CHAPITRE n
Comparaison.
Rigolette, vivement Intéressée au triste sort de la sœur de Pique- Vinaigre, ne la quittait pas des yeux et allait tâcher de se rapprocher un peu d'elle, lorsque malheureusement un nouveau visiteur, entrant dans le parloir, demanda an détenu, qu'on alla chercher, et s’assit sur le banc entre Jeanne et la grisette.
Celle-ci, à la vue de cet homme, ne put retenir un geste de surprise, presque de crainte...
Elle reconnaissait en lui l’an des deux rccors qui étaient venus arrêter Morel, mettant ainsi à exécution la contrainte par corps obtenue contre le lapidaire par Jacques Ferrand.
Cette circonstance, rappelant à Rigolette l'opiniâtre persécuteur de Germain, redoubla sa tristesse, dont elle avait été un peu distraite par les touchantes et pénibles confidences de la sœur de Pique- \ maigre.
S'éloignant autant qu’elle le put de sou nouveau voisin, la grisette s'appuya au mur et retomba dans ses affligeantes pensées.
— Tiens, Jeanne, reprit Pique-Vinaigre, dont la figure joviale et railleuse s’était subitement assombrie, je ne suis ni fort ni brave ; mais si je m’étais trouvé là pendant que ton mari te faisait ainsi de la miscrc, ça ne se serait pas passé gentiment entre lui et moi... Mais aussi lu étais par trop bonne enfant, loi...
— Que voulab-tu que je Casse?... J’ai bien été forcée de souffrir ce que je ne pouvais pas empêcher !... Tant qu’il y a eu chez nous quelque chose à vendre, mon mari l’a vendu pour aller au cabaret avec sa maîtresse, tout, jusqu’à la robe du dimauche de ma petite fille.
— Mais l'argent de tes journées, pourquoi le luhdounais-tu?... pourquoi ne le cachais-tu pas?
— Je le cachais; mais il me battait tant... qoe j’étais bien obligée de le hri donner... C'était moins à cause des coups que je lui cédais... que parce que je me disais : A la flq H o’a qu’à me blesser assez grièvement pour que je sois hors d’état de travailler de longtemps, qu’il me casse on bras, je suppose : alors qu'est-ce que je deviendrai ?... qui soignera,
a ui nourrira mes enfants?... Si je suis forcée d’aller à l’hospice, il faudra onc qu’ils meurent de faim pendant ce temps-là?... Aussi lu conçois, mon frère, j’aimais encore mieux donner mon argent à mon mari, afin de n’étre pas battue, blessée... et de rester bonne â travailler.
— Pauvre femme, va I... On parle de martyrs; c’est toi qui l’as été martyre! *
— Et pourtant je n’ai jamais fait de mal à personne : je ne demandais qu’à travailler, qu'à soigner mon mari et mes enfants. Mais que vcux-lo, il y a des heureux et des malheureux, comme il y a des bons et des méchants.
— Oui, et c’est étonnant comme les bons sont heureux!... Mais enfin en es-iu tout à fait débarrassée, de ton gueux de mari ?
— Je l'espère, car il ne m’a quittée qu'après avoir vendu jusqu'à mon bois de lit et au berceau de mes deux petits enfants. . Mais quand je pense qu’il voulait J>ien pis encore...
— Quoi donc?
— Quand je dis lui, c’était plutôt cette vilaine femme qui le pouvait ; c'est pour ça que je t'en parle. Enfin un jour il m’a dit : « Quand dans un ménage il y a une jolie fille de quinze ans comme la n6trc, on est des bêtes de ne pas profiter de sa beauté. »
— Ah bon! je comprends... Après avoir vendu les nippes, il vent vendre les corps! .,
— Quand il a dit cela, vois-tu, Fortuné, mon saog n’a fait qu'un tour, et il but être juste, je l’ai fait rougir de honte par mes reproches ; et Comme sa mauvaise femme voulait se mêler de notre querelle en soutenant que mon mari pouvait faire de sa tille ce qu'il voulait ic l’ai traitée
si mal, celle nullieurcusc, que mon mari m'a battue, et c'est depuis cette scêiic-là que je ne les ai plus revus. i
— Tiens, vois-tu, Jeanne, il y a des gens condamnés à dix ans de
f irison qui n'en ont pas tant bit que ton mari ... Au moins ils ne dépendaient que dns étrangers... C'est un fier gueux !...
— Dans le fond, il n’est pourtant pas méchant, vois-tu. C'est de mauvaises connaissances de cabaret qui l'ont dérangé...
— Oui, il ne ferait pas de nia] à un cnbnt ; mats à une grande personne, c’est différent...
— Enfin, que veux-tu ! il faut bien prendre la vie comme le bon Dieu nous l’envoie... Au moins, mon mari parti, je n’avais plus à craindre d'être estropiée par un mauvais coup; j'ai repris courage... Faute d'avoir de quoi racheter un matchs, car avant tout il but vivre et payer 600 terme, et à nous deux ma fille aluée, ma pauvre Calberiue, à peine nous gagnions quarante sous par jour, mes deux autres enfauts étant trop petits pour rien gagner encore... faute d'un matelas, nous concilions sur une paillasse faite avec de la paille que nous ramassions à la porte d'un emballeur de notre rue.
— Et j'ai mange ma masse 1... et j’ai mangé nia masse !...
— Que veux-tu... tu ne pouvais pas savoir ma peine, puisque je ne t’en parlais pas. Enfin nous avons redoublé de travail lions deux Catherine... Pauvre enfant, ti lu savais comme c'est honnête, et laborieux, et bon ! Toujours les yeux sur les miens pour savoir ce que je désire qu'elle fesse ; jamais une plainte, et pourtant... elle en a déjà vu de celte misère... quoiqu'elle n'ait que quinze ans!... Ah! ça console de bien des choses, vois-tu, Fortuné, d'avoir une enfant pareille, dit Jeanne en essuyant ses yeux.
— C'est tout ton portrait... à ce que je vois. Il but bien que tu aies cette consolation au moius...
— Je l’assure, va, que c'est plus pour elle que je me chagrine que pour moi ; car il n'y a pas à dire, vois-tu, depuis deux moi» elfe ne s'e&l pas arrêtée de travailler un moment. Une fois par semaine elle sort pour aller savonner, aux bateaux du PoiiU-au-Change, à trois sous l'heure, le peu de linge que mon mari nous a laissé : tout le reste du tenps, à l'attache comme un pauvre chien... Vrai, ie malheur lui est venu trop têt. Je sais bien qu’il but toujours qu’il vienne ; mais au moins il y en a qui ont une ou deux années de tranquillité... Ce qui me fait aussi beaucoup de chagrin dans tout ça, vois-tu, Fortuné, c’est de ne pouvoir l'aider en presque rien... Pourtant, je tâcherai...
— Ah çà ! csi-te que tu crois que j’accepterais? Au contraire, je demandais un sou par paire d'oreilles pour leur raconter mes fariboles; j’en demanderai deux, ou Us se passeront des contes de Pique-Vinaigre, et ça t'aidera uu peu dans ton ménage. Mais, j'y pense, pourquoi ne pas te mettre en garni? comme ça ton mari ne pourrait rien vendre.
1 — En garni ? Mais penses-y donc : nous sommes quatre, on nous de-
manderait au moins vingt sous par jour; qu'est-ce qui nous resterait pour vivre ? Tandis que notre chambre ne noos coûte que cinquante ; francs par an.
! — Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique- Vinaigre avec une ironie
amère, travaille, éreinte-toi pour refaire uu peu ton ménage ; dès que lu auras encore gagné quelque chose, ton mari te pillera de nouveau . .. et un beau jour 11 vendra ta fille comme il a vendu tes nippes.
— Oh ! pour ça, par exemple, il me tuerait plutôt... Ma pauvre Ca theriuc !
— 11 ne te tuera pas, et il vendra (a pauvre Catherine. Il est ion mari, n'estee pas? Il est le chef de la communauté, comme l'a dit l’avocat, tant que vous ne serez pas séparés par la loi : et comme tu n’as pas cinq cent- francs à donner pônr ça, il but te résigner ; ton mari a le droit d'emmener sa fille de chez toi et où il veut... line fois que lui et sa maîtresse s'acharucron! à perdre cette pauvre enfant, est-ce qu'il ne faudra pas qu’elle y passe ?...
— Mou Dieu!... mou Dieu !... Mais si cette infamie était possible... il n’y aurait donc pas de justice?
— La justice ! dit Pique- Vinaigre avec un éclat de rire sardonique, c’est comme la viande... e’csl trop cher pour que les pauvres en mangent... Mettent, entendon<-nous, s’il s’agit de les envoyer à Melun, de les meure au carcan on de les jeter aux galères, c’est une autre affaire, on leur donne cette justice-là gratis... Si on leur coupe le cou, c’est encore gratis... toujours gratis... Prrrrencz vos billets, ajouta Pique- Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n’est pas dix sous, deux son.-, uu sou. un centime que ça vous coûtera... non, messieurs; ça vous coûtera b b.igalcllc de... rien du tout.. . C’est à la portée de tout le monde . uo ne fournit que sa tête... La coupc et la frisure sont aux frais Ju gouvernement... Voilà l.i justice grati,... Mais b justice qui empêcherait oce honnête mère de hmillc d’être battue et dépouillée par un gueux de mari nui veut et peut faire argent de sa fille, cette justicc-ïà coûte cinq coin ! francs... et il faudra t’en passer, ma pauvre Jeanne.
I — Tiens, Fortuné, dit la malheureuse mère en fondant en larmes, ta me mets la mort dans l’âme...
— C'«i»t qu’aussi je l’ai... la mort dans l’âme, en pcosant à ton sort ... à celai de ta famille... et en reconnaissant que ie n'y peux rien... J’ai I air de toujours rire... mais ne t'y tronqur pas, j ai deux sortes de gaietés vois-to. Jeanne, ma gaieté gaie et ma gaieté triste... Je n’ai ni b force ni le courage d'éfre méchant, colère ou haineux comme les so- ' 1res... ça s’eu va toqjours cirez moi eu paroles plus ou moins farces Mi
poltronnerie el nia faiblesse de corps m'ont empêché de devenir pire que je suis... Il a fallu l'uecasiou de celle bicoque isolée, où U n'y avait pas un cbat, et surtout pas on cliien, pour me (Mmsser à voler. Il a fallu encore que par hasard il ait fait nu clair de lune superbe; car la nuit, cl seul, j'ai une peur de tous les diables!
— C’est ce qui me fait toujours te dire, mon pauvre Fortuné, que tu es meilleur que tu ue crois... Aussi j'espère que les juges auront pitié do toi...
