CHAPITRE VII
Le caveau.
Tortillard, assis sur la première marche de l'escalier, éleva sa lumière pour lâcher d'éclairer l'épouvantable scène qui allait se passer dans les profondeurs du caveau; mais les ténèbres étaieut trop épaisses... uue si faible clarté ne put les dissiper.
Le fils de Bras- Bouge ne distingua rien.
La lutte du Maître d école et de la Chouette était sourde, acharnée, sans un mot, sans un cri.
Seulement de temps à autre on. entendait l'aspiration bruyante ou le souffle étouffé qui accomoagne toujours des i Boris violents ci contenus.
Tortillard, assis sur le cep ré de pierre, te mil alors à frapper des pieds avec celle cadence particulière aux spectateurs impatient-. de voir commencer le spectac le ; puis il poussa ce cri familier aux habitués du paradis des théâtres du boulevard :
— Eli ! la toile... la pièce... la musique!
— Oh ! je le lieudrai comme je veux , murmura le Maître d’école au fond du caveau, et tu vas...
Un mouvement désespéré de la Chouette riutcrrompil. Elle se débattait avec l’énergie que donne la éraiute de la mort.
— Plus haut .. on n'entend pas, cria Tortillard.
— Tu as brou me dévorer la main, je le lieudrai comme je le veux, reprit le Maître d'école.
Puis, ayant sans doute réussi à conlenirTa Chouette, il ajouta : — C’est cela... Maintenant, écoute...
— Tortillard, appelle tou père! cria la Chductte d'une voix haletante, épuisée. Au secours!... au secours!...
— A la porte.. . la vieille! elle empêche d'entendre, dit le petit bob teux en éclatant de rire; à bas la cabale !
Les cris do b Chouette oc pouvaient percer ces deux étages souterrains.
La misérable, voyant qu 'elle n'avait ancune aide à attendre du fils de Bras-Bouge, voulut tenter un dernier effort.
— Tortilla rd. va chercher du secours, et je le donne mon cabas ; il est plein de ljîjoux... il c>t là sous une pierre.
— One ça de générosité! Merci, madame... Est-ce que je ne l’ai pas, ton cabas T Tiens, enlcnds-lu connue ça clique dedans. .dit Tortillard en le secouant. Mais, par exemple, Juuuc-inoi tout de suite pour deux sous de galette chaude, et je vas chercher papa!
— Aie pitié de moi, et je...
La Chouette ne put continuer.
Il se fit un nouveau silence.
Le petit boiteux rccummcuça de frapper en mesure sur la pierre de l'cscailcr où U était accroupi, accompagnant le bruit de scs pieds de ce «ri répété :
— Ça ne commence donc pas? Ohé! b toile, ou j'en fais des fauxcols! f.i pièce !... b musique!
— l)e cotte façon, b Chouette, tu ne pourras plus m'étouidir de tes cris, reprit le Maître d'école, après quelques minutes, pendant loquelles il parvint sans doute à bâillonner b vieille. Tu sens bien, rt prit-il d’uue voix lente et creuse, que je ne veux pas eu finir joui de suite. Torture pour torture ! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que je te parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... ça va être affreux pour toi... quelle agonie, hein?
— Ah ça, pas de bêtises, ch! vieux ! s'écria Tortillard en Se levant à demi : corrige-la, mais lie lui lais pas trop de mal. Tu parles de b tuer... c'est une fritue, n’est-ce pas ? Je tiens à ma Chouette. Je te l'ai prêtée, mais tu me la rendras. . lie me l'abîme pas... je ne veux pas qu’m» me détruise ma Chouette, ou sans ça je vais cliercher papa.
— Suis tranquille, elle n'aura que ce quelle mérite... uue leçon pro-
diable... d.t le Mailru d onde pour rassurer Tortillai d, crafgnaut que le petit boiteux u ajl.il cliercher du secours.
— A la bonne heure, bravo ! voila b pièce qui va commencer, dit le (ils de Bras-Bouge, qui ne croyait pas que le Maître decule menaçât sérieusement les jours de l’Iion iblc vieille.
— Ci usons dotic, la Chouette, reprit le Maître d'école d'une voix calme. D'abord, vois-tu... depuis ce rêve de b ferme de Complétai, qui m'a remis sous les yeux tous no» «-rimes, depuis ce rêve qui a manqué «le nie rendre fou... qui me rendra fou... car dans b solitude, dans l'isolement profond où je vis, toutes mes pensées viennent malgré moi aboutir à ce rêve... il s'est passé eu moi un changement étrange...
Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée...
b abord, je ue l'ai pas permis de martyriser b Goualeuse... cela u'élaii lien encore...
En m'eue baiiiaut ici dans celte cave, en m’y faisant souffrir le froid cl la faim, mais eu me délivrant de tou obsession... lu m'as bissé tout a l 'épouvante de met réflexions.
Oli ! tu uo sais pas ce que c'est «pie d'être seul... toujours seul... av« p un voile uoir sur les yeux, comme m'a dit I Imiume implacable qui m'a puni...
Cela est effrayant... vois donc !
C'est dans ce caveau que je l'avais précipifi* pour le tuer... et ce caveau est le lieu de inou supplice... Il sera peut-être mou tombeau...
Je te répète que cela est e frayant.
Tout ce que cet homme m'a pr. «Ut s'est réalisé.
• Il m'avait dit : c Tu as abusé de ta force.... lu seras le jouet des plus faibles. »
Cela a été.
Il m’avait dit . « Désormais séparé du moude extérieur, face à face avec l'éternel souvenir de les crimes, un jour tu tu repentiras de tes j crimes. »
i El ce jour est arrivé... l'isolement m'a purifié.
Je ne l'aurais pas cru possible.
| line antre prouve... que je suis peut-être moins scélérat qu'aulrefois...
. c'est que j'éprouve uue joie infinie à te teuir b... monstre... uni» pour me venger, moi... mais pour venger nos victime». Oui, j aurai accompli un devoir... quaud, de ma propre maiii. j'aurai puni iua complu t-.
Une voix me dit que si tu étais tombée plus t«M eu mou pouvoir, bien j du sang... bicu du sang n’aurait pas coule sous (os coups.
J'ai m.iiun-uaiit horreur de n.es meuilres passés, cl pourtaut... oc [ Irouvcs-tu pas cela bizarre ? c’est mus crainte, c’est avec .sécurité que 1 je vais commettre sur toi un meurtre alfreux avec des raffinement* affreux... Dis... dis... euuçois-lu cela ?
— Bravo !... bieu joué... vieux miis yeux ! ça chauffe ! s’écria Tortilla: J en applaudissant. Tout ça, c’est toujours pour rite?
— Toujours pour rire, reprit le Mailru d école d’une voix creuse. Tiens-toi donc, 1a Chouette, il faut que je finisse de l'expliquer coinmnil-peu à peu j’en suis venu à me repentir.
Celle révdothm le sera odieuse, cœur endurci, et elle le prouvera aussi combien je dois être impitoyable daus b vcugcaucc que je veux exercer sur toi au nom de nos victimes.
Il faut que je me Ibtc...
La joie de te teuir la... me bit bondir le sang... mes tempes battent avec violence... comme lorsqu'à force de penser au rêve ma raison s égaro... Peut-être use de un s crises va-t-elle venir... mais j'aurai le temps de te rendu: les approches do b mûri efTioyables, eu le forçatil de m'entendre.
— Jlardi ! b Chouette ! cru Tortillard ; hardi à b réplique !... Tu uc sais doue pas ton rôle ?... Alors, dis au buulunyer (I) de le souffler, tua vieille.
