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Oeuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de Letoriere

ait en 1709, rue ourv, non loin Itoyal, une uio- Hique de taBl pour enseigne ne paire de cirés suspendus de la porte à c de fer.

Landry, proie la boutique mj: d'or, petit vie, pâle, apa- Iraît un confiant avec sa me Madeleine

âgée de treille- *31110 008 , était robuste ; ses St son allure son ton brusirieux , mon*

•r. qu'elle cxcr- 3 ménage une i absolue, ar un jour de ombre et plu- 5 heures veinner. Maître

ds sur son établi, maniait alternativement les ciseaux cl l'ai- I restèrent muets. Madeleine, ci compagnie de Martiu Kraft, son apprenti , grand, gros et | à son mari, eu lui disant : ^

Le Bénédiot*! — 11.

flegmatique Allemand de vingt ans environ, aux loues roses et bouffies, à la longue chevelure plus jaune que blonde, à l'air stupide et lent.

La remnic du tailleur

‘••militait pos-édt'v «I un

violent accès de mauvaise humeur. Landry et son apprenti gardaient un respectueux silence Enfin Madeleine, s'adressant à son mari , lui dit avec mépris :

— Va, tu n'as pas do sang dans les veines... lu le laisseras enlever jusqu'à ta dernière pratique, imbécile d'homme que tu es!

Landry échangea un coup de coude et un coup d'iuil avec Martiu kraft, se tint coi, et fit n tan œuvrer son aiguille avec un redoublement de dextérité.

Sans doute irritée de la résignation de sa victime, la ménagère reprit, es s'adressant impétueusement à son mari :

— A qui est-ce que je parle, s'il vous plaît?

Le tailleur et rapprenll diqua un vigoureux soufflet

1 1. A. DukI.

Crsturvs par A. Lavisiiu-

LK MARQUIS DE LÉTORIÉRE

— 11 me semble que quand je parle d'imbécile, c’esl à loi que je m'adresse, et que lu pourrais bien me répondre... mal appris que tu c*!

— Par sainte Geneviève ! s’écria le tailleur en niellant sa maiu sur sa joue et en sc tournant du côté de son apprenti, comment trouves-tu cela. Kraft?

I/apprenli ne répondit que par un violent coup de fer, appliqué sur les coulures d'un habit: mais ce coup de fer avait une telle expression d'cniporlemeut, que dame Landry, d'une main leste, infligea au flegmatique Allemand la même correction qu'à Landry en lut disant :

— Et moi, je t'apprendrai à blâmer ma conduite, fainéant que tu es!

— Comment trouvez-vous ça, maître Landry ? dit à son tour l'apprenti en se tournant vers son maître.

Celui-ci, pour mettre lin à l'irritation de sa femme, lui dit avec le plus grand calme :

— Maintenant, Madeleine, explique-toi tranquillement; nous voilà bien avertis, nous deux Kraft, de prêter attention à ce que tu vas dire.

— C’est heureux !... Quant 1 ce que j'ai a le dire, ça ne Mira pas long.. Paresseux... indolent! Voilà encore une de les meilleures pra- , tiques, le valet de chambre du conseiller au parlement, rien que cela, qui s'adresse à notre voisin Mathurin !

— Comment! ta pratique nous quitte? demanda le tailleur à son apprenti d'on air indigné, afin de. licitement détourner sans doute la colère ! de sa femme sur le malheureux Kraft. Comment, Martin, tu nous donnes de pareils client»? Tu n’as pas de boule? Ce ne sont pas les miennes qui agissent ainsi ! Jour de Dieu! ils me sont fidèles comme le lil à l’ai— gnille... minute b* dé l’est au doigt... comme...

— Ta, ta, ta ! dit madame Landry en interrompant le tailleur, comme comme vous eu déguisez, maître lindry ' C’est donc pour cela que le clerc de M. Buston, le procureur au Cliàtelel, qui est bien votre pratique à vous, vous a quitte pour aller, lui aussi, chez ce damné Mathurin !

— Que veux-tu, femme! il faut que ce Mathurin ail quelque sorcellerie pour attirer ainsi les chalands riiez lui, dit tristement Landry : car je délie aucun ou\rier île l'honorable corporation des tailleurs de coudre mieux et plus solidement que moi. Sainte Geneviève, patronne de notre bonne ville, sait si je détourne hjnillième partie d’un quart d’aune d«*s étoffes qu'ou me donne!... C’est tout de même pour les passementiers; et...

— Mon Dieu! laites-moi grâce de l'énumération de vos belles qualités, monsieur Landry. Noire voisin Mathurin est un fripon, un fourbe, soit ; mais au moins il s'ingénie, il se remue, il a de bonnes connaissances, il n'est pas toute la journée comme vous les bras croisés.

— Faites excuse, ce sont les juinL-s, madame, que maître Ltndry a croisées toute la journée, dit Kraft d'un air sentencieux.

— Ecoulez un peu cet animal dit fa ménagère en jetant un regard significatif à l'apprenti, qui baissa fa tète et recommença de faire manœuvrer son fer avec ardeur.

Madame Landry reprit ;

— Tu u’as pas une lielle pratique! Toujours des artisans, des clercs de procureurs, des employés aux gabelles ; pas seulement un gentilhomme !

— Tour ce qui est des gentilshommes, Madeleine, dit le tailleur en hasardant un timide reproche, j’en ai un dans mes pratiques, et tu in 'empêches de travailler pour lui...

Madeleine rougît de colère, et s'écria :

— Tu oses encore me parler de ton marquis, de ton monsieur le iliarmaiit, de cet aigrefin qui nous doit trois cents livres depuis un an, et dont nous n'avons jamais pu arracher un rouge liard!

— Dame! tu veux des pratiques de gentilshommes aussi!

— Je veux la pratique de gentilshommes qui payent, et non de ccs fripons qui viennent battre le pavé de Par», l'épée au côté, le feutre sur l'oreille, et duper des imbéciles comme toi, de pauvres marchands comme nous !

Le tailleur leva les mains au ciel ;

— On voit bien, Madeleine, que lu ne connais pas plus M. le marquis que le Grand Turc... Lui, un fripon! lui, un aigrefin, lui! Pauvre jeune homme si doux, si gentil, si triste... et puis si joli... qu’on resterait Une heure rien qu'à le regarder.., connue un Jésus de cire !

— Si joli, si joli ! répéta fa ménagère en Imitant sou mari ; et qu'estcc que cela prouve? A-t-on ru sottise pareille? Nous paye-t-il davantage parce qu’il est joli? Encore une fois, qu’est-ce que ça le fait?