— Pitié de moi? un libéré récidiviste? compte là-dessus ! Après ça, je ne leur en veux pas : être ici, là ou ailleurs, ça m'est égal ; et puis tu as raison, je ne suis pas méchant... et ceux qui le sont, je les hais à ma manière, en me moquant d'eux : faut croire qu'à force de conter des histoires où, pour plaire à mes auditeurs, je fais toujours en sorte que cenx .qui tourmentent les autres par pure cruauté reçoivent à la fiai des raclées indignes... je me serai habitué à sentir comme je racoulc.
— Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es... mon pauvre frère? Je n'aurais pas cru cela.
— Minute !... Si je leur coulais de* récits où un gaillard qui vbM ou qui tue pour voler est roulé à la fin, ils ne inc laisseraient pas Unir ; maix s’il s'agit ou d une femme on d’uu enfant, ou. par exemple, d nu pauvre diable comme moi qu'on jeticrait pur térre en soufflant dessus, et qu'il soit poursuivi à outrance par une barbe Boire qui le persécute s. n- Jeuicut pour le plaisir de le persécuter, pour l' honneur, comme on dit, oh ! alors ils trépignent de joie quand à h (In du conte lu barbe noir© reçoit sa paye. Tiens, j'ai surtout nue histoire intitulée : Gringatet et C»u pu- en Deux, qui faisait les délices de (a centrale de Melun, et que je' u’ai pas encore racontée ici. Je lai punit ne pour ce soir; mais faudra qu'ils mettent crânement à ma llrHire, êt tu en profiteras... Sans comp- 1er que je l'écrirai pour tes enfants... Gringilrt et Coupe-* n- Deux, ça les amusera; des religieuses liraient cette hi&tolre-là, ainsi sois tranquille.
— Eutin, mon pauvre Fortuné, èe qui me console un peu, c’est de voir que lu n’es pas aussi malheureux que d'autres, grâce à ton caractère.
— Bien sdr que si l'étais comme un jjMtenu qui est de notre chambrée, je serais malfaisant, à moi-même. Pauvre garçon !... J’ai bien peur qu'ayant la fin de la journée il ne saigne d’un côté ou d'un autre, ça chauffe
à rouge pour lui... il y a, un mauvais complot monté pour ce soir à son intention...
— Ah ! mon Pieu ! on veut lui faire du ntal?... ne te mêle pas de ça, nu moins. Fortuné!..,
. — Pas si bêle !... j'attraperais des éclaboussures... C’est en allant et veuaut que j'ai entendu ja botter l’on cl l'autre... on parlait de bâillon pour 1* empêcher de crier... el puis, afin d'empêcher qu’on ne voie son exécution... ils veulent faire cercle autour de lui, en avant l'air d'ceooler un d'eux... qui sera censé lire tout haut un journal ou autre chose.
— lllai.s... pourquoi veut-on le maltraiter liast?...
— Comme il c>t toujours seul, qu'il ne (tarie à personne, et qu’il a Pair dégoûte des autres, ils s'imaginent one c'est un mouchard, ce qui est très-bête : car- au ©outrairc il so faufilerait avec tout le monde s il voulait moucharder. Mais le (iu de la chose est qu'il a l’air d’un Monsieur, et que ça les offusque. C'est le capitaine du dortoir, nommé le Squelette ambu but, qui est à la tête du complot, fl est comme un vrai de- ossé après ce pauvre Germain ; leur bête noire s'appelle ainsi. Ma foi, qu’ils s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais tu vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d être triste en prison, tout de suite ou vous suspecte ; aussi je ue l'ai jamais été, moi, suspecté. Ah çà, ma fille, assez camé, va-t'en voir chet toi si «j'y suis, lu prends sur ton temps pour venir ici... moi je li ai qna Im-ardcr... toi, c'est différent... ainsi, bonsoir... Reviens de temps en temps ; lu sais que j'en serai copteift.
— Mon frère, encore quelque? moments, je t’en prie.
— Non, non, tes enfants l attendent. Ah çà, tu ne leur dis pas, j’espère, aue leur nonoucle est pensionnaire ici ?
— Ils te croient aux Iles» comme autrefois ma mère. De celte manière, je peux leur parler de toi.
— A la bonne heure. Ah çà ! va-t’en vite, vite.
— Oui, mais écoute, mou pauvre frère ; je n’ai pas grand'chose, pourtant je ne te bisserai pas ainsi. Tu dois avoir si Iroid. pas de bas, et ce mauvais gilet ! .Nous l'arrangerons quelques hardes avec Catherine. Dame ! Forluue, tu penses, ce n’est pas l'envie de bien faire pour loi qui nous manque.
— De quoi? de quoi? des hardes? mais j’en ai plein mes malles. Dès i quelles vont arriver, j’aurai do quoi m'habiller comme un prince. Al- ; Ions, ris donc un peu! «Sou? Lh bien! sérieusement, ma bile, ça n’est ; pas de refus... en attendant que Griugalclct Coupe-eu-Dcux aient rem- I pli ma tirelire. Alors je le rendrai ça. Adieu, ma bonne Jeanne, la première fois que tu vlcudras, que je perde mon nom de Pique-Vinaigre si je ue te fais pas rire. Allons, va-t'en, je l’ai déjà trop retenue.
— Mais, mon frère, écoute donc !
— Mon brave, eh ! mon brave, erra Pique-Vinaigre au gardien qui , était assis à l’autre bout du couloir, j'ai hui ma conversation, je voudrais rentrer, assez causé.
— Ah ! Fortuné... ce n’est pas bien... de me renvoyer ainsi, dit Jeanne.
— C'est au contraire très-bien. Allons, adieu, bon courage, et demain matin dis aux enfants que tu as rêvé do leur oui le qui est aux Qes et qu'il t'a priée de les embrasser. Adieu.
— Adieu, Fortuné, dit b pauvre femme tout en larmes et en voyant son frère rentrer dans l'intérieur de la prison.
Rigoielte, depuis que le recors sciait assis à cùlé d'elle, n’avait pu entendre la conversation de Pique-Vinaigre et de Jeanne ; mal* elle n'avait pas quitté celle-ci des yeux, pensant au moyen de savoir l'adresse de cette pauvre femme, afin de pouvoir, selon sa première idée, la recommander à Rodolphe.
Lorsque Jeanne se leva du banc pour quitter le parloir, la griselle s’approcha d’elle en lui disant timidement :
— Madame, tout à l’heure, sans chercher à vous écouter, j'ai entendu que voua, étiez frangcusc-pa&scmenliere?
— Oui, mademoiselle, répondit Jeanne, un peu surprise, mais prévenue en faveur de Rigoielte par sou air gracieux el Sa charmante figure.
— Je suis couturière en robes, reprit la grisolle; maintenant que les franges et les passementeries tout à la mode, j'ai quelquefois des pratiques qui me demandent des garnitures à leur goût ; j'ai peu>é qu’il serait peut-être moins cher de in'adreSWr à tous, qui travaillez en chambre, que de m’adresser à un marchand, et que d'un autre chié je pourrais vous donner plus que ne vous donne votre fabricant.
— C’est vrai, mademoiselle, en prenant do b soie à mon compte cela me ferait un petit bénéfice... Vous êtes bien bonne de penser à mol... je n'en reviens pas...
— Tenez, madame, je vous parlerai franchement : j'attends la personne que je viens voir ; n'ayant à causer avec personne, tout à l'heure, avant que cc monsieur se soit mis entre nous deux, sans le vouloir, je vous assure, je vous ai entendue parier à votre frère de vos chagrins, de vos enfants; je me suis dit : Entre pauvres geos on doit | s 'aider. L'idée m’est venue que je pourrais vous être bonne à quelque chose, puisque tous étiez frangeuM*. Si, en effet, ce que je vous propose vous convient, voici mon adresse, donnez-moi la voire, de façon que lorsque j’aurai une petite commande à vous faire, je saurai où vous trouver.
Et Rigoielte donna onc db ses adresses à l.i sœur de Pique- Vinaigre.
Celle ci, vivement touchée des procédés de la griselle, dit avec effusion :
— Votre ligure ne m’avait pas trompée, mademoiselle; et pub, ne prenez pas cela pour de l'orgueil, niais vous avez un faux air de ma fille aînée, ee qui fait qu'en entrant je vous avais regardée par deux fois. Je vous remercie bien : si vous m'employez, vous serez contente de mon ouvrage, ce sera fait en conscience... Je me nomme Jeanne Duport... Je demeure rue de b Barillerie. n® 1.
— N° t ... ça n'est pas difficile à retenir. Merci, madame.
— C’est à moi de vous remercier, ma chère demoiselle, c’est si bon à vous... d'avoir tout de suite pensé à m'être utile! Encore une fois, je n’en reviens pas.
— Mais c’est tout simple, madame Duport, dit Rigoielte avec un charmant sourire. Puisque j'ai un faux air de votre fille Catherine, ce que vous appelez ma bonne idée ne doit pas vous étonner.
— Ltes-vous gentille... chcre demoiselle! Tenez, grâce à vous, je m’eu irai un peu moins triste que je ne croyais ; et puis peut-être que nous nous retrouverons ici quelquefois, car vous venez comme moi voir un prisonnier.
— Oui, madame... répondit Rigolctte en soupirant.
— Alors à revoir... du moins je l’espère, mademoiselle... Rigoielte, dit Jeauuc Duport après avoir jeté les yeux sur l'adresse de la griserie.
— A revoir, madame Duport.
— An moins, peusa Rigoielte en albnt se rasseoir sur son banc, je sais maintenant l’adresse de cette pauvre femme, et, bicu sûr, M. Rodolphe s intéressera à elle quaud H saura combien elle est malheureuse, car il m’a toujours dit : Si ‘vous connaissez quelqu’un de bien à pbindre, adressez-vous à moi...
Et Rigoielte, se remettant à sa place, attendit avec impatience la flo de l'entretien de son voisin, afin de pouvoir faire demander Germain.
Maintenant, quelques mots sur la scène précédente.
Malheureusement, il faut l’avouer, I indignation du misérable frère de Jeanne Duport avait été légitime... Oui... en disant que b loi était trop chère pour les pauvres, il disait vrai.
Plaider devant les tribunaux civils entraîne des frais énormes et Inaccrssibtas aux artisans, qui vivent » graud peinc d’un salaire imuftisant.
Qu’une mère ou qu’un père de famille appartenant à celte classe toujours sacrifiée, veuillent en effet obtenir uue séparation de corps ; qu'ils aient, pour l'obtenir, tou» les droits possibles...
L'obiiendront-if s ?
Non.
Car H n'y a pas un ouvrier en état de dépenser de quatre à cinq cents franc* pour les onéreuses formalités d’un tel jugement.
