‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 113 sur 174 · CHAPITRE XIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIU

umsn voikt » mu...

... Miij lu lieu de m'en tenir à et qu'il y a de lumineux et de pur «Un» cette ■mon de* eaprit* et de* cour* à qui l'amitié ae borne, le fond bourbeux de ma lubricité, remué par celte pointe de volupté qui *e fait aentir 1 1 âge où j'cUii, exhalait det nuage* qui fifTutquaitul lu yeux de mon «prit.

... Je m’abandonnai» tant meaure i me» plaisirs tentueli , dont l’ardeur, comme une poix bouillante, brUul mon cœur et evusumait tout ce qu'il y avait de vigueur et de force.

...Quand je votait mca compagnons qui sc vantsirnl de leur* débauche», et qui s’en savaient d'autant meilleur gré quelles étaient plus infimes, i'avais boute de n'en avoir pu hit auUul.

Confiaient dt saint Auÿuilin, lit. H, cbap. u et ui.

fl fait nuit.

Le profond sileuce qui règne dans le pavillon habité par Jacques Ferrand est interrompu de temps en temps. par les gémissement* du vent et par les râbles de la pluie qui tombe à torrents.

Ces bruits mélancoliques semblent rendre plus complète encore b solitude de celle demeure.

Dans une chambre à coucher du premier étage, t r ès-c otffoc Ublem c n l meublée à neuf et garnie d'un épais lapis, une jeune femme se beat debout devant une cheminée où ihmbe un excellent leu.

Chose assez étrange ! au milieu de b porte soigneusement verrouillée qui fait face au lit, on remarque un petit guichet de cinq ou six pouces carrés qui peut s'ouvrir du dehors.

Une lampe à réflecteur jette une demi-cbrlé dans celte chambre tendue d'un papier grenat ; les rideaux du lit, de la croisée, ainsi que b couverture d'un vaste sofa, sont de damas soie et laine de même couleur.

Nous insistons minutieusement sur oes détails du demi-luxe *i récemmeut importé dans l'habitation du notaire, parce que ce demi-luxe annonce une révolution complète dans les habitudes de Jacques Ferrand, jusqu alors d’une avarice sordide et d'une insouciance de Spartiate (surtout & l’endroit d'autrui) pour tout ce qui louchait au bien-être.

C'est donc sur cette tentnre grenat, fond vigoureux et chaud de (on, q«e sc dessine b figure de Cecuy, que nous allons tâcher de peindre.

D'une stature haute et svelte, la créole est dans b (leur et dans l'épanouissement de l'âge. Le développement de ses belles épaules et de sus larges hanches fait paraître sa taille ronde si merveilleusement mince, que l'on croirait que Cccih peut se servir de son collier pour ceinture.

Aussi simple que coquet, soq costume alsacien est d'un goût bizarre, un peu théâtral, et ainsi d'autant plus approprié à reflet qu'elle a voulu produire.

Son spencer de Casimir noir, à demi ouvert sur sa poitrine saiUanie, irès-loog de corsage, à inauches justes, à dos plat, est légèrement brodé de laine pourpre sur les coutures et rehaussé d’une rangée de petits bou-

tons d'argent ciselés. One courte jupe de mérinos orange, qui semble d’une ampleur exagérée Quoiqu'elle colle sur des contour» d'une richesse sculpturale, bisse voir à demi le genou charmant de b créole, chaussée de bas écarbtes à coins bleus, ainsi que cela se rencontre chez les vieux ! peintres flamands, qui montrent si cocnpbhatumcnl les jarretières de i leurs robustes héroiues.

| Jamais artiste n’a révé un galbe aussi pur que celui des jambes de Cecily ; nerveuses et fines au-dessous de leur mollet rebondi , elles se ter- : minent par un pied mignon, bien à l'aise et bien cambré dans son tout I petit soulier de maroquin noir à boucles d'argent.

| Cecily, un peu hantbée sur le cftlé gauche, est debout en lace de b glace qui surmonte la cheminée. . L'échancrure de sou spencer permet de voir son cou élégant et potelé, d une blancheur éblouissante, mais sans transparence.

