‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 114 sur 174 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le guichet.

Malgré le bruit qu'elle veuait d'entendre à sa porte, Cecily n'en continua p is moins tranquillement sa toilette «le nuit ; elle relira de sou

corsage, où U était à peu près placé comme un base, un siylet long île cinq à six pouce», enferme dans an étui tic chagrin noir, ci emmau* du* dans uue petite poignée d'ébène cerclée de (ils d'argent, poignée fort simple, mais parfaitement à la maiu.

Jacques Ferrand ayant un jour mis ca doute la dangereuse propriété de cette amie, la créole lit devant lui uue expérience in anmtd mit, c'est-à-dire sur l'infortuné chien de la maison, qui, légèrement piqué au nez, tomba et mourut dans d'horribles convulsions.

Le stylet déposé sur la cheminée, Cecily, quittant sou spencer de drap noir, resta, les épaules, le seiu et les bras nus, ainsi qu'une femme en toilette de bal.

BtdhwH .

Madame d’OrbigoT-

Ce n'était pas là une arme de luxe.

Cecily ôta le stylet de son fourreau avec une excessive précaution, et le posa sur le marbre de sa cheminée ; b lame, de la meilleure trempe et du plus fin damas, était triangubire, à arêtes tranchantes ; sa pointe, aussi acérée que celle d'une aiguille, eût percé une piastre sans s'émousser.

Imprésné d’un venin subtil et persistant, b moindre piqûre de ce l>otf nard deveuail mortelle.

Selon l'habitude de îa plupart des Hiles de couleur, elle portait, ati Heu de corset, un second corsage de double toile qui lui serrait étroitement la bille; sa jupe orange, restant attachée sous cette sorte de e»nezou. blanc a manches courtes et très-décolleté. composait ainsi no costume beaucoup moins sévère qu*; le premier, et s'baruioubût à m-

veille avec les bas écarlates et la coiffure de madras si capricieusement cluffouuéu autour de la tète de la créole. Rien de plus pur, de prus accompli que les contours de scs bras cl de scs épaules, auxquelles deux mignonnes fossettes et un petit signe noir, velouté, coquet, donnaient une grâce de plus.

Un soupir profond attira l'attention de Cecily.

Elle sourit en roulant autour de l'un de ses doigts effilés quelques boucles de cheveux qui s'échappaient des plis de son madras.

— Cecily !... Cecily I... murmura une voix !» la fois rude et plaintive. — Et, à travers l'etroite ouverture du guichet, apparut la face blême et camuse de Jacques Ferrand ; scs prunelles étincelaient dans l’ombre.

Cecily, muette jusqu'alors, commença de chanter doucement un air créole.

Les paroles de cette lente mélodie étaient suaves cl expressives.

Quoique contenu , le mâle contralto de Cecily dominait le- bruit des torrents de pluie et les violentes rafales de veut uni semblaient ébranler la vieille mai.

sou jusque daus ses foudouent*.

— Cecily ! Ceci-

ly !..... répéta Jacques Ferrand d'uu tou suppliant.

La créole s'interrompit tout à coup, tourna brusquement la tête , parut entendre pour la première fois la voix •lu notaire, et s'approcha nonchalamment de Li porte.

— Comment ! cher inailre (elle l'up|>elail ainsi par dérision), vous • les là, dit-elle avec uu léger accent etranger qui donnait un charme •le plus à sa voix mordante et sonore.

— Oh ! que vous ôtes l*cflc ainsi ! murmura le uotaire.

— Vous trouvez? répuodilb créole; cerna-’

«iras sied bien à mes cheveux noirs, u 'est-ce pas?

— Chaque jour je tous trouve plus belle encore.

— Et mon bras, voyez donc comme il est blanc.

— Monstre va-

t'eo ! va-t'en !... s'écria Jacqoes Ferrand furieux.

— Cecily sc mil à rire aux éclats.

— Mon, non, c’est trop souffrir... Oh ! si je ne craigndls la mort !

s’écria sourdement le notaire -, mais mourir,

c'est renoncer à vous voir, et vous êtes si belle ! J’aime encore

mieux. souffrir et vous regarder.

— Regardez-moi... ce guichet est fait pour cela... et aussi pour que nous puissions causer comme deux amis... et charmer ainsi notre solitude... qui vraiment ne me pèse pas trop... Vous êtes si bon maître !... Voilà de ces dangereux aveux que je puis faire à travers celte porte...

— Et cette porte, vous ne voulez pas l'ouvrir? Voyez pourtant comme je suis soumis ! ce soir, j’aurais pu essayer d'entrer avec vous dans culte chambre... je ne l’ai pas fait.

— Vous êtes soumis par deux raisoto . D'abord parce que vous savez

qu'ayant, par uac nécessité de ma vie errante, pris l'habitude de porter un stylet... je manie d une main ferme ce bijou venimeux, plus acéré que b dent d'une vipère... Vous savez aussi que du jour où j'aurais à me plaindre de vous, je quitterais h jamais celle maison, vous laissant mille fois plus épris encore... puisque vous avez bien voulu faire la grâce à votre indigne servante de vous éprendre d’elle.

— Ma servante ! c’est moi qui suis votre esclave... votre escbve moqué, méprisé...

— C’est assez vrai...

— Et ccb ne vous touche pas? — Cela me d'oirait... Les journées...

et surtout les nuits....

sont si longues!...

— Oh ! la maudite !

— Won , sérieusement, vous avez l'air si complètement égaré , vos traits s’àltèreut si sensiblement, que j'en suis nattée... C’est uu pauvre triomphe, mats vous êtes seul Ici...

— Entendre ccb...

Cl ne pouvoir que se commuer daus une rage impuissante!

— Avez - vous peu d'intelligence! "jamais, peut-être, ie ne vous ai heu dit de plus tendre...

— Raillez., .raillez... — Je ne raille pas ; je n’avais pus encore vu d'homme de votre âge... amoureux à votre façon.... et, il faut en convenir, uu homme jeune et beau serait incapable d'une de ces lussions enragées, l’n Adonis s’admire autant

Piqus-Viruigre.

qn’il nous admire

il aime du bout des dents... et pub le favoriser... quoi de pins simple?... ceh lui est dû... à peine en est-il reconnaissant ; mais favoriser un homme comme vous, mon inailre...

oh ! ce serait le ravir de la terre au ciel, ce serait combler ses ré les les plus insensés, tes espérauces les plus impossiMes! Car enfin, l’étre qui vous dirait :

Vous aimez Cecily éperdument ; si je Je veux, elle sera à vous dans

une seconde vous

croiriez cet être doué d une puissance surnaturelle... n’cst-ce pas, cher maître ?

— Oui, oh! oui...

— Eh bien ! si vous saviez me mieux convaincre de votre passion, j’aurais peut-être b bizarre fantaisie de jouer auprès de moimétne. eu votre faveur, ce rôle surnaturel

, , Comprenez-vous ?

— Je comprends qnc vous me raillez encore... toujours et sans pitié !

— Peut-être... b solitude bit naître de si étranges fantaisies!...

“ L accent de Cecily avait jusqu'alors été sardonique; mais elle dit ces derniers mots avec une expression sérieuse, réfléchie, et les accompagna d'un long coup d'œil qui fit tressaillir le notaire.

— Taisez-vous ! ne me regardez pas ainsi : vous me rendrez fou...,

J aimerais mieux que vous me disiez : Jamais !... Au moins, je pourrais vous abhorrer, vous chasser de ma maison ! s écria Jacques Ferrand, qui s'abandonnait encore à une vaine espérance. Oui, car je n’attendrais rien de vous. Mais malheur ! malheur !... je vous connais maintenant as-

LRS MYSTÈRES DR PARIS

*ez pour espérer, malgré ipoi, qu'uu jour je devrais peut-être à votre désœuvrement uu à uu de vus dédaigneux caprice» ce que je n’obticndrai jamais de votre amour... Vous tne dites de vous couvaiucrede nia puv-iun; lie voyez-vous pas combien je suis malheureux, mou Dieu ?... Je fais pourtant tout coque je peux pour vous plaire... Vous voulez cire cachée à tous les yeux, je vous cache à tous les yeux, peut-être au risque de inc compromettre gravement; car eufiu, moi, je nu sais pas qui vous êtes; je respecte votre secret, je ne vous en parle jamais... Je vous ai interrogée sur votre vtè passée... vous ne m'avez pas répondu...

— Eli bien ! j'ai eu tort ; je vais vous donner une marque de confiance aveugle, û imm maître ! écoutez-inoi donc.