— Oh ! tu auras beau le débattre et n»e mordre, reprit le Maître d école apres uu nouveau silence, tu ne m'échapperas ^>as... Tu m’as coupé les doigts jusqu'aux os... mais je t'ai radie b langue si Lu bouges...
Continuons de causer.
En me trouvant seul, toujours seul dans b uuitel dans lé silence, j'ai commencé par éprouver des accès «levage furieuse... impuissante... Pour b première fois ma tète s'est perdue. Oui... quoique éveillé, j'ai revu le ré:vq... lu sais? le rêve...
Le petit vieillard de b rue du Roule... Li femme noyée... le maidiaud de bestiaux... et loi... pbuaul au-dessus de ces fantômes...
Je te dis que ceb est effrayant.
Je suis aveugle... et ma ueuscc prend une forme, un corps, pour me représenter iuressauuiveul «i'uue manière v bible, presque palpable... les traits de mes victimes.
Je u 'aurais pas bit oc rêve affreux, que mon esprit, continuellement absorbé par le souvenir de mes crimes passés, eût été troublé des moiik-s visions... . ' •
Sans doute, lorsqu'on est privé de b vue, les idées obsédantes s’imagent presque matmrilaneut dans le cerveau...
Pourtant... quelquefois, à force de les contempler avec une terreur résignée... il me semble que ua spectres menaçant* oui pitié de moi... il» pâlissent... t'dbcçut et dj*par.ii»seul... Alorfc je crois me réveiller
(1) Le duble.
duo songe funeste... mais je «ne sens faible, abattu. brisé... et, le croirais-lu... oh ! comme tu vas rire... la Chouette !... je Retire... entendslu?... ie pleure... Tu ne ris pas?.. .Mais ris donc!... ris donc...
La Chouette poussa un gémissement sourd et étouffé.
— Plus haut! cria Tortillard, oo n'culend pas.
— Oui, reprit le Maître d’école, je pleure, car je souffre... et la fureur est Taine. Je me dis : Demain, après-demain, toujours je serai en proie aux même» accès de délire et de morne désolation...
Quelle vie ! oh ! quelle vie !...
El je n’ai pas choisi la mort plutôt que d'être enseveli Tivaul dans cet abîme que creuse incessamment ma pensée !
Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de rocs remords ? Rien... rien...
Quand les fantômes cessent un moment de passer et de repasser sur le voile noir que j’ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce sont des comparaisons écrasantes. Je me dis : Si i'^tais resté honnête homme, à celte heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et honoré des miens... an lieu d’être aveugle et enchaîné dans ce cachot, à la merci de mes complices.
Hélas ! le regret du boobeur perdu par un crime est un premier pas ver» le lepcnlir.
El, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante sévérité... une expiation qui change votre vie eu une longue insomnie remplie d'balhicinatious vengeresses ou de réflexions désespérées... peutêtre alors le pardon des hommes succédé aux remords et à l'expiation.
— Prouds garde, viebx, cria Tortillard, lu manges dans le rôle à M. Moêssard... Connu ! connu !
Le Main e d'école n’écoula pas le fils de Bras-Rouge.
— Cela l'étonne de m'entendre parler ainsi, la Chouette? Si j’avais continué de m’étourdir, ou par d autres sanglants forfaits, ou par l'ivresse farouche de la vie du bague, jamais ce changement salutaire ne se liU opéré en moi, je levais bien. ..
Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords qui sc voient, à quoi songer?
A de uou veaux crimes?
Comment les commettre?
A uuc évasion ?
Comment m'évader ?
Et si je m’évadais... où irais-je?... que ferais-je de ma liberté?
Non, il me faut vivre désormais dans une nuit éternelle, entre les angoisses du repentir et l’épouvante des apparitions formidables dont je sui* poursuivi...
Quelquefois pourtant... un falWe rayon d’espoir... vient luire au milieu de mes téuèbres. . un momeut de calme succède à mes tourments... oui... car quelquefois je parviens à conjurer les spectres qui m’obsèdent, eu leur opposant les souvenirs d'un passé honnête et paisible, en remontant par la pensée jusqu'aux premiers temps de ma jeunesse, de mon cufance...
Heureusement, vois-tu, les plus grands scélérats oui du moins quelques années de paix et d’inuocence a opposer à leurs aimées criminelles cl sanglantes.
Ou lie naît pas méchant...
Les plus pervers ont eu la candeur aimable de l'enfance.. . ont connu les douces joies de cet âge charmant... Aussi, je le le répète, parfois je ressens une consolation amère en me disant : Je suis à cette heure voué à l’exécration de tous, mais il a été un temps où l'on m'aimait, où l’on me protégeait, parce que j’étais iirolfeusif et bon..
Hélas!... il Faut bien me réfugier dans le passé... quand je le puis... là seulement je trouve quelque calme...
En pruiKHiçant ccs dernières paroles, l’accent du Maître d'école avait perdu de sa rudesse ; cet homme indomptable semblait profondément ciiiu ; il ajouta :
— Tiens, vois-tu, la salutaire influence de ccs pensées est telle que ma fureur s’apaise... le courage... la force... la volonté me manquent pur te punir... non... ce n’est pas à moi de verser ton sang...
— Bravo, vieux ! Vois-tu, b Chouette, que c’était une frime !... cria Tortillard en applaudissant.
— Non, ce n'est pas à moi de verser ton sang, reprit le Maître d ecole, ce serait un meurtre... excusable peut-être... mais ce serait tour jours un meurtre... et j'ai assez des trois spectres... et puis, qui sait?... tu te repentiras peut-être aussi un jour, toi r
Eu parlant ainsi, le Maître d'école avait machinalement rendu à la Chouette quelque liberté de mouvement.
Elle en profita pour saisir le stylet qu’elle avait placé dans son corsage après le meurtre de Sarab, et pour porter un violent coup de celte arme au bandit, afin de se débarrasser de lui.
Il poussa un cri de douleur perçant.
Les ardeurs féroces de sa baioe,'de sa vengeance, de sa rage, ses instincts sanguinaires, brusquement réveillés et exaspérés par celle attaque, firent une explosion soudaine, terrible, où s’abiina sa raison, déjà fortement ébranlée par tant de secousses.
— Ah ! vipère... J’ai senti ta dent! s'écria-t-il d'une voix tremblante de fureur en étreignant avec force la Chouette, qyi avait cru lui échapper : tu rampais dans le caveau... hein? ajouta-t-il de plus cti plus garé ; mais je le vais écraser... vipère ou chouette... Tu atteudai9 sans
doute la veuue des fantômes... Oui, car le sang me bat dans les tempes... mes oreilles tintent... la tête me tourne... comme lorsqu'ils doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh ! les voilà... du fond des ténèbres, ils s’avancent... ils s'avancent... Comme ils sont pâles... cl leur sang, comme il coule, rouge et fumant... Cela t'épouvante... lu le débats... Eh bien ! sois tranquille, tu ne les verras pas, les fantômes... non... lu ne les vernis pas... j'ai pitié de loi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi... sans yeux...
Ici le Vailrc d'école fit une pause.
La Chouette jeta un cri si horrible, que Tortillard épouvanté bondit sur sa marche de pierre, et sc leva debout.
Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre le comble au vertige furieux du Maître d ‘école.
• — Chante... disait-il à voix basse, chante, la Chouette... chante ton clianfrdc mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantômes de nos assassinés... le petit vieillard «le b rue du Roule... la femme noyée. .. le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... Us approchent... Us me touchent... Oh I qu’ils ont froid... ah !...
