‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de LetoriereChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'h&tel de Soobise.

Quatre personnes causaient dans un charmant petit boudoir de laque rouge de Coromandel.

les meubles de celte délicieuse pièce, une des merveilles de l'hôtel de Rohan-Sou bise, étaient couverts de brocart fond d'argent à larges dessins cramoisi». Les rideaux de la fenêtre et des portières , faits de pareille étoffe, tombaient eo plis majestueux. Un vase du Japon, or. pourpre et azur, haut de trois pieds , rempli de fleurs et placé devant b croisée, ressemblait à un store émaillé des plus vives couleurs. Sur des étagères d'argent massif, délicatement travaillées et incrustées de charinauls médaillons de corail dus au ciseau de quelque habile artiste florentin, on voyait une foule de chinoiseries impossibles à décrire à came de leurs formes bizarres.

Prés de b cheminée du plus beau rouge antique, et dont la frise était ornée d’une guirlande de fleurs et de fruits en pierres fines, était un petit lit à b duchesse , véritable miniature; rideaux, baldaquins, housse, touffes de plume sur le dais, rien n'y manquait. Un imperceptible épagneul noir, marqué de feu , aux longues soies coquettement nattées de rubans cerise ci argent , dormait dans ce lit, à demi caché sous 1 édredon. Une soucoupe de vieux sèvres bien de roi, contenant de b pâle de macaron émiettée dan» du lait d’amande, attendait le délicat Puffà son réveil.

Madame b maréchale princesse de Rohan-Soubisc, sa nièce (mademoiselle de Soi&sons), M. le comte de Lugeac cl M. l'abbé d’Arcneil, tel» étaient les acteurs de b scène suivante.

M. de Lugeac venait d'arriver à l'hôtel de Rohan-Soubbe. — Que vous avez perdu, madame b maréchale, dit-il, de ne pas assister hier au concert spirituel ! ... vous eussiez été témoin de b chose b plus extraordinaire du monde.

— Quoi donc? demanda l’abbé. Est-ce que Jean-Jacques et Arooel >e seraient embrassés en public ? Est oc qu'on aurait chanté les louange du chancelier ?

— Mais dites donc vite cette liellc aventure, reprit b maréchale.

— Uicr, au concert, M. de Lélorière a été applaudi... mais applaudi à tout rompre, dit M. de Lugeac avec un sentiment de jalousie trèsévidente.

— Applaudi ?... Gomme M. de Lélorière n'est ni prinre du sang ni comédien, que je sache du moins, je ne vois pas à quel titre on l'aurait applaudi, dit sèchement la maréchale, qui, sans motif connu, et par prévision sans doute, détestait cordialement le marquis.

Mademoiselle de Soissoos rougit extrêmement et cassa un fil de sa tapisserie dans un mouvement d'impatience dont sa tante ne s'aperçut pas.

— M. de Lélorière a été applaudi pour son habit, reprit le comte.

— Quelque folle toilette ! il but que ce beau marquis fasse toujours parier de lui, dit l’abbé.

— Nou pas folle, mais en vérité si magnifique et si élégante à b fois que moi, qui ne me pique pas d’être fort des ain-s du marquis, je suis assez généreux pour avouer que de ma vie je u’ai rien \u de plus t liarmaul que lui ainsi vêtu... Mais aussi, quand nn passe sa vie à s'occuper de futilités pareilles, c'est bien le moins qu'on obtienne de ccs succès-là.

— Racoutez-nous doue ce miracle de toilette, dit b maréchale. Je vous dirai ensuite une assez singulière anecdote au sujet de M. de Léloriere: ce sera uu curieux contraste avec toutes ses magnificences d'aujourd’hui.

— Et moi donc ! dit l'abbé. Pas plus Lard que ce malin, monseigneur l'archevêque de Paris m’en a fait cent coules, de ce beau marquis.

— Pour en finir avec celle toilette, madame, dit M. de Lugeac, lorsque b première partie du concert fut ehantée, on vil entrer Lélorière dans b loge de M. le bailli de Solar, ambassadeur de Sa Majesté le mi de Sardaigue. Et M. de Lugeac s’incliua du côté de mademoiselle «le Soiisons, cousine de ce roi. La loge était vide ; le marquis resta debout quelque temps pour examiner b salle. Il portait un habit moiré de couleur paille tout uni, avec les parement» cl étoffe glacée d'or et de vert

de mer, sur l'épaule une aiguillette or e< vert ; vous voyez, madame, que jusqu'ici rien n'est plus simple.

— Les nuances sont assez bien assorties, voilà tout, dit l'abbé.

— Mais, reprît le comte, ce qui était vraiment merveilleux, c'était b garniture de cet habit. D'abora, le ruban de Steinkerque du marquis était attache par une magnifique agrafe d'émeraudes ; puis scs grand» et scs petits boutons, et jusqu à b moulure de son épée, tout était eu ma* gnihques primes d'opales qui jetaient des feux verts, azur et orangés,

t resqoe aussi éblouissants que les diamants qui encadraient ces super- « picrrcs(l).

— Mais une garniture pareille vaut plus do vingt mille écus ! s’écria l'abbé -

— Je le crois bien, reprit M. de Lngeac , aussi est-ce une bien folle prodigalité ; toujours est-il que, lorsque le marquis parut dans celte loge, ainsi magnifiquement vêtu, scs cheveux, légèrement poudrés au ivre avec de la poudre ccruc, tombant à sa mode, eu boucles undoiiscs de chaque côté des tempe» ; toujours est-il, madame b maréchale, qu'il y eut dans le publie une sorte d'extase, d'admiration, puis succéda un murmure de plus en plus approbateur, cl cuûn des bravos presque universels retentirent.

