CHAPITRE IX
Le départ.
En entendant annoncer le marquis, madame de Roban-Soubisc s’était levée ; le comte et l’abbé l'imitèrent, ainsi que la pr‘m<es»e Julio.
Le marquis trouva ces quatre personnes debout . La maréchale en graud babil, Je regard arrogant, irrité, superbe; l'abbé, par manière de couleuanev, caressait Pull, qui, réveille en sursaut, hognoil légèrement; le comte, accoudé sur le inarbre de b chcmiuéc, jouait négligemment avec ses chaînes de moutre ; mademoiselle de Soissons , calme cl résolue . s'appuyait d’une main sur son métier à broder, et regardait Létorièrc d'uu air à b fois tendre et reconnaissant.
Le marquis avait à peine respectueusement salué madame de l’olun- Soubi»c , que celle-ci se retourna vers M. de Lugeac, lui montra H. do Létoriere avec un geste de souverain mépris, et lui demauda : Qui est monsieur ?
Le comte, assez embarrassé , hésitait à répondre, lorsque le marquis lut dit durement : Monsieur de léloriere dispense monsieur de Lugeac d'être sa caution auprès de madame b maréchale de Soubise.
— C’est à ma seule prière, madame, que M. le marquis de Létorièrc a bien voulu venir ici, dit b princesse Julie d'uuc voix ferme cl décidée.
— A votre prière?.... à vous... Julie?.. .. s’écria madame de Itohan- Soubise au comble de l'étonnement. C’est impossible!
— Quelque iuconnu que je sois inalticurcuscincnt à madame b maréchale, j’ose espérer qu elle comprendra pourtant qu'il a fallu les ordres formels de mademoiselle de Soissons pour m’amener à l'hôtel de Soubise. honneur que jusqu'ici j'ai du moins eu la modestie ou le bon goût... de ne jamais ambitionner, reprit à son tour le marquis d’uu tonde persiflage très-marqué.
— Princesse Julie... expliquez-vous... ceci a déjà trop duré ! s’écria impérieusement la maréchale.
U comte et l'abbé firent un mouvement pour sortir , mats mademoiselle de Soissons leur dit :
— Veuillez rester, messieurs, afin d’être témoins de ce que j’ai à dire à madame.
Les deux gentilshommes s’inclinèrent respectueusement; mademoiselle de Soissons s’adressant alors à sa tante... : J'ai prié M. de Létorièrc de venir ici, madame, parce que je voulais lui dire devant vous cl vous dire devant lui mes intentions irrévocables!... Je sois orphcüue et libre de mes actions tant qu'elles seront dignes de ma naissance ; mais vous êtes ma parente, madame, mais je sais ce que je vous dois, je ne nuis mieux voi» prouver mon respect qu’en vous Lisant part d'une résolution d'où dépend ma destinée...
A l'exception du marquis , les acteurs de cette scène étrange étaient au comble de l'étonncmcnt. Madame de Roliau-Soubisc, slupébile de h fermeté du langage de la princesse Julie, ne pouvait croire ce qu’elle entendait.
Mademoiselle de Soissons continua :
— J'ai offert ina main à M. de Létoriere ; il l'a acceptée...
— Vous avez offert votre nutiu !! s’écria b maréchale. Princesse Julie. vous n'avez pas votre raisoo.... ou tout ceci n'est qu’une indigne plaisanterie !
— Ah ! mademoiselle ! dit Léloriere avec un accent de reproche , en voyant b jeune tille manquer ainsi à b promesse qu’elle lui avait faite , d'attendre l'issue du procès pour prendre une dernière décision.