— Ça me fait, ça me fait que, lorsque je vois on si gentil seigneur pauvre et malheureux... j’ai le coeur fonda, cl que je n'ai pas le Courage de lui demander mou argent... Voilà ce que ça me fait. Enfin, Martin Kraft lui-iuéiue a ressenti ça comme moi ; lu l'as envoyé chez M. le marquis pour le relancer à propos de son mémoire : eli bien! qu'est-cc que Martin l'a dit eu revenant?... qu'au lieu de lui demander de l'argent, il lui avait demandé s’il n'avait pas besoin de quelque habit nouveau.

— Tout cela prouve que, Martin Krafi est un oison comme loi !

— Le fait est que ce seigneur était si joli, qu'on aurait dit une figure de bois peinte de Nuremberg, dit gravement l'Allemand, qui ne trouva pas d’autre comparaison artistique pour exprimer son admiration.

— A l’autre, maintenant!... dit daine Landry en haussant les épaules avec mépris; puis elle ajouta : — Mais patience... patience... pas plus tard qu'aujourd hui, moi, j'irai montrer à ce monsieur si charmant que Madeleine Landry ne se paye pas de cetlc monnaie d'enjôleur...

Un fiacre s’arrêta devant 1a boutique du tailleur. Il pleuvait alors à torrents.

U ménagère prit un air pli» avenant, croyant voir quelque pratique sortir de celte voiture ; mais, à son grand étonnement, le coc her, après être descendu lentement et pesamment de son siège, regarda l’enseigne de |.i boutique, et entra chez le tailleur...

— Maflrc Landry? demanda-t-il d’une grosse voix en secouant sa houppelande toute ruisselante de pluie.

— D’abord, vous n'avez pas besoin de vous trémousser comme un chien qui sort de l’can pour demander maître Landry, dit aigreir-nt Madeleine. Que lui voulez-vous?

— Ma brave dame, si je me trémousse, c’esl que je suis traversé... noyé... comme vous pouvez voir, et ce que f épanche ici est toujours ti n" peu d'humidité de moins.

— Bien obligée de la préférence, dit la ménagère.

— Quant à maître Landry, je veux lui parler de fa part d'un jeune seigneur... Ah! jarnigoi! quel charmant petit gentilhomme!... Au»i vrai que je m'appelle Jérôme Skard, jamais je n’ai vu un plus joli seigneur... Allons, b nu ! dit le cocher en s’interrompant, voilà mon chapeau qui me fait gouttière dans le cou.

Et il se remit à secouer sa coiffure.

Daine Madeleine allait éclater de nouveau, lorsque fa glace du fiacre s’abaissa.

Un homme de cinquante ans environ, gros, coloré, poudré, vêtu de noir, sc mit à appeler le cocher d'une voix de Stentor.

Voyant l'inutilité de scs cris, il ouvrit fa portière, sauta du fiacre et entra dans fa boutique.

— Me diras-tu, drôle que lu es. pourquoi tu m’arrêtes ici au Ken de ■ne conduire à l’hôtel de Soubise? s'écria-t-il.

— Pardon, excuse, mon bourgeois. C’est que j’avais à faire une commission pour un joli seigneur.

— Et que m'importe à moi Ion seigneur? Je suis pressé. Allons, marche à ton siège.

— Une minute, mon bourgeois... J'ai promis à ce gentilhomme de faire sa commission, il faut que je fa fasse.

— Ah! lu refuses de marcher!*.. Prends bien garde ; si lu ne le remets pas en roule à l'instant, tu auras des nouvelles de M. le lieutenant de police... je l’en préviens.

~= A la bonne heure, j'irai passer une nuit au For l'Evêque, si vous voulez, vous en êtes bien le maître; mais j’aurai tenu la promesse que j’ai faite à ce jeune g<*nlilhommc.

Après de nouvelles instances et de nouvelles menaces, voyant sans d ute qu’il ne gagnerait rien sur l'entêtement du cocher, le gros homme vêtu de noir, qui ét.iit l'intendant de madame fa maréchale princesse de ftohau-Soubisc, s'assit en maugréant.

— Mais, s'écria l’acariâtre Madeleine en tirant Sicard par sa manche, allez-vous dire enfin ce que vous avez à dire à non mari? El elle mon - Ira Landry, qui regardait celte scène bouche béante.

— Voilà l'histoire, dit le cocher de fiacre. Je passais il y a une heure dans fa rue du Faubourg-Saiut-Honoré ; il pleuvait à verse. Je vois sous la porte de l'hôtel Pompaduur un jeune homme qui s'y était mis à l’abri ; mais ce jeune homme était si gentil qu’on l'aurait pris pour un bon ange. Quoique nous soyons en hiver, il avait un pauvre habit de tricot brun à passements noirs.

— Un habit de tricot brun à passements noirs ! c'est notre habit ! s’éeria dame Landry ; c’est-à-dire « est monsieur U charmant, c’esl ce maudit marquis ; il n'a que cet lia bit-là dont nous lut avons bit crédit... il n’est pas bien difficile à reconnaître.

— Eh bien ! satpejeu, si quelqu'un a jamais mérité de porter des linbils brodés, c’est lui, à coup sûr ; car, comme je m’appelle Jérôme Sicard, jamais je u’ai vu quelqu’un ressembler davantage à un bon ange.

— Eh bien ! voyons avec votre lion ange... Est-ce de l'argent qu'il vous a donné pour nous remettre? Nous paye-t-il enfin les trois cents livres qu'il nous doit depuis un an ? — De l’argent ! ... pauvre petit Jésus du bon Dieu. Certes uon, il ne vous en envoie pas! Qo’cst-ee qui aurait le cœur de lui en demander, puisque moi-même je l'ai conduit pour rieti au Palais-Marchand?...

— Eh bien , ina femme? dit le tailleur d'un air triomphant.