— Mais c'est, en vérité, une ovation toute païenne que celle sotte apothéose à b beauté d'un homme ! dit 1a maréchale avec un sourire de dédain, bu reste, ce qui est tout aussi amusant que l'enthousiasme des Parisicus pour les grâces cltarmaotcs de M. de Letorière, c’est l'admiration profonde qu'il a de lui-même... La vanité de ce nouveau Narcisse est, dit-on, si ridiculement exaltée depuis quelque temps, qu’il devient d’un superbe indomptable; ce ne son» que belles désespérées, éplorées, qui en vain appellent à grauds cris ce dédaigneux. Céladon... Aucune femme ne lui parait plus sans doute digne de ses hommages.

— On peut-être, madame, n'en trouve-t-il qu'une seule digne de son amour, dit mademoiselle de Soissons en levant son noble et beau visage, qui rayonnait de bonheur, d'amour et d'orgueil en entendant faire cet doge indirect de b fidélité du marquis.

U maréchale, ne s’apercevant pas de 1 émotion de mademoiselle de Soissons, continua :

— Mais, chère princesse, s’il eu était ainsi, on connaîtrait ce phénix, cet amour pharainineux ! car b discrétion n'est pas le fait de M. de Léloriere. Non, non, croyez-moi... s’il est fixé comme vous le dites, son choix est alors si indigne, qu'il est obligé de le cacher au monde.

— Peut-être au coulrairc est-ce le monde qui, aux yeux de M. de Léloriere, n’est pas digne de counaltrc^on secret, reprit mademoiselle de Soissons.

Cette seconde repartie frappa b maréchale, qui s'écria •

— En vérité, chère Julie, on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Léloriere, puisque vous le dé fe n d ez.

— Nous causons ici de généralités, madame ; soyez sûre (roc si j’avais à prendre b défense de quelqu'un qui m’intéresserait, je b prendrais hardiment et sans feinte... lorsque (heure me semblerait venue, dit mademoiselle de Soissons avec un singulier accent.

— Oh ! je vous sais d’une rare vaillance à ce sujet, ma chère enfant ; vos amis sont bien vos amis, mais, en revanche, vos ennemis sont bien vos ennemis I Permettez donc qu’à mon tour j’aie mes préférences et mes antipathies... Franchement, M. de Léloriere est fort dans ces dernières, je hais tout ce qui sent f intrigue et le souterrain. Ce marquis n’avait il y a cinq ans que b cape et Icpéc, je me demande comment il peut avoir à celle heure des garnitures d'habit de vingt mille écus, un grand état de maison, les plus beaux chevaux du monde, et jouer aussi gros jeu qu'un fermier général.

— Je crois, madame, que les personnes qui sc font ces questions-là «veut toujours comment les résoudre, dit sèchement Julie.

— Quant à moi. je vous jure, ma chère, que j’y serais fort empêchée, reprit b maréchale de l’air le plus naturel ; mats, si j'avais le malheur d'éu-c des amis de P opulent M. de Léloriere, je ne désirerais rien de mieux pour sa réputation que de le voir brûler comme sorcier, quelque incrédule que je lusse à b pierre philosophale.

A ce dernier sarcasme, mademoiselle de Soissons regarda b pendule avec une sorte d'impatience inquiète et sc contint.

— Sa magnificence est véritaldcmciil inconcevable, reprit M. de Lugcac. Les uns, il est vrai, disent qu'il est heureux ail jeu, les autres affirment que le roi et madame Dnbarry lui veulent beaucoup de bien et lui ont bit gagner deux procès très-mqiortants ; au reste, il est évident que Sa Majesté en est ensorcelée comme tout le inonde ; et puis ou dirait traimenl que tout ce que louche ce marquis devient or... Croyez -vous, madame, qu’il a pu mettre à b mode un pauvre diable de tailleur qui lai faisait crédit lorsqu'il sortait de page? Le marquis ne s’en cache pas et le dit tout haut. Ce Landry des Cïzeauor d'or, dont les magasins sont éblouissants, qui est maintenant un des plus riches artisans de Paris, doit cette fortune inespérée à l'influence de ces seuls mots répétés par toute b ville ; « C’est le tailleur du beau Létorièrc ! »

(I) Voir, pour cet détail* et pour d'uulrcs particularités biographiques concernant Létorièrc, les spirituels et charmants Souvenirs d* madame la marqaitt de Crrÿaiy.

— Franchement, dit b maréchale avec impatience, toutes ces im. ginations-là ressemblent fort aux contes de Perrault.

— Ce (iui se rapproche davantage d'un conte de fcc, reprit M. de Lugeac, c’est b descri ntion'dc sa chambre à coucher, ün parle d'une toilette complète en or ciselé par Gouttière et enrichie de pierreries.

— Moi, dit l’abbé, j'ai cutcudu mille (ois répéter à monseigneur l'archevêque de Taris que M. de Létoriere était presque le serpent du paradis terrestre. « S'il a encore affaire à l'official i té de Paris, me disait ce matin ce bon prélat, je le ferai masquer d'un capucc, comme un pénitent noir, pour cacher son regard et clou (Ter le timbre de sa voix ; car, dans une question de préséance qui intéressait un de scs parents, ce tentateur a bouleversé tout mou chapitre et bsciné mes chauoiues, qui ne parlaient plus que par lui. »

A ce moment, b portière du boudoir sc souleva, et un valet de chambre annonça à haute voix ; Monsieur le marquis de léloriere!

— M. de Létorièrc chez moi!... Nais je ne l'ai jamais reçu... Quelle audace ! s’écria b marée haie avec aulaul d'éluiuiemctU que de Culcrc.

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