La princesse Julie se retourna vers lui ;
— Vous allez savoir pourquoi j'agis ainsi, dit-elle; et clic ajouta , eu s'adressant à sa tante d un air solennel : J’ai toute ma raison, et ce que je dis est grave... Devant Dieu qui m’entend, devant vous, madame, devant vous, comte de Logeac, cl devant vous, abbé d'Arcoeil, moi. Julie- Victoire de Soissous, je jure de n’avoir d’autre époux que M. le marquis
LK MA HOI IS DE LGTORIfcRE.
de Letorière que voici ; et elle lui tendit la main avec uti geste de sn- ’ Llimtr grandeur et de simplicité.
l e marquis prit celle maiu «haminnte qu'il baisa arec la plus respectueuse et ht plus vive tendresse.
Celte aeèoe était si imprévue, si foudroyante, que b maréchale resta un moment muette en interrogeant du regard le comte et l’abbé non moins pétrifiés.
— Kt moi , reprit le marquis . je jure de c onsacrer ma vie à la noble princesse qui m’honore de son choix...
— El moi, par toute 1 autorité que me donne ma parenté, s'écria impétueusement madame de Rohan-Soubise en sortant de sa stupeur, je vous déc lare, mademoiselle, que celte honteuse alliance est impossible, et quelle n’aura pas lieu!
— L’honneur nue daigne me faire mademoiselle de Soissons me dispense, madame, ne répondre aux outrageantes paroles que vous venez de m’adresser, dit le marquis, vivement ému par cette scène.
ta princesse Julie reprit en s'adressant à sa tante :
— Avec la délicatesse oui devait caractériser l'homme à qui je confiais ma destinée, M. de Letorière voulait attendre l’issue du procès dont le conseil auliquc de l'Empire va s'occuper, pour accepter formellement la main que je lui avais librement offerte ; s il gagne son procès, il sera reconnu de maison princière, et il n'y aura plus entre nous de différence do rang, ainsi qu’on dit : mais si relie proposition était de sa part noble cl délicate, j etais lâche, moi, en l'acceptant ; je semblait reconnaître les exigences que je n'admcls pas, je scmblai* attendre l'heureuse issue du procès pour me décider. Gela ne me pouvait convenir ; j'ai doue voulu loyalement, ouvertement, madame, vous déclarer quelle est mon inébranlable volonté: que ce procès soit gagné ou perdu, M. de. I étorière part ce soir pour Vienne ... Le soir, je me rendrai à l'abbaye de Montmartre, oùj'allcndrai son retour, vous devez comprendre, madame, qu'il m’est maintenant impossible de demeurer chez vous un jour de plus..,
— Sans doute l'hôtel de Soubise vous déplaît fort, mademoiselle: pourtant il faudra bien vous rédgner à n’en sortir que pour faire un mariage digne de votre maison, ou entrer à jamais dans un couvent...
— A moius, madame, que Sa Majesté n'ait pour agréable que je sois libre de me retirer à l'instant près de madame la supérieure de l'abbaye de Montmartre, dit mademoiselle de Soissons en remettant à madame de Rohan-Suubi<c une lettre qu elle tira de sa poche.
— L'écriture du roi! s’écria la maréchale.
— Hier, j'ai écrit à Sa Majesté, qui a le secret de ma résolution ; lisez sa réponse, qui vous est adressée, madame :
■ Ma cousine, par des raisons à moi connues, je désire que mademoiselle de Soissons se relire à l'abbaye de Montmartre jusqu’à nouvel ordre.
« Votre affectionné,
a Louis. »
Madame de Rohan-Sotibise, au comble de l'étonnement, relut la lettre deux fois.
— A merveille! dit-elle avec un dépit concentré: vous l'emportez, mademoiselle... Mais Sa Majesté peut revenir... reviendra sans doute sur une détermination qui lui a clé surprise... Et je vais de ce pas me rendre auprès du roi-
— Je crois assez connaître les intentions de Sa Majesté, madame, pour être certaine de la vanité de votre démarche, dit mademoiselle de boissons. Puis clic tendit sa main à M. de létorierc : Adieu, mou ami, allez à Vienne... Je vous atlendiai à l’abbaye de Montmartre...
Le soir même, M. de Letorière était en roule pour Vienne.