‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 115 sur 174 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pi qoe- Vinaigre

le détenu qui se trouvait A cêté de Barbillon était un homme de quarante-cinq ans environ, grêle, chétif, Cl d’une physionomie fine, Intelligente, joviale et railleuse ; il avait une bouche énorme, presque entièrement édentée ; des qu'il parlait, il b contournait de droite A gauche, selon l'habilude assez générale des gens accoutumés A s'adresser à la populace des carrefours ; son nez était camard ; sa tête démesurément grpi.se, presque complètement chauve ; il portait un vieux gilet de tricot gri», un pantalon d’une couleur inappréciable, lacéré, rapiécé en mille endroits : scs pieds nus, rougis par le froid, à demi enveloppés de vieux linges, étaient chaussés de sabots.

Ccl homme, nommé Fortuné Goberl , dit Pique-Vinaigre , ancien **Mieur de gobelets, réclu-ionnaire libéré d’une condamnation pour crime v. Lmhsion de hue* monnaie, était prévenu de rupture de ban et de vol commis la nuit avix affiraction et escalade.

Erroné depuis tre -peu de jours A b Force, déjà Pique-Vinaigre rempli ;sait, A la satisfaction géuérale de scs compagnons de prison, le métro • dr conteur.

An* uni hui les conteurs tont très-rares; mais autrefois chaque chai»

brée avait généralement, moyennant une légère contribution individuelle, son conteur d'office, qui par ses improvisations faisait paraître moins longues h» interminables soirées d'hiver, les détenus se couchant à la tombée du jour.

S'il est assez curieux de signaler ce besoin de Gelions, de récits émouvants, qui se retrouve chez ces misérables, il est une chose bien nlus considérable aux yeux des penseurs : ces gens corrompus jusqu'à la moelle, ces voleurs, ces meurtriers, préfèrent surtout les histoires où sont exprimés des sentiments généreux, héroïques, les récits où la faiblesse et la bonté sont veuffées d une oppression farouche.

U en est de même des filles perdues : elles affectionnent singnlièremenl la lecture des romans uaifc, touchants et élegiaques, et répugnent presque toujours aux lectures obscènes.

L’iusliucl naturel du bien, joint au besoin d’échapper par la pensée à tout ce qui leur rappelle la dégradation où elles vivent, ne cause-t-il nas chez ces malheureuses les sympathies ci les répulsions iuteliecluelles dont nous venons de parler?

Pique-Vinaigre excellait donc dans ce genre de récits héroïques où la faiblesse, après mille traverses, finit par triompher de son persécuteur. Pique- Vinaigre possédait en outre un giand b nuis d'ironie qui lui avait valu sou sobriquet, scs reparties étant souvent sarJoniques ou plaisantes.

11 veuait d'entrer au parloir.

En face de lui, de l'autre côté de la grille, on voyait une femme de trenle-ciuq ans environ, d’une figure pâle, douce et intéressante, pauvrement. mats proprement vêtue; die pleurait amèrement, et tenait son mouchoir sur se- yeux.

Pique-Viuaigre la regardait avec un mélange d'impatience et d'affection.

— Voyons donc, Jeanne, lui dil-il, ne fais pas l'enfant; voilà seize ans que nous ne uous sommes vus : si tu gardes toujours ton mouchoir sur tes veux, ça n’est pas 11 * moyen de nous recouuaitre.

— Mon frère, mou pauvre Fortune... j'étouffe... je ne peux pas parler...

— Es-tu drôle, va! Mais qu’esl-cc que lu as?

Sa sœur, car cette femme était sa sœur, contint ses sanglots, essuya scs yeux, cl, le regardant avec stupeur, reprit :

— Ce que j’ai ? comment 1 je le retrouve en prison, loi qui y es déjà resté quinze ans!...

— C’est vrai ; il y a aujourd'hui six mois que je suis sorti de b centrale de Meluu... sans t’aller voir à Paris, parce que la capitale m’était défendue...

— Déjà repris! Qu'est-ce que tu as doue encore fait, mon Dieu? Pourquoi as-lu quitté Beaugency, où on t'avait envoyé en surveillance?

— Pourquoi! Faudrait me demander pourquoi j’y *uis ailé.