Otant son béguin de velours cerise pour le remplacer par uu madras, la créole découvrit ses épais et magnifiques cheveux d'un uoir bleu, qui, séparés au milieu du front et naturellement frisés, ne descendaient pas i plus bas que le collier de Vénus qui joignait le col aux épaules, i 11 but connaître le goût inimitable avec lequel les créoles tortillent aul tour de leur tête ces mouchons aux couleurs tranchantes, pour avoir (lue idée de la gracieuse coiffure de nuit de Cerily, et du contraste piquant de ce tissu bariolé de pourpre, d'azur et d'orange, avec ses cheveux noirs qui, s’échappant du pli serré du madras, ciicadrcul de leurs mille boucles soyeuses ses joues pâles, mat* rondes et fermes...

Les deux bras élevé* et arrondi» au-dessus de sa tète, elle finissait, du bout de ses doigts déliés comme des fuseaux d'ivoire, de cliiffuuucr une large rosette placée très-bas du cftlé gauche, presque sur l’oreille.

Les (rails de Cecily sont de ceux qu'il est impossible d oublier jamais.

Un front hardi, uii peu saillant, surmonte sou visage d‘un ovale parfait; sou teint a la blancheur mate, la fraîcheur satioee «l’une feuille de camélia imperceptiblement dorée par un rayon de soleil ; scs yeux, d une grandeur presque démesurée, ont une expression singulière, car leur prunelle, extrêmement large . noire et brillante, laisse à peine apercevoir, aux deux coin» des paupières frangées de longs cil*, l i tnaqnrnce bleuâtre du globe di* i'œu; sou menton est nettement accus; son nez droit et fin, se termine par deux narines mobiles qui se dilatent à Ij moindre émotion; sa bouche, insolente et amoureuse, est d'un pourpre vif.

Qu'on s’imagine donc cette figure incolore, avec sou regard tout noir qui étincelle, et ses deux lèvres rouge», liste*, humides, qui luisent comme du corail mouillé.

bisoua-le, celte grande créole, à b fois svelte et charnue, vigoureuse et sottpJe comme une panthère, était le type incarné de la sensualité brutale qui ne s’allume qu'aux leux des tropiques.

Tout le monde a entendu parler de ces filles de couleur pour ainsi dire mortelles aux Européens, de ces vampires enchanteur:* qui, enivrant leur victime de séductions terribles, pompent ju-qu'i sa dernière goutte d'or et de sang, et ne lui bissent, sdou l'énergique expression du pays, que ses larme» à boire, que son cœur à ronger.

Telle est Cecily.

Seulement scs détestables instincts, quelque temps contenus par sou véritable attachement pour David, ne » étant développés qu'eu Europe, b civilisa (ion et l'influence des climats du Nord en avaient tempéré b violence, modifié l’expression.

Au lieu de se jeter violemment sur sa proie, et de ne songer, comme ses pareilles, qu’à anéantir au plutôt une vie et une fortune de plus, Cecily, attachant sur ses victimes son regard magnétique, commençait par 1 les attirer peu à peu dans le tourbillon embrasé qui semblait éuu ,er j d'elle ; pui*, les voyant alors pantelantes, éperdues, souffrant les lortuj res d'un désir inassouvi, die se plaisait, par uu raffinement de coquetterie féroce, k prolonger leur délire ardent : puis, en revenant à son premier instinct , elle les dévorait dans ses cnibra»semenls homicides.

Ceb était plus horrible eucore.

Le tigre affamé, qui boudii et emporte b proie qu'il déchire eu rugissant, inspire moins d'horreur que le serpent qui la fascine silencieusement, l'aspire peu à peu. l’enlace de ses rephs inextricables, l'y broie longuement, b seul palpiter sous ses lentes morsures, et semble se repaître autant de ses douleur» que de son sang.

Cecily, nous l’avons dit, à peine arrivée eu Allemagne, ayant d'abord été débauchée par un homme affreusement dépravé, put, à i insu «le David, qui l’aimait avec autant d'idolâtrie que d'aveuglement, déployer et exercer pendant quelque temps ses dangereuses séductions; mais bientôt le funeste scandale de ses aventures fut dévoilé; on fit d'horribles découvertes, et celte femme det être condamnée à une prison perp«jluelle.

Que Fan joigne à ces antécédents un esprit souple, adroit, insinoant, une si merveilleuse inleiligeoce, qu’en un an elle avait parlé le français el l'allemand avec la plus extrême facilité, quelquefois même avec une éloquence naturelle : qu'on se figure enfin une corruption digne des reines courtisane» de l'amicnne Rome, une audace et uu courage à I toute épreuve, des instincts U une méchanceté diabolique, et l’on cou- | naîtra à peu prés la nouvelle servante de Jacques Ferrand... b créature déterminée qui avait osé s’aventurer dans b tanière du loup.

