‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de LetoriereChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le retour.

Le jonr même de son retour à Paris, M. de Létoricro. au moment oà il sc déboîtait nour &c rendre à Versailles en toute hâte auprès dn roi, reçut la visite ac M. le baron d'Ugcon, parent de madame de Soulnse. Accompagné de deux seconds, il venait demander au marquis satisfaction de la conduite blessante que ce dernier, avant son départ pour l’Allemagne, avait tenue envers ta maréchale, à l'hôtel de Soubisc.

Tres-étonné de cette récrimination, que rien ne motivait, M. de Létorière, sans rcfiiscr ce duel, déclara qu’arrivant de Vienne à franc étrier pour voir une dernière fois le roi son maître, qu'on disait mourant, il ne consentirait A sc battre qu'après avoir rempli ce devoir sacré.

La bravoure du marquis était trop connue pour que sa proposition no fût pas acceptée. Il fut convenu que, lorsque M. de Léloriere serait prêt â accepter la rencontre, ses seconds en préviendraient M. le baron d’Ugcon.

Après avoir prié Dominique de sc rendre à l'abbaye de Mon'martre, cl de remettre une lettre de sa part à la princesse Jolie, le marquis partit pour Versailles.

Louis XV sc mourait d'une petite vérole pourprée.

Celle terrible maladie, si rapidement contagieuse, et qui laissait des traces si effroyables, avait causé une grande épouvante parmi les courtisans. Léloriere trouva les petits appartements, occupés par le roi mourant, presque déserts. Cette panique était d autant plus grande, qu'on ne connaissait pas alors la vaccine. A peine les gens de service étaientils restés à leur poste. Louis XV avait formellement défendu de laisser entrer chez lui M. le dauphin et les autres princes et princesses, dans b crainte d’exposer la famille royale à cette funeste contagion.

M. le vicomte de T***, un des" gentilshommes ordinaires de h chambre, alors en service, était dans la pièce qui précédait l’appartement du roi lorsque Léloriere arriva, pâle et douloureusement ému.

I c marquis, oubliaut dans ce moment affreux les usages île la cour, allait soulever la portière du cabinet qui menait chez Louis XV, lorsque le vicomte s approcha vivement et lui dit à voix basse, en lui mettant b main sur le bras : »

— Arrêtez, monsieur ; vous n’avez pas les entrées de b chambre de

Sa Majesté. “

— Un dit, monsieur, le roi presque délaissé par ses serviteurs; ils rcdoutcul la contagion... S’il est vrai que la mort règne dans cette chambre, on peut braver l’étiquette pour y entrer, dit Lélorière avec amertume, et il fit un mouvemeut pour passer outre.

— Encore une fois, vous ne pouvez vous présenter chez Sa Majesté, monsieur... reprit le vicomte de T*”. Je ne sab d'ailleurs si elle consentirait à vous recevoir.

— Allez donc le lui demander, monsieur; le roi ne refusera pas les services de celui qu'il a toujours comblé de ses bontés.

La proposition d’entrer dans la chambre de Louis XV parut fort effrayer M. de T*", qui répondit fièrement au marquis, cl toujours à voix basse :

— Je n'al d'ordres à recevoir que de monsieur le premier gentilhomme en service, monsieur.

A ce moment une voix assez faible et bien connue des deux interlocuteurs demanda :

— Qui est là? Qui parle ainsi à voix basse?

— C’est le roi !... Il vous a entendu, monsieur. Vous répondrez des suites de ceci, dit M. de T*“; cl il reprit tout haut : Que Votre Majesté daigne m’excuser si je lui réponds sans entrer ; mais j'exécute ses ordres formels. La personne qui est là, sire, est...

— C'est Lélorière qui supplie le roi de lui permettre de s’approcher, dit le marquis à demi-voix en interrompant M. de T***.

— Vraiment... t’est vous, mon enfant ! vous êtes donc de retour ? s’écria Louis XV avec une grande expression de contentement. Puis, réfléchissant qu'il pouvait exposer le marquis au danger de la contagion en lui permettant l'accès de sa chambre, le prince ajouta :

— Non... non... l’air de cet appartement est mortel... N’entrez pas, je vous le défends...