— Taisez-vous, imbécile... il a friponne ce cocher rumine il vous a friponne .. Autre preuve que c'est un chevalier d'industrie.

| — Friponne !... s’écria le digue Sicard en frappant du pied avec co-

lère. Fripouiié ! apprenez, ma commère, que ce gentil scignt ur ne fri- I pou ne personne. S» je l'ai conduit nour rien, c’esl que ça m'a fait pfaè-

sir. Le voyant ainsi arrêté à cause de la pluie, j'ai avancé mon lucre |>rcs de I hôtel, et je lui dis : — Montez, mou gentilhomme. — Merci, mon garçon, me répondit il d’une petite voix douce comme une musique. — Mais vous allez é|re trempé jusqu'aux os. — C'est possible ; dismoi seulement, mon ami, quelle heure il est. — Onze heures, mon gentilhomme. — Ouze heures, et j'ai ailaire au Palais-Marcluud à onze heures et demie, s'écria-t-il malgré lui en regardant tristement b pluie et le» ruisseaux qui étaient autant de rivières. — Mais montez donc, mon gentilhomme, que je reprends; en vingt minutes je vous y mène, moi, ail FahU-Marchand, tandis qu’à pied, et pur le temps qu'il Tait, vous n'y serez jamais avant midi. — Merci, mon garçon, me dit-il, moitié soupirant, moitié souriant, je n'ai pas d'argent... ainsi ne perds pas ici ton temps. — Pas d'argent ! que Je m'écrie en ouvrant b portière, et en fourrant ce joli seigneur presque de force dans ma voiture, car il était mince comme un roseau. Ça ne sera pas, jaruidieu! Jérôme Sicard qui bissera un gentilhomme comme vous manquer un rendezvous faute d'un pièce de vingt -quatre sons! Prenez mon numéro, vous me retrouverez plus lard, monsieur. Et, sans lui donner le temps de me répondre, je saute sur mon siège, et en dix-huit minutes je vous le dépose au Palais-Marchand.

— Allons, il est dit qu'il les ensorcellera tons, jusqu'à un cocher de fiacre, reprit dame Landry; mais patience... patience...

— Finiras-tu bientôt? s’écria l'intendant de b princesse de Sou bise.

— Dans l' instant, mon bourgeois. Arrivé au Palais-Marchand, mon gentilhomme me dit : — Mon garçon, donne-moi ton numéro ; tout ce que je désire, c'est de pouvoir un jour reconnaître tou hou procédé et le payer celte course comme tu le mérites; car sans ton secours je «'arrivais pas à une audience très-importante pour mon procès; mais, puisque lu es si obligeant, remis-moi encore un service. J étais sorti pour aller aussi chez mon tailleur, lui dire de ne pas manquer de m'apporter I habit qu’il m’a promis pour ce soir. Ce tailleur demeure rue Saiul-IIouoré, à l'enseigne des Ctsenux d’or; si cela 11e te dérange pas trop de ton chemin, passe à celte boutique, et dis au ijiHeur que > 1 . le marquis de I cl... Les... létoriére, c'est ça, de Létoriere, attend ce soir l'habit dont il lui a pris mesure il y a quinze jours. — Que ça soit mon chemin ou non, que je lui réponds, j’irai tout de même. Là-dessus vous me prenez à I heure, mon bourgeois, et le cocher se retourna vers I intenoanl. je passe par la me Saint-Honoré, ce qui ne vous dérangeait pas de beaucoup, et je fais ma commission auprès de ce digue chevalier du dé et de l'aiguille, ajouta le cocher en s'adressant à Landry. Maintenant, tailleur, n'oubliez pas l’habit de ce gentilhomme; si vous voulez, me dire à quelle heure il sera prêt, je viendrai vous prendre pour vous mener chez lui... gratis... aarpejeu' toujours gratis ! car je suis srtr qu'obliger quelqu'un qui ressemble autant à un bon ange, ça doit vous port i bonheur... Maintenant, mon bourgeois, pardon, excuse. Et il se tourna vers l'intendant de madame Boban-Soublsc. Quand vous voudrez, nous mar- 1 citerons.

L'intendant, attentif à cette scène singulière, se sentait intéressé malgré lui ; il ne se hâta pa» de regagner sa voiture, surtout lorsqu'il entendit dame Landry s'écrier avec aigreur, en lançant à son mari des regard^ à la fois étonnés et irrités ;

— Vous avez donc osé, malgré ma défense, promettre encore un habit à celte mauvaise paye ? nuis vous ne I avez pas commencé, j'espère'

— Mais... ma bonne..,.

— Il n’y a pas de mais, répondez !

— J’ai fait mieux que le commencer, ma bonne, je l'ai bit, dit le tailleur en baissant tristement la tête.

— Vous avez fait cct habit? et avec quoi? cl à quelle heure? Me répondrez-vous !... Depuis huit jours je ne vous ai pas vu, vous et votre digne apprenti, travailler à autre chose qu'à ces houppelandes de ratine et à ces habits de peluche.

Voulant venir au secours de son patron, Martin Kraft sc hasarda de dire : — C’est moi, madame Landry, qui ai acheté avec mes économies Cinq aunes de drap de Ségovic, couleur amarante, enfin de quoi faire l'habillement complet, avec trois aunes de taffetas changeant pour la garniture île b veste et de l'habit... N nu» y avons travaillé, maître L'indry et inoi, pendant b nuit, pour que ça né prenne pas sur notre travail du jour.

— Ainsi, pendant que je donnais tranquillement, honnêtement, lu te levais comme un vil criminel pour faire ce beau chef-d'œuvre! s'écria la ménagère.

— Dame! que veux-tu? Ce pauvre petit seigneur nous faisait tant de peine à nous (leux Martin Kraft ! Far sainte Geneviève, c'était pitié que de le voir en plein hiver avec son malheureux habit de tricot brun. Nous n’avons pu résister au plaisir de le vêtir comme un gentilhomme qu'il est... Sois tranquille, tôt ou tard il nous payera... Je mettrais ma ntain au leu qu'il est aussi honnête qu'il est charmant.

Jérôme Sicard, grand et gros homme de trente-deux ans environ, avait écouté la narration du tailleur avec une satisfaction croiss-mte Lorsque maître ljudry eut terminé sou récit, b cocher lui leudit sa large main et lui dit ;

« Touchez b, (ligne tailleur; envoyez à l'iusLaol notre femme cher»

cher mie bouteille de votre meilleur vin, que nous trinquions cte-auHc, nrprfca ! El vous aussi, brave apprenti, voua boirez voue poil do celle bouteille ; car vous honorez les ciseaux et I établi mieux que pas un d i votre respectable corporation.

— Si voua ne buvez que le vin que je vous servirai, vous ne risque, rez pas de |>erdre le peu de raison qui vous reste, dit aigrement dama Landry ; vous méritez bien, ni effet, de trinquer avec mou sot de mari, puisque vous vous laissez ensorceler comme lui par le premier fripon venu. Mais, puisque vous faites si bien les commissions de cet eojôtcur dt- marquis, vous pouvez lui aller dire que l'habit lie sortira pas d ici avant qu'il noos ail payé les trois cents livres qu'il nous doit déjà... Vous pouvez le prévenir aussi, pour en finir, que je vais aller moi-même lui porter son mémoire. Si ce beau marquis u est pas triiez lui, je l'attendrai... S'il ne nie donne pas au moins un à -compte aiijmndliui même, j'irai chercher le commissaire, et je vous ferai voir, moi, qu'une femme a plu» de cœur que vous autres, poules mouillées que vous êtes.