— Tu as raison

— D'abord, ma pauvre Jeanne, puisque ces grilles sont entre nous deux, figure-toi que je t’ai embrassée, serrée dans mes bras, comme ça se doit quand on revoit sa sœur après une éternité. Maintenant, causons : Un détenu (h* Melun, qu’on appelait le Crus-Boiteux, m’avait dit qu'il y avait à Beaugency un ancien forçat de sa connaissance qui employait des libérés à une fabrique de blanc de cérusc? Sais-tu ce que c’est que fabriquer le blauc de céruse ?

— Non, mon frère.

— C'est un bien joli métier ; ceux qui le font, au bout d'un moi* ou deux attrapent la colique de plomb. Sur trois coliques, il y en a un qui crève. Par exemple, faut être juste, les deux autres crèvent aussi, mais à leur aise, ils prennent leur temps, se gobergent cl durent envirou un an. dix-huit mois au plus. Après ça, le métier u’est pas si mal payé qu’un autre ; et il y a des gens nés coiffés qui y résistent deux ou trois ans. Mais ceux-là sont les anciens, les centenaires des bbnc-dc-cérusiens. On en meurt, c’est vrai, mais il n’est pas fatigant.

— Et pourquoi as-tu choisi un état si dangereux qu’on en meurt, mon pauvre Fortuné?

— Qu'est-ce que tu voulais que je fasse? Quand je suis entré à Melun

r iur celte affaire de busse monnaie, j ‘étais joueur de gobelets. Comme b prison il n’y avait pas d'atelier pour mou état, et que je ne suis pas plus fort qu’une puce, on m’a mis à la fabrication des jouets d'eubnts. C'était un fabricant de Paris qui trouvait plus avantageux de faire confectionner par les détenus ses itanüus, scs trompette:» de bois et scs sabres idem. Aussi c’est le cas «le dire : Sabre de bois! en ai-je affilé, percé et taillé pendant qniuze ans. de ces jouets ! je suis sùr qne j’en ai défrayé les moutards de tout un quartier de Paris... c’était surtout aux trompettes que je mordais. Et les c recettes, donc ! avec deux de ce» in- Blrumenls-là on aurait fait grincer les dents à tout un bataillon, je m’en vante. Mon temps de prisou fini, me voilà surtout passé maître eu fait de trompettes à deux sous. On me donne à choisir pour lieu de ma résidence entre trois ou quatre bourgs, à quarante lieues de Paris; j’avais pour toute ressource mon savoir-faire en jouets d'enfants... or, en admettant que, depuis les vieillards jusqu'aux marmots, tous les habitants du bourg^uraient eu la passioude faire lurlululu dans mes trompettes, j’aurais eu encore bien de la peine à faire mes frais ; mais je ne pouvais Insinuer à toute uue bourgade de trompetter du matin au soir. On m’aurait pris pour un intrigant.

— Mon Dieu, tu ris toujours.

— Cela vaut mieux que de nleorer. Finalement, voyant qu’à quaraolç lieues de Paris mon métier d escamoteur ne me serait pas plus de ré* source que mes trompettes, j'ai demandé la surveillante a Beaugency, voulant m’engager dans les bbnc-de-cérusiens. C’est uue pâtisserie qtf vous donne des iudigeslioos de miserere; mais, jusqu à ce qu'ou ea crève, on eu vit, c’est toujours ça de gagné, et j'aimais autant cet étatlà que celui de voleur ; pour voler je ne suis pas assez brave ni assez fort, et c'est par pur hasard que j'ai commis b chose dont je te parfera tout à l'heure. ‘

— Tu aurais été brave d fort, que par idée tu n'aurais pas volé davantage.

— Ah ! tu crois cela, toi?

— Oui, au fond tu n'es pas méchant : car dans cette malheureuse affaire de fausse monnaie tu as été entraîné malgré toi, presque forcé, tu le sais bien.

— Oui, ma fille; mais, vois-tu, quinze ans dans une maison, ça voua culotte un homme comme mon brûle-gueule que voilà, quaud même U serait entré à la geôle blanc comme uue pipe neuve. En sortant de Molun, je me sente» donc trop poltron pour voler.

— Et lu avais le courage de prendre uu métier mortel! Tiens, Fortuné, je le dis que lu veux te faire plus mauvais que tu ne l’es.

