‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de LetoriereChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mademoiselle de Sotuoni.

Madcmoiselle Victoire-Julie de Soissons, princesse de S*“ C’* 4 , habitait avec sa tante, madame la maréchale princesse de Rohan-Souhi>c. Agée de vingt-cinq ans envirou, b princesse Julie était plutôt jolie que belle; sa taille moyenne avait une grâce parfaite. Quoique la mode de b poudre fût alors dans toute sa vogue, c est à peine si mademoiselle de Soissons consentait à en rouvrir légèrement ses magnifiques cheveux blonds Cendrés, que par fantaisie elle roulait elle-même, au grand avantage de son visage em hauteur. — Ses yeux étaient bleus, sa touche vermeille, ses dents perlées, l’ovale de son visage fin et allongé; w>n teint, trop brun pour une blonde, était pourtant si pur, si fraîchement animé, qu’on ne le désirait nas d’une blancheur plus éclatante. L’expression habituelle des traits de la jeune princesse était mélancolique cl douce.

D'un naturel à la fois impressionnable et réservé, la moindre émotion couvrait ses joues et son roo charmant d’une vive rougeur.

L'uteudait-elle raconter quelque trait toui hanl et pitoyable, scs yeux se voilaient aussitôt de larmes. Quoique princesse de sang t-oval. personne ne ressentait moins qu’elle l'orgueil du sang ; les exigences de son éminente position lui pesaient. Par goût elle prêterait une vie simple et obscure à l’existence fastueuse à laquelle elle se voyait condamnée. Très-concentrée, très-fière, de la noble fierté d'une ftmc qui sait sa supériorité, la princesse Julie passait pour dédaigneuse, et n était que «lélicate et craintive.

lats natures vulgaires, prétentieuses ou égoïstes surtout, lui faisaient horreur. Le trait le plus saillant de son caractère était une volonté inébranlable. Cette frêle enveloppe cachait le cœur le plus vaillant et le plus résolu. Aucune considération humaine n'aurait pu influencer décisions, lorsqu'elle les croyait basées sur la justice cl >ur la raison. Par un bizarre contraste, malgré sa naissance prineière, malgré b noblesse de son cœur, malgré sa fermeté, malgré son esprit aussi aimable «pic cultivé, la princesse Julie se montrait presque toujours de la plus incroyable timidité, même devant les perso nues qui ne pouvaient l’egaler en rien.

Orpheline et habitant depuis srpt ans avec madame b maréchale «le Rotian-Souhise. mademoiselle de boissons ne sentait pour sa pareille aucune sympathie. Tous les secrets de sou cœur étaient réservés pour Marthe, sa nourrice, naïve et bonne créature qui l'avait élevée et qui la chérissait avec l’avenglo tendresse d’une mère.

(Il De hautes convryiaruea nous engagent à remplacer oi deux noms pur de* astérisques.

LE MARQUIS DF. LETORIÈRE. 11

Depuis cinq sus mademoiselle de Soissons avait refusé opiuiàtrémrnt les partis ks plus brillants. comme naissance ut comme loriune; depuis cinq ans, elle aimait le marquis de léloriere.

Son cieur singulièrement bon, sou caractère uu peu romanesque, sou esprit indépendant, Bavaient pu rester inscnsilécs au récit de la misère si courageusement soufferte par le jeune gentilhomme.

Lorsque Jérôme Sicard était venu faire la commission de I éloriérc, après l’avoir conduit gratii au Balais-Marchand, on se souvient qu'un homme sortant du liacrc avait vu dame Landry dans l'exaspération de sa colère contre le marquis. Curieux de cotmaltre le dénoûmeut de l’a* veuture, cet homme, intendant de madame de Rohan-Soubisc, retourliant quelques jours après à la boutique des Ciseaux d’or, trouva dame Madeleine dans l'enthousiasme de sou débiteur. L'iuteudant raconta ce fait singulier à la nourrice de mademoiselle de Soisaons, dame Marthe, eu y joignant des détails pins circonstanciés. Dame Marthe redit tout à la princesse Julio : telles lurent les causes premières du vif intérêt que cefloci por ta bientôt à M. de Léloriere.

Pendant la maladie du jeune marquis, souvent Julie envoya la fidèle nourrice, bien encoquHuclionnée, s'informer de l'élève de Dominique.

Lors de la convalescence de léloriere, dame Marthe fut encore chargée de faire porter secrètement clic* lui la corbeille de fleurs et de fluits dont on a parié, sans laisser deviner de quelle part venaient ces dons, puis d'épier le jour où il sortirait. La princesse distrait vivement voir enfin col fui h.mtcur, qui charmait les régents de collège les plus pédants, les lailleuses les plus rebelles et les cochers de lucre les plus grossiers.