— Encore une plaisanterie amère, n'est-ce pas?

— Non... c'est trcs-séiienx... Il faut au moins que vous connaissiez la vie de celle à qui vous donnez une si généreuse hospitalité..» Et Cecily ajouta d’un ton de componction hypocrite et larmoyante : Fille d'un brave soldat, frère de ma tante Pipelet, j'ai reçu une éducation audc-Mis de mon état ; j'ai été séduite, puis ab.iudounéc par un jeune homme riche. Murs, pour échapper au courroux de mon vieux porc, intraitable sur l'honneur, j'ai lui mon pays natal... Puis, éclatant de Tire, Ccciiy ajouta : Voilà, j’espère, une petite -histoire très-pré&enlable et surtout très-probable, car elle a été souvent racontée. Amusez toujours votre curiobilé avec cela, eu attendant quelque révélation plus piquante.

— J'élai» bieu sûr que c'était une cruelle plaisanterie, dit le notaire avec une rage concentrée. Rien ne vous touche... rien... que faut-il faire? parlez donc au moins. Je vous sers comme le dernier «es valets* pour vous je néglige mes plus chers intérêts, je ne sais plus ce que je lais... je suis un sujet de surprise, de risée pour mes clercs... mes càeuts hésitent à me laisser leurs aOiilres... J'ai rompu avec quelques personnes pieuses que je "Voyais... je n’ose penser à ce que dit Us public de ce renversc-meut de toutes mes habitudes... Mais vous ue savez pas, uon, vous ne savez -pas les funestes conséquences que ma folle passion peut avoir pour moi... Voilà cependant des preuves de dévouement, des sacrifiées... En voulez-vous d'autres?... parlez! Est-ce de l'or qu'il vous faut ? On me croit plus riche que je ne le suis... mais je...

— Que voulez-vous que je fasse maintenant de votre or? dit Ccciiy en interrompant le notaire et en haussant les épaules ; pour habiter celle chambre... à quoi bon de l'or?... vous êtes peu iiivcnti! !

— Mais ce n'est pas tua faute, à moi, si vous êtes prisonnière... Cette chambre vous déplait-elle ? la vouiez-vous plus magnifique? .Parlez.... ordonnez...

— A quoi bon, encore une fois, à quoi bon ?... Uli ! si je devais y attendre uue être adoré... brûlant de l'amour qu'il inspire et qu'il partage, je vomirais lie l'or, de b soie, des fleurs, des parfums ; toutes les merveilles du luxe, rieu de liop somptueux, de trop enchanteur pour servir de cadre à mes ardentes amours, dit Ccciiy arec un accent passionne qui fit bondir le notaire.

— Eh bien! ces merveilles de luxe... dites un mol, et...

— A quoi bon? à quoi bou? que faire d'un cadre satrs tableau?... Et l'être adoré... où serait-il... 6 mon maître?

— C'est vrait... s'écria le notaire avec amertume. Je suis vieux... je suis laid... je ne peux inspirer que le dégoût et (aversion... Elle m'accable de mépris... die se joue de moi... et je n'ai pas la force de la chasser... Je n'ai que la force de souffrir.

— üli ! l'insupportable pleurard, ob I le niais personnage avec ses doléances! s'écria Ccciiy d'un ton sardonique et méprisant: il ne aait que gémir, que se désespérer... et il est depuis dix jours... enfermé seul avec une jeune femme... au fond d'une maisoç déserte...

— Mais cette femme me dédaigne., mais cette femme est armée. . mais' celle femme est enfermée!... s'écria le notaire avec fureur.

— Eli bien ! .surmonte le dédain de cette femme ; fais tomber le poignard de sa main ; coulraiu»-!a à ouvrir celte porte qui le sépare d'elle... et cela non par 1 j force brutale.. . elle serait impuissante...

— El comment alors ?

— Tar la force de ta passion...

— La passion... et pui.v-jc en inspirer, mon Dieu ?

— Tiens, tu n'es qu'un notaire doublé de sacristain... lu me bis pitié... Est-ic à moi à t apprendre ton rôle?... Tu es laid... sols terrible : ou oubliera la laideur. Tu es vieux... sois énergique : on oublia* ton âge. Tu es repoussant,., sois menaçant. Puisque tu ne peux être le poble cheval qui lienuit fièrement au milieu de ses cavales amoureuses, ne sois pas du inoius le stupide chameau qui plie l-s genoux et tend le dos... sois tigre... uu vieux tigre quj rugit au milieu du carnage a encore sa beauté... sa tigresse lui répoml du Tond du désert...

A ce langage mit u 'était pas sans une sorte d'éloquence naturelle cl hardie, Jacques, Ferrand tressaillit, frappé de l’expression, sauvage, presque féroce, des traits de Cecily, qui, le sein gonflé, la nariue ouverte, la bouche insolente, attachait sur loi de grands yeux uoirs et brûlants.

Jamais elle ne lui avait paru plus belle...

— Parlez, parlez encore, s ’écria-l-il avec exaltation, vous parlez sérieusement cette fois... Oh! si je pouvais!...

— On peut ce qu'on veut, dit [irusquemeul Cecily.

— Mais...

— Mais ic le dis que si vieux, si repoussant que tu sois... je voudrais être à la place, cl avoir à séduire une leuuue belle, ardente a jeune,

que b solitude m'aurait livrée, une femme qui comprend tout., parce quelle est peut-être capable de tout... oui, je b séduirais. "Et, une fois ce but atteint, ce qui aurait clé contre moi tournerait à mon avantage... Quel orgueil, quel triomphe de se dire : J'ai su me faire pardonner mon âge et ma laideur ! h umour qu'on me témoigne, je ne ic dois pas à b pitié, à un caprice dépravé : je le dois à mon esprit, à mon audace, a mou énergie... je le dois enfin à ma passion cflréuée... Oui, et maintenant ils seraient là de beaux jeunes gens, brilbnu de grâce et de charme, que celte femme si belle, que j'ai vaiucuc par les preuves sans bornes d'une passion eiïréuéc, n'aurait pas on regard pour eux; non... car clic saurait que ces élégants elfémioés craiuuraicut de compromettre lé nœud de leur cravate ou une boucle de leur chevelure pour obéir à un de ses ordres fantasques... tandis qu’elle jouerait son mouchoir au milieu des flammes, que, sur un signe uelle, son vieux tigre se précipiterait dans 1a fournaise avec un rugissement de joie.

— Oui, je le ferais !... Essayez, essayez! s’écria Jacques Ferrand de pins eu plus exalté.

Cecily continua en s'approchant davantage du guichet et en attachant sur Jacques Ferrand un regard fixe et pénétrant.

— Car cette femme saurait bien, reprit la créole, qu'elle aurait un caprice cxorhiiaut à satisfaire... que ces beaux fil* regarderaient à leur argent s'ils en avaient, ou, s'ils n'en avaient pas, à une bassesse... taudis que son vieux tigre...

— Ne regarderait a rien... lui... entendez-vous? à rien... Fortune... honneur... u saurait tout sacrifier, lui!..,

— Vrai?... dit Ccciiy en posant scs doigts charmants sur les doigts osseux et velus de Jacques Ferrand, dont les mains crispées, passant au travers du guichet, étreignaient l'épaisseur de b porte.

Four b première lois U sentait le contact de b peau fraîche et (wlie de b créole.

Il devint plus pâle encore, poussa une sorte d’aspiration rauque.

— Comment celte femme ne serait -elle pas ardemment passionnée? ajouta Cecily. Aurait-* lie un ennemi, que le désignant du regard à son vieux tigre... elle lui dirait : Frappe... et...

— Et il frapperait! s'écria Jacques Ferrand en lâchant d'approcher du bout des doigts de Cecily ses lèvres desséchées.

— Vrai?... le vieux tigré frapperait ? dit 1a créole en appuyant doucement sa main sur 1a main de Jacques Ferrand.

— Tour te posséder, s'écria le misérable, je crois que je commettrais un crime...

— Tiens, maître... dit tout à coup Cecily en retirant sa main, à ton tour va-t’en... je ne te reconnais plus; tu ne me parais plus si laid... que tout à l'heure... va-l'en.

Elle s'éloigna brusquement du guichet.

La détestable créature sut duuuer à son geste et à ccs dernière* paroles un ucceùt de vérité si incroyable; sou regard, à la fois surpris, ; brûlant et courroucé, semblait exprimer si naturellement son dépit d'avoir un moment oublié b laideur de Jacques Ferrand, que celui-ci,

! transporté d’une espérance frénétique, s'écria en se cramponnant aux i barreaux du guichet :

Cecily. .. reviens.,, reviens... ordonuc... je serai ton tigre...