La dernière lueur de l'intelligence de ce misérable s'éteignit dans ce cri d’épouvante, dans ce cri de damné.
Dès lors le Maître d’école ne raisonna plus, ne parla plus : il agit et rugit en bêle féroce, U n’obéit plus qu'à l'instinct sauvage de la dcstruc lion pour la destruction.
El il se passa quelque chose d’épouvantable dans les ténèbres du caveau.
Ou eiilendit un piétinement précipité, interrompu à différents intervalles par un bruit sourd, retculissanl comme celui d’une boite osseuse qui rebondirait sur une pierre contre laquelle on voudrait la briser.
Des plaintes aiguës, convulsives, et un éclat de rire infernal accompagnaient chacun de ccs coups.
Puis ce fut un râle... d'agonie..»
Puis on n’enteudit plus rien.
Rien que le piétinement furieux... rien que les coups sourds cl rebuodis&auls qui coulinucreut toujours...
Bientôt un bruit lointain de pas et de voix arriva jusqu'aux profoudeurs du caveau... De vives lueurs brillèrent à l'extrémité du passage Souterrain.
Tortillard, glacé de terreur par b scène ténébreuse à laquelle il venait d’assister sans la voir, aperçut plusieurs personnes portant des lumières descendre rapidement l’escalier. En un moment la cave fut envahie par plusieurs agents de sûreté, à la tête desquels était Narcisse Bord... des garde* municipaux fermaient b marche.
Tortillard fut saisi sur les première* marches du caveau, tenant encore à la main le cabas de la Chouette.
Narcisse Bord, suivi de qliclqucs-uos des siens, descendit dans le caveau du Maître d’école.
Tous s’arrêtèrent frappés d’on hideux spectacle.
Euchalué par la jambe à une pierre énorme placée au milieu du caveau, le Maître d’école, horrible, monstrueux, la crinière hérissée, b barbe longue, b bouche qpumanle, vêtu de haillous ensanglantés, tournait comme un bêle fauve autour de son cachot, traînant apres lui, par les deux pieds, le cadavre de la Chouette, dont b tête était horriblement mutilée, brisée, écrasée.
Il fallut une lutte violente pour lui arracher les restes sanglants de sa complice et pour parvenir à le garrotter.
Après uqc vigoureuse résistance, ou parvint à le transporter dans la salle basse du cabaret de Bras-Rouge, vaste salle obscure, éclairée pr une seule fenêtre.
Là se trouvaient, les menottes aux mains et gardés à vue, Barbillon, Nicolas Martial, sa mère et sa sœur.
Ils venaient d'être arrêtés au montent où ils entraînaient la courtière en diamants pour l'égorger.
Celle-ci reprenait ses sens dans une antre chambre.
Etendu sur le sol et contenu à peine par deux agents, le Maître d'école, légèrement blessé au bras par b Chouette, mais complètement iuseusé, soufflait, mugissait comme uo taureau qu’on abat. Quelquefois ii sc soulevait tout d'une pièce par un soubresaut convulsif.
Barbillon, la tête baissée, ie teint livide, plombé, les lèvres décolorées, l’œil fixe et farouche, ses longs cheveux noirs et plats retombant sur le col de sa blouse bleue déchirée dans la lutte, Barbillon était a*si* sur on banc ; ses poignets, serrés dans les menottes de fer, reposaient sur ses genoux.
L’apparence juvénile de ce misérable (il avait à peine dix-huit ans), la régularité de ses traits imberbes, déjà flétris, dégradés, rendaient plus déplorable encore b hideuse empreinte dont b débauche et le cninc avaicu^ marqué celle physionomie.
Impassible, il ne disait ps un mot.
On ne pouvait deviner si cette insensibilité apparente était due à b stupeur ou à une froide énergie ; sa respiration était fréquente de temps à autre, de ses deux mains entravées U essuyait la sueur qui baignait son front pâle.
A côté de lui on voyait Calebasse ; son bonnet avait été arraché ; sa chevelure jaunâtre, serrée à la nuque pr un lacet, pendait derrière sa tête en plusieurs mèches rares cl effilées. Uns courroucée qu’abattue, ses joues maigres cl bilieuses quelque pu colorées, elle coulcnipl.nl
a? « dédain l’aceablement de son frère Nicolas, placé sur une chaise en (are d'elle.
Prévoyant le sort qui l'attendait, ce bandit, affaissé sur lui-même, la tète pendante, les genoux tremblants et s’entre-cboquanl, était éperdu de terreur; ses dents claquaient convulsivement, il poussait de sourds gémissements.
Seule entre tous, b mère Martial, l^jcuvc du supplicié, debout et adossée au murt n’avait rien perdu de son audace. La tête haute, elle jetait autour d'elle un regard ferme ; ce masque d’airain ne trahissait pas ia moindre émotion...
Pourtant, à b vue de Bras-Rouge, que l’on ramenait dans b salle basse après l'avoir fait assister à b minutieuse perquisition que le commissaire et son greffier venaient de faire dans toute la maison ; pourtant, a b vue de Bras-Rouge, disons-nous, les traits de la veuve se contractèrent malgré elle ; ses petits -yeux, ordinairement tentes, s'illnmioèrent comme ceux d’une vipere en furie ; scs lèvres serrées devinrent bbftirdcs, elle roidit scs deux bras garrottés... Puis, comme si elle eût regretté cette muette manifesta lion de colère et de haine impuissante, elle dompta soa émotion et redevint d'uu calme gbcial.
Pendant que le commissaire verbalisait, assisté de son greffier, Narcisse Bord, se frottant les mains, jetait un regard complaisant sur la capture importante qu'il venait de faire et qui délivrait Paris d’une bande de criminels dangereux ; mais, s’avouant de quelle utilité lui avait été Bras- Bouge dans cette expédition, il ne put s'empêcher de lui jeter an regard expressif et reconnaissant.
Le père de Tortilbrd devait partager jusqu'après leur jugement b prison et le sort de ceux qu’il avait dénoncés ; comme eux il portait des menottes ; plus qu’eux encore il avait l’air tremblant, consterné, grimaçant de toutes ses forces sa figure de fouine, pour lui douner une expression désespérée, poussant des soupirs lamentables. Il eoibrassait Tortillard, comme s’il eût cherché quelques consolations dans ces caresses paternelles.
Le petit boiteux se montrait peu sensible à ces preuves de tendresse : il venait d'apprendre qu'il serait jusqu'à nouvel ordre transféré dans b prison des jeunes détenus.
— Quel malheur de quitter mon fils chéri! s’écriait Bras-Rouge en feignant l'attendrissement ; c'est nous deux qui sommes les plus malheureux, mère Martbl... car on nous sépare de nos enfants.
La veuve ne put garder plus longtemps tou sang-froid ; ne doutant pas de la trahison de Bras-Rouge, quelle avait pressculie, elle s’écria :
— J’étais bien sûre que tu avais vendu mon fils de Toulon... Tiens, Judas!... et elle lui cracha à b face. Tu vends nos têtes... soit! on verra de belles morts... des morts de vrais Martial !
—Oui... nn ne boudera pas devant la Carlin e, ajouta Calebasse avec une exaltation sauvage.
La veuve, montrant Nicolas d’un coup d'œil de mépris écrasant, dit à sa fille :
— Ce làche-là nous déshonorera sur l'échafaud !
Quelques moments après, b veuve et Calebasse, accompagnées de deux agents, montaient en ûaere pour se rendre à Saiut-Laiare. Barbillon, Nicolas et Bras-Rouge étaient conduits à b Force.