Pom tant le pauvre n'a d'autre vie que b vie domestique; 1a bonne ou mauvjise conduite d'un chef do famille d’artisans n’est pas seulement une question de moralité, c’est une question de pair...
Le sort d'une femme du peuple, tel que nous venons d’essayer de le peindre, mérite-t-il donc moins d interet, moins de protection, que celui
LES MYSTERES DR PARIS
d'une femme riche qui souffre des désordres ou des infidélités de son mari ?
Rien de plus digne de pitié, sans doute, que les douleurs de l'Ame.
Mais lorsqu’à ces douleurs se joint, pour une malheureuse mère, la misère de ses enfants, n’est-ü pas monstrueux que la pauvreté de ceUe femme b mette hors la loi, et b livre sans déteuse, elle et sa famille, aux odieux traitements d'un mari fainéant et corrompu?
Et celte monstruosité existe.
Et un repris de justice peut, dans celte circonstance comme dans d'autres, nier avec droit et logique l ‘impartialité des institutions au nom desquelles U est condamné.
Est-il besoin de dire ce qu'il y a de dangereux pour b société à justifier de pareilles attaques?
Quelle sera l’influence, l'autorité morale du ces lois, dont l’application est absolument subordonnée à une question d'argent ?
La justice civile , comme b justice criminelle, ne devrait-elle pas être accessible à tous?
Lorsque des gens sont trop pauvres pour pouvoir invoquer le bénéfice d'une loi éminemment préservatrice ci tutélaire, b société ne devrait-elle pas, à ses frais, en assurer l'applicaliou, par respect pour I bonneur et | le repos des faniil
Mais bissons celle lui restera toute
en a 1a force, il ira extraire, du grcs dans b forêt de Fontainebleau, métier auquel on résiste, terme moyen, six ans !!!
La condition d'un libéré est donc beaucoup plus fâcheuse, plus péuible, plus difficile qu elle ne l'était avant sa première bute : il marche entoure d'entraves, d'écueils ; U lui faut braver b répulsion, les dédains, souvent même b plus profonde misère...
Et s'il succombe à toutes ces chances effrayantes de criminalité, et s'il commet un second crime, vous vous montrez mille fois plus sévères envers lui que pour sa première bute...
Ceb est injuste... car c'est presque toujours U nécessité que vous loi biles qui le conduit à on second crime.
Oui, car il est démontré qu’au lieu de corriger, votre système pénitentiaire déprave.
I pour ■ailles ?
qui
sa vie fa victime d'un mari brutal et perverti, parce quelle est trop pauvre pour faire prononcer sa séparation de corps par b loi.
Parlons du frère de Jeanne Duport.
Ce réclusionnaire libéré sort d’un antre de corruption pour rentrer dans le momie; il a subi su peine, payé sa dette par rexpiatiou.
Quelles précaution»
b société a-t-elle mises pour l'cmpécher de retomber dans le crime?
Aucune...
Lui a-t-oo, avec une charitable prévoyance, rendu possible le retour au bien, afin de pouvoir sévir, ainsi que rou sévit d’une manière terrible, s’il se montre incorrigible?
Non...
La perversité contagieuse de vos geôles est tellement connue,
«si si justement redoutée, que celui qui en sort est partout un sujet
de mépris, d'aversion et d'épouvante : serait-il vingt fois homme de bien, il ne tiouvcra presque nulle part de l'occupation.
De plus, votre surveillance flétrissante l’exile dans de petites localités où ses antécédents doivent être immédiatement connus, et où il n’aura aucun moyen d’exercer les industries exceptionnelles souvent imposées aux détenus par les fermiers de travail des maisons centrales.
Si le libéré a eu le courage de résister aux tentations mauvaises, il se livrera donc à l'un de ceo métiers homicides dont nous avons parié, à b préparation de certains produits chimiques dont l'influence mortelle décline ceux qui exercent ces funestes protestions (I), ou bien encore, s'il
Fuit* de Cecilj. — net STO.
Au lieu d’améliorer, il empire...
Au lieu de guérir de légères affections morales, il les rend incurables.
Votre aggravation de peine, impitoyablement appliquée à b récidive, est donc inique, barbare, puisque cette ré cidive est, pour aimi dire, une conséquence forcée de vos Institutions pénales.
Le terrible chi liment qui frappe les récidivistes serait juste et logique. si vos prisons moralisaient, épuraient les détenus, et si à l’expiration de leur peine une bonne conduite leur était, sinon facile, du moins généralement possible...
Si l’on s'étonne de ces contradictions de b loi, que sera-ce donc lorsque l’on comparera certains délits à certains crimes, soit à eau se de leurs suites inév»
tables, soit à cause dedisproportions exorbitantes qui existent entre des punitions dont ils sont atteints f
L'entretien du prisonnier que venait visiter le recors nous offrira un de ces affligeants contrastes.
CflAPITRB 111.
Le détenu qui entra dans le narloir au moment où Pique-Vinaigre en sortait était un homme de trente ans environ, aux cheveux d'un blond ardent, à b figure
joviale, pleine et rubiconde ; sa taille moyenne rendait plus remarquable encore son énorme embonpoint. Ce prisonnier, si vermeil ei si obèse, s'enveloppait dans une longue et chaude redingote de molleton gris, pareille à son paulaloti à pieds; une sorte de casquette-chaperon en velours rouge, dite à b Pcrinet-Leclerc, complétait le costume de ce personnage, qui portait d’evcellcnles pantoufles fourrées. Quoioue b mode des breloques fût passée depuis longtemps, b chaîne d’or de sa montre soutenait bon nombre
0) On vient de trouver, Meure-t-on, le moyen de préserver les malheureux •uvnera vouée I cee effroyables industries. (Vetr b Ifmotrv iuenpuf d u* sum-
swm proctdt de uuMunon te su ne t>t ci* eu, présenté à l’Académie dee scm par M J. -N. Gannal.
Son interlocuteur était, nous Pavons dit, Pierre Bourdin, l'un des gardes du commerce chargés d'opérer l'arrestation de Morel le lapidaire. Ce recors était ordinairement employé par maître Boulard, huissier de Jf. Petit-Jean, prête-nom de Jacques Ferrand.
Bourdin, plus petit et aussi replet (pic l'huissier, se modelait selon scs moyens sur son patron, dont il admirait la magnificence. Affectionnant comme lui les bijoux , il portait ce jour-là une superbe épingle de topaze, et un long jascron d or serpentait, paraissait et disparaissait entre tes boutonnières de son gilet.
— Bonjour, (klole Bourdin, j'étais bien sûr que vous ne manqueriez pas A l’appel, dit joyeusement maître Boulard
* d’une (ttlitc voix grêle qui contrastait singulièrement avec son gros corps et sa large ligure Scorie.
— Manquer A l’appel! répouditle recors; j'en étais incapable, mon général.
* C’est ainsi que Bourdin, par une plaisanterie à la fois familière et respectueuse, appelait l'huissier sous les ordies duquel il instrumentait. eette locution milita ire étant d’ailleurs assez souvent usitée |urmi cci laines clauses d'employés et de pralicieus civils.
— Je vois avec plaisir que l’amitié reste fidêle*à l'infortune, dit nuiirc Boulard avec «ne gaieté cordiale :
pourtant je commençais à m'inquiéter, voila trois jour» que je mus avais écrit, cl pas Je Bourdin...
— Figurez-vous, mon péuér.d.que c'est toute mw histoire. Vous vous rappelez bien ce beau 'icomle de la rue de
Mm?
— Salnl-Rcmy ?
— Justement ! Vous mvrz comme il se moquait de nos prises de corps !
— Il en était indécent...
— A qui le ditesvous? nous deux Malicorne uous en élious romuie abrutis, si c'est possible.
— C'est impossible, brave Bourdin.
— Heureusement , non général ; mais voici le tait : ce beau vicomte* moulé en titre.
— Il est devenu comte’
— flon ! d'escroc il «t devenu voleur.
-Ah! bah J
— On est à scs trousses pour les diamants qu’il a effarouchés. El, par parenthèse. Us appartenaient au joaillier qui employait cette Termine de Morel, le lapidaire, que nous allions pincer rue du Temple, lorsqu'un grand mince à .moustaches noires a payé pour ce meurt-defaim, et a manque de nous jeter du haut en bas des escaliers, nous deux Malicorne.
— Ab ! oui. je me souviens... vous m’avez raconté cela, mon pauvre Bourdin... c’était fort drôle. Le meilleur de la farce a été que la portière de la maison vous a vidé sur le dos une éeuclle de soupe bouillante.
— Y compris l'écuelle, général , qui a éclaté comme une bombe A nos pieds. Vieille sorcière t
p»i , x>p- 'I* U" V- Doadcj-Uayn-, f»e Suai L«<u -, W, »u M-rai*.
— Ça comptera sur vos étals de services et blessures. Mais ce beau vicomte?
— Je vous disais donc que Saiut-Rcmy était poursuivi pour vol... après avoir fait croire A sou bon enfant de père qu'il avait voulu se brûler b cervelle. Un agent de police de mes amis, sachant que j’avais longuement traqué ce vicomte , m’a demandé si je ne pourrais pas In renseigner, le mettre sur b trace de ce miibllor. Justement j'avais su trop tard, lors de b dernière contrainte par corps A laquelle H avait échappe, qu'il s'était terré dans une ferme A Amouville. à cinq lieues de Paris... Mais quand nous y élious arrivés... il ü 'était plusteblps... l'oiseau avait
déuiclié !
— D’ailleurs, il a, le surlendemain, payé celte lettre de change, grâce A certaine grande dame, dit-on.
— Oui, général. ....
mais, c'est égal, je connaissais lu ukl, il s'était déjà une fois caché là . ..
il (Kiuvait bien s'y être caché une seconde...
c’est ce que j’ai dit A mon ami ragent de police. Celui-ci m'a proposé de lui donner un
coup de main en
amateur... et de le conduire A b ferme Je
n'avais pas d'occupation... ça me faisait une partie de campagne...
j’ai accepté.
— Eh bien ! le vicomte?...
—Introuvable! Apres avoir d'abord rôdé autour de b ferme, et nous y être ensuite introduits, nous sommes revenus , Jeans comme devant... c'est ce qui fait que je n'ai pas pu me rendre plus tôt â vos ordres, mon général.
— JVtais bien sûr
S 11 y avait impossibi- I de votre part, mou brave.
— Mais, sans indiscrétion, comment dia- Mc vous trouvez-vous ici?
— Des canailles, mon cher... uuc nuée de ranuillcs, uni, pour une misère u'une soixantaine de mille francs dont ils se prétendent dépouillés, out porté plainte contre moi en abus de confiance, et me forcent de me défaire de ma charge...