— Pour b première fois de ma vie, j'oserai méconnaître un ordre du roi.. . Mais j'ai un devoir à accomplir et je l'accomplirai, s’écria Lélorière, qui, soulevant b portière, s'a vau ça vers le lit du monarque.

— Sortez... sortez à l'instant même! malheureux enfant ! s’écria le prince en se levant sur son séant et en étendant sa main vers la porte d'un air impérieux.

Mais Lélorière se précipita sur b main de Louis XV ; malgré ses rf*

LE MA KOI IS DR LfiTÜRIfcRE.

nonrrlff; que ne disiez-vous cela plus 161? I*e neveu «le M. l'abbé du Yighan lie peut recommander que d'honnêtes personnes. El qu'avezvous à vendre?

— Celle pièce de dentelle. Et Madeleine jeta un coup d'œil expressif à Marthe. Elle est bien précieuse et lielle d'un bout à l'autre ; la princesse peut b dérouler, elle n’y trouvera pas un défaut

— Je vais la lui montrer... cl n avez-vous que cela?

— Je n’ai que cela de digne de votre maîtresse.

— Altendcz-moi, je reviens dit Marthe.

Au fond de ce paquet de dentelle était une lettre du marquis, ii demandait à Julie le moyen de pénétrer jusqu’à elle. Mademoiselle de Soissous lui répondit quYIlf se cousidér.iit comme sa femme devant Dieu, qu'elle était résolue à fuir l'abbaye* si elle en trouvait la possibilité, malgré lu surveillance dont on l’entourait. Elle pouvait à toute heure aller prier dans b chapelle. Cette chapelle était séparée du jardin du eloilre par un long passage souterrain. Une partie des murailles donnait sur la campagne : en les escaladant à un endroit nue mademoiselle de Soissous désignait, on Irmivait dans le jardin, à côte d'une fontaine, la porte du passage souterrain. Cette porte forcée, on arrivait jusqu'à la chapelle. Mademoiselle de Soistons prévenait Létorière que chaque nuit, à nue heure, elle l’y attendrait pour lui jurer, au pied des autels, de n'élrc qu'à lui, et pour aviser aux moyens de fuir en Angleterre et d’échapper aux persécutions de sa famille.

loi princesse Julie mit celle lettre écrite à la hâte dans le rouleau de dentelle, et Marthe le rapporta à Madeleine en lui disant que la princesse n’avait pas trouvé la garniture assez magnifique.

Instruit des résolutions de mademoiselle de Solssons, le marquis env o> a Jérôme Sicard étudier les localités. Les murs du uloitre étaient trésrlctés. mais entourés de fondrières désertes. Un pouvait les escalader avec sécurité. Malheureusement les préparatifs indispensables à cette entreprise ne permirent pas au marquis de h tenter avant la nuit du lendemain.

Pour la première fois il craignit b mort en pensant que son duel devait précéder son entrevue avec mademoiselle de Soissous.

Létorière passa une nuit péniblement agitée. Son sommeil fut troublé par des visions étranges. A sou réveil, il se sentit faible, abattu. Tour b première fois, il pensa qu’il était peut-être victime de b contagion et de son dévouement à Louis XV. Son médecin reconnut en effet des symptôme» alarmants de petite vérole pourprée: mais b maladie ne devait atteindre son entier développement que le lendemain. Par un point d honneur mal entendu, et contrairement aux avis de scs deux témoins, le marquis s'opiniâtra à vouloir se battre le jour même et malgré sa faiblesse, contre M. le baron d'Ugeon.

A trois heures un quart b rencontre eut lieu ; les amis du marquis, voyant sa rougeur fébrile et son abaitemeul, crurent de leur devoir d’en appeler à b loyauté de M. d’Ugeon, et de lui demander de remettre le du»*l, sans toutefois avoir prévenu Létorière de leur démarche. Mats un mot dur et blessant de M. d’Ugeon sur ce nouveau délai avant rendu toute conciliation impossible, le combat commença. Létoriere était en escrime d'une force su|»érieore, sa bravoure était éprouvée . mais les rapides approches de b contagion l'affaiblissaient déjà si extrêmement, qu’il perdit tous ses avantages, et reçut un coup d'épée en pleine poitrine. Ses seconds le trnu»portcrcnt cbes lui, et l'abandonnèrent aux soins du pauvre Dominique.

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