Ou transportait le Maître d'école au dépôt de b Conciergerie, où se trouvent des cellules destinées à recevoir temporairement les aliénés.
■f CHAPITRE VIII.
jufrmiTm.
... Le mal que font 1«e méchante «an* le savoir eut souvent plus cruel que celui qu'ils Vfeuleol faire.
Scaïuca. — Wolltnsirm, acte 11.
Quelques jours après le meurtre de madame Séraphin, la mort de la Chouette et l'arrestation de la bande de malfaiteurs surpris cbex Bras- Rnuge, Rodolphe se rendit à b maison de b rue du Temple.
Nous l'avons dit, voulant lutter de ruse avec Jacques Ferrand, découvrir ses crimes cachés, l’obliger à les réparer et le punir d’une maniéré terrible dan» le cas où, à force d'adresse et d’hypocrisie, ce nu- *érahlo réussirait à échapper à b vengeance des lois, Rodolphe avait fait venir d’une prison d’Allemagne une créole métisse, femme indigne du nègre David.
Arrivée la vciHe, cette créature, aussi belle que pervertie, aussi enchanteresse que dangereuse, avait reçu des instructions détaillées du tnron de Gratin.
On a vu dans le dernier entretien de Rodolphe avec madame Pipelet que celle-ci ayant trcs-adroitcment proposé Cecily à madame Séraphin pour remplacer Louise Morel comme servante du notaire, h femme de charge avait parfaitement accueilli scs ouvertures, et promis d'en parler à Jacques Ferrand, œ qu'elle avait fait dans le» termes le» plu» favo-
rables à Cecily, le matin même du jour où elle (madame Séraphin) avait été noyée à 1 île du Ravageur.
Rodolphe venait donc savoir le résultat de la présentation de Cecily.
A son grand étonnement, en entrant dans b loge, il trouva, quoiqu'il fût onze heures du matin, M. Pipelet couché çt Anaslasie debout auprès de son lit, lui offrant un breuvage.
Alfred, dont Je front et les yeux disparaissaient sons un formidable bonnet de coton, ne répondait pas à Anastasie ; die en conclut qu'il dormait et ferma les rideaux du lit; en se retournant, die aperçut Rodolphe. Aussitôt elle se mit, selon son usage, au port d'arme, le revers de sa main gauche collé à sa perruque.
— Votre servante, mon roi des locataires, vous me voyex bouleversée, ahurie, exténuée. I) y a de fameux tremblements dans b maison... sans compter qu' Alfred est alité depui»4der.
— Et qu'a-MI donc?
— Est-ce que ça se demande?
— Comment ?
— Toujours du même numéro. Le monstre s'acharne de plus en pin» après Alfred, il me l'abrutit, que je ne sais plus qu'en faire...
— Encore Gabrion ?
— Encore.
— C’est donc le diable ?
— Je finirai par le croire, monsieur Rodolphe ; car ce gredin-là devine toujours les moments où je sois sortie... A peine ai-je les talons tournés que, crac, il est ici sur le dos de mon vieux chéri, qui n i lias plus de défense qu'un enfant. Hier encore, pendant que j’étais allée chez M. Ferrand, le notaire... C'est encore là où U y a du nouveau.
— El Cecily? dit vivement Rodolphe ; je venais savoir...
— Tenez, mon roi des locataires, ne m'embrouille! pas: j’ai tant... tant de choses à vous dire... que je m'y perdrai, si vous rompez mon fil.
— Voyons... je vous écoute...
— D’abord, pour ce qui est de b maison, figurez-vous qu’on est venu arrêter b mère Burette.
— La prêteuse sur gages du second ?
— Mon Dieu, oui; u parait qu’elle en avait de drôles de métiers, outre celui de prélense ! elle était par là-dessus recéleuse, haricandeuse, Tondeuse, voleuse, allumeuse, enjôleuse, brocanteuse, Tricoteuse, enfin tout ce qui rime à gueuse; le pire, c'est que son vieil amoureux, M. Bras-Rouge, notre principal locataire, est aussi arrêté... Je vous dis que c'est un vrai tremblement dans b maison, quoi !
— Aussi arrêté... Bras-Bouge?
— Oui, dans son cabaret des Champs-Elysées ; on a coffré jusqu'à son fils Tortilbrd, ce méchant petit boiteux... On dit qu’il s’est passé chez lui un tas de massacres ; qu'ils étaient là une bande de scélérats ; que b Chouette, une des amies de b mère Burette, a été étranglée, et que si on n'était pas veau à temps, ils assassinaient b mère Mathieu, b courtière en pierreries, qui fanait travailler ce pauvre Morel... En voilà -t-H de ces nouvelles !
— Bras-Rouge arrêté ! b Chouette morte ! se dit Rodolphe avec étonnement ; l'horrible vieille a mérité son sort ; cette pauvre Fleur-de- Marie est do moins vengée.
— Voilà donc pour ce qui est d'ici... sans compter b nouvelle Infamie de Cabrioo, je vas tout de suite en finir avec ce brigand-là... Vous allez voir quel front ! Quand on a arrêté b mère Burette, et que nous avons su que Bras-Rouge, notre principal locataire, était aussi' pincé, j’ai dit au vieax chéri . raut qu’tu trottes tout de suite chez le propriétaire, lui apprendre que M. Bras-Ronge est coffré. Alfred part. Au boni de deux heures, il m’arrive... mais dans un état... mais dans un état. . blanc comme un linge et soufflant comme tm bœuf.
— Quoi donc encore ?
—Vous allez voir, monsieur Rodolphe : figurez-vous qu’à dix pas d'ici il y a un grand mur blanc ; mon vieux chéri, en sortant de 1a maison, regarde par hasard sur ce mur; qu’es t-ce qn’il y voit écrit au charbon en grosse» lettres? Pipelet— Cahrion, le» deux noms joint» par un grand irait d’union (c'est ce trait d’union avec ce scélérat-là qui l'estomaque le plu», mon vieux chéri). Bon, ça commence à le renverser; dix pa* lus loin, qu'esl-ee qu'il voit sur b grande porte do Temple? encore ipelct— Cabrion, toujours avec un Irait d'union: fi va toujours; à I chaque pas, monsieur Rodolphe, il voit écrits ces damnés noms sur les murs des maisons, sur les portes, partout Pipelet— Cabrion (1). Mon vieux ' chéri commençait à y voir trente-six chandelles : il croyait que tous les passants le regardaient ; il enfonçait son chapeau sur son nez, tant il était honteux. Il prend le boulevard, croyant qne ce gueux de Cabrion aura borné ses immondices à b rue du Temple. Ah bien oui!... tout le long des boulevards, à chaque endroit où ff y avait de quoi écrire, toujours Pipelet— Gabrion à mort!! Enfin le pauvre cher homme est arrivé si bouleversé chez le propriétaire, qb’ftnr*»» avoir bredouillé, pataugé, harbotic pendant un quart d'beu r è Ta vis-à-vis du propriétaire, celul-d ! n'a rien compris du tout à ce qu'Alfred venait lui chanter ; U l'a renvoyé en l'appelant vieil imbécile, et lui a dit de m’envoyer pour expliquer la
I (il On s« souvient peui-ftre qu'on pouvait lire, il y a quelque* «nato. «r lou* lea mura et dan* tou* le» quartier* de Pari* le nom de Crtdewitk, «nsi revit | par auite d'une c Âaryt d’aioliar.
chov*. Dont Alfred suit. *>o revient par ua antre chemin pour éviter les noms qu'il avait vus écrits sur les murs... Ah hicu oui !...