— Vraiment! général ? ah bien ! en voilA un malheur! comment, nous ne travaillerons plus pour vous?
— Je suis à b demisolde, mon brave Bourdin... me voici sous b remise.
— Mais qui est-ce donc qoo ces acharnés -b?
— Figurez-vous qu'un des plus forcenés contre moi est un voleur libéré, qui m'avait donné A recouvrer le montant d'un billet de sept cents mauvais francs, pour lequel il fallait poursuivre. J’ai poursuivi, j'ai été payé, j’ai encaisse l’argent... et parce que, par suite d opérations qui ne m'ont pas réussi, j'ai Iricassé celte somme ainsi que beaucoup d'autres, toute cette canaille a tant piaillé qu'on a lancé contre moi un mandat d’amener, et que vous me voyez ici, mon brave, ni plus ui moins qu’un malfaiteur...
— Si ça ue bit pas suer, utou général . . vous !
Strah Mic-Grepor.
— Mon Dieu, oui; mais ce qu‘il y a de plus curieux, c'est que ce liberté m'a écrit, il y a quelques jours, que cet argent étant sa seule ressource pour les jours mauvais, cl que ces jours mauvais étant arrivés... (je ne sais pas ce qu’il entend par là}, j’étais responsable des crimes qu'il pourrait commettre pour échapper a la misère.
— C'est charmant, parole d honneur !
— N'cst-ce pas? rien de plus commode... le drôle est capable de dire cela pour son excuse... Heureusement la loi ne connaît pas ces complicités-là.
— Après tonl, vous n êtes prévenu que d’abus de confiance, n 'est-ce pas, mon général ?
— Certainement ! est-ce que vous me prendriez pour un voleur, mai- Ire Bourdin?
— Ah ! par exemple, général ! Je voulais vous dire qu’il n'y avait rien de grave la-dedans; apres tout, il n’y a pas de quoi fouetter un chat.
— Est-ce que j’ai l'air désespéré, mon brave?
— Pas du tout ; je ne yous ai jamais trouvé meilleure mine. Au fait, si vous êtes condamné, vous en aurez pour deux ou trois mois de prison et 25 francs d’amende. Je connais mou Code.
— Et ces deux ou trois mois de prison... j’obtiendrai, i’en suit sûr, de les passer bien à mon aise dans une maison de santé. J’ai un député dans ma manche.
— Oh ! alors... votre affaire est sûre.
— Tenez, Bourdin, aussi je ne peux m'empêcher de rire; ocs imbéciles qui m ont fait mettre ici seront bien avancés, ils ne verront pas davantage un sou de l'argent qu'ils réclament. Ils me forcent de vendre ma «barge, va m'est égal, je suis censé b devoir à mou prédécesseur, comme vous dites. Vous voyez, c’est encore ces Gogos-là qui seront les dindons de la farce, comme dit llobert-Macaire.
— Mais ça me fait cct effet-fa, général ; tant pis pour eux.
— Ah ça ! mon brave, venons au sujet qui m’a lait vous prier de venir me voir : il s’agit d’une mission délicate, d’une afiairo de femme, dit maître Boulard arec une fatuité mystérieuse.
— Ah ! scélérat de général, je vous reconnais bien IA ! de quoi s'agit-il ? comptez sur moi.
— Je m'intéresse particulièrement à une jeune artiste des Folics-Dramatiques; je paye son terme, et, eu échange, elle me pave de retour, du moins je le crois ; Car, mon brave, vous le savez, souvent les aident* ont tort. Or je tiendrais d autant plus à Bavoir si j'ai tort, qu'Alexandrine (clic s’appelle Alexandiiue) m'a fait demander quelques fonds. Je n'ai jamais été chiche avec les femmes ; mais, écoulez donc, je n’aime pas à être dindonné. Ainsi, avant de faire le libéral avec cette chère amie, je voudrais savoir si elle le mérite par sa fidélité. Je sais niTil n’y a rien de plus rococo, de plus perruque, que la fidélité; mais c'est un faible que j’ai comme ça. Vous me rendriez donc un service d'ami, mon cher camarade, si vous pouviez pendant quelques Jours surveiller mes amours et me mettre à môme de savoir à quoi m'en tenir, soit en faisant jaser la portière d’Alcxandrine, soit...
Suffit, mon général, répondit Bourdin en interrompant l’huissier ; ceci n'est pas plus malin que de surveiller, épier, et dépister un débiteur. Reposez-vous sur moi; je saurai si mademoiselle Alexandrine donne des coups de canif dans le contrat, ce qui ne me paraît guère
C robable, car, sans vous commander, mon général, vous êtes trop bel on une et trop généreux pour qu'on ne vous adore pas.
— J'ai beau être bel homme, je suis absent, mon cher camarade, cl c’est un grand tort; enfin je compte sur vous pour savoir b vérité.
— Vous b saurez, je vous en réponds.
— Ah! mon cher camarade, comment voua exprimer ma reconnaissance ?
— Allons donc, mon général !
— Il est bien entendu, mon brave Bourdin, que dans cette circonstance-là vos honoraires seront ce qu'lis seraient pour une prise de corps.
— Mon général, je ne le souffrirai rat: tant que j’ai exercé sous vos ordres, ne m’avez-voos pas toujours laissé tondre le débiteur jusqu'au vif, doubler, tripler les frais d'arrestation, frais dont vous poursuiviez ensuite te pavement avec autant d'activité que s'ils vous eussent été dus à vous-meme?
— Mais, mon cher camarade, ceci est différent, et à mon tour je ne souffrirai pas...
— Mon général, vous m'humilieriez si vous ne me permet ifc z pas de vous offrir ces renseignements sur mademoiselle Alexandrine comme une bible preuve de ma reconnaissance.
— A b bonne heure; je ne lutterai pas plus longtemps avec vous de générosité. Au reste, votre dévouement me sera une douce récompense du moeUrux que j'ai toujours mis dans nos reblions d'affaires.
— C'est bien comme cela que je l'entends, mon général; mais ne pourrai-je pas vous être bon à autre chose ? Vous devez être horriblement mal ici, vous qui tenez tant à vos aises! Vous ôtes à b pwlofe (!}, j'espère?
— Certainement ; et je suis arrivé à temps, car j'ai eu b dernière chambre vacante : les autres sont comprises dans les réparations qu’on
,(?) En chimbre particulière. — Les prévenu! qui peuvent faire celte dépenw Obtiennent cct avantage.
fait à b prison. Je me suis installé le mieux possible dans ma cellule; je u’v suis pas trop mal : j'ai un poêle, j'ai fait venir un bon fauteuil, je fais trois longs repas, je digère, je tiw promène et je dors. Sauf les inquiétudes que me donne Alexandrine, vous voyez que je ne suis pai trop à plaindre.
— Mais pour vous qui étiez si gourmand, général, les ressources de b prison sont bien maigres.
— Et le marchand de comestibles qui est dans ma rue n'a-t-il pas été créé comme qui dirait à mon intention ? Je suis en compte ouvert avec lui, et tous tes deux jours il m'envoie uue bourriche soignée; et à ce propos, puisque vous ôtes en train de me rendre service, priez doue b marchande, cette brave petite madame Micbonneao, qui par parenthèse n'est pas piquée des vers...
— Ah I scélérat, scélcralisslmc de général !...
— Voyons, mon cher camarade, pas de mauvaises pensées, dit l'huissier avec une nuance de fatuité, je suis seulement bonne pratique et bon voisin. Donc, priez b chère madame Michonneau de mettre dans mon panier de demain un pâté de thon mariné... c'est la saison, ça tue changera et ça fait boire.
— Excellente idée!...
— Et puis, que madame Michonneau me renvoie un panier de vins composé, bourgogne, champagne et bordeaux, pareil au dernier, die saura ce que ça veut dire, et qu’elle y ajoute deux bouteilles de son vieux cognac de 1817 et une uvrt de pur moka Irais grillé et frais moulu.
— Je vais écrire b date de l’eau-de-vie pour ne rien oublier, dit Bourdin en tirant son carnet de sa poche.
— Puisque vous écrivez, mon cher camarade, ayez donc aussi b bonté de noter de demander citez moi mon édredon.
— Tout ceci sera exécuté à la lettre, mon général ; soyez tranquille, me voilà un peu rassuré sur votre nourriture. Mais vos promenades, vous les faites pêle-mêle avec ces brigands de détenus ?
— Oui, et c'est très-gai, très-animé ; je descends de chez moi apres déjeuner, je vais tantôt dans une cour, tantôt dans une autre, et, comme vous dites, je m'encanaille. C'est Régence, c’est Porchcron ! Je vous assure qu’au fond ils paraissent très-braves gens ; il y en a de fort amusants. Les plus féroces sont rassemblés dans ce qu’on appelle la Fosse aux Lions. Ali ! mon citer camarade, quelles figures patibulaires! Il y a entre autres un nommé le Squelette ; je n’ai jamais rien vu de pareil.
— Quel drôle de nom !
— Il est si maigre, ou plutôt si décharné, que ça n'est pas un sobriquet, je vous dis qu'il est effrayant ; par là-dessus il est prévôt de sa chambrée. C'est bien le plus grand scélérat... U sort du bagne, et il a encore volé et assassiné ; mais son dernier meurtre est si horrible qu’il sait bien qu’il sera condamné à mort sans rémission, mais ü s' en moque comme de Colin-Tampon.
— Quel bandit !
— Tous les détenus 1 admirent et tremblent devant lui. Je me suis mis tout de suite daos ses bonnes grâces en lui dormant des cigares ; aussi il m'a pris en amitié et il m’apprend l'argot. Je fais des progrès.
— Ah ! an t quelle bonue farce ! mon général qui apprend l'argot !
— Je vous dis que je m’amuse comme un bossu; ces gaillards-là m’adorent, il y en a même qui me tutoient... Je ne suis pas fier, moi, comme un petit monsieur nommé Cermain, un va-oo-pieds qui n’a pas seulement le moyen d'être à b pistote, et qui se mêle de faire le dégoûté, le grand seigneur avec eux.
— Mais il doit être enchanté de trouver un homme aussi comme il faut que vous pour causer avec lui, s’il est si dégoûté des autres?
— Bah ! il n’a pas eu l’air seulement de remarquer qui j'étais ; mais, l’eût-il remarqué, que je me serais bien gardé de répondre à ses avances. C'est b bêle noire de la prison... Ils lui joueront tôt ou tard un mauvais tour, et je n’ai pardieu pas envie de partager I aversion dont il est l'objet.
— Vous avez bien raison.