— Four mouillé... je suis mouillé... je l’avoue, dit Jérôme Sicard; mais quant à poule,., ma eommere, si j'avais mon fouet, ou seulement Faune que mon digne ami a là sur sou établi, et que vous fussiez mou épouse, je vous démontrerais vertement que je ne suis pas une poule, mais un vailbnl coq, très-capable de vous corriger pour vous apprendre à refuser un verre de vin aux amis... Ceci soit dit sans rancune... tuais que le bon Dieu fasse que cela vous donne Fheureu.se idée de vous servir de votre aune à l’endroit de votre femme, brave tailleur ! dit $icard ; puis, s'adressant à linU-mlant : — Mou bourgeois, je suis a vos ordres.

— C’est bien heureux ! dit celui-ci, sans être néanmoins très-fàché de ce retard, car celte scène l'avait amusé.

Le cocher parti, (Lune Laudry prit sou coqueluchou, sa mante, un large parapluie, ordonua à son mari de lui apporter l'habit de Ségwviu doiiué à .M. de Létoriere, mil ce vêlement sous clef, cl soi lit dans toute l'exaspération de si colère pour aller attendre chez lui monjœur icrAar* maitt, ains; qu’elle appelait par dérision le marquis.

CUAFIÎRE K.

L'ex-régent du

La demeure du marquis u était pas tres-éloignée de b boutique de son créancier. M. de Létoriére habitait uue petite chambre et tiu cabinet, au cinquième étage doue maison de la rue S.iiiil-Kloi euiiu.

Il partageait ce pauvre asile avec h* docteur Jean-François Domimque. ex-régent dis études au collège du (lésais.

Far uue bizarrerie attachée à sa destinée, le jeune marquis, destine a charmer des gens de Unit de conditions diverses, avait d abord exercé son inconcevable attrait sur ce vieux maître d'étude qui l avait pris dans la plus tendre affeeliou.

Malgré mille malins tours de Fespièg le enfant, le docte Dominique avait reconnu dans son élève tant d'esprit, tant de cœur, tant de noblesse d aine, qu'il s’y était singulièrement attaché. — IViu-élre encore la rare aptitude que le marquis, un des Aumanùtzi les plus distingués du collège du Flessis, mollirait pour l'étude de» langues anciennes, avaitelle aussi déterminé le dévouement extraordinaire du vieux professeur pour son élevé.

L'abbé du Vighan, oncle de M. de Létoriére, avait durant six années rayé la pension dé son neveu, pauvre orphelin, au collège du l'ks&is Iviidaiil un voyage de Faillie, le solde d'un trimestre avait été arriéré. Le marquis, interprétant d'uue manière fâcheuse pour s i délicatesse quelques mots du principal au sujet de ce retard de payement, s'etait résolument décidé a quitter le collège.

Dominique, instruit des projets de son (‘lève. Ut tout au monde pouf l'en dissuader ; mais le marquis avait dix-neuf ans et une volonté déterminée. Le pauvre régent, 11e pouvnut l'empêcher de faire celle sottise, voulut au moins l'accompagner dans sa fuite, tant il craignait de laisser le jeuoe marquis .seul au milieu des hasards d une grande ville.

Dominique fit lui-même tous les préparatif» d'évasion: par nue sombre nuit, le maître et l’écolier escaladèrent les mur» du collège, non mus danger pour le vieux professeur, assez peu fait à ce genre d’exercice.

Le priucipal, satisfait peut-être de se voir délarrassé d'un élève mutin et turbulent, ue lit aucune démarche pour rechercher le fugitif.

Létoriére possédait une quinzaine de louîs * DoiHu^ne avait *ur le»

LE MARQUIS DE LÊTORIftRE.

gabelles une petite renie de cinquante pislolcs : tels furent les premiers fonds de leur établissement.

Le père du marquis avait légué pour toute fortune à son fils deux ou trois interminables procès. Le plus considérable, qui durait depuis cinquante ans, avait été entame contre les dues de Brumwik-Ocls cl les priuces de Brandebourp-Harcutb, au sujet de reprises de la grand'taulc de M. de Létorièrc, mademoiselle d’Ùlbreu&c, qui, lors de la révocation de l’édit de Nantes, avait émigre et épousé un des agnals de la duché de Bruns wtk.

Pauvre gentilhomme de Xaiutougc, sans appui, sans crédit, Léloricro désespérait de pouvoir jamais suivre les procès d'où pouvait dépendre pour lui une fortune inespérée : vingt fois sur le point de s engager cl de sc faire soldat, les instances du bon Dominique l'avaient jusqu'alors empêché de prendre ce parti.

L’ex-régenl du Plessis avait soigneusement parcouru les dossiers de ce» litigieuses affaires. Par amour jM>ur son élève, il était devenu presque procureur. Le bon droit du marquis lui semblait évident ; il ne fallait, disait-il, nue prendre patience, et un jour ou l'autre le* procès seraient indubitablement gagnés.

De plus en plus enthousiaste du marquis, il le comparait bravement à Alcibiade, tant il lui reconnaissait de charme et de séduction. Jean- François Dominique se réservait modeslcmeut le rôle austère de Socrate, et ne ccs&ail de prédire à son élève b fortune la plus brillante.

— Mais, mon pauvre Dominique, lui disait le jeune homme, je u ai que la cape et 1 épée, pas de protecteur ; sans vous je serais seul au monde.

-—Mais vous êtes charmant, mon enfant; mais on vous aime dès qu’on yous voit; mais on vous chérit dès qu'on vous connaît, à cause de votre bon et généreux naturel : mais vous avez de l’esprit; mais vous

E ’dez le btin cl le grec aussi bien que moi ; mais vous entendez l’aiid comme le français, grâce aux soins de feu monsieur votre père qui vous a fait élever par un valet de chambre germain; mais vous êtes un très-bon gentilhomme, quoique vous ne remontiez pas à Euryales, fils d'Ajax, comme Alcibiade, que j'appelle mon héros parce que vous lui ressemblez extrêmement. Prenez donc patience, votre carrière sera plus brillante encore peut-être que celle de mon lier os... Oui, cela sera !... Aussi vrai que Socrate sauva b vie de son élève à Polidéc! Mais je counais votre cœur, et je su» sûr qu'une fols au comble de la proscrite, vous n'oublierez pas plus le vieux Jean-François Dominique q u'Alcibiade n'a oublié le vieux philosophe !

Quelque bizarres, quelque folles que parussent ces prédictions aux yeux du jeune marquis, elles sufllrent assez longtemps pour remonter son courage, pour lui donner quelque espoir de gagner un de scs procès, et surtout pour l'empêcher de s'engager comme simple soldat, ainsi qu’il en avait souvent mauifesté riulculion, au grand desespoir de Dominique.