— Encore Pipelet et Vibrion !
— Comme vous dites, mon roi des locataires; de façon que le pauvre cher homme m’est arrive ici abruti, ahuri, voul.uu s'exiler. Il me raconte l'histoire, je le calme comme je peu\, je le laisse, et je pars arec mademoiselle Cecily pour aller chez le notiirq... «vaut d'aller chez lr propriétaire... Vous croyez que -c'est tout? Joliment! A peine avais je le dus loiirué, que ce Cabrion, qui avait guetté ma sortie, a eu le frout d envoyer i> i deux grande» drôles&e» qui se sont mises aux l rousses d'Alfred... Tenez, les cheveux m'eu dressent sur la tète... je vous dirai cela tout à l'heure... fimy-ou* du notaire.
Je pars doue en fiacre avec mademoiselle Cecily..- comme vous me l’aviez recommandé... Elle avqjt son joli costume de pay saune allemande, vu qu'elle arrivait et qu elle u'avait pas eu le temps du s’en (aire faire un aulre, ainsi que je devais le dire à M. Ferrand.
Vous me croirez si vous voulez, mon roi d» 1 * locataires, j'ai vu bien des jolies tilles ; je me suis vue uioi-mème dans mou priutiMnps; mais jamais je u’ai vu (moi comprise) une jeunesse qui puisse approcher à cent piques dt- CecHy... Elle a surtout dans le regard de scs grands scélérat» u yeux noirs... quelque chose... Quelque chose... colin on ne sait pas oc que c'est: mais pour sûr.... il y a quelque chose qui vous frappe.... Quels yeux !
Enfin, tenez, Alfred n’est pas suspect ; ch bien \ la première fois qu elle l a regardé, il est devenu rouge comme un carotte, ce (uuvre vieux i hérr... et pour lieu au monde il n'aurail voulu fixer la duuzelle nue seconde fois... il en a eu pour une heure à se trémousser sur sa chaise, comme s’il avait été assis sur des ortie»; il m'a dit apres qu'il ne savait pas comment ça se taisait, mais que le regard de Cocdv lui avait rappelé toutes les histoires de cet effronté de Brad.tiuauti sur fes sauvagesse* qui le bisés-ut tant rougir, ma vieille bégueule d'Alfred...
— Mah le uotaire? le notaire?
— ■ M’y voila, monsieur Hodolphc. 11 était environ sept heures du soir quand nous arrivons chez M. Ferrand; je dis au portier d'avertir son maître que c’est madame Pipelet qui est là avec la bonne dout madame Séraphin lui a parlé et qu'elle lui a dit d'amener. Là-dessus, le portier pousse un soupir cl me demande si je suis ce qui est arrivé à madame Séraphin. Je lui dis que non... Ah! monsieur Rodolphe, en voilà encore un autre tremblement !
— Quoi donc ?
— La Séraphin s’est noyée dans une partie de campagne qu'elle avait été faire avec nue de ses parentes.
— Noyée!... line partie de campagne en hiver!... dit Rodolphe surpris.
— Mou Dieu, oui. monsieur Rodolphe, noyée... Quant à moi, ça m'étonne plus que cela ne m’attriste ; car depuis le malheur de celte pauvre tflUÎM*, qu’elle avait déuoiiréc, ic la détestais, la Séraphin. Au»»i, uia fol, je nie dis : Elle s’csl noyée, en bien! elle s'est noyée... apres tout... je n en mourrai pas .. Voilà mon caractère.
— Et M. Ferrand.'
— Le portier me dit d’abord qu'il ne croyait pas que je pourrai» voir son maître, et me prie d'attendre dans sa loge; mai» au bout d'un moment ii revient me chercher ; nous traversons b cour, et nous entrons dans une chambre au rez-de-chaussée.
Il n’y avait qu'ime mauvaise chandelle pour éclairer. Le notaire était .vsisau coin d un feu ou fuinailLiit ua restant de tison... Quelle baraque ! Je n’avais jamais vu M. Ferrand... Dieu de Dieu, est-il vilain! En voilà encore un qui aurait beau m’offrir le trône do l'Arabie pour faire des traits à Alfred...
— Et le notaire a-t-il paru frappé de la beauté de Cecily?
— Est-ce qu'on peut le savoir avec ses lunettes vertes?... un vieux sacristain parrit, ça ue doit pas se connaître en femmes, l'ourlant, quand nous sommes entrées toutes les deux, il a fait momie un soubresaut sur w chaise ; c'était x..us doute l'étonnement de voir le costume alsacien de Cecily ; car elle avait (en* cent milliards de fois mieux) b tournure d une de res marchandes de petits babis, avec scs cotillon» court» et ses jolies jambes çlltUttécS de bas bleus à coins rouget tapriitb. quel luuilel!... et b cheville si mince!... et le pied si mignon!... (iualcinrut le uotaire a eu l’air ahuri en b voyant.
— C'était sans doute la bizarrerie du costume de Cecily qui le frappait?
— Faut croire; mais le moment croustilleux approchait. Heureusement je me suis rappelé b maxime que vous m avez dite, monsieur Rodolphe ; ça a été mou salut.
— Quelle maxime ?
— Vous savez : « C'est assez que l’un veuille pour que l’antre ne veuille pas, ou que l’un ne veuille pas pour que l'autre veuille. » Alors je tue dis a moi -même : Il but que je déterrasse mon roi des locataires de son Allnnaude, en la colloquant au maître de Louise ; hardi ! je va» lait e uue frime, et voilà que je dis au notaire, sans lui domicr le temps de respirer:
• Pardon, monsieur, si ma nièce vient habillée à b mode de son pays : ma» elle arrive, elle n’a que ccs vêtements-là, cl je n'ai pas de quoi lui eu Taire faire d’autres, d'autant pins que ça ne sera pas la peine; car I nous venons seulement pour vous remercier d'avoir dit à madame Sc- '
raphiu que vous consentiez à voir Cecily, d’après les bon* rmseignemenls que j'avais donnés sur clic ; mal» je ne crois pas qu elle puisse couveuir à monsieur. »
— Très-bien, madame Pipelet.
« — Pourquoi votre nièce ne me conviendrait-elle pas? dit le notaire, ni s’était remis au coin de son feu, et avait l'air de nous regarder partait» scs lunettes.
« — Parce que Cecily commence à avoir le mal du pay» monsieur. Il n’y a pas trois jours qu'elle est ici, et elle veut déjà s eu retourner, quand elle devrait mendier sur la route en vendant de petits balai» comme ses payses.
« — Et vous qui êtes sa parente, me dit M. Ferrand, vous souffririez
cela?
*— Dame, qioosicur, je suis sa parente, c'est vrai; ma» elle est orpliriioe, elle a vingt aus, et die cct maîtresse de ses actions.
« — tbh 1 bail ! maltresse de ses actions, à cct igc-là on doit obéir à scs parent», rrprit-il brusquement. »
Là-dessus voilà Cecily qui se met à pleurnicher et à trembler en se serrant contre moi; c'était le notaire qui lui faisait peur, bien sûr...
— Et Jacques Ferrand /
— Il grommelait loujouraren roarronnanl :
« — Abandonner une tille à cet ige-la, c'est vouloir b perdre 1 S’en retourner eu Allemagne en mendiant, belle ressource ! et vous, sa tante, reus souffrez une telle conduite !... »
— Bien, bien, que je inc dis, tu vas ton! seul, grigou, je le colloquerai Cecily on j'y perdrai mon nom.