— Ça me gâterait ma récréation ; car ma promenade avec tes détenus est une véritable récréation... Seulement ces brigands-là n’ont pas grande opinion de moi, moralement... Vous comprenez, ma prévention de simple abus de confiance... c’est une misère pour des gaillards pareils... Aussi Ils me regardent comme bien peu, ainsi que dit A mal.
— En effet, auprès de ces matadors de crimes, vous êtes...
— Un véritable agneau pascal, mon cher camarade... Ah çà ! puisque vous êtes si obligeant, n'oubliez pas mes commissions.
— Soyez tranquille, mon général :
I* Mademoiselle Alexandrine ;
T Le pâté de poisson et le panier de vin ;
5° Le vieux cognac de 1817, le café en pondre et l’édredon. . TOM aurez tout cela... Il n’y a pas autre chose?
-- Ah ! si, j’oubliais... Vous savez bien où demeure M. Badinot?
— L’agent d’affaires? oui.
— - Etbicn ! veuillez lui dire que Je compte toujours sur son obligeance pour nie trouver uu avocat comme II me |e faut pour ma cause... que je ne regarderai pas à un billet de mille francs.
—Je verrai M, Badinot, soyez tranquille, tnon général ; ce soir toutes
vos commissions seront faites, et demain vous recevrez ce que vont me dénudez. A bientôt, et bon courage, mon général.
— An revoir, mon cher camarade.
Et le détenu quitta le parloir d‘un côté, le visiteur de l'autre.
Maintenant comparez le crime de Pique-Vinaigre, récidiviste, au délit île maître Boubrd, huissier.
Comparez le point de départ de tous deux et les raisons, les nécessite* qui ont pu les pousser au mal.
Comparez enfin le châtiment qui les attend.
Sortant de prison, inspirant partout i'éloigneinciil et b crainte, le libéré n'a pu exercer, dans 1 j résidence qu on lui avait assignée, le métier qu'il savait; il espérait se livrer à une profession dangereuse pour ia rie, mais appropriée à scs forces ; cette ressource lui a manqué.
Alors il rompt son ban, revient à Paris, comptant y cacher plus facilement ses antécédents et trouver du travail.
Il arrive épuisé de fatigue, mourant de faim ; par hasard il découvre qu'une somme d'argent est déposée dans une maison voisine, il cède à une détestable tentation, il force un volet, ouvre un meuble, vole cent fraacs et se sauve.
On l'arrête, il est prisonnier... Il sera jugé, condamné.
Comme récidiviste, quinze ou vingt ans de travaux forcés et l’exposition, voilà ce qui l’attend. Il le sait.
Cette peine formidable, il b mérite.
La propriété est sacrée. Celui qui, b nuit, brise votre porte pour s'emparer de votre avoir, doit subir un châtiment terrible.
Eu vain le coupable objcclera-t-il le manque d'ouvrage, la misère, la punition exceptionnelle, difficile, intolérable, le besoin que sa condition de libéré lui impose... Tant pis, b toi est une; la société, pour son saisi cl pour sotwepos, veut et doit être armée d'un pouvoir sans bonus* et impitoyablement réprimer ccs attaques audacieuses contre le bien d'autrui.
Oui, ce misérable, ignorant et abruti, ce récidiviste corrompu et tlé— ilaiçné a mérité son sort.
Mais que méritera donc celui qui, intelligent, riche, instruit, entouré de l'estime de tous, revêtu d'un caractère officiel, volera, non pas pour manger, mais pour satisfaire à de fastueux caprices on pour tenter les chances de l’agiotage ?
Volera, non pas cent francs... mais volera cent mille francs. . on million?...
Volera, non pas la nuit au péril de sa vie, mais volera tranquillement m grand jour, à la face de tous?...
volera... cnn pas un inconnu qui aura mis son argenfsous la sauvegarde d'une serrure... mais volera un client nui aura mis furcément son argent sous la sauvegarde de la probité de l'officier public que b loi dt*gne, impose à va confiance?...
Quel châtiment terrible méritera donc celui-là qui, au lieu de voler une petite somme presque par nécessité... volera par luxe une somme considérable ?
>e serait-ce déjà pas une iuju4ice criante dette lui appliquer qu'une peine égale à celle qu’on applique au récidiviste pousse à nout par b misère, au vol par le besoin ?
Allons donc ! dira la loi...
Comment appliquer à un homme bien élevé b même peine qu'à un wzsbood ? Fi donc !...
Comparer un délit de bonne compagnie avec une ignoble effraction?
Fi doue!,..
Apres tout, de quoi s’agit-il? répondra, par exemple, maître Boulard d'accord avec la loi :
— « En vertu des pouvoirs que me confère mon office, j’ai louché pour vous une somme d’argent ; celte somme, je l’ai dissipée, détournée, il n'en reste pas une nnole ; mais n’allez pas croire que b misère m'ait poussé à celle spoliation ’. Suis-jc un mendiant, un nécessiteux ? Weu merci, non, j’avais et j'ai de quoi vivre brgement. Oh ! rassurezvous, mes visées étaient plus hautes et plus Aères... Muni de votre argent, je me suis audacieusement élancé dans b sphère éblouissante de la spéculation ; je pouvais doubler, tripler b somme à mon profit, si b fortune m’eût souri... malheureusement elle m’a été contraire ! vous voyez bien que j'y perd* autant que vous ., a Encore une fois, semble dire L» loi, celle spoliation, leste, nette, presto et cavalière, faite an grand soleil, a-t-clle quelque chose de commun avec ccs rapines nocturnes, ces bris de serrures, ces effractions de portes, ces bustes clefs, ces leviers, sauvage et grossier appareil de misérables voleurs du plus bas étage ?
Us crimes ne ch.uigriit-ils pa de pénalité, même de nom, lorsqu'ils «ont commis par certains privilégiés?
L’n malheureux dérobe un pain chez un boulanger, en cassant un carreau .. une servante dérobe un mouchoir ou un louis à ses maîtres : ce b, bien et dûment apode vol avec circonstances aggravantes et infamantes, est du ressort ne la cour d'assises.
Et cela est juste, surtout pour le dernier cas t Le serviteur qui vole son maître est doublement coupable : il (ait presque partie di- la famille ; b maison lui est ouverte à toute heure, il trahit indignement la confbuce qu'on a en lui ; c'est cette trahison que b I I frappe d'une condamnation influante.
Encore une fois, rien de plus juste, de plus moral.
Mais qu'un huissier, mais qu'un officier oublie quelconque vous dérobe l’argent que vous avez forcément confié à sa qualité officielle, non seulement ceci n’est plus assimilé au vol domestique ou au vol avec effraction, mais ceci n’est pas même qualifié vol par la lui.
— Comment ?
Non, sans doute! vol... ce mot est par trop brntal... il sent trop son mauvais lieu... vol !... fi donc ! abus de confiance, à la bonne heure !• c’est plus délicat, plus décent et plus en rapport avec la condition sociale, la considération de ceux qui sont expo-es à commettre... ce délit 1 car cela s’appelle délit... Crime serait aussi trop brutal.
Et puis, ai-tinction importante :
Le crime ressort de la cour d'assises...
L’abus de confiance, de la police correctionnelle
0 comble de l’équité ! b comble de b justice dit ribulive ! répétons-le : un serviteur vole un louis à son maître, un alTamé brise un carreau pour voler unpain... voilà des crimes, vile aux assi-es.
Un officier public dissipe ou détourne un million, c’est nn abus é confiance... un simple tribunal de police correctionnelle doit eu con naître.
En fait, en droit, eu raison, en logique en humanité, en morale, cetu effrayante différence entre les pénalités est-elle justifiée par la di-Hembbuce de criminalité?
En quoi le vol domestique, puni d'une peine infamante, differe-t il d< l’abus de confiance, puni d’une peine correctionnelle?
Est-ce parce que l'abus de confiance entraîne presque toujours la ruine des familles ?
Qu’est-ce donc qn’un abus de confiance, sinon un vol domestique, mille fois aggravé |iar scs conséquences efTrayautes et par le caractère officiel de celui qui le commet ?
Ou bien encore en quoi on vol avec effraction est-il plus eonjnbtc qu’on vol avec tbus de confiance ?
Comment ! vous osez déclarer que la violation morale du serment de ne jamais fort» ire à b confiance que b société est forcée d'avoir en vous, est moins criminelle que b violation matérielle d’une porte?
Oui, ou l'ose...
Oui, b loi est ainsi Cuite...
Oui, plus les crimes sont graves, plus ils compromettent l'existence des familles, plus if> portent atteinte à la sécurité, à b moralité publique... moins ils sont punis.
De sorte que plus les coupables ont de lumières, d’intelligence, de bico-être et de considération, plus la loi se montre indulgente poor eux...
De sorte que la loi réserve ses peines les plus terribles, les plus infamantes pour les misérables qui ont, nous ne voudrions pas dire pour excuse... mais qui ont du moins pour prétexte l'ignorance, l’abruiusenv ni, b misère où on les laisse plongés.
Celte partialité de b loi est barbare et profondément immorale.
Frappez impitoyablement le pauvre s'il attente au bien d autrui, mais frappez impitoyablement aus:i l'ufiicier public qui attente au bien de ses clients.
Qu on n'entende donc plus des avocats excuser, défendre et faire absoudre (car c'est absoudre que de condamner à si peu]j des gens coupables de spoliations infâmes, par desraisoos analogues a celles-ci :
• — Mon cüefit ne nie pas avoir di>sipé les sommes dont il s'agit ; il sait dans quelle détresse affreuse son abus - de continuée a plongé un j honorable bmillc ; mais que voulez-vnu • ! mon client a l'esprit aveutu reux, il aime à courir les chances des entreprises audacieuses, et, un fais qu’il est lancé dans les spéculations, une fois que b fièvre de l'agio tage le saisit, il oc fait plus aucune différence entre ce qui est à lui et ce qui est aux autres. »
Ce qui, on le voit, est parfaitement consolant pour ceux qui fiOftt dé
F ouilles, et singulièrement rassurant pour ceux qui sont en position dêtre.
Il nous semble pourtant qu'un avocat serait assez mal venu en cou: d'assises s'il présentait environ cette défende :
■ — Mon clicul ne nie pas avoir crocheté un secrétaire pour y voler La somme dont il s’agit : mais que voulez vous ! il aime li bonne chère, il adore les f -mines, il chérit le bien-être et le luxe : or, une fois qu'il est dévoré de cette soif de plaisirs, il ne fait plus aucune différence en Ire ce qui est à lui et ce qui est aux autres. »
F.t nous maintenons b comparaison exacte entre le voleur et le spo ! liateur. Celui-ci n’agiotc que dans l’espoir du gain, et il uc désire cc gain que pour aug>ncuter sa fortune ou ses jo sanecs.