Madeleine Landry arriva bientôt me Saint-Florentin. Après avoir monté les cinq étages qui conduisaient à b demeure de son créanrier, b femme du tailleur s'arrêta un moment sur le palier, afin de repreudre baleine et de pouvoir douner un libre cours à su colère.

Lorsqu'elle fut remise de sa marche précipitée, elle frappa. Un pas lourd et traînant sc lit entendre ; b porte s'ouvrit.

Au grand étonnement de Madeleine, un homme d'une épouvantable laideur s'ofTrit à sa vue.

Cet homme était l’ex-régent du Plessis. Jcan-Frauçois Dominique avait alors cinquante ans environ ; il était grand et osseux. Sa figure maigre, pile, démesurément longue, portait les traces des ravages de la petite— vérole : scs cheveux rares et gris étaient noués derrière sa télé avec un ruban de fil. Une vieille couverture de bine, dans bquelle il se drapait majestueusement, lui servait de robe de chambre. Sa physionomie avait une expression de morgue pédantesque et de contentement de soi fort remarquable.

L'aspect de b chambre qu’il occupait était pauvre ; mais il réguail dans cette pièce une minutieuse propreté. Au fond de l'alcôve on voyait un petit lit composé d'un seul matelas ; une commode, une table cl quatre chaises de noyer soigneusement cirées formaient tout l'amcublcmcnt. La porte entr’ouvertc d un petit cabinet sombre laissait apercevoir dans l'obscurité un lit de sangle soigneusement bordé. Quoique l’hiver fiH extrêmement rigoureux, il n’y avait pas de trace de fin dans b cheminée de cette chambre glaciale. Enfin au pied de b couchette de bois peint on voyait deux petits portraits au pastel dans d’assez riches bordures de bois doré : l’un représentait un homme d’un âge mûr, coiffé d'une perruque â b Louis XIV et portant b croix de Saml-lxxiis attachée à une des agrafes de sa cuirasse. L'autre portrait était celui d'une femme d’une rare beauté, vêtue en Diane chasseresse.

Il régnait dans cette chambre une apparence de pauvreté tière qui eût attendri toute autre Icmme que Madeleine Landry.

— Est-ce que ce n'est pas id que demeura «O» M. Létorièrc ? dit-elle brusquement au grand vieillard, qui portait sa couverture de laine en manière de loge romaine.

Ces mou : Un M. Létorièrc, parurent choquer désagréablement Fcx-

régent du collège du iiessis. Il répondit avec une sorte de dignité caustique : — Tout ce que je sais, c’est que haut et puissant seigneur tancelot-Marie-JoM-ph du Viglian, sieur de Marsailles et marquis de Létorièrc... loge dans cct appartement, ma bounc (nome...

— Bonne femme... ah! bonne femme!... s’écria Madeleine en courroux.— Je vais vous faire voir, moi, si je suis une bonne Tcnirne! Où c*>l votre maître, votre beau marquis de FAigrefin? votre haut et puissaut seigneur de la Friponnerie!

Jean-François Dominique sc redressa dans sa toge, étendit son loug bras nu et décharné du côté de la porte, et dit d'une voix impériale : — Sortez d’ici à l'instant même ! Monsieur le marquis, mou noble élève, n'est pas rentré... j’iguore quand il rentrera... tuais, de toute façon, je présume qu'il n’aura aucune satisbeliuu de vous voir, ma chcre... car, si b colère défigure les traits les pli» charmants, dit le sage, à fortiori , elle rcDd hideux ceux que la nature a traités en marâtre! Ceci s'adressant particulièrement a vous, faites-moi b grâce de... Et Dominique montra de nouveau la porte d'un geste très-significatif.

A cette iusulte, la femme du tailleur s’exaspéra ; elle jrla son parapluie à terre, s’assit brusquement sur uuc chaise en s'écriant : — C’est bien à loi, vilain hibou... de parler de la laideur des autres!... Ce beau fijs est ton élève... dis-tu?... Jésus Dieu! je le crois bien, car tu as l'air d'un passé maître en indignité! vieux misérable!... Mais moi, je ne sors pas d ici... que je ne sois payée... cnlends-lu?... payée... ou, parsaiulu Madeleine ma patronne, si je sors, ce sera pour aller chercher monsieur le commissaire...

— Ah çà, payée, et de quoi, s'il vous pbit? demanda Dominique.

— Je veux être payée des habits que votre batteur de pavé a sur le dos... Je suis La femme de. maître Landry, tailleur aux Ci maux d'or; et si mon mari a été assez dupe pour vous luire crédit jusqu'à présent, je ne serai pas assez sotte, moi, pour l'imiter... Il me faut mon argent.. .je ue sors pas d’iri que je n’aie mon argent...

— Comment ! s’écria Dominique en sc croisant les bras de l’air du monde le pli» dédaigneux, c’est pour un si misérable objet que lu viens me rompre les oreilles de Ion affreux ramage, que tu viens tourmenter M. le marquis! Mais lu oublies donc qn'aulrefois les villes de b Grèce se disputaient riiouucur d'offrir leurs services à Alcibiade? que les Ephésiens dressaient ses tentes? que ceux de Cliios nourrissaient ses chevaux? que les Lesbiens entretenaient scs tables? et tout cela gratis. .. entends-tu bien, gratis ; tout cela pour avoir seulement l'honneur d'offrir quelque chose à Alcibiade! Lt toi, misérable ar tisane, {mur trois cents méchantes livres, qui ne fout pas la dixième partie d'un talent ! pour une misère que te doit M. le marquis, mou élève, qui est ou qui Sera, pardieu, bien autre chose qu‘ Alcibiade, tu viens piailler comme une orfraie ! Mais, vieille folle, bénis donc le jour, au contraire, où mou élève a daigne jeter les yeux sur ton iguoblc atelier ! rappelle-loi donc que le cordonnier d' Athènes qui eut le bonheur de faire le premier des chaussures à Alcibiade, gagna plus d'argent dans une aunéc que lu u'en gagneras dans ta misérable vie, enleuds-tu bien?

Madeleine Landry voyant l'exaspération de ce grand homme vêtu d’une couverture, et qui parlait d'Alcibiade, crut avoir affaire à un fou.

— Mats au moins, apportes-tu l’habit que M. le marquis a bien voulu commander à ton mari? reprit Domiuiquc. Songes-y bien; qu'il redouble d'atlcDliou et de dextérité pour parfaire ce vêtement, car il s’ait de son avenir de tailleur; et, s’il coutcnlc mou élève, sa fortune est lite... Voyons, où est-il, cet babil? Et Dominique s'avança gravement

vers Madeleine.