Comme une femme de sa condition ne |K>uvait jamais sortir seule ou à pieJ, >Lmhe dut s'informer s'il uVxislail pas, dans la rue &rint>Florculin, qu clque boutique où Ton pût aller s embusquer pour guetter le jeune mal. idc, sous le prétexte d'emplettes.

lise trouva justement une obscure modiste presque en (ace de la maison habitée par Léloriere. Sachant l'heure à laquelle sortait régulièrement le marquis, Julie, au risque de passer pour tres-bizarre, monta eu voiture av ec une des femme» de compagnie de sa tante, et alla chez celte modiste inconnue commander plusieurs coiffures.

Elle aperçut bientôt, à travers les vitres, Lex-régent et son élève.

Il y avait une expression de mélancolie si touchante sur l’adorable visage du jcuue gentilhomme, cl Dominique semblait l'entourer de soins si tendres, si paternels, que mademoiselle de Soissons fui émue jusqu'aux larmes.

Sa comntaude faite, la princesse se lit conclu re aux Tuileries. Lélorière y arriva bientôt, et alla s'asseoir au soleil avec Dominique.

Lorsque mademoiselle de Soissons put contempler à sou aise la figure ravissante de ce jeune homme, elle ressentit une impression profond-.: et nouvelle; sou sein battit avec force; elle trembla, elle rougit... elle aimait.

Du caractère singulier dont était la princesse, il est hors de doute qu'j scs yeux, une des plus grandes séductions de Léiorierc fut le mol— heur dont il était poursuivi. Pour l’âine généreuse et élevée de celle jeune lille, il y avait là presque un tort du destin à réparer.

Maîtresse dé revenus considérables, sûre du secret et de h fidélité de Brissot, nui avait appartenu nu prince son père, mademoiselle de Soissons le chargea de s informer des affaires de I éloriérc. Instruit de tout, l'intendant écrivit au procureur, qui était le sien, de poursuivre le procès et de faire au marquis les avances nécessaires. Le fui encore lui qui obtint l'emploi de Landry, au moyen d un présent Tait à un dis officiers subalternes de M. le dut de Bourbon, chargé de toutes ces nominations.

Longtemps la princesse se contenta de rêver en secret à cet amour chaste et passionné, d'attendre avidement les rares occasions où elle rencontrait te marquis, et de lui écrire de temps à autre. U>rsque, par se* soins ignorés, il eut gagné son procès, elle résolut de le bisser livré à son libre arbitre, cl de voir s'il serait digne dette. Elle lui écrivit une dernière fois, lui remit ce billet à l'Opéra, et attendit.

U“ jour où le marquis fut présente au roi, mademoiselle de Soissons accompagnait madame la dauphine ; elle se trouvait assez près de Louis XV pour eulcudre ce prince dire à tout venant, en montrant son jeune protégé :

— Avouez qu'il est charmant !

Avec quelle joie, avec quelle fierté la 'princesse vil pour ainsi dire son choix approuvé par ces paroles du prince, qui, on l a dit, attacha aussitôt le marquis à sa personne.

Mademoiselle île Soissons, jusque-là très-insouciante des fêtes de la cour et des petits voyages de Marty, rechercha des lors toutes les occasions d’y paraître. Louis XV aimait beaucoup son jcuue écuyer, qu'il fit bientôt entrer dans sa maison militaire. A la chasse, à b promenade, il faisait remarquer avec complais iucc b bonne grâce et l'adresse de Létorièrc, dont il citait les reparties fines et délicates.

Par uu contraste: bizarre, plus l'amour de la princesse Julie faisait de progrès dans son cœur, plus elle fuyait les occasions, non de rencontrer, mais de faire connaissance avec M. de Léloriere.

Après deux années de séjour à la cour, la faveur et les sucrés du m.nquis étaient au comble, rtn lui prêtait mille bonnes fortunes. Chose encore bizarre! la jalousie de mademoiselle de Soissous ne s’en alarmait | pas. La passion citante et lier c de celte jeune fille lui donnait le cou- J rage de prendre en pitié les éphémères et folles amour* qu’ou attribuait

au marquis. Elle se sentait si sûre, si digne d'être éperdument adorée, d’être préférée à loutr* des quelle se révélerait à lui , qu’e'le demeura longtemps presque insouciante de* nombreuses galanteries de Léloriere.

La princesse Julie avait voulu suivre des yeux celui qu’elle aimait, pour juger s'il serait digne d'elle... Elle trouvait simple qu’il jouit des succès que devaient lui valoir les rares attraits dont il était doué. Mais elle voulait savoir si sou cœur resterait noble et géuéreux au milieu de tant d'enivrements.

lorsqu'il s'agit de sentiments élevés, il n'esl pas de petits indices; lis bits journaliers ont à cet égard une autorité plus probante peut-être que les grands éclats de dévouement : les uns sont dans b vie des accidents, les autres des habitude*

Ainsi trois personnes pauvres et obscures avaient rendu de véritables son ices à l étoriere pendant ses jours mauvais : Dominique, le tailleur et sa femme.

