‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de LetoriereChapitre 16 sur 16 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L’abbaye.

Onze heures venaient de sonner à l'horloge du cloître de l'abbaye de Montmartre. loi nuit était orageuse; le ciel gris et voilé malgré la clarté de la lune qui paraissait à de longs intervalles sous des nuages noirâtres déchirés par le vent. Pour se rendre à 1a chapelle, mademoiselle de boissons devait traverser, en sortant de son appartement, une galerie ouverte dont les arceaux donnaient sur une des cours intérieures de l'abbaye.

Au milieu de cette cour s’élevait le tombeau de madame la comtesse d'Kgrnout, cette si charmante et si malheureuse fille de M. le maréchal de Richelieu. La princesse Julie avait reçu, p3r l'entremise de sa nourrice cl de dame Landry, un mot de Léltmre. Il lu* annonçait qu’il ferait tout nu monde pour s introduire dans l'abbaye celte nuit même. Il était onze heures; mademoiselle de boissons, oppressée par d’inexplicables pressentiments, se mil à prier sur les marches de la tomhe de madame a’Egmont. D’un moment à l'autre le marquis pouvait arriver par le passage souterrain de la chapelle. Le silence était profond et seulement interrompu par les gémissements du vent qui s'engouffrait sous les arceaux. Malgré sa résolution, malgré le noble et religieux dessein oui dictait sa conduite, malgré la pureté de son âme, b princesse Julie sepouvautait presque d'avoir donné un rendez-vous à Létoriérc dans la chapelle de

l'abbaye. Elle y voyait un sacrilège. Peu à peu ses terreurs restèrent pour faire place à une anxiété, à une inquiétude dévorante.

Une lampe brillait dans la chapelle cl ne jetait qu’une lueur douteuse au milieu des téuèrcs. .Mademoiselle de Soissous, agenouillée près de la porte qui communiquait au souterrain du cloître, écoutait avidement de ce côté. Enfin des pas se firent eulendre, b serrure fut brisée, cl Lélnrière parut devant la princesse, qui ne put retenir un cri de surprise et d’amour.

— Enfin c’est vous, je vous revois, mon ami!... s'écria-t-elle avec une joie délirante ; et elle ajouta aussitôt : Mais venez dans b galerie, sortous de ce saint lien.

Lorsque la clarté de la lune permit à ta princesse do voir le marquis, mademoiselle do Soissons fut frappée do la pâleur de ses traits. U était enveloppé d'un manteau brun, et marchait avec peine. Malgré sa blessure reçue le jour même, malgré les progrès de la contagion, malgré les pleurs et les supplications «le Dominique, le marquis, accompagné de Jérôme Sicard, était parvenu à escalader les murs de l'abbaye.

— Je vous revois enfin, Julie, dit-il avec un accent «Je tendresse inexprimable.

— Pour bientôt ne plus jamais nous séparer, mon ami ! dit la princesse en tendant sa main au marquis.

— Ma main ! non , mm , juste < ici ! s’écria Létorière on reculant cffrayé. Et il s’enveloppa plus étroitement encore dans son manteau.

Mademoiselle de Soissous, au comble de l'étonnement, le regardait en silence.

— Julie, Julie, pardon si je m’éloigne ainsi de vous; maïs, apprenait la maladie du roi, apprenant qu’il était abandonné de tous, je suis venu près de lui, je ne 1 ai pas quitté d un instant jusqu’à sa mort.

— Ah! je comprends, s écria la princesse. Cette terrible maladie «1 contagieuse, et votre dévouement vous coûtera peut-être la vie, nous coûtera peut-être notre bonheur.

— Non, non, rassurez-vous, Julie, tout espoir n’est pas perdu... Uuoique souffrant, j’ai voulu vous voir pour vous ôter toute inquiétude, pour vous dire que mon procès était gagné, et que maintenant aucun obstacle ne s’oppsnit plus à notre bonheur.

— Aucuu... aucun autre que la mort, peut-être, s’écria la princesse avec désespoir. Mon Dieu, mon Dieu, dans quelle effroyable inquiétude je vais vivre !