I — Nou, non, maître... dit Ccciiy en s éloignant de plus > n plus du ! guichet, et pour conjurer le diable qui me lente... je vais chanter une ; chanson de inonpaysi.. Maître, entend*- tu?... au dehors lèvent redon- | ble, la tempête se déchaîne... quelle belle nuit pour deux amants, assis

i cùtc à cote auprès d'un beau feu pétillant !...

— Cecily... reviens!... tria Jacques Ferrand d'un ton suppli.iut.

— Non. non, plus tard... quand je le pourrai sans danger... niais b I lumière de cette lampe blesse nia vue... une douce langueur appesantit mes paupières... Je ne sais quelle émotion m'agite... mie demi-obscurité me plaira davantage... on dirait que je suis dans le crépuscule du plaisir...

Et Ccciiy alla vers fa cheminée, éteignit b lampe, prit une guitare suspendue au mur, et attisa le feu, dont les flamboyantes lueurs éclairèrent alors celle va ‘-le nièce.

De l'étroit guichet où il sc tenait immobile, tel était le tableau qu'apercevait Jacques Ferrand :

Aq milieu de b zone lumineuse formée par les tremblantes clartés du foyer. Cecily. dans une pose pletbc de mollesse et d'abandon, à demi couchée sur un vaste divan de damas grenat, tenait une guitare dout elle tirait quelques harmonieux préludes.

Le foyer embrasé jetait ses reflets vermeils sur h créole, ^ui apparaissait ainsi vivement éclairée au milieu de l'obscurité du reste de la chambre.

Four compléter l'effet de ce tableau, que le lecteur se rappelle l’aspect mystérieux, presque fantastique, d'un appartement où la flamme de b cheminée lutte contre les grandes ombres noires qui tremblent au plafond et sur les murailles...

L'ouragan redoublait de violence, on l'entendait mugir au dehors. Tout en préludant sur sa guitare, Cecily attachait opiniâtrement son regard magnétique sur Jacques Ferrand, (pii, fasciné, ne 1a quittait pas des yeux.

— Tenez, maître, dit b créole, écoutez une chanson de mou nous ne savons pas faire de vers, nous disons un simple ré< ilaflf sans rimes, et entre chaque repos nous improvisons tant bien que mal une

cautilène appropriée à l'idée do couplet; c’est Irèâ-uaîf cl très-pastoral, cela vous plaira, j’en suis sûre, maître... Celte chanson s’appelle la Femme amoureuse ; c’est elle qui parle.

kl Cecily commença une sorte de récitatif bien plus accentué par l'expression de la voix que par h modulation du chant.

Quelques accords doux <-l frémissants servaient d’accompagntmrni. telle était la chanson de Cecilj.

Des fleurs, partout des fleurs...

Mon anunt «a venir! L’attente du bonheur et me bnsc et m’énerve. Adoucissons l’éclat du jour, la volupté cherche une ombre transparente.

Au frai* parfum dei fleurs mon amant préfère ma chaude haleine...

L’édat du jour ne blessera pas ses jeux, car ses paupières, sous mes baisers, resteront close*.

Mon ange, oh! viens... mon sein bondit, mon sang brûle...

Viens... viens... viens...

Ces paroles, dites avec autant d’ardeur impatiente que si la créole se fût adressée à un amant invisible, furent ensuite pour ainsi dire traduites par elle dans un thème d’une mélodie enchanteresse; scs doigts charmants tiraieutdc sa guitare, instrument ordinairement peu sonore, des vibrations pleines d’une suave harmonie.

La physionomie animée de Cecily, ses yeux voilés, humides, toujours attachés sur ceux de Jacques Ferrand, exprimaient les brûlantes langueurs de l'attente.

Paroles amoureuses, musique enivrante, regards enflammés, beauté sensuelle meut idéale, au dehors le silence, la nuit.... tout concourait en ce moment à égarer la raison de Jacques Ferrand.

Aussi, éperdu, s’écria- l-ll :

— Grâce.. v Cecily !... grâce!... c’est â en perdre la tête!... Tais-toi, c’est à mourir'!... Oh ! je vernirais être fou!...

— Ecoutez donc le secoud couplet, maître, dit la créole en préludant de nouveau.

Et elle coutiuua son récitatif passionné:

Si mon amant était U et que sa mnin effleurât mon épaule nue, je me sentirais frissonner et mourir...

S'il était là... et que ses cheveux effleurassent ma joue, us joue si plie deviendrait pourpre...

Mi joue si pale serait en feu...

Ape de mon ime, si lu étais li... mes lèvres desséchées, mes lèvres avides ne diraient pas une parole...

Vie de ma vie, si tu étais U , ce n’est pas moi qui, expirante... demanderais grâce...

Ceux que j’aime comme je t'aime... je les lue...

Mon ange, oh! viens... mon sein bondit... mou sang brûle... 9

Viens... viens... viens...

Si la créole avait accentué la première strophe avec une laugucur voluptueuse, elle mit dans ces dernières paroles tout l'emportement de l’amour antique.

Et, comme si la musique eût été impuissante à exprimer son fougueux délire, elle jeta sa guitare loin d'elle... et se levant à demi en tendant les bras vers la porte où se tenait Jacques Ferrand, elle répéta d'une voix éperdue, mourante:

— Oh ! viens... viens... viens...

Peindre le regard électrique dont elle accompagna ces paroles serait impossible...

Jacques Ferrand poussa un cri terrible.

— Oh ! la mort... la mort à celui que ta aimerais ainsi... à qui tn dirais ces paroles brûjanles! s'écria-t-il en ébranlant la porte dans un emportement de jalousie et d’ardeur furieuse. Oh !... ma fortune... ma vie pour une minute de celte volupté dévorante... que tu peins en traits de lia m me.

Souple comme une panthère, d'on bond Cecily fût au gnicliet ; et, comme si elle eût difficilement concentré ses feints transports, clic dit à Jacques Ferrand d'une voix basse, concentrée, palpitante:

— Eh bien !... ie te l'avoue... je me suis embrasée moi-même... aux ardentes paroles de cette chanson. Je ne voulais pas revenir à cette porte... et m'y voilà revenue... malgré moi... car j’entends encore tes paroles de tout à l’heure: c Si Ut me disais frappe... je frapperais... » Tu m'aimes donc bien?

— Ycux-tu... de l’or... tout mon orT...

— >on... j'eo ai...

— As-tu un ennemi ? je le tue.

— Je n’ai pas d’ennemi...

— Veux tu être ma femme? je t’épouse...

— Je suis mariée !...

— Mais que vcttl-lu donc alors? mon Dieu !... que veux-tu donc?...

— Prouve-moi que ta passion pour moi est aveugle, furieuse, que tu lui sacrifierais tout !...

— Tout ! oui, tout ! mais comment?

— Je ue sais. . mais il y a un instant l'éclat de tes veux m’a éblouie... Si â cotte heure tu me donnais une de ces marques d’amour forcené qui cxaltcut l'imagination d'une femme jusqu’au délire... je ne sais pas de quoi je serais capable!... Hâte-loi! je suis capricieuse ; demain, l'impression de tout à l'heure sera peut-être effacée.

— Mais quelle preuve puis-je te donner ici, à l’instant? cria le misérable en se tordant tes mains. Cent un supplice atroce! Quelle preuve? dis, quelle preuve ?

* — Tu n’es qu’un sot ! répondit Cecily en s’éioignaut du guichet avec une apparence de dépit dédaigneux cl irrité. Je rue suis trompée ! ie te croyais capable d'un dévouement énergique! Bonsoir.... C'est dommage....

— Cecily... oh! ne t’en va pas... reviens... Mais que faire? dis-le moi au moins. Oh ! ma tête s’égare... que faire? mais que faire?

— Cherche...

— Mon Dieu ! mon Dieu !

— Je n'étais que trop disposée âme laisser séduire si tu l’avais voulu... Tune retrouveras pas une occasion pareille.

— Mais euün... on dit ce qu'on veut! s'écria le notaire presque insensé.

— Devine...

— Explique-toi... ordonne...

— Eli ! si tu me désirais aussi passionnément que tu le dis. . tu trouverais le moyen de me persuader... Bonsoir...

— Cecily !

— Je vais fermer ce guichet... au lieu d’ouvrir cette porte ..

