense salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-là causaient ou s'occupaient de menas travaux.
t Ce u'est pas tout, — dit Agrieol A b jeune tille, — vous trouverez, j’cu Miis sûr, celle pièce encore plus belle lorsque vous salirez que le jeudi cl le dimanche elle sc transforme en salle ue bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert! — Vraiment!... — Certainement, répondit Uèrcuient le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens cxé< utauts, très-capables de faire danser ; de plus, deux fois b semaine nous chantons presque tous en c lueur, hommes, femmes, euf mis (1). Malheureusement. celle semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos concerts. — Autant de voix ! cela doit être superbe.
— C’est très-beau, je vous assure... M. Hardy a toujours beaucoup encouragé chez nous cette distraction d un effet si puissant, dit-il, ut il a raison, sur l’esprit et sur les mœurs. Pendant un hiver, il a fait venir ici,
(t) Noua semm compris de ceux qui ont entendu les admirables concert» do l'Orphéon, où plus de mille ouvriers, hommes, femmes et enfants, chantent avec
us msrvsiÜMiz sa semble.
A scs frais, deux élèves du célèbre M. Wilhem , et, depuis, notre école a bit de grands propri*. Yr.iimeut, je vous assure, madctuuiH-lle Angèle, que, tu us nous flatter, c’est quelque chose d’assez émouvuut que u entendre environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne au travail ou à la libellé... Vous eu tendrez cela, et vous trouverez, j’en suis sûr, qu’il y a quelque chose de grandiose, et pour -ainsi dire d’elevant pour le cœur, dans l’accord fraternel de toutes ccs voix sc fondant en uu seul son, grave, suuore cl imposant. — Oh ! je le crois ; mais quel bonheur d habiter ici ! Il n'y a que des joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devieul un bonheur. — llélasl il y a ici comme partout des lanix-s et des douleurs, • — dit tristeuieut Agrieol. — Voyez-vous là...* ce bâtiment isolé,' bieu exposé? — Oui, quel est-il? — C'est notre salle de malades... Heureusement, grâce A noire régime sain et si salubre, elle u'est pas «souvent au complet: une cotisation annuelle nous permet d'avoir un très-bon médecin; de plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte, qiVn cas de maladie chacun de uous reçoit les deux tiers de ce qu'il reçoit en santé. — Comme tout eda est bieu entendu ! Et là- bas, monsieur Agrieol, de l’autre côté de la pelouse ! — C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et froide, et puis, sous ce hangar est le séchoir; plus loin, les écuries et les greniers do fourrage pour les chevaux du service de la fabrique. — Mais entin, monsieur Agncol, allez-vous me dire le secret de toutes ecs merveilles? — Ko dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle. »
Malheureusement la curiosité <l' Angrle fut à ce moment déçue : la jeune fille sc trouvait avec Agrieol p-è» d une barrière à eUltHfOb servaulde clôture au jardin, du côté de la grande allée qui séparait les ateliers île la maison commune. Toula coup, une bouffée de veut apporta le bruit tiiS-loinlaiu île fanfares guet rieres et d une musique militaire; puis on entendit le galop retentissant de ^ux chevanx qui s'approebaieut rapi- «iement, et bientôt arriva, monté sur uu beau cheval unir à lougue queue flouante et A housse cramoisie, uu officier général ; ainsi que sous l'empire, il portait des bottes à l'écuyère et une culotte blanche; sou uniforme bleu étincelait de broderies d ur, le grand cordon rouge de la Légion d'honneur était passé sur son épaulette droite quatre lois étoilée d'argeut, et son chapeau largement bordé d'or était garni de plume blanche, distinction réservée aux maréchaux de Frauce. Un ne pouvait voir un hommu de guerre d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus fièrement campé sur son cheval de bataille.
Au moment où fe maréchal Simon, car c'était lui, arrivait devant Angèle et Agrieol, H arrêta brusquement sa mouture sur scs jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d'or A un domestique eu livrée, qui le suivait A cheval.
k OA faudra-t-il attendre monsieur le duc? — demauda le palefrenier. — Au bout de l’allée. » dit le maréchal.
Et, se découvrant avec respect, il g'avauça vivement, le chapeau à la main, au-devant d’une personne qu'Angèle et Agrieol ue voyaient pas encore.
Celte personne parut bientôt au détour de l’allée : c’était un vieillard a la figure énergique et intelligente : il portait une blouse fort propre, uuc casquette de drap sur scs longs cheveux biams. et les mains cluns ses poche- H fumait paisiblement une vieille pipe d'écume de nier.
« bonjour, mou bon pore, — dit respectueusement le maréchal en embrassant avec efTusioa un vieil ouvrier, qui, apres lui avoir rendu tendrement son étreinte, lui dit. voyant qu'il conservait son chapeau à la main t « Couvre-toi donc, mon garçon... maïs comme te voilà beau! — ajoutat-il en souriant. — Mon pere, c’est que je viens d'assister à une revue tout près d'ici. .. et j'ai profité de cette occasion pour être plus tôt près de vous. — Ah çà! est-ce que F occasion m empêchera d'embrasser mes i>etitc$ filles aujourd'hui comme tous les dimanches? — Non. mou perc, elles vont venir en voiture, Dagobert les accompagnera. — Mais qu'astu donc? Tu me semblés soucieux. — C’est qu’en effet, mou père, — dit le maréchal d un air péniblement ému, — j’ai de graves choses A vous apprendre. — Mens chez moi alors, — dit le vk'illaid assez inquiet.
Et le maréchal e» son père disparurent au tournant de I allée.
A ligule était re-tée si stupéfaite de ce quo ce brillant oUicier général, qu'on appelait M. le duc, avait pour père uu vieil ouvrier en blouse, que. regardant Agrieol d’un air interdit, cite lui dit : a Comment! monsieur Agrieol... ce vieil ouvri r ?... — Ksi fe père de M. le maréchal duc de l.igny.... l'ami..., oui, je peux le dire, — ajouta Agrieol d'uue voix émue. — l’ami de mon perc. à moi, qui a fait b guerre peudaut vingt riis sous ses ordres. — Etre si haut placé, cl te montrer si respectueux, si tondre pour sou pere! — dit Angèle. — Le maréchal doit avoir un bien noble cœur; mais comment laisse-t-il son père ouvrier? — Farce que le père Simon ue quitterait sou étal et la fabrique pour rien au inonde; il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier, quoiqu'il ait pour fils un duc, un maréchal de France. »