« — Je suis sa tante, c’esl vrai, que je réponds en grognant, et e'esl une malheureuse parenté pe«r moi ; j’ai bien assez «le charges ; j’aimerais autant que ma nièce s'en aille, que de l'avoir sur les bras. Que le diable emporte les parents qui vous < m n. m nrtc grande fille comme ça sans seulement l'affranchir ! » Pour le coup, voilà Cecily, qui avait l'air d'avoir le mot, qui se met à foudre en larmes... Là dessus le notaire prend son creux comme un prédicateur et se met à me dire :
« — Vous devez compte à Dieu du dépôt que b Providence a remH entre vos mains; ce serait un crime que d'exposer ccitc jeune tille à b perdition. Je consens à vous aider dans mte œuvre charitable : si votre nièce me promet d'être laborieuse, honnête et pieuse, et surfont de ne jamais, mais jamais sortir de chez moi, j'aurai pitié d'elle, et je b prendr.ii à mou service.
« — Non, non, j'abne mieux m’en retourner au pays, dit Cecily en pleurant encore.
— Sa dangereuse fausseté ne lui a pas bit défaut... pensa Rodolphe ; b diabolique créature a, je le vois, parfaitement compris les ordres du baron Graun. Pois le prince reprit tout haut :
— M. Ferrand paraissait-il contrarié de la résistance de Cecily?
— (lui. monsieur Rodolphe ; il marronnait entre ses dents et R lui a dit brusquement :
«—Il ne s'agit pas de ce que vous aimeriez mieux, mademoiselle, mais de ce qui est convenable et décent; le ciel ne vous abandonnera i»ax si vous menez uue bonne conduite et si vous accomplissez vos devoirs religieux. Vous serez ici dans une maison aussi sévère que sainte ; si votre faute vous aime réellement, elle profitera de mon offre : vous aurez de» gages faibles d'abord ; mais si par votre sagesse et votre zèle vous méritez mieux, plus lard peut-être je L s augmenterai. »
— Bon I que je m’écrie à moi-même, enfoncé le notaire ! voilà Cecily colloquée chez toi, vieux fesse-mathieu, vieux sans-cœur! La Séraphin' était a ton service depuis des années, et lu n’as pas seulement l'air de te souvenir qu'elle s’est noyée a vaut- hier... Et je reprends tout luut :
c — Sans doute, monsieur, b pbee est avantageuse, mais si celte jeunesse a le mal du pays...
« — Ce mal passera, me répond le notaire ; voyons, décidez -vons.... est-ce oui ou non? Si vous y consentez, amcucz-inoi votre nièce demain soir à b même heure, et elle entrera tout de suite à mon service... nue portier la mettra au fait... Quaiu aux gages je donne, en commençant vingt francs par mois et vous serez nourrie.
« — Ah ! monsieur, vous mettrez bien cinq francs de pli»?...
■ — Non, plus lard... si je suis couteut, nous verrons... Mais je dois vous prévenir que votre niece ne sortira jamais, et que |>crsonac ne viendra b voir.
« — Eh ! mon Dieu, monsieur, qui voulez-vous qui vienne la voir ? elle ne connaît que moi à Pari», et j'ai nia porte à garder ; ça u)‘a assez dérangée d'être obligée de raccompagner ici ; vous ne me verrez plu», elle me sera aussi étraugerc que si elle n'était jamais venue de son pays. Quant à ce au'cllene sorte pas, il y a un moyen bien simple: llKtfîlui le cû»1uiuc uc son pays, elle o’oâcra pas aller habillée comme cela dans les rues.
« — Vous avez raison, me dit le notaire ; c'est d'ailleurs respectable Je tenir aux vêlements de son pays... Elle restera donc vêtue eu Alsacienne.
« — Allons, nue je dis à Cecily, qui, la tête basse, pleurnichait toujours, il but te décider ma tille ; uue bonne place dans une honnête nuison ne se trouve pas tous les jours ; et d'ailleurs, si tu refuses, arrangetoi comme lu voudras, je tic m'en mêle plus. »
Là dessus Cecily répond en soupirant, le cœur tout gros, qu elle coo-
LES MYSTERES DR PARIS
•eut à rester. tuais à condition que, si dan» nue quinzaine de jours te nul du nays la tourmente trop, elle pourra s'en aller.
« — Je ne veux pas vou» garder uo force, dit le notaire, et je ne suis p« embarrassé de trouver des servantes. Voilà votre deoicr-à-Dù-u : votre tante n’aura qu'à vous ramener ici demain soir. •
Cecilv n'avait pas cessé de pleurnicher. J'ai accepté pour elle le deniw-à-Dicn de quarante sous de ce vieux pingre, et nous tommes revenues ici.
— Très-bien, maria n e Pipelet ! je n’nubfie pas ma promesse ; voilà ce que je vous ai promis si vous parveniez à me placer cetto pauvre fille qui m'embarrassait..
— Attendez à «téinaiif, mon roi des locataires, dit madame Pipelet en refusant l’argent de Rodolphe; car enfin M. Ferrand n’a qu’à se raviser, quand ce soir je vas lui conduire Cecilv...
— Je ne crois pas qu’il se ravise ; niais où est-elle?
— Dans le cabinet qui dépend de l'appartement du commandant : elle n’en bouge pas d'après vos ordres • elle a l’air résignée comme un mouton, quoiqu elle ait des yen*... ah 1 quel» yeux !.. Mais à propos du commandant, est-il intrigant ! Lorsqu'il est venu lui-même surveiller l'emballement de ses meubles, est-ce qu il ne m'a pas dit que s'il venait ici des lettres adressées à une madame Vincent, c était pour lui, et de les lui envoyer me Mondovi, n* 5 Ml te fait écrire sous un nom de femme, ce bd oiseau! comme c'est malin!.. Hah ce n'est pas tout, est-ee qu'il n'a pas eu rdfroiitérie de me demander ce qu êtait devenu son bois!... Votre bois !... pourquoi donc pas votre forêt. Joui de suite? que je lui ai répondu. Tiens, c'est vrai, pour deux mauv.iUes voies... de rien du tout : une de flotté et une de neuf, car il u'avait [.as pris tout bois neuf, le grippe-sous... fait-il son embarras! Son bots! Je l’ai brûlé, votre bois, que je lui dis, pour sauver vos effets de l'humidité : sans cela il aurait poussé des champignons sur votre calotte brodée et sur votre robe de chambre de ver luisant, que vous ayez taise joliment souvent pour le roi de Prusse... en attendant cette petite dame qui se moquait de vous.
Un gémissement sourd cl plaiutif d Alfred iutérrompil madame Pipelet.
— Voilà le vieux chéri qui rumine, il va s'éveiller... vous permettez, mou roi des locataire» ? *
— Certainement... j’ai d'ailleurs eocoffc quelques renseignements à vous demander...
— Eh bien ! vieux chéri, comment ça va-t-il? demanda madame Pipelet à son mari, en ouvrant ses rideaux; voilà M. Rodolphe; il sait la nouvelle inlamie de Cabrion, il te plaint de tout son cœur.
— Ah ! monsieur, dît .Mit ni en tournant languissamment sa tète fers Rodolphe, celte fois je n’eti relèverai pas... le monstre m'a frappé au eomr... Je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom se lit sur tous le» murs de Paris... accolé à celui de ce misérable, Pipelet — Cabrion, avec uu énorme trait d'union ... mfosieur.... un Irait d'union.... moi!... uni à cet infernal polisson aux yeux delà capitale de l’Eumpe !
— M. Rodolphe sait «cia... mais ce qu i! ne sait pas, c’est tou aventure d’hier soir avec ces deux grandes drôlcsses.