Réatinii ms, notre pensée...
Non- voudrions que, grâce à une réforme législative, l’abus d<‘ con fiance, commis par nu officier publie, frit qualifié vol, cl assimile, pou le minimum de la peine, au vo! domestique; et, pour 1c maximum, a vol . vi c effraction et récidive.
La compagnie à laquelle appnrtleudrait F officier publie serait respon sable des sommes qn’il aurait volées eu sa qualité ue mandataire fore 1 et salarié.
Voici, du reste, un rapprochement qui servira do corul'aire à celte digression... Après les faits que nous allons citer, tout commentaire devient inutile.
ogle
a Dy
elle était bien près de partager l'émotion de Germain ; elle se hâta de changer de conversation, et reprit :
— Vous dites toujours que c'est plus fort que vous ; niais U y a encore bien des choses pins fortes mie vous... que vous ne faites pas, quoique je vous en aie prié, supplié, ajouta BigolcUe.
— De quoi voulez-vous parler ?
—De votre opiniâtreté a vous isoler toujours des autres prisonniers... a ne jamais leur parler... Leur gardien vient encore de me dire que, dans votre intérêt, vous devriez prendre cela sur vous... Je suis sûre que vous n’en faites rien... Vous vous taisez?... Vous voyez bien, c'est toujours la même chose !... Vous ne serez content que lorsque ces affreux hommes vous auront tait du mal !...
— C’est que vous uc savez pas l'horreur qu'ils m'inspirent... vous ne savez pas toutes les raisons personnelles que j’ai de fuir et d'exécrer eux et leurs pareils !
— Hélas! sf, Je crois les savoir, ces raisons .. l'ai lu ces papiers que vous aviez écrits pour moi, et qu? j'ai été chercher chez vous apres votre emprisonnement... Là j'ai appris les dangers que vous aviez courus à votre arrivée à Paris, parce que vous vous êtes refusé à vous associer, en province, aux crimes du scélérat qui vous avait élevé... C'est même à 1a suite du dernier guet-apens qu’il vons a tendu que, pour le dérouler, vous avez quitté la rue du Temple... ne disant qu'à moi où vous alliez demeurer... Dans ces papicrs-là... j'ai aussi lu autre chose, ajouta lligolette en rougissant de nouveau et en baissant les yeux : rai lu des clioscs... que...
— 01» ! que vons auriez toujours ignorées, je vous le jure, s’écria vivement Germain, sans le malheur qui me frappe... Mais, je vous en supplie, soyez tout à fait généreuse ; pardonnez-moi ces folies, oubliez-les ; autrefois seulement il m’était permis de me complaire dans ces rêves, quoique bien insensés.
lligolette venait une seconde fois de tâcher d'amener un aveu sur les lèvres de Germaiu, en faisant allusion aux pensées remplies de l. ndnssc, de pa&sion, que celui-ci avait écrites jadis et dédiées au souvenir de la gri&eltc ; car, noua l'avons dit, il avait toujours ressenti pour elle un vif et sincère amour ; mais, pour jouir de riulimilé cordiale de sa gentille Voisine, U avait caché cet amour sous les dehors de l’amitié.
Rendu par le malheur encore plus déliant et plus timide, Q ne pouvait s'imaginer que lligolette l'aimât d'amour, lui prisonnier, lui liétri d’une accusation terrible, tandis qu'avant les malheurs qui le frappaicut elle ne lui témoignait qu’uu attachement tout fraternel.
La grisette, se voyant si peu comprise, é tout fa uu soupir, attendant, espérant une occasion meilleure de dévoiler à Germain le fond de son coeur.
Elle reprit donc avec embarras :
— Mon Dieu ! je comprends bien que la société de ces vilaines gens vous fasse horreur, mais ce n’est pas une raison pourtant pour braver des dangers inutiles.
— Je vons assure qu'aflu de suivre vos recommandations, j’ai plusieurs fois lâché d’adresser la proie à ceux d'entre eux qui me semblaient moins criminels; mais si vous saviez quel langage! quels hommes !
— Hélas ! c’est vrai, cela doit être terrible...
— Ce qu'il y a de plus terrible encore, voyez-vous, c'est de m'apercevoir que je m'habitue peu à peu aux affreux entretiens que, malgré moi, j'entends toute la journée : oui, maintenant j'écoute avec une morne ipaibie des horreurs qui, pendant les premiers jours, me soulevaient d’indignation ; aussi, tenez, je commence à douter de mot, s'éeria-t-il tvcc amertume.
— Oh ! monsieur Germain, que dites-vous !
— A force de vivre dans ces horribles lieux, ootre esprit finit pr s’habituer aux pensées criminelles, comme cotre oreille s'habitue aux paroles grossières qui retentissent continuellement autour de nous. Mon Dteo ! mon Dieu ! je comprends maintenant que l'on puisse entrer ici innocent, quoique accusé, et que i on en sorte perverti...
- Oni, mais pas vous, pas vous!
4 - Si, moi, et d’antres valant mille fois mieux que moi. Uélas ! ceux
qui, avant le jugement, nous condamnent à celle odieuse fréanenlation, ignorent donc ce qu elle a de douloureux et de funeste!... Ils ignorent «onc qu’à la longue l'air que l'on respire ici devient contagieux .. mortel à l'honncttr...
-Je vous en prie, ne parlez pas ainsi, vous me hôtes trop de chafrtn.
— Vous me demandez la cause de ma tristesse croissante, la voilà... Je oe voulais pas vous la dire... mais je n'ai qu’un moyen de reconnaître roire pitié pour moi.
-Ma pitié... ma pitié...
— Oui, c'est de ne vous rien cacher... Eh bien! je vous l'avoue avec effroi... je ue me reconnais plus... j’ai beau mépriser, fuir ces misérables; leur présence, leur contact agit sur moi... maigre moi... On dirait qu'ils ont la fatale puissance de vicier l’atmosphère où ils vivent... U me «•mhle que je sens la corruption me- gagner par tous les pores... Si l'on tn absolvait de la faute que j’ai commise, la vue, les relations des honnêtes gens me rempliraient de confusion et de honte. Je n'en suis pas encore a me plaire au milieu de mes compagnons ; mais j’en suis venu à
redouter le jour où je me retrouverai au milieu de personnes honorables... Et cela, parce que j'ai la conscience de ma faiblesse.
— De votre faiblesse?
— De ma lâcheté...
— De votre lâcheté?... mais quelles idées injustes avez-vous donc de vons-même, mon Dieu ?
— El n'esl-cc pas être* lâche et coupable que de composer avec tes devoirs, avec la probité ? et cela je l'ai fait.
— Vons ! vous !
— Moi. En entrant ici... je ne m'abusais pas sur b grandeur de ma faute... tout excusable qu'elle était peut-être. Eh bien ! maintenant elle me parait moindre ; à force d'entcodre ce» voleurs cl ces meurtrier» parler de leurs crimes avec des railleries cyniques ou un orgueil féroce, je me surprends quelquefois à envier leur audacieuse indifférence et à me railler amèrement des remords dont je suis tourmenté pour uu délit si insignifiant... comparé à leurs forfaits...
— Mais vous avez raison ! votre action, loin d’être blâmable, est généreuse ; vous étiez sûr de pouvoir le lendemain malin rendre l'argent que vous preniez seulement pour quelques heures, afin de sauver une famille entière de la ruine, de la mort peut-être.
— Il n’importe; aux veux de la loi, aux yeux des bounêtrs gens, c'est un vol. Sans dou:c il est moins mal de voler dans un tel but que dan» tel autre : mais, voyez-vous cela, c’est un symptôme funeste que d'être obligé, pour s'excuser à se$ propres yenx, de regarder au-dessous de soi... Je ne pui» plus m'égaler aux gens sans tache... Me votai déjà forcé de me comparer aux gens dégrades avec lesquels je vis... Aussi à la longue... je m'en aperçois bien, la conscience s'engourdit, s'eudurcii... Demain, je commettrais un vol, non pas avec la certitude de pouvoir restituer fa somme que j'aurais dérobée dans un but louable, mais je volera» par cupidité, que je me croirais sans doute inooccut, en rue comparant à celui qui (uc pour voler... Et pourtant, à cette heure, il y a autant de distance eulre moi et un assassiu, qu'il y en a entre moi et un homme irréprochable... Ainsi, parce qu'il est dos être» mille fois plu» dégradé» que roui, tna dégradation va s'amoindrir à mes yeux ! Au lieu de pouvoir dire comme autrefois : Je suis au»si bouuêle que le plus hounète homme, je me consolerai en disant ; Je suis le moius dégradé des misérables parmi lesquels je suis destiné à vivre toujours!
— Toujours? Mais une fois sorti d'ici?
— Eh ! j’aurai beau être acquitté, ces gens-là roe connaissent ; à leur
sortie de prison, s'il» me rcnronlrent, ils me parleront comme à leur ancien compagnon de geôle. Si l'on ignore la juste accu&aliou qui tn’a conduit aux assise», ces misérables me meuaceront de la divulguer. Vous le voyez donc bien, des lient maudits et maintenant indissolubles m'attachent à eux... tandis que, enfermé seul dans ma cellule jusqu'au jour de mon jugement, inconnu d'eux comme il» eussent été inconnu» de moi, je n’aurais pas été assailli de ces craintes qui peuveut paralyser le» meilleures résolutions... Et puis, seul à seul avec fa pensée de m'a faute, elle eût grandi au lieu de diminuer à mes yeux plu» elle m'aurait paru grave, plus l'expiation que je me serais imposée dans l'avenir eût été grave. Aussi, plus j'aurais eu à me faire pardonner, plus dans ma pauvre sphère j’aurais lâché de faire le bien... Car il faut cent bonnes actions pour en expier une mauvaise... Mais songerais- je jamais à expier ce qui à cette heure me cause a peine un remords. . Tenez... je le sens, j'obéis à. une irrésistible influence, contre laquelle j'ai longtemps lutté de toutes mes forces; on m'avait élevé pour le mal, je cède à mon destin : après tout, isolé, sans famille-., qu’importe que ma destinée s'accomplisse honnête ou criminelle Et pourtant.... mes intentions
étaient bonnes et pures... l'ar cela même qu’on avait voulu faire de moi un inlâme, j'éprouvais une satisfaction profonde à médire : Je n’ai jamais failli à l'honneur, et cela m’a été peut-êtreidus difficile <ju’à tout antre... Et aujourd'hui... Ah! cela est alfreux... affreux... s'écria le prisonnier avec une explosion de sanglots si décorants, que RigoleUeprofondément émue, ne put retenir ses larmes.
