CHAPITRE XUI
La découverte.
Peu de temps avant que Florinc se lïll décidée à réparer son indigne abus de confiance , la Hayeux éfait revenue de la fabrique apres avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir. A b suite d un long entrelien avec Angèle, frappée comme Agricol de la grâce ingénue, de la sagesse et de Ta beaulc dont semblait douée cette jeune lille. 1a Mayeux avait eu b courageuse franchise d'engager le forgeron à Ce mariage. La sceue suivante se passait donc, alors que Floriue, achevant de parcourir le journal de la jeune ouvrière, u'avail pas encore pris b louable résolution de le rapporter. 11 était dix heures du soir. l.a May eux, de retour à l'hôtel de Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre ; et, brisée par tant d'émotions, clic s'élail jetée dans un fauteuil. Le plus profond silence régnait daus la maison ; il n'était interrompu çà cl lâ que par le bruit d'un veut violent qui au dehors agitait les arbres du jardin, line seule bougie éclairait b chambre, tendue d'uue étoile d'uu vert sombre. Ces ternies obscures et les vêlements noirs de la May eux faisaient paraître sa pâleur plus grande encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baisée sur sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, b jeune fille était mélancolique cl résignée : ou lisait sur sa physionomie l'austère satisfaction que bisse après soi la conscience du devoir accompli.
Ainsi que tous ceux qui, élevés à l'impitoyable école du malheur, n'apportent plus d'exagération dans le sentiment de leur chagrin, hôte trop familier, trop assidu, pour qu'un le Imite avec luxe, la Mayeux était incapable de se livrer longtemps â des regrets vains cl désespérés à propos d'uu fait accompli. Sans doute le coup avait été soudain , affreux; sans doute il devait laisser un douloureux et long retentissement dans t'âmc de la Mayeux, mais il devait bientôt passer, si cela se peut dire, à l'étal de se.-, souffrances chroniques, dévalués presque partie intégrante de sa vie.
El puis , la noble créature , si indulgente envers le sort, trouvait encore des consolations à sa peine amere ; aussi elle s'était sentie virement touchée des témoignages d'affection que lui avait donnés Angèle, b fiancée d’Agricnl» et elle avait éprouvé une sorte d'orgueil de cœur eu voyant avec quelle aveugle confiance , avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les heureux pressentiments qui semblaient consacrer sou bonheur.
La Mayeux se disait encore :
« — Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des espérâmes, mais par des suppositions aussi ridicules qu'insensées. Le mariage d' Agricol met un terme à toutes les misérables rêveries de nia pauvre tête. »
Et puis eniiu b Mayeux trouvait surtout une consolation réelle, profonde, dans la certitude où elle était d'avoir pu résister 4 celle terrible épreuve, et cacher à Agricol l'amour qu'elle ressentait pour lui, car Ion sa il combien étaient redoutables, effrayantes, pour l'infortunée, les idées do ridicule et de honte qu'elle croyait attaché*» â la découverte de sa folle passion.
Après être ro-lée quelque temps absorbée, La Mayeux se leva et se du igeu Icutoucni vers sou bureau .
a Ma seule récompense, — dit-elle en apprêtant ec qui lui était nécessaire pour écrire, — sera de confier au triste et muet témoin de mes peines celle nouvelle douleur, j'aurai du moins tenu la promesse que jo m'étais faite à moi-méuu: ; croyant, au fond de mon âme, celte jeune lille ru[eible d'assurer b félicite d' Agricol,... je le lui ai dit, à lui, avec sincérité... Uu jour, dans Lieu longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y t; ouverai peut-être une compensation à ce que je souffre maiulcuaul. »
Ce disant, la Mayeux rclita le carton du casier... IS'y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d'abord uu cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu'elle aperçut une lettre à son adresse remplaçant son journal ! La jeune fille devint d'une pâleur mortelle ; ses genoux (rcmbloicut : « Ilx;
faillit s'évanouir ; mais sa terreur croissante lui donnant une énergie factice, clic eut la force de rompre le cachet de celte lettre. Ou btiirt de 500 francs, quelle contenait, tomba sur b table, et b Mayeux bu ce qui suit :
« Mademoiselle
« C’est quelque chose de si original et de si joli à lire dans vos mé- « moires, que. Phistoire de voire amour pour Agricol, que l'on ne petit « résister au plaisir de lui faire connaître celte glande passion dont il « ne se doute guère, et â laquelle il ne peut manquer de se montrer sen- « sible.
« Ou profilera de cette occasion pour procurer à une foule d’autre; « personnes, qui en auraient été malheureusement privées, l'aiuusauue « lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, « on le fera imprimer : on ne jurait trop répandre les belles choses : « les uns pleureroul, les autres riront ; ce qui paraîtra superbe à ceuv- « ci fera éclater de rire ceux-là ; ainsi va le monde ; mais ce qu’il y a « de certain, c'est que votre journal fera du bruit, ou vous te garantit.
« Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre triom- « phe, et que vous n’aviez que des guenilles sur vous lorsque vous été» « entrée, par charité, dans celle maison où vous voulez dominer et faire « la dame, ce qui ne va pas à votre taille pour plus d'une raison, on « vous fait tenir 500 francs par la présente lettre, pour vous payer votre « papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas où « vous seriez assez modeste pour craindre les félicita lions qui, des de- « main, vous accableront, car, à 1 heure qu’il est, votre journal est déjà « en circulation.
< On de vos confrères,
• Un vrai Mayeux. »
Le ton grossièrement railleur et insolent de celle lettre, qui, à dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de b malheureuse créature dans b maison, avait été calculé avec une infernale habileté, et devait immanquablement produire l’effet que I on en espérait.
« Oh ! mon Dieu!... » Telles furent les seules paroles quo put prononcer la jcuuc fille daus sa stupeur et dans son épouvante.
Maintenant, si I on se rap|>eltc en quels termes passionnés était exprimé l'amour de celle infortunée pour son frère adoptif, si l'on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle révélait les douloureuses blessures qu' Agricol lui avait souvent faites sans le savoir, si Fon se rappelle eufm quelle était sa terreur du ridicule, on COOMCOdm son désrépoir insensé, après la lecture de cette lettre infime. La Mayeux ue songea pas uu moment à toutes les uubles paroles, à tous les récils touchants que renfermait son journal; la seule et horrible idée qui foudroya l'esprit égaré de celte malheureuse, fut que, le lendemain, Agricol, mademoiselle de Cardovillc et une foule insolente et railleuse, auraient connaissance et seraieut instruits de cet iitnuur d'uu ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'écraser de confusion et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que b Mayeux plia un moment mm*s ce choc imprévu. Durant quelques minutes j elle resta complètement luette, anéantie : puis, avec la réflexion, lui vint tout à coup la conscience d'une nécessité terrible...
Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout jamais. La timidité craintive, l'ombrageuse délicatesse de la pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une niiiiulc de plus (Luis celte demeure, où les plus secrets replis de son âme venaient d'être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et vengeance à mademoiselle de Laidoville : apporter uu ferment de trouble et d'irritation dans cette maison au moment de I abandonner, lui cilt semblé de l'ingratitude envers su bienfaitrice. Elle ne chercha pus à deviner quel pouvait «dre Fauteur ou h: motif d une si odieuse soustraction et d une lettre si insultante. A quoi bon,... décidée qu'alte était à fuir les humiliations dont on b menaçait ! Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espéré) que cette indignité devait être l'œuvre de quelque subalterne jaloux de I affectueuse delérenee que lui témoignait mademoiselle de Cardoville ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si douloureusement intimes, qu’elle n'eût pas osé confier à la mère b plus tendre, la plus indulgente, parce que. écrites, pour ainsi dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une fidélité irop cruelle les mille plaies secrètes de son âme endolorie,... ces pages allaient servir... servaient peut-être, à l'heure même, de jouet et de risée aux valets de l’hùtcl
L'argent qui accompagna il cette lettre et b façon insultante, dont il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. Uu voulut que b peur de b misère ne fût pas uu obstacle à sa sortie de la maison.
Le parti de la Mayeux fut pris avec celte résignation calme cl décidée qui lui était familière... Elle se leva: ses yeux brillants et un peu lu-
•rds ne versaient pas une larme; depuis b veille elle avait trop pleuré;
'une main tremblante et glacée elle écrivit ces mots sur uu papier qu'elle laissa à côté du billet de 300 francs :
« Que mademoiselle de Cardoville soit bénie du bien qu'elle m'a fait. « et quelle me |>ardouue d'avoir quitté sa ruaisou. où je ne puis rester a désormais. »
Ceci écrit, b Mayeux jeta au fan la lettre infâme qui semblait lui brûler les mains... l'ois, donnant un d ruier icgiud à Celte chambre tucu
LE JCJFF ERRANT.
idée pmqoe avec luxe, elle frémit involontairement en songeant à la misère qui l'attendait de nouveau, misère plus affreuse encore que* celle dont jusqu'alors elle avait été victime, car la mère d’Agrieftl était partie fitrec tîabriei, et b malheureuse enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans si détresse par l’affei lion presque maternelle de lu femme de Dagobert. Vivre seule... absolument seule... avec la pensée que sa fatale passion pour Agrieol était moquée pur tous et peut être aussi par lui... tel était l’avenir dt* b May eux. Cet aveuir .. cet abîme l’épouvanta;... une in cisée sinistre lui vint n l'esprit;.., elle tressaillit, et l'expression d'une joie amère contracta ses traits. Résolue à partir, elle lit quelques pas pour gagner b (Mil le, et, en passant drv.mt la cheminée, elle S4* vit involontairement dans la glace, pâle comme une morte cl vêtue de noir;... alors elle songea quelle portail un habillement qui ne lui appartenait pas,... et se souvint du passage de la lettre où on lui reprochait les guenilles qu’elle portail avant d’entrer dan. cette maison.