— Grâce ! écoute. .

— Un moment j'avais pourtant cru que ma tête se montait... ce forer s'élciul... l'obscurité serait venue... je n’aurais plus songé qu’à ton dévouement ; alors ce verrou... mais, non... lu ne veux pas... oh ! tu ne sais pas ce que tu perds... Bonsoir, saint homme...

— Cecily... écoute... reste... j’ai trouvé... s'écria Jacques Ferrand après un moment de silence et avec une explosion de joie impossible à rendre.

Le misérable fut alors frappé de vertige.

Une vapeur impure obscurcit son intelligence : livré aux appétits aveugles et furieux de la brute, il perdit toute prudcacc... toute réserve... l'instinct de sa conservation morale l'abandonna...

— Eh bien ! celte preuve de ton amour? dit la créole, qui, s'étant rapprochée de la cheminée pour y prendre son poignard, revint lentement près du guichet, doucement éclairée par ta lueur du foyer...

Puis, sans que le notaire s’en aperçût, elle s'assura du leu d'une chafiictte de fer qui reliait deux pitons, dont l’un était visse dans la porte, l'autre dans le chambranle.

— Ecoute, dit Jacques Ferrand d’une voix rauque et entrecoupée, écoute... Si je mettais muubouDcur... ma fortune... ina vie à ta merci... là... à l'instant... croirais-tu que je t'aime? Cette preuve de folle passion le suffirait-elle, dis?

— Tou honneur... ta fortune... ta vie?... Je ne te comprends pas.

— Si je te livre un secret qui peut me faire monter sur f échafaud,

seras- tu à moi ?

— Toi... criminel? Tu railles... Et tou austérité?

— Mensonge...

— Ta probité?

— Mensonge...

— Ta piété?

— Mensonge...

— Tu passes pour un saint, et tu serais un démon !... Tn te vantes... Non, il n j a pas d’homme assez habilement rusé, assez froidement énergique, assez heureusement audacieux pour capter ainsi la confiance et le respect des hommes... Ce serait un sarcasme infernal, un épouvantable défi jeté â b face de b société !

— Je suis cet homme. .. J'ai jeté ce sarcasme et ce défi à b face de b société ! s'écria le monstre dans un accès d épouvantable orgueil.

— Jacques!... Jacques!... ne parie pas ainsi! dit Cecily d une voix stridente et ie sein palpitant: tu me rendra» folle...

— Ma tête pour tes caresses... veux-tu?

— Ah! \uila donc de h pas-ion enlin!... s'écria Cecily Tiens... prends mon poignard... tu me désarmes ...

Jacques Ferrand prit, à travers le guichet, l'arme dangereuse avec précaution ci la jeta au loin dans le corridor.

— Cecily... tu inc crois donc? s’écria-t-il avec transport.

— î>i je te crois ! dit b créole en appuyant avec force ses deux matas charmantes sur les mains crispées de Jacques Ferrand. Oui, je te crois... car ^jc retrouve ton regard de tout à l'heure, ce regard qui m’avait fascinée... Tes yeux éCinceBenl d une ardeur sauvage. Jacques... je les aime, tes yeux !

— Cecily 1 ! 1

— Tn dois dire vrai...

— Si je: dL. vrai !... Oh ! lu vas voir.

— Ton frout est menaçant... Ta figure redoutable... Tiens, tu es

effrayant cl beau comme un lifte en fureur... Mais lu itU vrai, n esl-ce pas ?

j’ai commis des crimes» le dis-je ! ,

Tant mieux... si par leur aveu lu me prouves la passion...

- — Et si je dis tout/ .

— Je t’accorde toul... Car si lu as celle confiance aveugle, courageuse... vois-tu, Jacques... ce ne sérail plus I amant idéal de la chanson que j’appellerais. C’est à toi... mon tigre.. à loi... que je dirais: Viens... viens... viens...

En disant ces mois avec une expression avide cl ardente, Cecily s approcha si près, si près du juichel, que Jacques Ferrand scniu sur sa Joue le souille embrasé de U créole et sur ses doigts velus 1 impression

aoclriiinc de scs lèvres fralcltes cl tenues...

— Oh ! lu sera*, à moi... je serai ion ligre ! s éena-t-d. El apres, si lu le veux, lu me dé>honorcras, tu feras tomber ma tête... Mon honneur, ma vie,' toul est à loi maintenant...

— Ton honneur?

Mon honneur ! Ecoule. Il y a dix ans, on m avait confié une enfant

et deux ceut mille francs qu'ou lui destinait. J'ai abandonné Ion fa ut ; je l’ai fail passer pour morte au moyen d un faux acle de décès, cl j’ai gardé

J c’est habile el hardi... Oui aurait cru cela de toi?

— Ecoute encore. Je baissais mon caissier... Un soir, D avait pris chet moi un peu d'or qu’il m a restitué le lendemain : mais, pour perdre ce misérable, je l’ai accusé de m’avoir volé une somme considérable. On m'a cru ; on l’a jeté en prison... Maintenant mou bonneur est-'d 4 ta merci?

Oh!... tu m’aimes... Jacques... lu m'aimes... Mc livrer ainsi tes

secrets ! Quel empire ai-je doue sur toi?... Je ne serai pas ingrate... Donne ce front ou sont nées tant d infi rnalcs pensées.. . que ie le baise...

Oh! s’écria le notaire en balbutiant, l'éch.iUud serait là... dressé,

que je ne reculerais pas... Écoute encore... Celle enfant autrefois abandonnée s’est retrouvée sur mon cbcmlu... Elle m'inspirait des craintes... je l’ai fait tuer...

Toi?... Et comment?... né cela?...

Il y a peu de jours... près du pont d'Asnières... à l'îlc du Ravageur... un nommé Martial l’a noyée dans un bateau à soupape... Yoilàt-il asser de détails ? me croiras-tu ?

— Oh ! démon... d’enfer... lu m’épouvantes, et pourtant tu m'attires... tu inc passionnes... Quel est donc ton pouvoir?

— Ecoute encore... Avant cela, un homme m'avait confié cent mille écus... Je l’ai fait tomber dans mi guet-apens... je lui ai brûlé la cervelle... J’ai prouvé qu'il s’était suicidé, et j’ai nié le dépôt que sa soeur réclamait Maintenant ma vie est à ta merci... Ouvre.

— Jacques... tiens, je t’adore! dit la créole avec exaltation.

— Oh ! viennent mille morts... et Je les brave ! s’éeiia le notaire dans un enivrement impossible à peindre. Oui, lu avais raison; je serais jeune, charmant, que je n 'éprouverais pas cette joie triomphante... La clef!... jette- moi la clef!... lire le verrou...

La créole Ata la clef de la serrure, fermée en dedans, et la donna au notaire par le guichet en lui disant éperdument :

— Jacques... je suis folle.! ..

— Tu es à moi enfin ! s’écria-l-U avec uu rugissement sauvage, en faisant précipitamment tourner le péne de la serrure.

Mais la porte, fermée au verrou, ne s'ouvrit pas encore.

— Viens, mon tigre! viens... dit Cecily d’une voix mourante.

— Le verrou... le verrou 1... s’écria Jacques Ferrand.

— Mais si tn me trompois!... s’écria tout à coup b créole. Si ces secrets... tu les inventais pour le louer de moi !...

Le notaire resla un moment frappé de stupeur. 11 se croyail au terniq de ses vœux ; ce dernier temps d arrêt mit le comble à son impatiente furie.

11 porta rapidement la main à sa (Vitrine, ouvrit sou gilet, rompit avec violence une chaînette d’acier à laquelle était suspendu un petit portefeuille rouge, le prit, et. le montrant par le guichet à Cecily, il lui dit d'une voix oppressée, haletante :

— Voilà de qnoi faire tomber ma tête. Tire le verrou, le portefeuille est à toi. ..

— Donne, mon tigre l... s'écria Cecily.

Et, tirant bruyamment le verrou d'une main, de iaulre elle saisit le portefeuille... •

Mais Jacques Ferrand ne le lui abandonna qu au moment où il sentit la porte céder sous son cfïort...

Mais si la porte céda, elle ne fit que s'eutre-bâilier de la largeur d’un demi-pied environ, retenue quelle était à b hauteur de b serrure par la cbaiuc el les pilous. , f . .

A cet obstacle imprévu, Jacques Ferrand se précipita contre b porte et l’éUaub d'uu effort desespété.