— Attends doue, tout gringalet que j’étais, j’avais dans l’idée, que le diable m’emporte si je sais pourquoi ! que je fera» b nique à b colique de plomb, que b maladie aurait trop peu à ronger sur moi et qu'elle irait ailleurs ; enfin que je deviendrais un des vieux bLuic-docérusiens. En sortant de prison je commence par fricasscr ma masse ; bien entendu, augmentée de ce que j'avais gagné en contant des histoires le soir à b chambrée.

— Comme tu nous en conta» autrefois, mon frère. Ça amusait tant notre pauvre mère, l’en souviens-tu ?

— Pardieu ! bonne femme ! El cDc ne s’est jamais doutée, avant de mourir, que j'étais à Melun ?

— Jamais : jusqu’à son dernier moment elle a cru que tu étais passé aux fies.

— Que veux-tu, ma fille, mes bêtises, c’est la faute de mon père, qui t m’avait dressé pour être paillasse, pour l’assister dans ses tours de go- * belct. manger de l'étoupe cl cracher du feu : ce qui faisait que je navals pas le temps de frayer avec des fils de pair* de France, et j’ai fait de mauvaises connaissances. Mais, pour reveuir à Beaugency, une fois sorti de Mduu, je fr basse ma masse comme de juste. Après quinze ao$ de cage, il faul bien prendre un peu l'air et égayer sou existence : d’autant plus que, sans être trop gourmand, le btauc de cénise pouvait me dooner une dernière indigestion ; alors à quoi m'aurait servi mou argent de prison, je te le demande? Finalement j'arrive à Beaugency à peu près sans le sou; je demande Velu, l'ami du Gros-Boiteux, le chef de fabrique. Serviteur! pas plus de fabrique de bbnc de céruse que dessus b maio; H y était mort onze personnes daus Tannée; l’ancien forçat avait fermé boutique. Me voila au milieu de ce bourg, toujours avec mou talent pour les trompettes de bois pour tout potage, et ma cartouche de libéré pour toute recommandation. Je demande à ni ‘employer selon ma force, et comme je n’avais pas de force, tu comprends comme on me reçoit ; voleur par-ci, gueux par-là, échappé de prison ! enfin, dès que je paraissais quelque part, chacun mettait scs mains sor scs poches: je ne pouvais donc pas m'empêcher de crever de faim dans un trou pareil, que je ne devais pas quitter peudanl cinq ans. Voyaul ça, je romps mou bau pour venir à Paris utiliser mes talents. Comme je n avais pas de quoi venir en carrosse à quatre chevaux, je su» venu en gucusant et eD mendiant tout le long de b roule, évitent les gendarmes comme uu chien les coups de bâton ; j’avais ru du bonheur. J'étais arrivé sans encombre jusqu'auprès d'Auteuii. J'étais harassé, j'avais une faim deufer, j’étais vêtu comme tu vois, sans luxe.

Et Pique- Vinaigre jeta on coup d’œil goguenard sur ses haillons.

— Je ne porte» pas un sou sur moi, ie pouvais être arrêté comme vagabond. Ma foi, une occasion s’est pnLculée, le diable m’a teulé, et malgré ma poltronnerie...

— Assez, mon frère, a^sez, dit sa sœur craignant que le gardien, quoique à ce moment assez éloigné de Pique-Vinaigre, n'eu tendit ce dan g creux areu.

— Tu as peur qu'on écoute? reprit-il; sois tranquille, je ne m'eo cache pas, j’ai été pris sur le bit. il n’y avait pas moyen de nier; j'ai tout avoué, je sais ce qui m’altcud. moü compte est bon.

— Mou Dieu ! mou Dieu ! reprit la pauvre femme en pleurant, avec J quel sang-froid tu paries do cela !

— Quand j'en parlerais avec un sang chaud, qu’est-ce que j'y gagnerais? Voyons, so» donc raisonnable, Jeanne; faut-il que ce soit moi qui te coQsole?

Jeanne essuya scs larmes, et soupira.