C'est qu’aussi l'expression de la physionomie de Germain était navrante ; c’est qu’on ne pouvait s'empêcher de sympathiser à ce désespoir d'un homme de coeur qui se débattait conlf^es atteintes d une contagion fatale, dont sa délicatesse exagérait encore le danger si menaçant.
Oui, le danger menaçant.
Nous n’oublierons jamais ces paroles d’uue homme d'une rare Intelligence, auxquelles une expérience de vingt années passées duos l'administration des prisons donnait tant de poids ;
« En admettant qu injustement accusé l'on entre complètement pur dans une prison, on ên sortira toujours moins honnête qu'on n’y est entré ; ce qu’on pourrait appeler la première fleur de i honorabilité disparaît à jamais au seul contact de cet air corrosif.. . >
Disons pourtant que Germain, grâce à sa probité saine et robuste, avait longtemps et victorieusement lutté, et qu i! pressentait plutôt les approches de la maladie qu'il uc l'éprouvait réellement.
Scs craintes de voir sa faute s'amoindrir à >es propres yeux prouvaient qu’à celte heure encore il eu sentaif toute fa gravité; tuais le trouble, mais l'appréhension, mais le» doutes qui agitaient cruellement celle àmc honnête et généreuse n en étaient pas moins des symptômes alarmants.
Guidée par la droiture de son esprit, par sa sagacité de femme et
l.ES MYSTÈRES DE PARIS.
par l'instinct de son amour, Rigeletle dcviua ce que nous venons de dire. ... ' , ■ ,
Quoique bien convaincue que son ami n avait encore rien perdu •de sa délicate probité, elle craignait que, malgré lcxccllence de son naturel, Germain ne fût uu jour Indifférent à ce qui le tourmentait alors si cruellement.
CUAPlTIUi V.
MGounTt.
... Si assuré que Md le bonheur dont on jouit, on serait quelquefois tenté de désirer des m alfvwri impottibUt, pour contempler avec reçu mais sauce et vénération la noble grandeur de certains dévouements...
WtamM. — L'Etpril-Savil, liv. n.
Rigolelte, essuyant scs larmes et s'adressant à Germain, dont le front était appuyé sur la grille, lui dit avec un accent touchant, sérieux, presque solennel, qu’il ne lui connaissait pas cucore :
— Ecoutes-moi, Germain, je m'exprimerai peut-être mal, je ne parle nas aussi bien que vous ; mais ce que je vous dirai sera juste et sincère. D'abord vous avez tort de vous plaindre d’être isolé, abandonné...
— Oh ! ne pensez pas que j'oublie jamais ce que votre pitié pour moi vous Impire !...
— Tout à l'heure je ne vous ai pas interrompu quand vous avez parié de pitié... mais puisque vous répétez ce mot... je dois vous dire que ce n'est pas du tout de la pitié que je ressens pour vous... Je vais vous expliquer cela de mon mieux.
Quand nous éiious voisins, je vous aimais comine uu bon frère, comme nu bon camarade ; vous me rendiez de petits services, je vous en reniais d'autres ; vous me faisiez partager vos amusements du dimanche, je tâchais d'être bien gaie, bien gentille pour vous en remercier... nous étions quittes.
— Quittes! oh non...ie...
— baissez-moi parier à mon tour... Quand vous avez été forcé de quitter la maison que nous habitions... votre départ m’a fait plus de peine que celui de mes autres voisins.
— Il serait vrai !...
— Oui, parce qu’eux autres étaient des sans-soucis à qui, certainement. i<* d - vais manquer bien moins qu’à vous; et puis ils ne sciaient résignes à devenir mes camarades qu'après s'ètre fait cent fois répéter par moi qu’ils ue seraient jamais autre chose... Tandis que vous... vous avez tout de suite deviné ce que nous devions être l'un pour l’autre.
Malgré ça, vous passiez auprès de moi tout le temps dont vous pouviez disposer... vous m’avez appris à écrire... vous m’avez donné de hou- conseils, un peu sérieux, parce qu'ils étuicul bons , enfin vous avez été le plus dévoué de mes voisins... et le seul qui ne m’ayez rieu demandé... pour la peine... Ce n’est pas tout : en quittant la maisota, vous m’avez donné une grande preuve de confiance... vous voir confier un secret si important à une petite fille comme moi, dame, ça m’a rendue fierc... Aussi, quand je me suis séparée de vous, votre souvenir inYlail toujours bien plus présent que celui de mes antres voisins... Ce que je vous dis là est vrai... vous le savez, je ne mens jamais. ..
— Il serait possible^... vous auriez fait cette différence eutre moi... et les autres ?...
— Certainement, je l'ai faite, sinon j'aurais eu un mauvais cœur... Oui, je me disais : Il n'y a rien de meilleur que M. Germain ; seulement il est un peu sérieux... mais c'est égal, si j’avais une amie qui voulût se marier pour être bien, bien heureuse, certainement je lui conseillerais d'épouser M Germain, car il serait le paradis d’une bonne petite ménagère.
— Vous pensiez & mol !... pour une autre... ne put s'empêcher de di e tristement Germain.
— C'est vrai ; j’aurais été ravie de vous voir faire un heureux mariage, puisque je vous aimais comme un bon camarade. Vous* voyez, je suis hanche, je vous dis tout.
— Et je vous en remercie du fond de lame ; c’est une consolation pour moi d'apprendre que parmi vos amis j étais celui que vous préfériez.
— Voilà où en étaient les choses lorsque vos malheur» sont arrivés... C'est alors que j’ai reçu cette pauvre et bonne lettre où vous m’inslruistez de ce que vous appelez abc faute... faute que k* trouve, moi qui ne sois pas savante, une belle et bonne action : c’est alors que vous m'avez dun iodé d'aller chez vous chercher ces papiers qui m’ont appris que vous m'aviez toujours aimée d'amour sans oser me le dire. Ces papiers oû j'ai lu, et Plg licite ne put retenir ses larmes, que, songeant à mon avenir, qu’une maladie ou le manque d’ouvrage pouvait rendre ri péu ble, vous me hissiez, si vous mouriez de mort violente, comme vous
pouviez le craindre... vous me laissiez le peu que vous aviez acquis i force de tràvail et d’économie... . *
— Oui, car si de mon vivant vous vous étiez trouvée sans travail ou malade... c’csl à moi, plutôt qu’à tout autre, que vous vous seriez adressée, n’est-ce pas? j v comptais bien, dites! dites!... Je ne me suis pas trompé, u’esl-ce pas?
— Mais c’est tout simple, à qui auriez-vous voulu que je m’adresse?
— Oh ! tenez, voilà de ccs paroles qui font du bien, qui consolent de bien des chagrins 1
-- Moi. je ne peux pas vous exprimer ce que j’ai éprouvé en lisant... quel triste mol ! ce testament dom chaqqp ligne contenait un souvenir pour moi ou une pensée pour mon avenir ; et pourtant je ne devais connaître ces preuves de voire attachement que lorsque vous n’existeriez plus... Dame, que voulez-vous! après une conduite si généreuse, on s’étonne que l'amour vienne tout d un coup !... c’est pourtant bien naturel.,. n 'est-ce pas, monsieur Germais?
La jeune fille ait ces derniers mot*, avec une naïveté si touchante et si franche, en attachant scs grands yeux noirs sur ceux de Germain, que celui-ci ne comprit pas tout d'abord, tant il était loin de se croire aimé d'amour par Rigolelte .
Pourtant ces paroles étaient si précises, que leur écho retentit au fond de Pâme du prisonnier ; il rougit, pàlU tour à tour, et s'écria :
— Que dites-vous ? Je crains... Oh! mon Dieu... je me trompe peutêtre... je...
— Je dis. que du moment où je vous ai vu si bon pour moi, et où je vous ai vu si malheureux, je vous ai aimé autrement qu'un camarade, et que si maintenant une de mes amies voulait se marier, dit Rigolelte ea souriant et rougissant, ce n'est plus vous que je lui conseillerais d'épouser, monsieur Germain.
— Vous m’aimez ! vous m'aimez !
11 faut bien que je vous le dise de moi-même, puisque vous ne me le demandez pas.
— Il serait possible !
— Ce n’est pourtant pas faute de vous avoir par deux fois mis sur la voie, pour vous le Caire comprendre. Mais bon ! monsieur ne veut pas entendre à demi-mot, il me force à lui avouer ces choses-là. C’est mal peut-être, mais comme il n’y a que vous qui puissiez me gronder ifc mon cfTroulcric, j'ai moins peur ; et puis, ajouta Rigolelte d un ton plus sérieux et avec une tendre émotion, tout à l'heure vous m’avez paru si accablé, si désespéré, que je n’y ai pas tenu ; j’ai en l’amour-propre de croire que ccl aveu, fait franchement et du fond du cœur, vous empêcherait d'être malheureux à l’avenir. Je me suis dit : Jusqu'à présent, je n’ai pas eu la chance dans mes efforts pour le distraire ou pour le consoler ; mes friandises lui ôtaient l’appétit, ma gaieté le faisait pleurer ; cette fois du moins... ah ! mon Dieu ! qu'avez-vous? s'écria fligo— lelte eu voyant Germain cacher sa figure dans ses mains. Là ! voyez si ce u’est pas cruel ! s'écria-l-dle, quoi que je fasse, quoi que je dise... vous restez aussi malheureux ; c'est être par trop méchant cl par trop égoïste aussi !... on dirait qu’il n’y a que vous qui souffriez de vos chagrins!...
— Hélas ! quel malheur est le mien!!! s'écria Germain avec désespoir. Vous m'aimez, lorsque je ne suis plus digue de vous !
— Plus digne de moi? Mais ça n'a pas de bon sens, ce que vous diles-ià. C'est comme ri je disais qu'autrefoi» je n’étais pas digue de votre amitié, parce que jurais été eu prison... car, après tout, moi aussi fai été prisonnière, en suis-je moins honnête fille?
— Mais vous êtes allée en prison parce que vous étiez une pauvre enfant abandonnée, tandis que moi ! mou Dieu, quelle différence !
— Enfin, quant à h prison, nous n’avons rien à nous reprocher, toujours!... C'est plutôt moi qui suis une ambitieuse. -. car, dans mou état, je ne devrais penser qu'à me marier avec uu ouvrier. Je suis un enfant trouvé... je ne possède rieu que ma petite chambre et mou boo courage... pourtant je viens hardiment vous proposer de me preudre ponr femme !
— Hélas ! autrefois ce sort eût été le rêve, le bonheur de ma vie! mais à cette heure, moi, sous le coup d'une accusation infamante, j’abu serais de votre admirable générosité, de votre pitié qui vous égare peutêtre ! non, non.