— Rassurez-vous... Madeleine Landry tâchera de venir donner chaque jour de mes nouvelles à Marthe. Vous le voyez... je ne suis pas gravement malade, puisque j’ai pu venir... dit lé marquis d’une voix bible.

— Je ne pourrai jamais vivre dans une si mortelle inquiétude, reprit la princesse, je fuirai avec vous... cette nuit même.

— Julie... c’est impossible... rien n’est préparé pour cela. Au nom «lu -ici, attendez... ne compromettez pas notre aveuir par une déniar* he précipitée.

— Mais je vois bien, moi, que vous «:tcs horriblement souffrant, je 11 e vous laisserai pas seul dans un tel état... c’est impossible. L’énergie, le conrage. ne me niauqui'ut pas : où vous avez passé, je passerai. Une fois sortie d’ici, j’irai me mettre sous la protection du bailli de Enfer» on l’tKn pas m'arracher ouvertement de l’asile que i’annrî choisi chez l’ambassadeur de Sardaigne. Mais a«i moins là... «h.-upse jour... chaque heure., je saurai de vos nouvelles.

— Encore une fols, Julie, cela est impossible, dit Létorière en se soutenant à peine et en s’appuyant sur un des supports de b tombe de

I madame d'Egmonl.

— Et vous croyez, reprit mademoiselle de Soissous avec exaltation, vous croyez que pendant cinq ans je vous aurai suivi pas à pas avec toute la sollicitude d une mère... que j’aurai bravement lutté contre le vœu de nia famille pour aujourd'hui vous abandonner souffrant, pretque mourant, sous je ne sais quel prétexte de convenances. Non, non» cet amour est trop pur et trop saint pour craindre de se montrer le front haut.

— Julie... pardonnez-moi, murmura Létorière en tombant sur une des marches de b tombe : je ne vous ai pas tout dit.

— Mon Dieu, mon Dieu, il sc trouve nul.

— Silence, Julie! Une dernière prière... que je seule vos lèvres sur mon front.

— Mais il va mourir ! ! ! mais il meurt ! Charles !... mon Charles ! s'écria b princesse désespérée en s'agenouillant auprès du marquis, toujours si étroitement enveloppé dans son manteau que ce fut en vain «pie mademoiselle de Soissous chercha sa main.

— Je 11 c vous ai pas dit que le baron d'Ugeon m'avait appelé en duel, continua Létorière d’une voix de plus en plus affaiblie.

— l ; n parent de la maréchale !... ils l’ont assassiné... traîtreusement assassiné!

— Non. ..je me suis battu... ce malin... avec lui... il s’est loyalement conduit... et j'ai reçu... dans b poitrine... une blessure... Julie, ajouta le marquis d'une voix éteinte, j’ai voulu vous revoir... Adieu... Celte bague... vous savez... vous la reprendrez... Voire regard m’aura suivi partout-.* jusqu'à la mort... Mon Dieu, pardonnez -moi!... je me croyais assez fort pour ne mourir que demain... Julie... encore... Adieu...

Et Létorière mourut en prononçant ce dernier mot.

LE MARQUIS DR LÉTOIURRR

On lit ccs lignes dans les Souvenirs de madame la marquise de Créquy : « la princesse Julie, pauvre malheureuse enfant, n'a jamais revu sou bel ami, U. de Lélorièrc... Ses plaies étaient rouvertes, et tout le sang qui lui restait s'écoula pendant la lin de la nuit... Il expira sans uul secours, et le lendemain matin il fut trouvé mort sur les dalles du cloître.

« C'était peut-être sur la pierre qui couvre h tombe de ma pauvre amie, madone d’Egtnonl. Ayant été élevée à l'abbaye de Montmartre,

elle avait sollicité comme un bienfait d être inhumée auprès de madame de Vihrayc, son amie d'enfance et dignitaire de cette maison.

«On étouffa celte horrible affaire. — Ce cadavre était inaguiTique ; on l'enveloppa dans un suaire, on le (H rapporter dans son lit, et l a dit que M. de Lélorièrc était mort de la petite \érole. s

(.•in iques années après, la priucesse Julie épousa un priuce de Sau- Cobourg.

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