El pourtant, anomalie singulière ! en apprenant par M. de (,'raùu le ' rftlc provoquant cl flatopiqi'i qu’cJïc devait remplir auprès du notaire

et à quelles fins vengeresses devaient aboutir ses séductions, Cecily avait promis de jouer son personnage avec amour, ou plutôt avec une haine terrible contre Jacques Ferrand, s'étant sincèrement indignée au récit des violences infimes qu'il avait exercées contre Louise, récit qu’il fallut faire à la créole pour la mettre en garde contre les hypocrites tentatives de ce monstre.

Quelques mots rétrospectifs à propos de ce dernier sont indispensables.

Lorsque Cecily lui avait été présentée par madame Pipelet comme une orpheline sur laquelle elle ne voulait conserver aucun droit, aucune surveillance, le notaire s’était peut-être senti moins encore frappé de la beauté de la créole que fasciné par son regard irrésistible, regard qui, dès la première entrevue, porta le feu dans les sens de Jacques Ferrand et le trouble dans sa raison.

Car. nous l'avons dit à propos de l’audace insensée de quelques-unes de ses paroles lors de sa conversation avec madame la duchesse de Luccnay, cct homme, ordinairement si maître de soi, si calme, si fin, si ru*é, oubliait tes froids calculs de sa profonde dissimulation, lorsque le démon de la luxure obscurcissait sa pensée.

I) ailleurs il n’avait pn nullement se défier de la protégée de madame Pipelet.

Après son entretien avec cette dernière, madame Séraphin avait propose à Jacques Ferrand, en remplacement de Louise, une jeune fille pre-que abandonnée dont elle répondait... Le notaire avait accepté avec empressement, dans l'espoir (l'abuser impunément de la condition précaire et isolée de sa nouvelle servante.

Enfin, loin d être prédisposé à ta méfiance, Jacques Ferrand trouvait dans la marche des événements de nouveaux motifs de sécurité.

Tout répondait i ses voeux.

La mort de madame Séraphin le débarrassait d'une complice dangereuse.

La mort de Fleur- de-Marie (il la croyait morte) le délivrait de la preuve vivante d'un de ses premiers crimes.

Enfin, grâce à la mort de la Chouette et au meurtre inopiné de la comtesse Mac-Grégor (son étal était désespéré), il ne redoutait plus ccs denx femmes dont les révéla lions et les poursuites auraient pu lui être funestes...

Nous le répétons, aucun sentiment de défiance n’étant venu balancer dans l'esprit de Jacques Ferrand l'impression subite, irrésistible qu'il avait ressentie & la vue de Cecily, il saisit avec ardeur l'occasion d attirer dans sa demeure solitaire la prétendue nièce de madame Pipelet.

Le caractère, les habitudes et les antécédents de Jacques Ferrand connus et posés, b beauté provocante de la créole acceptée, telle que nous avons tâché de la peindre, quelques autres faits aue nous exposerons plus bas feront comprendre, nous l'espérons, fa passion subite, effrénée du notaire pour cette séduisante et dangereuse créature.

Et puis, il faut le dire... si elles n'inspirent mt'éloignemenl, que répugnance aux hommes doués de sentiments tendres et élevés, de goûts délicats cl épurés, les femmes de l’espèce de Cecily exercent une action soudaine, «me omnipotence magique sur les hommes de sensualité brutale tels que Jacques Ferrand.

Hu premier regard ils devinent ces femmes, ils les convoitent ; une puissance fatale les attire auprès d'elles, et bientôt des affinités mystérieuses, des sympathies magnétiques sans doute, les enchaînent invinciblement aux pieds de leur monstrueux idéal ; car elles seules peuvent apaiser les feux impurs qu’elles allument.

Une fatalité juste, vengeresse, rapprochait donc la créole du notaire. One expiation terrible commençait pour lui.

Une luxure féroce l’avait poussé a commettre des attentats odieux, à poursuivre avec un impitoyable acharnement une famille indigente et nonnéle, i y porter la misère, la folie, la mort...

La luxure (levait être le formidable châtiment de ce grand coupable.

Car l’on dirait que, par une fatale éauitc, certaines passions faussées, dénaturées, portent en elles leur punition...