Cecily, avec la rapidité de b pensée, prit le purkfeuille entre ses dents, ouvrit b croisée, jeta dans la cour un manteau, et aussi leste que hardie, sc servant d'une corde à nœuds fixée à l’avance au balcou, elle se laissa g|j»ser du premier étage dans b cour, rapide et légère conune une flèche qui tombe à terre...

Fuia, s'enveloppant à I» *‘ 4l « «b» le manteau, elle courut à la loge «lu portier, l’ouvrit, tir» le cordon, sortit dans b rue et saute dans nnn ».»S.

turc oui, depuis rentrée de Cecily chex Jacques Ferrand, venait chaque soir, a tout événement, par ordre du baron de Graün, stationner à vingt pa» de b maiMJii du uuteire...

Celte voilure partit au graud trot de deux vigoureux chevaux.

Elle aUeiguil le boulevard avant que Jacques Ferraud se fût aperçu de la fuite de Lecily.

Revcnous à ce monstre.

Tar l entre-bàillemcnt de la porte, il ne pouvait apercevoir la fenêtre dont la créole s’était servie pour préparer et assurer sa fuite...

D'un dernier coup furieux de ses larges épaules, Jacques Ferrand fit éclater la chaîne qui tenait la porte entr ouverte...

Il se précipita dans la chambre...

Il ne trouva personne...

La corde à nœuds se balançait encore au balcon de la croisée, où il se pencha...

Alors, de l’autre côté de la cour, à la clarté de la lune qui se dégageait des nuages amoncelés par l'ouragan, il vit, dans l'enfoncement de la voûte d'entrée, le porte cochèrc ouverte.

Jacques Ferrand devina tout.

Une dernière lueur d'espoir lui restait.

Vigoureux el déterminé, il ctqaniba le balcon, se bissa glisser à sou tour dans la cour au moyen de b corde, cl sortit en bâte de sa maisou.

La rue était déserte...

Il uc vit personne.

IJ n’enlendit d'autre bruit que le roulement lointain de b voiture qui emportait rapidement b créole.

Le notaire pensa que c’était quelque carrosse attardé, et n’attacha aucune attention à celle circonstance.

Ainsi pour lui aucune chance do retrouver Cecily, qui emportait avec elle la preuve de scs crimes !...

A cette épouvantable certitude, il tomba foudroyé sur une borne placée à sa porte.

Il rota longtemps là, muet, Immobile, pétrifié.

Les yeux fixes, hagards, les dents serrées, la bouche écumanlc. labourant machinalement de scs ongles sa poitrine qu’U ensanglantait, il sentait sa pensée s’égarer cl se perdre dans un abîme sans fond.

Lor-qu'il sortit de sa stupeur, U marchait pesamment et d’un pas mal assuré; les objets vacillaient à sa vue comme s’il sortait d'une ivresse profonde...

Il ferma violemment la porte de b rue el rentra dans sa cour...

La pluie avait cessé.

l.c vent, continuant de souiller avec force, chassait de lourdes nuées grises qui voilaient, saus l'obscurcir, b cbrléde b lune, dont b lumière blafarde éclairait b maison.

Un peu calmé par l’air vif et froid de b nuit, Jacques Ferrand, espérant combattre son agitation intérieure par l'agitation de sa marche, s'enfonça dans les allées boueuses de son jardin, marchant à pas rapides, saccadé», et de temps à autre portant à son front ses deux poings crispés...

Allant ainsi au hasard, il arriva au bout d'une allée, près d'une serre en ruines.

Ti'Ut à coup 0 trébucha violemment contre un amas de terre fraîchement remuée.

Il se baissa, regarda machinalement ci vit quelques linges ensanglantés. x

Il se trouvait près de b fosse que Louise Morel avait creusée pour y cacher boq enfant mort...

Son enfant... nui était aussi celui de Jacques Ferrand...

Malgré sou endurcissement, malgré les effroyables craintes qui l'agitaient, Jacques Ferrand frissonua dé pouvante. *

Il y avait quelque chose du fatal dans ce ra|*prochemcnt.

Poursuivi par b punition vengeresse de sa luxure, le hasard le ramenait sur b fosse de sou enfoui... malheureux fruit de sa violence et de sa luxure !...

Dans toute autre circonstance, Jacques Ferrand eût foulé cette sépulture avec une indifléreme atroce, mais, ayant épuisé -son énergie sauvage dans la scène que noos avons racontée, il se sentit saisi d’une faiblesse et d’une terreur soudaines...

Son front s’inonda d une sueur glacée, ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui, et il tomba sans mouvement à côté de celle tombe ooverte.

CUAPITÏB XV.

... Erreur inexplicable! erreur miu«' Teurcructlcl Woirctuo, li T . II.

Peut-être nous accusera-t-on, à propos de l'extension donnée aux *'-^n» suivantes, de porter atteinte à l’unité de notre fable par quelques

tableau* épisodiques t il nous semble que dans ce marnent surtout, où I d'importantes questions pénitentiaires, questions qui touchent au vif de létal social, sont à la veille d'être, sinon résolues (nos législateurs a’en garderont bien), du moins discutées, il nous semble que l'intérieur d'une prison, effrayant pandémonium, lugubre thermomètre do la civilisation, serait une élude opportune.

En un root, les physionomies variées des détenus de toutes classes, les relations de famille ou d’affection qui les rattachent encore au monde dont les murs de la prison les séparent, nous ont paru dignes d'inlérét.

Oo nous excusera donc d’avoir groupé autour de plusieurs prisonniers, personnages connus de cette histoire, d’autres figures secondaires, destinées à meure en action, en relief, certaines idées critiques, et à compléter cette iailiaiion à la vie de prison.

Entrons à la Force.

Rien de sombre, rien de sinistre dans l’aspect de cette maison de détention, située nie du Roi-de-Sicilc, au Marais.

Au milieu de l’une des premières cours, on voit quelques massifs de terre, plantés d’arbustes, au pied desquels pointent déjà çà et là les pousses vertes et précoces des primevères et des perce-neige ; un perron surmonté d’un porche en treillage, où serpentent les rameaux noueux de la vigne, conduit à l’un des sept ou huits promenoirs destinés aux détenus.

Les vastes bâtiments qui entoureut ces cotirs ressemblent beaucoup à ceux d’une caserne ou d’uue manufacture tenue avec un soin extrême.

Ce sont de grandes façades de pierre blanche percées de hantes et larges fenêtres où circule abondamment un air vif et pur. Les dalles et le pavé des préaux sont d oue scrupuleuse propreté. Au rez-de-chaussée, de vastes salles cliauffées pendant l’hiver, fraîchement aérées pendant l’été, servent, durant le jour, de Heu de conversation, d'atelier ou de réfectoire aux détenus.

Les étages supérieure sont consacrés à d’immenses dortoirs de dix ou douze pieds d'élévation, au carrelage net et limant ; deux rangées de lits de 1 er les garnissent, lits excellents composés d’une paillasse, d'un moelleux et épais matelas, d'un traversin, de draps de toile bien blanche et d’uue chaude couverture de bine.

A la vue de ces établissements réunissant toutes les conditions du bien-être et de la salubrité, ou reste malgré soi fort surpris, habitué que l'on est à regarder les prisons comme des antres tristes, sordides, nulsaius et ténébreux.

Un se trompe.

Ce qui est triste, sordide et ténébreux, ce sont les bouges où, comme Morel le lapidaire, tant de pauvres et honnêtes ouvriers languissent épuisés, forcés d'abandonner leur grabat à leur femme infirme, et de laisser avec un impuissant désespoir leurs enfants hâves, affamés, grelotter de froid dans leur paille infecte.

Même contraste entre la physionomie de l'habitant de ces deux demeures.

Incessamment préoccupé des besoins de sa famille, auxquels il suffit à peine au jour te jour, voyant une folle concurrence amoindrir son sature, l'artisan laborieux sera chagrin, abattu, l'heure du repos ne sonnera pas pour lui. une sorte de lassitude somnolente interrompra son travail exagéré. Pu», au réveil de ce douloureux assoupissement, il se retrouvera face à face avec les mêmes pensées accablantes sur le présent, avec les mêmes inquiétudes pour le h-udemaio.

Bronzé par le vice, indifférent au passé, heureux de la vie qu'il mène, certain de l'avenir (il peut se l'assurer par un délit ou par un crime), regrettant la liberté sans doute, mais trouvant de larges compensations dans le bien-être matériel dont il jouit, certain d'emporter à sa sortie de prison une bonne somme d’argent, gagnée par un labeur commode et modéré ; estimé. c'est-à-dire redouté de ses compagnons en raison de son cynisme et de sa perversité, le condamné, au contraire, sera toujours insouciant et gai.