— Ab ! monsieur, il avait gardé sa plus monstrueuse infamie pour la dernière ; celle-là a passé toutes les bornes, dit Alfred d'uue voix dolente.
— Voyons, mon cher monsieur Pipelet... racontez moi ce nouveau malheur.
— Tout ce qu’il m’a fait jusqu'à présent n'était rien auprès «le cela, monsieur... Il est arrivé à ses uns... grâce aux procédés ks plus honteux... Je ne sais si je vais avoir la forte de vous taire ce narré... la confusion.. . la pudeur, mVulravcronl à chaque {vas.
M. Pipelet s'etant mis péniblement sur son séant croisa pudiquement les revers de son gilet de laine, et commença eu ces ténues :
— Mon épouse venait de sortir : absorbe dans lamcrtume que me causait la nouvelle prostitution de mou nom écrit sur tons les murs de li capitale, je cherchais à me distraire en m’occupant d'un ressemelage d'une botte vingt fois reprise et vingt fois abandonnée, grâce aux opiniâtres persécution» de mon bourreau. J’étais a*»U devant uue table, lorsque je vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entier.
Cette femme était enveloppée d’un manteau à capuchon : je me soulevai honnêtement de mon siège et portai la main à mou chapeau. A ce moment uu seconde femme, aussi enveloppée d'un ma ut eau à capuchon, entre dans ma loge et ténue la porte en dedans...
Quoiqùe étonné de la familiarité do ce procédé et «In silence que gardaient les «leux femmes, je me ressoude de ma « baise, et je reporte la main à mon chapeau... Alors, monsieur... non, uou, je ne pourrai jamais... nia pudeur se révolte...
— Voyous, vieille bégueule... nous sommes entre hommes... va donc.
— Alors, reprit Alfred en devenant cramoisi, les manteaux tombent et «pj’esi-ee que je vois? Deux espèces de sirènes ou de nymphes, sans autres vêlements qu’une tunique de feuillage, la tête aussi couronnée de feuillage; j’élais pétrifié... Alors toutes deux s’avancent vers moi en me tendant leurs bras, comme pour m'engager à m'y précipiter... fl).
— Les coquines !... dit Anastésie.
— Les avances de ces impudiques me révoltèrent, reprit Alfred,
'!} [leux danveusex île U Pi>rtc-Sïint-M»rtin, amies de Cabrion, «élues de maillots cl d'un costume «le ballet. „
animé d'uue ebasle indignation; et, «'Ion celle habitude qui ne m'abandonne jamais dans tés cire«»ustéueeâ tés plus critiques de ma vie, je restai complètement immobile sur ma chaise : alors, profilant de ma stupeur, les deux sirène» s'approchent avec une espèce de cadence, ara faisant des ronds de jambes et. en arrondissant les bras... Je m’immobilise de plus en plus, hiles ni'attcigncui... elles m'culacent.
— Enlacer un homme d'àgc «*t marié... les greditics! Ah! si j’avais été là... avec mon manche à balai... s’écria Anastasie, je vous eu aurais «lonné, «té la cadence et des ronds de jambes, gourgandines !
— Quand je me sens enlacé, reprit Alfred, mon sang ne fait qu’un tour... j’ai la petite mort... Alors l’une «les sirènes... la plus effrontée, une grande blonde, se penche sur mon ëpuule, m’enlève mon chapeau, et tuemet le chef à uu, toujours eu cadence... avec des ronds de jambes et en arrondissant les bras. Alors sa complice, tirant uue paire «le ciseaux de son feuillage, rassemble en une énorme mèche tout ce qui me restait de cheveux derrière la te te, et me coupe* le tout, monsieur, le tout... toujours avec «les rond- de jambes; puis elle dit eu chantonnant et en cadeucaiU : C est pour Cabrion... El l'autre impudique de répéter en chœur : C’est pour Cabrion... c’est pour Cabrion!
Apres une panse accompagnée «l’un soupir douloureux, Alfred reprit:
— Pendant cette impudente (imitation ..je lève les yeux et je vois collée aux vitres de la loge la ligure ’raferuale de Cabrion avec sa barbe et son chapeau pointu... il riait, il riait... il était hideux. Pour échapper à celte vision odieuse, je ferme les yeux... Quand je les ai rouverts, tout avait disparu... je me suis retrouvé sur uu chaise... le chef à nu et complètement dévasté! .. Vous le voyez, monsieur, Cabrion est arrivé à scs lins à force d«; ruse, d opiniàtreic et d’audace... et par «juels moyens, mon Dieu!... il voulait me Taire passer pour son ami!... il a commencé par afficher ici que nous faisions commerce d’amitié ensemble. Non content de cela... à celte heure mon nom est accolé au sien sur tous tés murs de la capitale avec un énorme trait d’union . Il n’y a pas à cette heure un habitant «h: Paris «pii incite eu douté mon intimité avec cé misérable ; il voulait de mes cheveux, il eu a... il les a tous, grâce aux exactions de ces sirènes effrontées. Maintenant, monsieur, vous le voyez, il ne me reste qu'à quitter U France... ma belle France... où je croyais vivre et mourir...
Et Alfred se jeta à la renverse sur son lit en joignant tés mains.
— Mais au contraire, vieux chë. i, maintenant qu'il a du tes cheveux, il le laissera tranquille.
— Me laisser tranquille! s’écria M. l ipclet avec un soubresaut convulsif ; mais lu lie le • ounais pas, il est insatiable. Muiutcuuiii qui sait cc qu’il voudra de moi?
Iligolette, paraissant à l'entrée la loge, mil uu terme aux lamentations de M. Pipelet.
— N'entrez pas. mademoiselle ! cria M. Pipelet, fidèle à s«*s habitudes de chaste susceptibilité. Je suis au lit ci en linge.
Ce disant, il tira uu do ses draps ju»qu'à son menton. Rigole Ile s’arrêté discrètement au seuil de la porte.
— Justement, ma voisine, j’afl.iU chez vous, lui dit Rodolphe. Veuillez m'attendre uu moment. Puis, s adressant à Anaslasie : N'oubliez jus de Conduire Cceily cc soir chez M. Ferrand.
— Soyez tranquille, mon roi «les locataires, à sept heures elle y sera installée. Maintenant que b femme Morel peut marcher, je b prierai «té garder ma loge, car Alfred ne voudrait pas, pour uu empire, rester tout seul.
CÜAPrWB IX.
VoUio et votMiio.
Les roses du teint de Rigotétle pâlissaient «té plus en plus : sa charmante figure, jusqu'alors si fraîche, si ronde, commençait à s’allonger uu peu sa piquautc physionomie, ordinairement si animée, si vive, était devenue sérieuse et plus triste encore qu'elle uc I était lors «té b dernière entrevue de b gri-etle cl de Fleur dc-Maric a h porte «té b prison de Saint-Lazare.
— Combien je suis contente de vous rencontrer, mon voisin, dit Rigoletle à Rodolphe lorsque celui-ci fut sorti de la loge de madame ttpelel. J'ai bien des choses à vous dire, allez...
— D’abord, ma voisine, comment vous portez-vous? Voyons, celle jolie figure... est-elle toujours rose et gaie? Ilëlas ! non ; je vous trouve pâle... Je suis sûr que vous travaillez trop...
— Oh! u««n. monsieur Rodolphe, je vous assure que maintenant je suis faite à ce petit surcroît d'ouvrage... Ce «pii me change, c’est tout bonnement té chagrin. Mou Dieu oui. toutes les fuis «pie je vois ce pauvre Germain, je m’attriste de plu» eu plus.