U», noble amour, lors même qu’il n’est pas heureux, peut trouver quelques consolations dans les douceurs de l'amitié, dans l’estime qu'une femme digne d’être adorée offre toujours à défaut d'un sentiment pius leudre. Si cette compensation ne calme pas les chagrins de l'amant malheureux, si son désespoir est incurable comme son amour, il peut du moins avouer ut presque s'enorgueillir de cet amour désespéré...

Mais quelles compensations offrir à ces ardeurs sauvages que te seul attrait matériel exalte jusqu'à la frénésie ?

Et disons encore que cet attrait matériel est aussi impérieux pour les organisations grossières que l'attrait moral pour les âmes d’élite...

Non, les sérieuses passions du coeur ne sont pas les seules subites, aveugles, exclusives, les seules qui, cooccntraot toutes les facultés sur la personne choisie, rendent impossible toute autre affection, et décb I dent d'une destinée tout entière.

La passion physique peut atteindre, comme ebes Jacques Ferrand, à une incroyable futensite ; alors tous les phénomènes qui dans l'ordre mont caractérisent l'amour irrésistible, unique, absolu, se reproduisent dans l'ordre matériel.

Quoique Jacques Ferrand ne dût jamais être heureux , la créole s’était bien gardée de hii ôter absolument tout espoir; mats les vagues et loin taines espérances dont elle le berçait flottaient au gré de tant de caprices, qu'elles lui étaient une torture de plus, et rivaient plus solidement encore la chaîne brûlante qu'il portait.

Si l'on s’étonne de ce qu'un homme de cette vigueur et de cette andacc n’eût pas eu déjà recours à la ruse ou â la violence pour triompher de la résistance calculée de Cecily, c’est qu’on oublie que Cecily n'était pas une seconde Louise. D’ailleurs, le lendemain de sa présentation au notaire, elle avait, ainsi qu’on va le dire, joué un tout autre rôle que celui à l'aide duquel elle s'était introduite chez son maître : ear celui-ci u'eût pas été dupe de sa servante deux jours de suite.

Instruite du sort de Louise par le baron de Gratta, et sachant ensuite par quels abominables moyens la malheureuse fille de Morel le lapidaire était devenue b proie du notaire, U créole, entrant dans celte muison solitaire, avait pris d'excellentes précautions pour y passer sa première nuit en pleine sécurité.

Le soir même de son arrivée, restée seule avec Jacques Ferrand, qui, afin de ne pas l'effaroucher, affecta de la regarder à peine et lai ordonna brusquement d’aller se coucher, elle lui avoua naïvement aue U nuit elle avait grand’peur des voleurs ; mais qu'elle était forte, résolue et prête à se défendre.

— Avec quoi? demanda Jacques Ferrand.

— Avec ceci... répondit b créole en tirant de l'ample pelisse de bine dont elle était enveloppée un petit stylet parfaitement acéré, dont 1a voe fit réfléchir le notaire.

Pourtant, persuadé que sa nouvelle servante ne redoutait que les voleurs, il la conduisit dans la chambre qu'elle devait occuper ( l'ancienne chambre de Louise). Après avoir examiné les localités, Cecily loi dit en tremblant et en baissant les yeux que, par suite de b même peur, elle passerait b nuit sur une chaisse parce qu'elle be voyait à b porte ui verrou ni serrure.

Jacques Ferrand, déjà complètement sous le charme, mais ne voulant rien compromettre en éveiQant les soupçons de Cecily, lui dit d’un WD bourru qu'elle était sotte et folle d’avoir de telles craintes, mais il lui promit que le lendemain le verrou serait placé.

La creole ne se concha pas.

Au matin, le notaire monta chez elle pour b mettre au fait de son serv ice. Il s’était promis de garder pendant les premiers jours une hypocrite réserve à l’égard de sa nouvelle servante, afin de lui inspirer une confiance trompeuse ; mais, frappé de sa beauté, qui au grand jour semblait plus éclatante encore, égaré, aveuglé par les désirs qui le transportaient déjà, il balbutia quelques compliments sur b taille et sur b beauté de Cecily.

Celle-ci, d'une sagacité rare, avait jugé, dès sa première entrevoe avec le notaire, qu'il était complètement sous le charme ; à l’aveu qu’il lui fit de sa flamme, elle crut devoir se dépouiller brusquement de sa feinte timidité, et, ainsi que nous l avons dit, changer de masque.