Celle-ci sc dressa brusquement sur sa chaise, décidée à sauter aux yeux de celui qu’elle prenait pour un insensé.

— Ne m’approche pas! ou je te fends la tête d'un coup de parapluie, s’écria-t-elle.

— Mais vous êtes folle, ma chère dame... mû songe à vous violenter? Vous n'apportez donc pas l'habit? reprit Domiuiquc d uo air moins menaçant.

— Comment! si je n’apporlc pas l'habit? impudent! reprit Madeleine un | km i rassurée. Certes non, je ne l'apporte pas ; et ce n'est pas ma faute si votre élève a sur le dos celui que mon imbécile de mari lui a vendu, et dont je viens exiger le payement ; car, je vous le répète, je ne sors pas que je ne sois payée... Si on ne inc paye pas, il y a encore, Dieu merci, de la place au For-FEvêque pour y mettre les fripons... Quand on n’a pas de quoi payer de beaux habits, eh bien ! tout marqiii» qu'on est, on norte une veste de bure, et ou ne vole pas le temps et la marchandise des pauvres ouvriers.

A ce moment di» pas légers sc firent entendre daus l'escalier.

— C'est M. le marquis, s’écria Domiuiquc.

— Ah ! nous allous avoir beau jeu! s’écria dame Madeleine.

— Ma chère dame, dit Dominique, celte fois d’un ton suppliant, mcnagez-lc : foi de boni inique, vous serez payée...

— Tarare! .. Nous allons le voir, ce marquis de contrebande !

A ce moment b porte s’ouvrit lentement, et le marquis parut.

— Je n'atini pas le courage d'assister à celle scène, dit Dominique en tremblant. Et il se renferma dam son cabinet noir.

LE MARQUIS DE LETORIRRE

en. \ PITRE III.

Le debiteur

A la vue du marquis, Madeleine se dressa comme un coq de combat en attachant des yeux brillants de colère sur le jeune homme.

Le marquis de U'ioriere avait alors vingt ans environ. Les portraits qu’on a de lui et les témoignages unanimes de ses contemporains s’accordent à le représenter comme le type de l'idéalité la plus séduisante.

A cet Age. scs propsrtions, d’une I léganee exquise, se rapprochaient plus encore de l'Amour grec que de l'Antinous.

Tous les trésors de la statuaire antique n'olfraient, dit-on, rien de comparable à là beauté harmonieuse de scs formes. Sous cette enveloppe charmante la nature avait caché des muscles d’acier, un courage de lion, uu esprit éminent, une âme élevée, un caractère généreux.

Son visage nu hauteur n'était pas d'une beauté sévère et ntàle ; mais on ne pouvait rien imaginer de plus joli... et le joli était alors d'un merveilleux à-propos. Une taille et une force herculéennes eussent été une sorte de non-sens, puisqu'on n’avait plus à se barder de fer. Un air digne et grave eût été hors de saison, puisque les imposantes perruques léonines du siècle de Louis XIV n’tüaicut plus de mode.

Si I ctorièrc porta d'uuc manière si charmante la poudre rose, les dentelles, les rubans, la soie et les pierreries, c'est que tous ses traits, c’est que toutes scs habitudes étaient doués d une grâce presque féminine. admirablement en rapport avec l'élégance presque efféminée du costume et de la parure des hommes de ce temps-là. S’il posséda l’art de plaire et de séduire au plus haut degré, c’est que sa physionomie ravissante savait exprimer tour à tour la ('messe, la moquerie, la fierté, l’audaco, b tendresse et la mélancolie.

Au dire des g. ns de son temps, le regard et le timbre de la voix du marquis de Léiorière avaient surtout un charme et mie puissance irrésistibles. que les partisans d’une science nouvelle attribueraient saus doute à l’attrait magnétique.

Mais, à l'époque dont nous parlons, le marquis n’était qu'un pauvre adolescent, et. magnétique oit non, son attrait allait être mis à une rude épreuve par la femme de son tailleur.

Madeleine Landry sentit sa colère s'exaspérer à b vue de son débiteur.

Léiorière, trempé de pluie, avait les mains bleues de froid et le front presque caché par les boudes humides de scs beaux cheveux châtains qu'il portait alors sms poudre.

lorsqu'il vil Madrlcino, il ne put réprimer un mouvement d’élonncmcnl chagrin ; pourtant il la salua poliment, et, attachant sur elle ses grands yeux noirs, à la fois si tristes et si doux, il lui dit de sa voix liariimnicuse et perlée :

— Que me voulez-vous, madame?

— Je veux que vous me payiez l'habit que vous avez sur le dos, car il m’appartient... à Qioi et à mon mari Landry, tailleur de M. le marqua, répliqua Madeleine d'uuc voix aigre, en loi'sant insolemment son débiteur.

Une rougeur de boute colora les joues du jeune homme, un mouvement d'amero impatience plissa scs sourcils; tuais il réprima cette émotion, et répondit doucement :

— Je ne puis malheureusement pas vous payer encore, madame.

— Vous ne pouvex pas me payer!... c’est facile à dire; mais, moi, je ne m'arrange pas de celle moaiufo-là ! Quand on n’a pas de quoi payer ses habits, on ne s’en bit pas faire... Je ne sors pas d’ici que je ii ‘aie mon argent... Et Madeleine Landry s’assit brutalement, tandis que Léiorière resta debout.

— Ecoulcz-moi, madame... D’Ici à un mois j’ai b certitude de pouvoir vous satisfaire, je vous en donne ma foi de gentilhomme... Ayez seulement l’obligeance de m’accorder un délai. .. je vous eu prie...

Ces mots : cr Je vous en prie, » furent prononcés avec une inllexion de voix si noble et si louchaute, que Madeleine, déjà frappée de celte profonde iufortunc qui semblait courageusement soufferte, craignit de se laisser apitoyer. EQe voulut brûler scs vaisseaux, cl répondit à la prière de son débiteur par une injure grossière :

— Belle garantie que votre foi de gentilhomme 1... Que voulez-vous que je lasse de ceb ?

— Madame! s’écria le marquis; puis, sc contenant, il reprit d'une voix douloureuse et fière : — Madame, il est cruel à vous de me parler ainsi... Vous êtes une femme, je vous dois de l'argent... Je suis chez moi... Que puis-je vous répondre? Ne cherchez donc pas à rendre plus jiéniblc encore ma position, que je vous souhaite de ne jamais connaître!

— Mais vous n’anrez pas plus d’argent dans uu mois que maintenant, dit durement Madeleine. C’est une histoire que vous me contez là !