Ce fut avec ravissement que mademoiselle de Soissons apprit par Marthe que le marquis continuait de garder Dominique près de lui, et qu'il le traitait avec une amii'é pleine de déférence.

Bien souient Létorièrc racontait avec un sentiment d'orgueilleuse gratitude les obligations qu'il avait à ces excellente* gens. Un homme de ce! âge, que la prospérité la plus Inouïe, que les succès les plus é< lalants n ‘aveuglent pas, qui reste simple, Imn, cl surtout hautementreconnaissant Ci ver* de si obscurs bieufaileui*, devait être regardé tomme uu homme de uoble cœur.

Le projet de mademoiselle de Soissons était irrévocablement arrêté. Elle voulait fixuiebuoent, hardiment offrir sa main à relui qu'elle en trouvait si digue.

Auc une ohjertiou de uaissaurc, du fortune, u'aurail pu changer scs projets. Elle était orpheline , elle se considérait comme libre de se choisir un mari. Profondément indifférente à toutes les raisons que sa tante lui donnait chaque jour pour lui prouver à elle, princes;»' d’une maison royale, la nécessité de certaines alliances, la princesse Julie répondait nettement qu'elle n'avait nas besoin de s'autoriser d'aucun exemple, mais que mademoiselle de Monlpcnsier avait épousé M. de Latiruu... Quant à elle, elle fc marierait sans scrupule à uu artisan, *i un artisan lui semblait mériter son amour.

Madame de Rohan-Soubise, complètement ignorante du secret de sa n : èce, traitait ces maximes d'imagination*, de folles rêveries mises à la mode par le roman de Rousseau. Mademoiselle de Soissons ne répondait rien et suivait sourdement son plan avec une incroyable persistance.

Sou amour s'augmentait pour ainsi dire de tous les succès de celui u'clle aimait. On eût dit quelle attendait que le marquis fût à l’apogée e se* triomphes pour lui offrir son amour comme leur consécration suprême.

Lorsqu'elle lut certaine de la noblesse et de la solidité de sou choix, sans remords, sans honte, avec toute la sécurité de la candeur, avec toute la sereine, ronfhnrc d une belle âme, elle écrivit à M. de Léloriere la lettre que l'on sait pour lui offrir sa main.

Heureusement pour lui et pour mademoiselle de Soissons, Léloriere comprit toute la grandeur, toute b religion d'un tel amour. Blasé sur des succès trop faciles, il &c consacra désormais tout entier à l'adoration de cette jeune fille qui venait si noblement lui confier son avenir.

Souvent il vil la priucesse en secret et en présence de Marthe. Mademoiselle de Soissons voulait que, saus tarder, le marquis demandât sa main à madame de Rohan-Sou bise, comme pure formalité. La jeune Lille se réservait d'user de son droit et de sou inébranlable volonté, selon l'acquiescement ou le refus de sa tante.

En homme d'honneur et de bon sens, Lélorière fit comprendre a mademoiselle de Soissons que, selon la perte ou le gain du procès important qu'il poursuivait alors contre les ducs de Bruoswick-Oels et le prince de brandebourg- Rareulh, il serait reconnu ou non de maison prineiète, et aurait alors une fortune digne de souleuir ce rang. Selon lui, il (allait donc attendre l'Issue de ce procès pour tenter une démarche auprès de tnailamc la maréchale de Rohan-Soubise.

Si le procès était gagné, la position de M. de lélorière devenait d éminente qu'on ne pouvait faire aucune objection raisonnable à son ma. riage avec la princesse Julie ; si le procès était perdu, il était alors temps de se passer du consentement de la famille de mademoiselle de Soissons. Mais il ne fallait pas inutilement et prématurément provoquer un éclat toujours fâcheux.

Tel fut l'avis de M. de Létorièrc. La princesse Julie se montrait d'un avis contraire; son caractère résolu ne s’accommodait pas de ces tempéraments. Le marauis lui proposa de s'en rapporter au jugement du roi, qui le comblait de plus en plus des marques d une touchante bonté.

Mademoiselle de Soissons accepta cet arbitre. Louis XV approuva la délicatesse do Létorièrc, et lui promit d’écrire à son ambassadeur à Vienne pour faire bien succéder scs justes prétentions.

Denu» un mois le bon Dominique était parti pour Vienne, afin de prendre les renseignement* les plus précis sur les dispositions des membres du conseil antique, appelés à dérider en dernier ressort sur cet Important procès qui durait depuis près d'un siècle.

On conçoit avec quelle impatience Lélorière attendait le retour de

LP. MARQUIS DF. LIÏTORIPRE

un ancien pro(i“.seur. De ITmireuec ou mmni» 'mm de la cause du marquis dépendait presque son mariage atcc mademuiscUe de ïuissons.

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