La créole prit donc tout i coup un air effronté.

Jacques Ferrand s’extasiant de nouveau sur b beauté des traits et sur la taille enchanteresse de sa nouvelle bonne :

— Regardez-moi donc bien en face, lui dit résolûment Cecily. Quoique vêtue en paysanne alsacienne, est-ce que j'ai l’air d une servante ?

— Que voulez-vous dire? s'écria Jacques Ferrand.

— Voyez celle main... Est elle accoutumée à de rudes travaux?

Et elle moutra une main blanche, charmante, aux doigts fins et déliés, aux ongle* roses et polis comme de l'agate, mais dont b couronne légèrement bistrée trahissait le sang mêlé.

— Et ce pied, est-ce un pied de servante?

Et elle avança on ravissant petit pied coquettement chaussé, que le notaire n'avait pas encore remarqué, et qu’il ne quitta des yeux que pour contempler Cecily avec ébahissement.

— J'ai dit i ma tante Pipelet ce qui m'a convenu; elle ignore ma vie passée, elle a pu me croire réduite à une telle condition... par la mort de mes parcuts, et me prendre pour une servante ; mais vous avez, j’espère, trop de sagacité pour partager son erreur, cher mai ire ?

— Et qui êtes-vous donc? s’écria Jacques Ferrand de plus en phu surpris de ce bagage.

— Ceci est mon secret... Pour des raisons à moi connues, j’ai dfi quitter l’Allemagne sous ccs habits de paysanne ; je voulais rester cachée à Paris pendant quelque temps le plus secrètement possible. Ma unie, me supposant réduite à b misère, m’a proposé d'entrer chez vous, m'a parlé de la vie solitaire qu'on menait forcément dans votre maison, et > m’a prévenue que je ne sortirais jamais... J’ai vile accepté. Saus le savoir, ma tante allait au-devant de mon plus vif désir. Qui pourrait me chercher et me découvrir ici?

— Vous vous cachez!... et qu'avez-vous donc fait pour être obligée de vous cacher ?

— De doux péchés peut-être... mais ccd est encore mon secret.

— Et quelles sont vos intentions, mademoiselle ?

— Toujours les mêmes. Sans vos compliments significatifs sur ma UiUc et sur ma beauté, je ne vous aurais pcnl-être pas fait cet aven. .. que votre perspicacité eût d'ailleurs tôt on tard provoqué... Ecoutez— moi do** dieu, mon cher maître : j’ai accepté momentanément b cou dilion ou plutôt le rôle de servante; les circonstances m’y obligent ...

j'aurai le courage de remplir ce rôle jusqu'au bout... i’çq subirai toutes les «madqueoeflcl.. je tout servirai avec zèle, activité, respect, pour conserver nia place... c'est-à-dire une retraite sôre ti iguotée- Mae au moindre mot de galanterie, niais à la moindre liberté que vous prendriez avec moi, je vous quitte, non par pruderie... rien eu moi, je crois, ne sent la prude...

Kl elle darda un regard chargé d’électricité sensuelle jusqu'au fond de l'àmc du notaire, qui tressaillit.

— Non, je ne suis pas prude, reprit-elle avec un sourire provoquant qui laissa voir des deuts éblouissantes. Vive Dieu ! quand l'amour rue mord, les bacchantes sont de» saintes auprès de moi..! Mais soyez juste... et vous conviendrez que votre set vante indigne ne peut que vouloir faire honnêtement son métier de servante. Maintenant vous savez mon secret, ou du moins une partie de mou secret. Voudriez-vous, par hasard, agir en gentilhomme? Mc trouvez-vous tiop belle pour vous servir? Désirez-vous changer de rôle, devenir mon esclave? Soit! franchement je préférerais cela... mais toujours à cette condition que je ne sortirai jamais d'ici, et que vous aurez pour moi des attentions toutes paternelles... ce qui ne vous empêchent pas de me dire que vous me trouvez charmante : ce sera la récompense de votre dévouement et de votre discrétion....

— La seule? la seule? dit Jacques Ferrand en balbutiant.

— La seule... à moins que la solitude et le diable ue me rendent folle... ce qui est impossible, car vous me tiendrez compagnie, et, en votre qualité de saint homme, vous conjurerez le démon.