— Si dans un mois mon oncle, M. l’abbé de Vighun, auquel je compte nt'adresser, u’est pas revenu de Hanovre, dans uu mois je me bis sol-

dat, et le prix de mon engagement vous sera fidèlement remis... Vous le voyez, madame, je puis vous donner ma parole de gentilhomme que vous serez payée.

Le marquis parlait de celle résolution désespérée avec tant de dignité, avec un accent si sincère que Madeleine, émue, se repentit d’avofr été trop loin, et reprit :

— Je ne veux pas vous forcer à vous engager, moi; mais enfin, io veux être payée : il y a assez longtemps que ceb dure... Vendez quelque chose... alors...

— Vendre quelque chose ici, madame?... Et d’un regard navré il lui montra cette pauvre chambre froide et nue.

A ce geste si cruellement significatif, Madeleine baissa les yeux, son coeur se serra ; pourtant elle ajouta en balbutiant cl en montrant les deux cadres dores :

— Mais ces deux tableaux?

— Ces tableaux? et le marquis ajouta d'un air noble et grave : C’est

tout ce qui me reste de mon père de ma mère..... Madame, ce sont

leurs portraits , et pour b première fois ils voient leur fils rougir de sa pauvreté.

A ces dernières paroles , Madeleine compara l’intérieur de sa maison, où régnait au moins l'aisance , à cette chambre glacée , misérable retraite d'uu gentilhomme (alors on croyait encore aux gentilshommes! ; elle sentit sa colère se changer presque en pitié, surtout lorsqu'elle s'aperçut que le jeune marquis tremblait de froid sous ses habits mouillés.

Chez les organisations violentes, les contrastes se touchent : dame Landry , depuis son départ de sa boutique , s’était toujours maintenue dans un état d'irritation presque exaspérée ; ce paroxysme ne put durer : comme tous les sentiments exagérés , sa colère tomba (tour ainsi dire à plat dès b première réflexion que lui suggéra son cœur naturellement bon.

Le marquis était si joli, il avait répondu à ses injures avec une dignité si triste et si calme , il paraissait si souffrant du froid , lui sans doute élevé au milieu du luxe, que la brave femme, éprouvant d'ailleurs l'irrésistible attrait qu'inspirait ce singulier personnage, passa presque sans transition de l'<mlragt*. au respect, de b dureté à la commisération ; elle rajusta sa coiffure à b hâte, balbutia quelques mots inintelligibles , ot disparut au grand étonnement du marquis.

L’ex-régent, qui attendait saus doute l’issue de l'entretien pour sortir de son antre, entrebâilla b porte de son cabinet et dit :

— Celte misérable harpie est donc partie? Pardonnez-moi ! mais j’ai lâchement fui devant l'ennemi...

— Vous étiez là , mon bon Dominique? Eh bien ! vous avez entendu ; mon Dieu... mon Dieu... quelle humiliation! Passer aux yeux décrite femme pour un homme de mauvaise foi ! Ab! c'est horrible ! Dominique, je suis résolu; si mon oncle n’arrive pas, je me fuis suld.it. Je paye cette dette maudite du prix de mou engagement ; au moins , ainsi , je n’aurai plus à rougir.

— Vous engager ! renoncer à toutes vos espérances!

— Ce sont des folies. Je suis encore ailé aujourd'hui au pubis. Il n'y a aucun espoir. Il faudrait , pour continuer le procès contre les princes allemands ou l'intendance de Xaintongc, déposer chez le procureur plus d’argent que je n'eu aurai jamais : j'y renonce. Mais, tenez, Dominique, je ne me sens pas bien, j'ai froid. Et le marquis s'assit en tremblant sur le bord de son lit.

— Pauvre enfant I je le crois bien , dit le régent avec un soupir douloureux. Recevoir cette pluie glacée, rentrer sans trouver une étincelle de feu, et être accueilli pari algarade de cette sorcière que je voudrais pouvoir mettre dans la cheminée en guise de fagots ; car, hélas ! pour du bois, Dieu sait si je...

— Bon Dominique, assez, dit Léiorière en lui mettant la main sur la bouche. N’avcz-vous pas déjà trop fait pour moi? N’avez-vous pas abandonné votre classe, votre étal?

— F.t Socrate? Est-ce que ce sage , est-ce que ce grand philosophe n’abandonna pas tout... pour suivre Alcibiade! ! ! Seulement, comme il ne faisait pas aussi froid à Athènes qu’à Paris... Socrate n’avait pas le chagrin de voir son élève grelotter de froid; mais, tenez, croycz-moi...

couchez-vous ôtez vos habits mouillés , vous aurez plus chaud dans

votre lit.

— Vous avez raison, Dominique , car je ne sais, mais il me semble que j’ai la fièvre.

— Allons, il ne manquerait plus que ceb , vous voir tomber malade ! Puis, se retournant d’un air courroucé, Dominique s’écria, en montrant le poing à la porte par laquelle était sortie Madeleine :

— El c'est toi, sorcière maudite ! qui as causé cette révolution à mon malheureux élève par tes imprudentes criaiileries! Je regrette maintenant de ne pas t’avoir mise dehors par les épaules.

Au milieu de l'apostrophe de Dominique, la porte s’ouvrit, et 1c régent vil entrer avec étonnement un commissionnaire chargé de deux éunrmes f.ilourdes et de quelques paquets do sarments de vigne.

— Tu le trompes , ce bois n’est pas pour nous , mon garçon, dit Dominique avec un soupir.

— Esl-cc que ce nost pas ici que demeure monsieur le marquis do Léiorière, mon bourgeois?

— Si bit.

— Eh bien 1 le bols est pour ici. La grosse dame en coqucluchou brun

LF. MARQUIS DK LftTORIÊRE.

a il il qu'elle allait revenir avec de la braise et de quoi faire un bit de ponte pour monsieur le marquis .

— La jtruxsc dame eu cuqucluchou liruu? demanda Dominique d'un air stupéfait.

— Oui, mon bourgeois, celle qui m’a payé le bois.