Encore une fois, que loi manque-t-il ?

Ne trouve-t-il pas en prison bon abri, bon lit, bonne nourriture, *&ire élevé (1|, travail facile, et surtout et avant tout société de sou hoix, société, répétons-le, qui mesure sa considération à la grandeur es forfaits ?

Un condamné endurci ne connaît donc ni b misère, ni la faim, ni le oid. Que lui importe l'horreur qu'il inspire aux honnêtes gens?

Il ne les voit pas, il n'en connaît pas.

Ses crimes font sa gloire, son influence, sa force auprès des bandils au milieu desquels il passera désormais sa vie.

Comment oraradrait-il la honte ?

Au lieu de graves et charitables remontrances qui pourraient le forcer à rougir et à se repentir du passé, il entend de farouches applaudissements qui l'encouragent au vol et au meurtre.

A peine emprisonné, il médite de nouveaux forfaits.

Quoi de plus logique?

S'il est découvert, arrêté derechef, il retrouvera le repor, le Weihétre

(I) Salaire élevé, ri l’on «ange que, défrayé de tout, le condamné peut gagner ' do 5 à 10 aottt par jour. Combien est-il d'ouvrier* qui puissent économiser une j

telle somme?

matériel de b prison, et scs joyeux et hardis compagnons de crime et

de débauche...

Sa corruption est-elle moins grande que celle des autres, manifestet-il, au contraire, le moindre remords ; il est exposé à des railleries atroces, à des huées infernales, à des menaces terribles.

Enfin, chose si rare qu elle est devenue l’exception de b règle, un condamné -orl-il de cet épouvantable pandémonium avec b volonté ferme de revenir au bien par des prodiges do travail, de courage, de patience et d’honnêteté, a-t-il pu cacher son infamant passé, la rencontre d'un de ses anciens camarades de prison suffit pour renverser cet échafaudage de réhabilitation si péniblement élevé.

Voici comment :

Un libéré endurci propose une affaire à un libété.repcntant ; celui-ci, malgré de dangereuses menaces, refuse celte criminelle association; aussitôt une délation anonyme dévoile b vie de ce malheureux qui voulait à tout prix cacher et expier une première bute par une conduite honorable.

Alors, exposé aux dédains ou au moins à b défiance de ceux dont il avait conquis l'intérêt à force de bbeur et du probité, réduit à b détresse, aigri par l'injustice, égaré par le besoin, cédant enfin à ses funestes olisessions. cet homme presque réhabilité retombera encore et pour toujours au fond de l’abfme d'où il était si difficilement sorti.

Dans les scènes suivantes, nous tâcherons donc de démontrer les monstrueuses et inévitables conséquences de b réclusion en commun.

Après des siècles d'épreuves barbares, d'hésitations pernicieuses, on parait comprendre qo il est peu raisonnable de plonger dans une atmosphère abominablement viciée des gens qu’un air pur et salubre pourrait seul sauver.

Que de siècles pour reconnaître qu'en agglomérant les êtres gangrenés, on redouble rintensité de four corruption, qui devient alibi incurable !

Que de siècles pour reconnaître qu'il n'est, en tm mot, qu'un remède à celte lèpre envahissante qui menace le corps social 1...

L’isolement !...

Nous nous estimerions heureux si notre faible voix pouvait être, sinon comptée, du moins entendue parmi toutes celles qui, plus imposantes, plus éloquentes que la nôtre, demandent avec une si juste et si impatiente insistance, l'application complète, absolue, du système cellulaire.

Un jour aussi, peut-être, b société saura que le mal est une mabdic accidentelle et non pas organique ; que les crimes sont presque toujours dcB faits de subversion d instincts, de penchants toujours bons dans leur essence, mais faussés, mais roaléficiés par l'ignorance, l'égoïsme ou l'incurie fies gouvernants, et que la santé de l'âme, comme celle du corps, est invinciblement subordonnée aux lois d'une hygiène salubre et préservatrice.

Dieu donne à tous des organes impérieux, des appétits énergiques, le désir du bien-être; c'est à ia société d’équilibrer et de satisfaire ces besoins.

L'homme qui n'a en partage que force, bon vouloir et santé, a droit, souverainement droit, à un labeur justement rétribué, qui lui assure uou le superflu, mais te nécessaire, mais le moyen de rester sain et robuste, actif et bborieux... partant, houQéle et bou, parce que sa condition sera heureuse.

Les sinistres régions de b misère et de l'ignorance sont peuplées d'êtres morbides, aux ctrurs flétris. Assainissez ces cloaques, répandez- y l'instruction. l'aUrait du travail, d'équitables salaires, de justes récompenses, et aussitôt ces visages maladifs, ces âmes étiolées renaîtront au bien, qui est la santé, b vie de l'âme.

Nous conduirons le lecteur au parloir de la prison de b Force.

C’est une salle obscure, séparée dans sa longueur en deux parties égales par un étroit couloir à claires-voies.

L'une des parties de ce parloir communique à l'intérieur de ia prison : elle est destinée aux détenus.

L'autre communique au greffe ; elle est destinée aux étrangers admis 4 visiter les prisonniers.

Ces entrevues et ces conversations ont lieu à travers le double grillage de 1er du parloir, eu présence d'un gardien qui se lient dans l'intérieur et à l'extrémité du couloir.

L'aspect des prisonniers réunis au parloir ce jour-là offrait de nombreux contrastes : les uus étaient couverts de vêtements misérables, d'autre* semblaient appartenir à b classe ouvrière, ceux-ci à ia riche bourgeoisie.

Les mêmes contrastes de condition se remarquaient parmi les personnes qui venaient voir les détenus : presque toutes sont des femmes.

Généralement les prisonniers ont l'air moins tristes que les visiteurs ; car, chose étrange, funeste et prouvée par l'expérience, il est peu de chagrins, de hontes, qui résistent à trois ou quatre jours de prisou passés en commun !

Ceux qui s'épouvantaient le plus de cette hideuse communion s'y habituent promptement ; b contagion les gagne s environnés d'êtres dégradés. n'entendant que des paroles infâmes, une sorte de farouchs émulation tes entraîne, et, soit pour imposer â leurs compagnons en luttant de cvnisme avec eux, soit pour s'étourdir par celte ivresse mo-

raie, presque toujours les nouveaux venus .vflkiicnt autant de dépravation ef d'insolente fileté que les habitués de la prisoo.

Revenons au parloir.

.Malgré le bourdonnement sonore d’un gr. nd nombre de conversations tenues à demi voix d’un côté du cuuloir à l'autre, prisonniers cl visiteurs Huissaicnt. après quelque temps de pratique, par puuvoir causer entre eux, à la condition absolue de ne pas sc laisser un montent distraire ou occu|»er par l'entretien de leurs voisins, ce qui créait une sorte de secret au milieu de ce bruyant érhange de paroles, chacun étant forcé d’entendre son interlocuteur, mais de ne pas écouler un mol de ce qui se disait autour de* lui.

Parmi les détenus appelés au parloir par des visiteurs, le plus éloigné de l'endroit où siégeait le gardien était Nicolas Marti d. >

Au morne abattement dont on l'a vu frappé lors de son arrestation avait succédé une assurance cynique.

Déjà la contagieuse et détestable influence de la prison en commua portait ses fruits.

Sans doute, s’il eût été aussitôt transféré dans une cellule solitaire, ce misérable, encore sous le coup de son premier accablement, face à face avec b [musée de ses crimes, épouvante de la puniti n qui l'altcndait, ce misérable eût éprouvé, sinon du repentir, au moius une frayeur salutaire dont rien ne l'eût distrait.

lût qui sait ce que peut produire chez un coupable une méditation incessante, forcée, sur les crimes qu'il a commis et sur leurs châtiments?...

Loin de là jeté au milieu d'une tourbe de bandits, aux yeux desquels le moindre signe de repentir est une lâcheté, ou plutôt une trahison au’ils fout chèrement expier ; car, dans leur sauvage endurcissement, dans leur stupide déliante, ils regardent comme capable de les espionner tout homme (s il s'en trouve) qui, triste et morne, regieUttii sa bute, ne partage pas leur audacieuse insouciance et frémit a leur contact.

Jeté, dirons-nous, au milieu de ces bandits, Nicolas Martial, connaissant dès longtemps et par tradition les ni uiurs des prions, surmonta sa faiblesse et voulut paraître digne d'un nom déjà célèbre dans les annules du vol et du meurtre.