Voyons, décidez-vous, pas de position pjixte... ou je vous servirai ou vous me servirez ; sinon te quille votre uiafaqn... et je prie ma taule de me trouver une autre place... Tout ceci doit vous sembler étrange : soit; mais si vous me prenez pour une aventnriève... sans moyens d'existence, vous avez tort... Afin que ma tante KH ma complice sans le savoir, je lui ai laissé croire que j'étais assez pauvre pour ne pas posséder de quoi acheter d'autres «éléments que ceux-ci... J’ai pourtant, vous le voyez, une bourse assez bien garnie : de ce côté, du l'or... de l'autre des diamants... (et Cecily montra au notaire une longu eboursé de S"ie rouge remplie d'or, et à travers laquelle ou voyait aussi briller quelques pierreries) malheureusement tout I argent du monde ne me donnerait pas une retraite aussi stlro que votre maison, si isolée par l'isolemeut même où vous vivez .. Acceptez donc l'une ou Vautre de mes unies ; vous me rendrez service. Voqs le voyez, Jb me mets presque à votre discrétion ; car vous dire : Je me cache, c'est vous dire : Un me cherche... Mai» je suis si) ru que vous ne me trahirez pus, dans le cas même où vous sauriez comment me trahir...

Celle confidence romanesque, ce brusque changement do personnage boulevui. a le.-* idées de Jacques Ferrand.

(Jqellu était celle femme / pourquoi se cachait-elle ? Lp hasard seul Cavait-il cil clTcl amenée chez lui / Si elle y venait au couiyaiie «fan® un but set ici, quel était ce bol?

Parmi ii.uIc les bypud.i'.'es que cette bizarre aventure souleva dans l'csufii du notaire x |c véritable motif de la présence de ht créole chez lui lie pouvait venir à sa pensée. 11 n'avait ou plutôt il ne se croyait d.mtic* c-unçiiiU qup les victimes de sa luxure et de sa cupidité; ur. toute» sc ||oiivaici|t dans de telles conditions de malheur ou de détresse, qu'il ne uqHVuil le » soupqnuucr capables de lui letidrc uu piège dont Cecily mil été i '.q.i.ât..^

Et t'ULine. ce piège, dans quel but le lin tendre?

mil la soudain» Iran figuration de Cectty n inspira qu'une crainte à Jacques Feit . ud ; il pensa que si cette femme ue «lisait pas la vérité, c'était peut-être une aventurière qui, le croyant riche, s'introdui-ait dans sa niaisou pour le circonvenir, l'exploiter, et peut-efte sa frire épouser par lui.

Mai.-, quoique son avarice et sa cupidité se fussent révoltées à cette idée, il » aperçut en frémissant que ces soupçons, que ces réflexions étaient trop tardives... car d'uu seul mot d pouvait calmer sa mélUuec eu renvoyant celte femme de chez lui.

Ce mot, il ne le dit pas...

A peine même ces papales l’arracbèrcnt-elles quelques moments à l'ardente extase uù le plongeait la vue de celle fcqame si belle, de cette beauté sciiwnllc qui avait sur lui tant d'empire... D'ailleurs, depuis la Veille il se seulail domine, fasciné.

Déjà il aimait à sa façon et avec fureur...

Déjà l'idée de voir cette séduisante créature quitter sa maison lui semblait inadmissible; déjà même, ressentant des emportements d’une jalousie féroce en songeant que Cecily pourrait prodiguer à d'autres les trésors de volupté qu’elle lui refuserait peut-être toujours, il éprouvait une sombre consolation à se dire :

— Tant qu’elle sera séquestrée chez moi... personne ne la possédera.

La hardiesse du langage de cette femme, le feu de ses regards, la provoquante liberté de ses manières révélaient assez quelle n’etait pas, ainsi qu elle le disait, une prude. Cette conviction donnant de vagues espérances au notaire assurait davantage encore l’empire de Cecily.

En un mot, la luxure de Jacques Ferrand étouffant la voix de la froide raison, il s'abandonnait en aveugle au torrent «le désirs effrénés qui l'emportait.

Il fut convenu que Cecily ne serait sa servante qu’en apparence : il u’y aurait pas ainsi de scamtale : de plus, pour assurer davantage encore la sécurité de son hôtesse, il ue prendrait pas d'autre domestique, il se résignerait à la servir et à se servir lui-même : un traiteur voisiu apporterait ses repas, il payerait en argent le déj«*uner de scs clercs, et le portier se chargerait «les soins ménagers de I élude. Enfin le notaire ferait promptement meubler au premier une chambre au godt de Cecily: celle-ci voulait payer les frais... il s'y opposa et dépensa deux mille francs...