— Pour en revenir à mou affaire, reprit Pique-Vinaigre, j’étais arrivé tout près d'Auteuii, à b brune; je n'en pouvais plus ; je ne voulais entrer dans Taris qu'à b nuit; ie m'étais a^sis derrière une baie pour me reposer et réfléchir à mon plan de campagne A force de rcfUScliïr, fai fini par m'endormir: un bruit de voix m a réveillé; il faisait tout a fait nuit ; j’écoule... c'ebil un homme et uoe femme qui causaient sur la ' roule, de l'autre coté de ma haie; l’homme disait a la femme : — Qui veux-tu qui pense à venir noos voler? Est-ce que nous n’avons pas

cent fois bissé b maison tonte seule? — Oui, que reprend b femme, mais nous u’y avions pas cent francs dans notre commode. — Qu’cst-re gui le sait, bcle? dit le mari. — Tas raison, reprend b femme, et ils nient. Ma foi, l'occasion me paialt trop belle pour la manquer, il u'y avait aucun danger. Jaltend» que l'homme et la femme soient un peu plus loin pour sortir de derrière ma haie; je regarde à vingt pas de b, je vois une petite maison de paysans, ça devait être la maison aux cent francs, il n'y avait que cette bicoque sur U route, Auleuil était à cinq cents pas de là. Je me dis : Courage, mon vieux, il n'y a personne, il bit nuit -.s'il n'y a pas de chien de garde (tu sais que j’ai toujours eu peur des chiens), l'affaire est faite. Par bonheur il n'y avait pas de chien. Pour être plus sûr, je coguc à b porte, rien... ça m'encourage. Les volets du i rez-de-chaussée étaient fermés, jo passe mon bâton entre eux deux, je les force, j’entre par la fenêtre dans une chambre; il restait un peu de leu daus la cheminée ; ça m'éclaire ; je vois une commode dont u ciel était 6tée: je prends b pincelle, je force les tiroirs, et sous un tas de linge je trouve le magot enveloppé dans un vieux bas de laine ; je oc m’ttnifôc pas à prendre autre chose; je saule par b fenêtre et je tombe... devine où? Voilà une chance!

— Mon Dieu ! dis doue !

— Sur le dos du garde- champêtre qui rentrait au village.

— Quel malheur!.*,

— La luue s était levée ; Il me voit sortir par b fenêtre; il m'empoigne. C’était un camarade qui en aurait mangé dix comme moi... Trop poltron pour résister, je me résigne. Je tenais encore le bas à la nuiu ; U entend sonner l'argent, il prend le tout, le met dans sa gibecière, et me force de le suivre a Auleuif. Nous arrivons chez le maire avec accompagnement de gamins et de gendarmes ; on va attendre les propriétaires chez eux ; à leur retour, ils font leur décbralioii ... Il n’y avait pas moyen de le nier ; j'aioue tout, je signe le procès-verbal, on me met les menottes. et en route...

— Et te voilà en prison encore... pour longtemps peut-être?

— Ecoute, Jeaunc, je ne veux pas te tromper, ma lille ; autant te dire cela tout de suite...

— Quoi doue encore, mon Dieu !...

— Voyons, du courage!...

— Mais parle donc!

— Eh bien! il ne s’agit plus de prison...

— Comment cela?

— A cause de la récidive, de l'effraction et de l'cscabde de uuit dans une maison habitée... l’avocat me l’a dit : c’est un compte fait comme des petits pâtés... j’en aurai pour qoiuze ou vingt ans de bagne et l'exposition par-dessus le marché.

— Aux galères! mais loi si faible, tu y mourras! s’écria b malheureuse femme en éclatant en sanglots.

— Et si je m'étais enrôlé dans Us hlanc-de-cérusiens?...

— Mais les galères, mon Dieu ! les galères !

— C'est la prison au grand air, avec une casaque ronge au lieu d'une brune ; et puis j’ai toujours été curieux de voir b mer... Que) badaud de Parisien je fais... heinr

— Mais l’exposition... malheureux !... Etre là exposé au mépris de tout le monde... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I mon pauvre frère !...

El l'infortunée se reprit à pleurer.

— Voyous, voyons, Jeanne... sols donc raisonnable... c'est un mauvais quart d’heure à passer et encore je crois qu’on est assis Et

puis, cst-ci: que je ne suis pas habitué à voir 1a foule? Quand je faisais mes tours de gobelets, j’avais toujours un tas de monde autour de moi ; je me figurerai que i’cscaïuole, et si ça me fait trop d’effet je fermerai les yeux ; ce sera absolument comme si on ne me voyait pas

En parlant avec autant de cynisme, ce malheureux voulait moins faire acte d'une criminelle insensibilité que consoler et rassurer sa soeur par cette apparence d’indifférence.