o C’est juste! — dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant sa robe nulle,— ils m'appelleraient voleuse... •
E*. b jeune tille, prenant sou bougeoir, entra dans le cabinet de toilette, et la reprit les pauvres vieux vélemeuls qu'elle avait voulu conserver comme uue sorte de pieux souvenir dt.* »<>,; infortune. A cet instant seulement les larmes delà Mayeux coulèrent avec abondance,.. Elle pleurait, non de désespoir de vêtir de nouveau la livrée de la misère; mais elle pleurait de reconnaissance., car i ci entourage de bien -et rw auquel elle disait un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesse» et l«*s [unités de mademoiselle de Oardoville; aussi, cédant à un mouvement presque involontaire, après avoir rems ses pauvres vieux habits, elle IouiIm à genoux au milieu de la demi lire, et, s'adressant par la pensée à mademoiselle de llardovllle, elle s’écria d’une voix enttejcoupéc par des sanglots convulsifs :
« Adieu.. .et pour toujours adieu!. ..TOUS qui m'appeliez votre amie... votre sieur... #
Tout a coup la Mayeux se releva avec terreur : elle avait entendu marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin f> l’une des portes de sou appartement, l'autre porte s'ouvrant stn le salon. Cota t Florine, qui, trop tard, bêla»! rapportait le manuscrit. f. perdue, épouvantée du bruit de ccs pas, se voyant déjà le louet de la maison, la Ma yeux, quittant sa chambre, se précipita dans le salon, le traversa en 1 connu!, ainsi que raulidrandirc, gagna la cour, frappa aux carreaux du portier. I,a porte s’ouvrit et se referma sur elle. Et b Mayeux avait ; quitté Ihbtel de (bidnville !
Adrk-ime était ainsi privée d’un gardien dévoué, fidèle <1 vigilant. Bo- ! dm x’élnit débarrassé «1 une antagoniste active et pénétrante, qu’il avait j toujours et avec raison redoutée. Ayant, ou l’a vu, deviné l’amour de b : Mayeux pour Agrieol, h sachant poêle, le jésuite supposai logiquement qu’elle devait avoir écrit secrètement qudqoeS ver-s empreints ae cette | passion b taie et cachée. De là l’ordre donné à Florine de tâcher de découvrir quelque» preuves écrites de cet amour: de b cette lettre si horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut le dire. Horion ignorait b substance. Tayaut reçue après avoir sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu elle s'était une première lois contentée de parcourir sans le soustraire.
Nous l’avons dit. Florine, cédant trop tard è un généreux repentir, était arrivée chez b Mayenx au moment où celle-ci. épouvantée, qnirtait l’hèlcl. La camériste, ajiercpvanl uue lumière dans le cabinet de toilette, y courut ; elle vit sur une chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, i quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle avait jusqu'alors conservé ses pauvres vêtements. \æ cflpur de Florine si* brisa elle coumt au bureau : le désordre des cartons, le billet de ÎIOII francs bissé à cftlé des deux lignes écriteà mademoiselle de Cardovile, tout lui prouva que son obéissance aux ordies de Bodin avait porté île funestes finit», et que b Mayeux avait quitté b maison pour toujours.
Florine, reconnaissant rinutiiité de sa tardive résolution, se résigna en soupirant â faire parvenir le manuscrit à Hodin: puis foicée, par b fatalité de sa misérable position, â se consoler du mal par le mal même, elle se dit qœ du moins sa trahison deviendrait moins dangereuse par le départ de b Ma y eux
Le surlendemain de ces événements. Adrienne reçut ce billpt de Rodin, en réponse à une lettre qu elle lui avait écrite pour lui apprendre Je départ inexplicable de la Mtrini.
« Ma chère demoiselle,
« Obligé ib partir, ce matin mémo pour la fabrique de l'excellent « M. Hardy où m'appelle une àffalio fort grave, il m’est impossible d’al- « 1er vous présenter mes ir**- humbles devoir». Vous me demandez : Que « penser de la disparition de celte pauvre fille ? Je non sais en vérité « rien... L’avenir expliquera tout \ son avantage... je n’en doute pas...
« Seulement, soutenez- vous de coque je vous ai dit chex le docteur Bam leinier au sujet de certaine société et de» secrets émissaire- dont elle « sait entourer si perfidement le» personnes qu’elle a intérêt â faire « épier.
« Je n'inculpe personne, niais rappelons simplement des faits. Cette « pauvre fille m'a accusé, et je suis, vous te savez, le plus fidèle de vos
« serviteurs .
1 File ne possédait rien... et l'on a trouvé 300 fr. daus sou bureau. n Vous l'avez comblée... et die abandonne votre maison sans ujer « expliquer b muse de -ci fiiite inqualifiable.
« Jette conclus pas, un chere demoiselle .. il me répugne toujours, à « moi, d'accuser sans preuves... mais réfléchissez et tenez-vous bien « sur vu» gardes: vous venez peut-être d'échapper à an grand danger. « Redoublez de cimmspertion et deddfianrc, c'est du moins le respcc* « tueux avis de votre lix-s-humble et 1res- obéissant serviteur.
a KoiuJ». »