Quelques vieux repris de justice avaient connu son père le supplicié, d'autres son frère le galérien : il fut reçu et aussitôt putroné par ces vétérans du crime avec un intérêt farouche.

Ce fraternel accueil de meurtrier à meurtrier exalta le fils de la veuve ; ces louanges données à la perversité héréditaire de sa famille l'enivrèrent. Oubliant bientôt, dans ce hideux étourdissement, l'avenir qui le menaçait, il ne se souvint de scs forfaits passés que pour s'eu glorifier et les exagérer encore aux ycui de ses compagnons.

L'expression de b physionomie de Martbl était donc aussi iusolcnte que celle de son visiteur était inquiète et consternée.

Ce visiteur était le père Micou, le rccélcur-logeur du passage de b Brasserie, dans la maison duquel madame de Fermont et sa tille, victimes de b cupidité de Jacques Pcmnd, avaient été obligées de se retirer.

Le père Micou savait de quelles peines U était passible pour avoir maintes fois acqub à vil prix le fruit des vols de Nicolas et de bien d’autres.

Le fils de la veuve étant arrêté, le recélcur se trouvait presque à la discrétion du bandit, qui pouvait le désigner comme son acheteur habituel. Quoique cette accusation ne pût être appuyée de preuves flagrantes, elle n'en était pas moins très-dangereuse, très-redoutable pour le père Micou ; aussi avait-il immédiatement exécuté les ordres que Nicolas lui avait (ail transmettre par un libéré sortant.

— Eh bien ! comment ça va-l-il, père Micou ? lui dit le brigand.

— Pour vous servir, mon brave garçon, répondit le rereleur avec empressement. Dès que j’ai vu la personne que vous m’avez envoyée, tout de suite je me...

— Tiens ! pourquoi donc que vous ne me tutoyez plus, père Micou? t Nicolas en I interrompant d'un air sardonique. Est-ce que vous me éprisez... parce que je suis dans la peine ?...

— Non, mon garçon, je ne méprise personne... dit le recéleur qui ne souciait pas d afficher sa familiarité passée avec ce misérable.

— Kh bien ! alors, dites-moi lu... comme d'habitude, ou je croirai que vous u'avçz plus d’amitié pour mol, et ça me fendrait le cœur...

— À la bonne heure, dit le père Micou en soupirant. Je me suis donc occupé tout de suite de tes petites commissions.

— Voilà oui est parler, père Micou... je savais bien que vous n'oubücricz pas les amis. El mon tabac ?

— J'en ai déposé deux livres au greffe, mon garçon.

— Il est bon?

— Tout ce au'il y a de meilleur.

— Et le jambonneau ?

— Aussi déposé avec uu pain blanc de quatre livres ; j’y ai ajouté une petite surprise à laquelle lu ne t'attendais pas... une demi-douzaioe d'œufs dm s et une belle tête de Hollande...

— C'est ce qui s'appelle se conduire en ami 1 et du vin?

— H y a six bouteilles cachetées, mais tu sais qu'on ne l’en délivrera qu'une bouteille par jour.

— Que voulez- vous!... faut bien en passer par là.

— J'espère que tu es content de moi, mon garçon?

— Certainement, et je le serai encore, cl je le serai toujours, père Micou, car ce jambonneau, ce fromage, ces œufs et ce vin ne dureront que le temps d'avaler... mats, comme dit l’autre, quand 3 n’y eu aura plus, il y en aura encore, grâce au papa Micou, qui ine donnera cocorc du lunau si je suis gentil.

— Comment!... tu veux?...

— Que d.ms deux ou trois jours vous me renouveliez mes petites provisions, père Micou.

— Que le diable me brûle si je le fais ! c'est bon une fois.

. — Bon une fois ! allons donc ! des jambons cl du vin , c’est bon tou-

1 jours, vous savez bien ça.

— C’e-t possible , uuis je ne sois pas chargé de te nourrir de friandises.

— -VU! père Micou! c’est mal, c'est injuste, me refuser du jambon, à moi qui vous ai si souvent porté du yr as-double (I).

— Tabrlui donc, malheureux ! dit le recéleur effrayé.

— Non, j'en ferai juge le curieux (2); je lui dirai : Figurez-vous que le père Micou...

— C'est bon , c'est bon , s’écria le recéleur, voyant avec autant de crainte oue de colère Nicolas très-disposé à abuser de l'empire que lui douuail leur complicité, j’y consens... je te renouvellerai ta provision, quand elle sera finie.

— C'est juste... rieo que juste,.. Faudra pas non plus oublier d'envoyer du café à nia mère et à Calebasse , qui sont à Saint-Lazare ; clics prenaient leur lasse tous les malins... ça leur manquerait.

— Encore! mais tu veux donc me ruiner, gredin?

— Comme vous voudrez, père Micou... n’en parlons plus... je demanderai au curieux si... •

— Va donc pour le café, dit le recéleur en l'interrompant. Mais que le diable l'emporte !... maudit soit le jour où je t’ai connu !

— Mon vieux .. moi c'est tout le contraire... dans ce moment, je suis ravi de vous connaître. Je vous vénère comme mon père nourricier.

— J'espère que tu n’as ricu de plus à m’ordonner? reprit le père Micou avec amertume.

— Si.. . tu diras à ma mère et à ma sœur que, si fai tremblé quand on m'a arrêté, je ne tremble plus, et que je sms maintenant aussi déterminé quelles deux.

— Je leur dirai. Est-ce tout?

— Attendez donc. J’oubliais de vous demander deux paires de bas de laiue bien chauds.... vous ne voudriez pas que je m’enrhume, u est-ce pas?

- — Je voudrais que tu crèves !

— Merci , pcrc Micou, ça sera pour plus lard ; aujourd'hui j'aime autant autre chose... je veux la passer douce. Au moius si on me raccourcit comme mon père... j’aurai joui de la vie.

— Elle est propre, ta vie.

— Elle est superbe ! depuis que je suis ici, je m'amuse comme un roi. S'il y avait eu des lampions et des fusées, on aurait illuminé et tiré des fusées en mon honneur, quand on a su que j'étais le fils du fameux Martial, le guillotiné.

— C'est louchant. Belle parenté !

— Tiens! il y a bien des ducs et des marquis... pourquoi donc que nous n'aurions pas notre noblesse, nous autres? dit le brigand avec une ironie farouche.

— Oui... c'est Chariot (3j qui vous les donne sur la place du Palais vos lettres de noblesse.

— Bien sûr que ce n’est pas M. le curé ; raison de plus; en prison faut être de la noblesse de la haute pègre 14) pour avoir de l'agrément, «ns ça on vous regarde comme des rien du tout. Faut voir comme on les arrange, ceux qui ne sont pas nobles de pègre; qui font leur tête... Tenez, il y a ici justement an nommé Germain, un petit jeune homme qui fait le dégoûté et qui a l’air de nous mépriser. Gare à sa peau ! c’est un sournois : on le soupçonne d'être «n mouton. Si ça est, ou lui grignotera le nez... en manière d'avis.

— Germain ? ce jeune homme s'appelle Germain?

— Oui... vous le connaissez? U est donc de la pègre? Alors, malgré son air colas...

— Je ne le connais pas... mais s’il est le Germain dont j‘ai entendu parler, son compte est bon.

— Comment?

— Il a déjà manqué de tomber dans un guet-apens que le Velu et le Gros-Boiteux hui oui tendu il y a quelque temps.

— Pourquoi donc ça?

— Je n'eu sais rien. Ils disaient qu'en province il avait coqué (5) quelqu'un de leur bande.

Il) Du plomb volé.

12 Le juge.

(3, lx> bourreau.

■ Ai !>'•# sv»"'!» voleur*.

{■*>) Déooocé. — On m souvient que Germain, élevé pour le crime per ne ami «te n.»n père, le Maître «l'école, ayant refuaé de favoriser on vol que Pou voulait cr aimettre chez le banquier où U était employé à liantes, avait instruit ton tiatr«n de ce qu'on tramait contre lui, et a'éUit réfugié i Pari* Quelque teictw

— J'en étals sûr... Germain est irc mouton. Eh bien ! on en mangera, dti mouton. Je vas dire ça aux amis... ça leur donnera de l'appétit. Ah t i ! le Üros-Roileux (ait-il toujours des niches à vos locataires?

— Dieu merci, j'en suis débarrassé, de ce vilain gucux-lA! tu le verras ici aujourd’hui ou demaiu.