— Qui a payé le bois ! L'entendez-vous, mon digne élève ? Vous allez avoir du feu I s'écria avec joie Dominique en se retournai)! vers Ltitoriere, qui, presque subitement saisi d'un violai accès de fièvre, s'était mis au lit

Heureusement dame Landry vint elle-même expliquer celte énigme d'un air contas. La digne ménagère tenait d'une main une cafetière pleine d'eau bouillante, et de l’autre quelques charbons allumés sur une pelle.

busqué le commUsionnaire fut parti, dame Landry s’écria eu voyant b pâleur du marquis :

— Pauvre jeune gentilhomme, il a la fièvre, c’est sûr ! C’est le froid qui l'aura saisi ; et moi qui n'ai pas eu houle de le retenir à causer pendant qu'il grelottait... Allons, allons, ne restez pas là à me regarder comme un homme de cire, mon cher monsieur. .Mêliez donc le bo» dans la cheminée , allumez donc le feu , pendant que je vais casser les œufs pour taire le lait de poule. Avez-vous une fasse bien propre au moins? Puis, fdbnt vers le lit, elle toucha sa mince couverture. — Mais, léun-Dien, monsieur le marquis n'est pas rouvert, allez donc lui chercher deux ou bob couvre-pieds bien chauds. Lt sa tète? ellec*t beaucoup trop basse; il faudrait un oreiller. Allez doue eu chercher un. Et des rideaux ! nomment celte alcôve na-l-elie pas de rideaux? ni les lent* Ires mm plus?... Vous voyez bien que le grand jour fera mal aux yeux de. monsieur le marquis. Mais allez donc ; je ne puis pas tout faire, non plus !

L' hou uét e régent , auquel s'adressaient ces ordres si divers et si précipités, restait ébahi devant Madeleine, cherchant à comprendre la cause de ce revirement subit. Tout à coup il s’écria en sc parlant à luintéinc :

— C'est son charme 1 II n’y a pas de doute, c'est le charme naturel dont U est doué qui opéré; il séduit la tailleuse, comme Alcibiade a séduit limée, femme d'Agis, roi de l-acédémnne, et cela sans offenser la vertu , ce qui est encore bien plus beau et plus méritoire ! — Ma chère dame, je vous l'avouerai, nous n'avons malheureusement ni oreillers, ni rideaux, ni couvertures, reprit triplement Dominique.

— Quelle misère ! dit tout bas Madeleine émue. Puis, voyant le régent toujours drapé dans sa loge, die s écria : Mais en attendant que le lit soit mieux garni, doimcz-moi toujours celte couverture, au lieu de vous en envelopper comme un véritable carême-prenant ; à votre âge, n’avez-vous pas de limite? Et la ménagère tirait résolûmcnl un des pans de la toge improvisée de Dominique. Mais cclui-ci, retournant sou vêtement avec énergie , s'écria :

— Ma bonne dame, éeuulez-moi donc... Latesez-moi donc... ne tirez donc pas si fort... c'est une question de convenance... Je puis vous confier cela... à vous qui êtes d'un âge respectable et de plus femme d'un tailleur. ... Et Dominique dit à voix liasse : Mou haut-dc-cluuissrft , comme disaient nos pères, étant absolument hors de service.... et n'avant pas de robe de chambre, je suis obligé de substituer celte maniéré de manteau romain à un habillement plus commode.

-r Est-il bien possible? dit Madeleine en abandonnant le pan de la couverture. Si rosi ainsi, je vous enverrai ce soir Landry, fuis elle ajouta a voix b isse , en attisant uu feu clair et brillant qui jetait sa réjouissante cLirté dans cette chambre misérable ; Monsieur le marquis

dort-il? S'il ne dort pas, faites-lui boire ceci. » El elle lui donna

une tasse remplie d'un chaud breuvage.

Dominique s'approcha du lit sur la pointe du pied.

— 1,'onniient vous trouvez-vous? dit-il à son élève.

— J'ai froid ... je sou fit e de la tête..,, dit celui-ci d’une voix faible. Mais quel est ce feu?... Comment avons-nous du feu?

— Il y a du feu parce que vous êtes charmant.... C’est celle lionne cl digne femme qui l'a fait; voilà un breuvage excellent.... bien chaud, que vous allez boire : o est encore elle qui vous l’a pré|»aré. Courage.... courage ! .. Voici enfin votre étoile qui se lève sous la physionomie respectable de daine Landry...

Le marquis, souffrant il une horrible migraine, ne comprit pas urand’eliose à ce que lui disait Dominique, et surtout de quel lever d’etoilc il parlait; néanmoins il prit la tasse, but, et tomba dans lin profond assoupissement. Alors la digue femme s'approcha du lit en retenant son souffle. eHe borda les draps avec uu soiu tout maternel, et revint auprès de Dominique.

: — Il faut être généreux et me pardonner, monsieur, lui dit— «‘Ho; tout à I heure j':ii été bien grossière à l'égard de .M. le marquis; mais, voyezvous, c’est mou homme qui m'avait moulé la tète; il faut dire aiifei que je lie lavais pas vu, ce pauvre gentilhomme ! si jeune , si joli, orphelin de père et de mère avec ça... et puis uii seigneur comme lui manquer de feu en plein hiver, quand des ouvriers comme nous ont toujours un bon poêle bien chaud... Tenez, mon digne monsieur, je me reprocherai toujours d avoir osé parler efti ontémeul à M. le marquis, mais soyez sûr Ml moins que. . tant que Madrieiue Landry vivra, elle sera sa servante bien humble... Enfin, monsieur ici b bonne dame baissait le- veux en «h ml un petit sac de sa poche), en venant ici, j'ai tom bé nu billet de trois cents livres, voilà M. le marquis alité, peut-être aura-t-il besoin de

quelque chose, d’un médecin ; à lui je n'aurais jamais oé propos* r cela, mais avec vous je suis plus hardie.... Tenez, monsieur, nous mettrons cela sur le mémoire, et oubliez Tes vilaines paroles que je vous ai dites...

— l'our <eb nous sommes parfaitement quittes, ma chère dame, vous m’avez traité de hibou , je vous ai traitée cl orfraie, n'eu parlons plus ; mais quant k ce prêt, je dois vous prévenir que le retour de M. l abi é du Yigftan, oncle de mon élève, peut être retardé, et que de bien longtemps peut-être il nous sera impossible de vous rendre ce que vous nous offrez généreusement, c’est vrai ; mais, d'après la scène de ce inatiu, je puis craindre...

— Ne parlez jamais de cela, monsieur, ou je mourrai de boute, foi d'honnête femme. M. le marquis nous rendra ça quand il le puurra ; Dieu merci ! nous n'attendons pas après soixante nistoles pour vivre.

— Je prends donc ce prêt sur moi , ma (ligne dame : d ailleurs mon semestre prochain de ma rente sur la gabelle vous répondra de b somme.

— A la bonne heure! il nu* semble maintenant que je suis à moitié pardonnée de mon insolence. Ah çà! monsieur, je retourne chez moi chercher tout ce qui manque à M. le marquis, et Je reviendrai tous In jours, si vous h* permettez, m’établir près de lui comme sa garde; ear les hommes nViilomhnl rien à -oignrr les malade*, soit dit sans vous offenser, monsieur.

Et Madeleine laissa Dominique auprès du lit de son élève, et en possession d'un excellent feu, jouissance que le vieillard ne connaissait plus depuis bien longtemps.

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