— Mais, mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Rigolelte avec une impatience douloureuse, je vous dis que ce n'est pas de la pitié que j'ai pour vous! c’csl de l’amour. Je ne songe qu'à voust je ne dors plus, je ne mange plus : \olre triste et doux visage me suit partout. Est ce de la pitié, cela? uninii. natit, quand vous me priez, voire voix, votre regard me vont au cœur. Il y a mille choses en voua qui, à celte heure, me plabeul à b folie, et que je n'avais pas remarquées. J’aime votre figure, j’aime to* yeux, j’aime votre tournure, j’aime votre esprit, j’aime votre bon cœur,
! est-ce encore de la pitié, relu ? Pourquoi, après tons avoir aimé en ami, vous aimé-jeen amant? je u cu sais rieu ! Puni quoi étak-je folle et gaie quand je vous aimais en ami, pourquoi suis-je tout absorbée depuis que je vous aime en amant ? je n’en saU rien ! Pourquoi ai-je attendu si tard pour vous trouver à la fois beau ci bon, pour vous aimer à la foi» des yeux et du eeêur? je n’eu sais rieu, ou plutôt, si, je le sais, c’est que i'ai découvert combien vous m’aimiez I uns nie l'avoir jamai* dit, combien vous étiez généreux et dévoué. Alors l'amour m'a monté du cœur aux yeux, comme y monte une douce laruic quand ou est attendri.
LKS MYSTERES DE i-ARIS.
— Vraiment, je crois réver en vous entendant parier ainsi.
— El moi, donc ! je n'aurais jamais cru pouvoir o>er vous dire tout eda ; mais votre désespoir ra’y a forcée ! Eh bien ! monsieur, maintenant que vous savez que je vous aime comme mon ami ! comme mou atnanl ! comme mon mari ! direz-vous encore que c'est de la pitié ?
Les généreux scrupules de Germain tombèrent uu moment devant cet aveu si naïf et si vaillant.
Une joie inespérée le ravit à ses douloureuses préoccupations.
— Vous m'aimez ! s'écria-t-il. Je vous crois: votre accent, votre regard, tout me le dit ! Je ne veux pas me demander comment j'ai mérité on pareil bonheur, je m'y abandonne aveuglément. Ma rie, ma vie entière, ne suffira pas à ni acquitter envers vous! Ab! j'ai bien souffert déjà ; mais ce moment efface tout !
— Eiilin, vous voilà consolé. Oh ! jetais bien sûre, moi, que j’y parviendrais ! s’écila Rigoli-ue avec un dan de iole charmante.
— El c'est au milieu des horreurs d une prison, et c'est lorsque tout m'accable, qu'une telle félicité...
Germain ne put achever.
Cette pensée lui rappelait la réalité de sa position; scs scrupules, un moment oubliés, revinrent plus cruels que jamais, et il reprit avec désespoir :
— Mais je suis prisonnh r, mais je suis accusé de vol, mais je serai condamné, déshonoré peul-étie! cl J 'accepterais votre valeureux sacrifice, je profiterais de votre généreuse exaltation ! Oh ! non ! non! je ne suis pas assez infâme pour cela !
— Que dites-vous ?
— Je puis être condamné... à des années de prison.
— Eh bien ! répondit Rigolelte avec calme cl fermeté, on verra que je suis une honnête fille, on ne nous refusera pas de nous marier dans la chapelle de in prison.
— Mais je puis être emprisonné loin de Paris.
— L'ne fois votre femme, je vous suivrai: je m'établirai dans la ville où vous 6ercz ; j’y trouverai de l'ouvrage, et je viendrai vous voir tous les jours !
— .Mais je serai flétri aux yeux de tous.
— Vous m'aimez plus que tous, n'est-ce pas? •
— Pouvez-vous me le demander?
— Alors que vous importe? Loin d'élrc flétri à mes yeux, je vous regarderai, moi, cunuue le martyr de votre bon cœur.
— Mais le monde vous accusera, le monde condamnera, calomniera votre choix,...
— Le monde ! c'est vous pour moi, cl mot pour vous ; nous laisserons dire...
— Enfin, en sortant de prison, ma rie sera précaire, misérable; repoussé du partout, peut-être ne trouverai-je pas d'emploi !... et puis, cela est horrible à penser, mais si celle corruption que je redoute allait malgré moi me gagner... quel avenir pour vous '
— Vous ne vous corromprez pas : non, car maintenant vous savez que je vous aime, et celte pensée vous donnera la force de rcsi ter aux mauvais exemples... vous songerez qu’alors même que tous vous repousseraient en sortant de prison, votre femme vous accueillera avec amour et reconnaissance, bien certaine que vous serez resté honnête homme... Ce langage vous étonné, n'est-ce pas? il m'élonue moi-même. . Je ne sais pas où je vais chercher ce que je vous dis... c’est au fond de mon âme assurément... et cela doit vous convaincre... sinon, si vous dédaigniez une offre qui vous est faite de tout cœur... si vous ne vouliez pas de l'attachement d'une pauvre fille qui ne...
Germain Interrompit Rigokltc avec une ivresse passionnée.
— Eh bien ! j'accepte... j'accepte; oui, je le sens, il est quelquefois lâche de refuser certains sacrifices, c'est reconnaître qu'on en est indigne... J’accepte, noble et courageuse fille.
— Bien vrai ? bien vrai, celte foi»?...
— Je x ou* le jure... et puis, vous m'avez dit d’ailleurs quelque chose qui m’a frappé, qui m'a donné le cour.ige qui me manquait.
— Quel bonheur! et au’al-je dit?
— Que pour vous je devrai désormais rester honnête homme... Oui, dans cette pensée je trouverai la force de résister aux détestables influences qui m'entourent... Je braverai la contagion, et je saurai conserver digne de votre amour ce cœur qui vous appartient !
— Afi ! Germain, que je suis heureuse ! si j’ai fait quelque chose pour vous, comme vous me rccompcmezü!
— Et puis, voyez-vous, quoique vous excusiez ma faute, je u'oublicrai pas va gravite... Ma tâche à l'avenir sera double : expier le passé et mériter le bonheur que je vous dois... Pour cela, je ferai le bien... car, si pauvre que l'on soit, l'occasion ne manque jamais.
— Uél.is ! mon Dieu ! c'est vrai, on trouve toujours plus malheureux que soi.
— A défaut d'argent...
— On donne des larmes, ce que je faisais pour ces pauvres Morel....
— El c'est une sainte aumôme : la charité ac laine vaut bien celte qui donne du pain.
— Enfin vous acceptez... vous ne vous dédirez pas?...
— Oh ! jamais, jamais, mon amie, ma femme; oui, le courage me revient, il me semble sortir d’un songe, je ne doute plus de moi-même ie
m'abusais, heureusement je m'abusais. Mon cœur oc battrait pas comme il bal, s’il avait perdu de sa noble énergie.
— Oh ! Germain, que vous êtes beau eu parlant aiusi ! combien vous me rassurez, non pour moi, mais pour vous-même ! Ainsi, vous me le promenez, u 'est-ce pas, maintenant que vous avez mon amuur pour vous défendre, vous ne craindrez plus de parler à ces méchants hommes, afin de ne pas exciter leur colère contre vous ?
— Rassurez-vous. En me voyant triste et accablé, ils m'accuseraient sans d»uic d'élrc en proie à mes remonta; cl en me voyant fier et joyeux, ils croiront que leur cynisme m'a gagné.
— C’est vrai; ils ne vous soupçonneront plus, et je serai tranquille, i Ainsi, pas d'imprudence... maintenant vuus m'appartenez .. je suis votre petite femme ?
A ce moment le gardien fil un mouvement ; il s'éveillait.
— Vite ! dit UMI bas Rigolelte avec un sourire plein de grâce et de pudique tendresse. Vite, mon mari, donnez-moi un beau baiser sur le i (iront, à travers la grille. . ce seront nos fiançailles.
Et la jeune fille, rougissant, appuya son front snr le treillis de fer.
Germain, profondément ému, effleura de ses lèvres, à travers le grili lage, ce frout pur et blanc.
lue larme Ju prisonnier y roula comme une perle humide.
| Touchant baptême de cet amour ctaaslc, mélancolique et charmant !
— Oh ! oh ! déjà trois heures! dit le gardien en se levant, et les visiteurs doivent être partis à deux. Allons, ma chère demoiselle, ajoutat-il en s'adressant à la griseUe, c'est dommage, mais U faut partir.
— Oh ! merci, merci, monsienr, de nous avoir ainsi laissés causer seuls. J'ai donné bon courage à Germain ; il prendra sur lui pour n’avoir plus l'air si chagrin, et il n'aura plus rien à craindre ac ses méchants compagnons. N'est-ce pas. mon ami?
— Soyez tranquille, dit Germain en souriant, je serai à l'avenir le plus gai de là prison.
— A la bonne heure, alors il» ne feront plus attention à vous, dit le gardien.
— Voilà une cravate que j’ai apportée à Germain, monsieur, reprit Rigolelte ; faut-il b déposer au greffe?
— C'est l'usage; mais, après tout, pendant que je suis en dehors du règlement, une petite chose de plus ou de moins... Allons, biles b journée complète, diunez-lui vite votre cadeau vous-même.
Et le gardien ouvrit la porte du couloir.
— Ce brave homme a raison, b journée sera complète, dit Germain en recevant la cravate des mains de Rigolelte qu’il serra tendrement. Adieu, cl à bientôt. Maintenant je n'ai plus peur de vous demander de venir me voir le plus tôt possible.
— Ni moi de vous le promettre. Adieu, bon Germaiu
— Adieu, ma bonne petite amie.
— Et servez-vous bien de ma cravate, craignez d’avoir froid, il fait si humide !
— Ouelle jolie cravate ! quand je pense que vous l'avez faite pour moi I Oh ! je ne la quitterai pas. dit Germain en la portant à ses lèvres.
— Ali ça ! maintenant vous allez avoir de l'appciit, J'espère? Voulezvous nue je vous fasse mon petit régal ?
— Certainement, et celle fois j'y lerai honneur.
— Soyez tranquille alors, moii: ieur le gourmand, vous m’en direz des nouvelles. Allons, encore adieu. Merci, monsieur le gardien, aujourd'hui je m'eu vais bien heureuse et bien rassurée Adieu, Germa : n.
— Adieu, ma petite femme... à bientôt!...
— A toujours!...
Quelques minutes après, Rigolelte, ayant bravement repris ses socues et ton parapluie, sortait ue la prison plus allègrement quelle n’y tait entrée.
Pendant l'entretien de Germain et de b grisolle, d'autres scènes s'étaient passées dans une des cours de la prison, où nous conduirons le lecteur.