— Vive la joie! nous allons rire! En voilà encore un qui ne boude pas!

— C’est parce qu’il va retrouver ici Germain... que je t’ai dit que le compte du jeune homme serait bon... si c’est le même...

— Et pourquoi l’a-t-on pincé, le Gros-Doltcux ?

— Pour un vol commis avec un libéré qui voulait rester honnête et travailler. Ah ! bien oui ! le Gros-Boiteux l’a joliment enfoncé, il a tant d'vice, ce gueux-là ! Je suis sûr que c’est lui qui a forcé la malle de ces deux femmes qui occupent chez moi le cabinet du quatrième.

— Quelles femmes? Ah! oui... deux femmes, dont la plus jeune vous incendiait, vieux brigand, tant vous la trouviez gentille.

Elles n’iuccndicront plus personne ; car, A nicure qu’il est, la mère doit être morte, et la fille n’en vaut guère mieux. J’en serai pour une quinzaine de loyer; mais que le diable me brûle si je donue seulement une loque pour les enterrer ! J’ai bit assez de pertes, sans compter les douceurs que tu me pries de donner A loi et A ta famille ; ça arrange joliment mes affaires. J’ai de la chance cette année. ..

— Bab! bah! vous vous plaignez toujours, père Micou; vous êtes riche comme uu Crésus. Ab çA ! que je ne vous retienne pas!

— C’est benreux !

— Vous viendrez me donner des nouvelles de ma mère et de Calebasse, en m’apportant d’autres provisions?

— Oui... il le but bien...

— Ah! j’oubliais... . pendant que vous y êtes, achetez-moi une casquette neuve, en velours écossais, avec un gland ; la mienne n’est plus mettable.

— Ah ça ! décidément tu veux rire?

— Non, père Micou, je veux une casquette en veloors écossais. C’est mon idée.

— Mais tu t'acharnes donc à me mettre sur la paille?

— Voyons, père Micou, ne vous échauffez pas, c'est oui ou c’est non. Je ne vous force pas... mais... suffit.

Le recéleur, en réfléchissant qu’il était A la merci de Nicolas, se leva, craignant d’être assailli de nouvelles demandes, s’il prolongeait sa visite.

— Tu auras ta casquette, dit-il ; mais prends garde, si tu me demandes autre chose, je ne donnerai plus rieo ; il en arrivera ce qui pourra ; lu y perdras autaut que moi.

— Soyez tranquille, père Micou, je ne vous ferai chanter (1) qn’autant qu’il en faudra pour que vous ne perdiez pas votre voix car ça serait dommage, vous chantez bien.

Le recéleur sortit en haussant les épaules avec colère, et le gardien fit rentrer Nicolas dans l'Intérieur de la prison.

Au moment où le père Micou quittait le parloir destiné aux détenus, Rieolette-y entrait.

Le gardien, homme de quarante ans, aucicri soldat A fleure rode et énergique, était vêtu d’un habit-veste, d’une casquette et d un pantalon bleus; deux étoiles d’argent étaient brodées sor le collet et sur les ret roussis de son habit.

A la vue de la grisetle, ta figure de cet homme s’éclaircit et prit une expression d'affectueuse bienveillance ; il avait toujours été frappé de la grâce, de b gentillesse et de la bonté touchame avec laquelle M Colette consolait Germain lorsqu'elle venait au parloir s’entretenir avec lui.

-Germain était, de son côté, un prisonnier peu ordinaire: sa réserve, sa douceur et sa tristesse inspiraient un vif intérêt aux employés de b prison ; intérêt qu'on se gardait d’ailleurs de lui témoigner, de peur de l’exposer aux mauvais traitements de ses hideux compagnons, qui, nous l'avons dit, le regardaient avec une haine méfiante.

Au dehors il pleuvait A torrents ; mais. grAcc A ses socques élevés et A son parapluie, Rigolelte avait courageusement bravé le vent et la pluie.

— Quel vilain jour, ma pauvre demoiselle! lui dit le gardien avec bonté. Il but du coeur pour sortir par un temps pareil au moius !

— Quand on pense toute b route au plaisir qu’on va faire A un pauvre prisonnier, on ne s’inquiète guère du temps, allez, monsieur !

— Je n'ai pas besoin de vous demander qui vous venez voir...

— Sûrement... El comment va-t-il, mon pauvre Germain?

— Tenez, ma chère demoiselle, j'en ai bien vu des détenos; ils étalent tristes, tristes un jour, deux jours, et puis peu A peu Rg se mettaient an train-train des autres; et les plus chagrins dans les premiers temps finissaient souvent par devenir Ici plus gais de tous... M. Germain, ce n'est pas ceb, Il a l'air de plus en plus accablé, lui.

— C’est ce qui me désole.

— Quand je suis de service dans les cours, je le regarde du coin de l’œil, il est toujours seul... Je vous l’ai déjA dit, vous devriez lui rect

aprèa, ayant rencontré d<ma cette ville le muérahle dont il avait refusé «l'ètrc le complice à Haute». Germain, épié par lui, avait manqué d 'être victime «l'un £iictapena nocturne. C'ét-.it pour échapper i de nouveau* danger* qu’il avait j>;ia:rtê la rue du Temple, et tenu aceret son nouveau domicile.

(I) Forcer à donner de l'argent en menaçai»* \ Caire certaine» rév<lUli> : u

mander do ne pas s’isoler ainsi... de prendre sur lui pour parler aux •litres; il finira par être leur bêle noire... Les préaux sont surveillés, mais un mauv >is coup est bh ntht fait.

— Ali ! mon Dieu! monsieur... est-ce qu’il y a davantage de danger pour lui? s’écria Rignfeue.

— Pas précisément : mais ces bandi(s-IA voient qu’il n’est pas des leurs et ils le haïssent parce qu'il a I air honnête et fier.

— Je lui avais pourtant recommandé de faire ce que vous me dites IA, monsieur, dc,lAcher de parler aux moins méchant* ; mais c’cst plus fort que lui, il ne peut surmonter sn répugmnee.

— Il a tort... il a tort... uue rixe est bien vite engagée.

— Mou Dieu ! mon Dieu ! on ne peut donc pas le séparer d'avec les autres?

— Depuis deux ou trois jours que je me suis aperçu de leurs mauvaises intentions A son ég trd, je lui avais conseillé de se mettre ce que nous appelons A b pistole, c'est-à-dire en chambre.

— Eh bien?

— Je n'avais pas pensé à une chose... toute une rangée de cellules est comprise dans les travaux de réparation qu’on bit à la prisou, et les autres sont occupées.

— Mais ces mauvais hommes sont capables de le tuer ! s'écria Rigolette, dont les yeux se remplirent de larmes. Et si par hasard il avait des protecteurs, que pourraient-ils pour lui, monsieur?

— Bien autre chose que de iui faire obtenir ce qu’obtiennent les détenus qui peuvent la payer, une chambre A b pistole.

— Hélas!... alors il est perdu, s il est pris en haine dans b prison...

— Rassurez-vous, on y veillera de près... Mais, je vous ie réjtètc, ma chère demoiselle... conseillez-lui de se familiariser un peu. .. il n’y a que le premier pas qui coûte!

— Je lui recommanderai ceb de toutes mes forces, monsieur; mais pour on bon et honnête cœur, c’est dur, voyez-vous, de se familiariser avec des gens pareils.

— De deux maux il faut choisir le moindre. Allons, je vais demander M. Germain. Mais au fait, tenez, j’y pense, dit le gardien en se ravisant, fl ne reste plus que deux visiteurs... attendez qu'ils soient partis... il n’en reviendra pas d’autres aujourd'hui... car voilà deux heures... je ferai prévenir M. Germain; vous causerez plus A l'aise... Je pourrai même, quand vous serez seuls, le faire entrer dans le couloir, de façon que vous no serez séparés que par une grille au lieu de deux : c’est toujours cela.

— Ah ! monsieur, combien vous êtes bon... que je vous remercie!

— Chut ! qu'on ne vous entende pas, ça ferait des jaloux Asseyez-vous là-bas, au bout du banc ; et, dès que cet homme et celte femme aerout partis, j'irai prévenir M. Germain.

Le gardien rentra A son poste dans l’intérieur du couloir ; Rigolelte alla tristement se placer A I extrémité du banc où s'asseyaient les visiteurs.

Pendant que b grisette attend l’arrivée de Germain, nous ferons successivement assister le lecteur A l'entretien des prisonniers qui étaient restés dans le parloir après le départ de Nicobs .Martial

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