Celte générosité était énorme, et prouvait la violence inouïe de sa passion.

Alors commença pour ce misérable une vie terrible.

Renfermé dans la solitude impénétrable de sa maison, inaccessible à tous, de plus en plus sous le joug de son amour efTréué, renonçant à pénétrer les secrets de celle femme étrange, de maître il devint esclave ; il fut le valet de Cecily, il la servait à ses repas, il prenait soin de son appartement.

Prévenue par le baron que Louise avait été surprise par un narcotique, la créole ne buvait que de l'eau très-limpide, ne mangeait que des mets impossibles à falsifier ; elle avait choisi la chambre qu'elle devait occuper, et s’était assurée que les murailles ne recélaienl aucune porte secrète.

D’ailleurs Jacques Ferrand comprit bientôt que Cecily n'était pas une femme qu'il pôl surprendre ou violenter impunément. F.lle était vigoureuse, agile et dangcrcuscmeut armée; un délire frénétique aurait «Toile pi; seul le porter à des tentative* désespérées, et elle s’était parfaitement mise à l'abri de ce péril...

Néanmoins, pour ne pas lasser et rebuter la passion du notaire, la créole semblait quelque fuis tombée de ses soins et flattée de la terrible domination qu elle exerçait sur lui. Alors, supposant qu'à force de preuves de dévouement cl d'abnégation il parviendrait à faire oublier sa laideur et son âse, elle se plaisait à lui peindre, en termes d une hardiesse brillante, f inexprimable volupté dont elle pourrait l'enivrer, si ce miracle de l'amour se réalisait jamais.

A ces paroles d une femme si jeune cl si belle, Jacques Ferrand sentait quelquefois sa raison s'égarer... de dévorantes images le poursuivaient partout ; l'antique symbole de la luuique de No»us se réalisait pour lui... .

Au milieu de ces tortures sans nom, il perdait la santé, l’appétit, le sommeil.

Tantôt, la nuit, malgré le froid et la pluie, il despendait dans son jardin, et cherchait par une promenade précipitée à calmer, à briser ses ardeurs.

D'autres fois, pendant «les heures entières, il plongeait son regard euflarmué dans la chambre de fa créole endormie ; car clic avait eu l’inferoaïc complaisance de pcrmcfUc que S-i pu» le filt percée «j im guichet •qu'elle ouvrait souvent... souvent, «ar Cecily n'avait qu'un but, celui «l'irriter incessamment |j pas* ion de cet Ipmune sa tu la satisfaire, de l'exaspérer ainsi presque jusqu'à la déraison, alla de pouvoir alors exécuter les ordres qu elle avait reçus....

Ce moment semblait approcher.

Le châtiment de Jacques Ferraud devenait de jour en jour plus digne de ses attentats...

Il souffrait les tourments de l’enfer. Tour à tour absorbé, éperdu, hpi s de lui, indifférent à ses plus sérieux intérêts, au niaiuticu de sa réputa- I lion d homme austère, grave et pieux, réputation usurpée, mais conquise par de longues années de dissimulation et d«» ruse, il slupëliail ses clercs par l'aberration de son esprit, mécontentait ses clients par ses refus de les recevoir, et éloignait brutalt'inent de lui les prêtres, qui, trompés par son hypocrisie, avaient été jusqu'alors scs prôucurs les plus fervents.

A ses langueurs accablantes qui lui arrachaient des larmes succédaient de furieux emportements; sa frénésie atteignait-elle sou paroxysme, il se prenait à rugir dans la solRntjc et dans I ouibre comulc une bêle fauve; ses accus de rage se termina ieui-il.s par une sorte «le brisement douloureux de tout son être, il ne jouissait même pas de ce calme «le i mort, produit souvent par l'anéantissement de la pensée*, l’embrasemeut ! du sang de cet homme daos toute la vigoureuse maturité de l'àgc ne lui laissait ni trêve ni repos... Un bouillonnement profond, torride, agitait incessamment ses esprit».

Fous l'avons dit, Cecily sc coiffait de nuit devant sa glace.

A un léger bruit veoaui du corridor, elle détourna b tête du côté de fa porte.

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