— Il est «Innc toujours bien abattu?
— Fins que jamais, monsieur Rodolphe, et ce qui est désolant, c’est que huit ce «pie je fais pour té consoler tourne contre moi, c'est comme uu sort... et une larme vint voiler tes grands yeux noirs de Rigolctte.
— Expliqucz-uioi cela, ma voisine.
— Hier, par exempte, je vais le voir et lui porter un livre nH iu'a-
▼ait priée (le lui procurer, parce que c était un roman que nous lisions dans notre bon temps de voisinage. A la vue de ce livre il fond en lamies: cela ne m’étonne pas, c'était bien naturel... Dame !... ce souvenir de nos soirées si tranquilles, si gentilles au coin de mou poêle, dans ma jolie petite chambre, comparer cela à son aflreuse vie de prison : pauvre Germain ! c'est bien cruel.
— Comme il est le seul honnête homme au milieu de ces bandits, ils l’ont en grippe, parce qui! ne peut pas prendre sur lui de frayer avec eux. Le gardien du parloir, nn bien brave bomme, m’a dit d engager Germain, dans son intérêt, à être moins fier... à tic lier de se familiariser avec res mauvaises gens... mais il ne le peut pas, c'est plus fort ne lui, et je tremble qu’un jour ou l’autre ou ne lui Casse du mal... uis, s'interrompant tout à coup et essuyant une larme, Rigolelie reprit : Nais, voyez donc, je ne pense qu'à moi, et j'oubliais de vous prier de la Goualeuse.
— Rassurez-vous, dit Rodolphe à la Jeune fille. Lorsque Germain sera hors de prison et que son Innocence sera reconnue, il retrouvera sa mère, des amis, et il oubliera bien vite auprès d'eux eide vous ces durs moments d'épreuve.
—-Oui ; mais jm que-là, monsieur Rodolphe, U va encore selouna £ter davantage. 1 1 puis, ce n'est pas tout...
— Uu’y vi* :i encore? *
Ca'c’j fi‘«
— De la Goualeuse? dil Rodolphe avec surprise.
— Avaoi-Uier, en allant voir Louise à aiare, Je l’ai rencontrée.
— La Goualcuse ?
— Oui, monsieur Rodolphe.
— A Saint-Lazare ?
— Elle en sortait avec une vieille «laine.
— C’est impossible!... s'écria Rodolphe stupéfait.
— Je vous assure que c'était bien elle, mon voisin.
— Vous vous serez trompée.
— Non, non ; quoiqu'elle fût vêtue en paysanne, je l'ai tout de suite reconnue; elle est toujours bien jolie, quoique pile, et elle a le même petit air doux cl triste qu'aulrefois.
— Elle, à Paris... sans que j en £ois instruit! Je ne puis le croire. Et que Tenait-elle faire à Saint-Lazare?
— Comme moi, voir une pionnière sans doute ; je n’ai pas eu le temps de lui en demaudrr davantage ; la vieille dame qui l'accompagnait avait l’air si grognon et si pressé
Ainsi, vous la connaissez aussi, la Goualcuse, monsieur Rodolphe ?
— Certainement.
— Alors plus de doute, c’est bien de vous quelle m’a parlé.
— De moi ?
— Oui, mou voisin .
Figurez-vous que je lui racontais le malheur de Louise et de Germain, tous deux si bons,
*i honnêtes cl si persécuté» par ce vilain M. Jacques Ferrand, me gardant bien de lui apprendre, comme vous me l’aviez défendu, que 'ous vous intéressiez à eux ; alors la Goualeuvc m’a dit que si une personne généreuse quelle connaissait était instruite du sort malheureux et peu mérité de mes deux pauvres prisonnier». elle viendrait bien sür à leur secours ; je lui ai demandé le nom de cette personne, et elle vous a nommé, monsieur Rodolphe.
— C'est elle, c’est bien elle...
— Vous pensez que nous avous été bien données toutes deux de cette découverte ou de cette ressemblance de noin; aussi nous nous sommes promis de nous écrire si notre Rodolphe était le même Et il paraît que
vous êtes le même, mon voisin.
— Oui , je me suis aussi intéressé à cette pauvre eufaul... Mais ce que vous inc dites de sa présence à Paris me surprend tellement, que si vous ne m'aviez pas douné tarit de détails sur votre entrevue avec elle, j aurais persisté à croire que vous vous trompiez... Mais adieu... ma voisine, ce que vous venez de m'apprendre à propos de la Goualcuse m'oblige de vous quitter... Restez toujours aussi réservée à l’égard de Louise et.de Germain sur la protection que des amis inconnus leur manifesteront lorsqu’il en sera temps. Ce secret est plus nécessaire que jamais. A propos, comment va la famille Morel ?
— De mieux en mieux, monsieur Rodolphe ; b mère est tout à fait sur pied maintenant ; les enfants reprennent k vue d’œil. Tout le ménage vous doit b vie, le bouheur... Vous êtes si généreux pour eux !... Et ce pauvre Morel, lui, comment va-t-il ?
— Mieux.. . J’ai eu hier de ses nouvelles ; il semble avoir de letnpa en
temps quelques moments lucides ; on a bon espoir de le guérir de sa folie... Allons, courage, cl à bientôt, ma vomuc... Vous n'avez besoin de rien? Le gain de votre travail vous suffit toujours?
— Oh ! oui, monsieur Rodolphe ; je prends un |>eu sur mes uuiis, et ce n’est guère dommage, allez, car je ue dors presque plus.
— lie las ! ma pauvre petite voisine, je crains bieu que papa Crétu cl Ramonctic ne chantent plus beaucoup s’ib vous attendent pour commencer.
— Vous ne vous trompez pas, monsieur Rodolphe ; mes oiseaux et moi nous ne chantons plus, niou Dieu non ; mais, tenez, vous allez vous moquer, ch bien! il me semble qu’ils comprennent que je suis triste; oui, au lieu de gazouiller gaiement quand j arrivé, ils font un petit ramage si doux, si plaintif, qu’ils oui I air de vouloir me cousoler. Je suis
folle, n'cst-ce pas, de croire ceb, monsieur Rodolphe ?
— Pas du tout; je suis sùr que vos bous amis les oiseaux vous aiment trop pour ue pas s'apercevoir de voire chagrin.
— Au (ait, ces pauvres petites bêtes 6out si intelligentes ' dit naïvement Rigole! te, trèscontente d’être rassurée sur la sagacité de scs compagnons de solitude.
— Sans doute, rien de plus intelligent que la reconnaissance. Allons, adieu... Bientôt, ma voisine, avant peu, je l’espère , vos jolis eux seront redeveutn ien vifs, vos joues bien roses, ci vos chants si
E ris, si gais, que papa rélu cl Ramoucttc pourront & peine vous suivre.
— Puissiez-vous dire vrai, monsieur Rodolphe ! reprit Rigolctte avec un grand soupir.
Allous, adieu, mou voisin.
— Adieu, ma voisine, cl à bientôt.
Rodolphe, ne pouvant comprendre comment madame Georges avait, sans l'eu prévenir, amené ou envoyé Fleur-dc-Marie à Paris, se rendit chez lui pour envoyer un exprès à b ferme de Bouqueval.
Au moment où il rentrait rue .Plumet, il vit une voiture de poste s'arrêter devant b porte de l'hôtel : c elait Murpli qui revenait de Normandie.
Lesquirey était allé, nous l'avous dit, pour déjouer les sinistres projets de b bdle-mêrc de madame d’Ibrville el de Bradamanti son complice.