Pour un homme habitué aux moeurs des prisons, et chez lequel toute houle est nécessairement morte, le bagne n est, en effet, qu’un cbaugoment de condition, un changement de casaque, comme Piqoe- Vinaigre le disait avec une effrayante vérité.

Beaucoup de détenus des prisons centrales, préférant même le bagne, à cause de b vie bruyante qu'on y mène, commettent souvent des tentatives de meurtre pour être envoyés à Brest ou à Toulon.

Ceb se conçoit : avant d'rtilrer au bagne, Us avaient presque autant : de labeur, selon leur profession.

La condition des plus honnêtes ouvriers des ports n’est pas moins rude que celle des forçats ; iis entrent aux ateliers et en sortent aux mêmes heures, enfin les grabats où ils reposent leurs membres brisés de fatigue ne sont souvent pas meilleurs que ceux de b ebionrme.

Ils sont libres ! dira-t-on.

Oui, libres... un jour... le dimanche, et ce jour est aussi uo jour de repos pour les forçats.

Mais ils u’ont pas b honte, la flétrissure?

Eh ! qu’cst-ec que b honte et b flétrissure pour ces misérables, qui, chaque jour, se bronzeut l'âme dans cette fournaise infernale, qui prennent tous les grades d'iufimie dans cette école mutuelle de perdition, où lesplus criminels sont les plus considérés?

Telles sont donc les conséquences du système de pénalité actuelle ;

L'incarcération est très-recherchée;

Le bagoe... souvent demandé. «

— Vingt aus de galères, mon Dieu! mon Dieu! répétait b pauvre sœur de Pique-Vinaigre.

— Mais rassunMoi donc. Jeanne; on ne m'en donnera que pour mon argent; jo suis trop faible pour qu'on me mette aux travaux de force... S’il n’y a pas de fabrique de trompettes et de sabres de bois, comme à Mcluu, cm me mettra au travail doux, ou m'emploiera à l'infirmerie: je ne sois pas récalcitrant, je suis bon enfant, je conterai des histoires comme j'en conte ici; je me ferai adorer de mes chers, estimer de mes camarades, et je t'enverrai des noix de coco gravées et des boites de paille pour mes neveux et pour mes nièces. Enfin, le vin est tiré, il faut le boire.

— Si ni m’avais seulement écrit que lu venais à Paris, j’aurais tâché do te cacher et de t'héberger en attendant que tu aies trouvé de l'ouvrage.

— Pardieu ! je comptais bien aller chez toi, mais j’aimais mieux y arriver les mains pleines ; car, d'ailleurs, à la mise je vois nue tu ne roules pas UOQ plus carrosse. Ab çà, et tes enfants, et ton mari?

— Ne me parle pas de lui.

— Toujours bambocheur I c’est dommage, bon ouvrier tout de même.

— Il me fait bien du mal... va... j'gvais assez de mes autres peines sans avoir encore celle que tu me fais...

— Comment ! ton mari...

— Depuis trois aus U m’a quittée, après avoir vendu tout notre ménage, me laissant avec mes enfants sans rien, avec ma paillasse pour tout mobilier.

— Tu ne m'avais pas dit ccb !

— A quoi bon?... ça l’aurait chagriné.

— Pauvre Jeanne! El comment as-tu fait, toute seule avec tes trois enfants?

— Ihmel j’ai eu beaucoup de mal ; je travaillais à ma tâche comme Irangease, tant que je pouvais ; les voisines m’aidaient un peu, gardaient mes cillants peudant que j’élaiet sortie; et puis, moi qui u'ai pas toujours la chance, j'ai eu du bonheur une fois dans ma vie, mais ça ne ru’a pas profilé, à cause de mon mari...

— Pourquoi donc ceb ?

— Mon passementier avait parlé de ma peine à une do scs pratiques, lui apprenant comment mou mari m'avait laissée «ms rien, après avoir vendu notre ménage, et que malgré ça je travaillais de toutes mes forces pour élever mes enfants ; uu jour, eu reulrant, qu’esl-ce que je trouve ? mon ménage remonté à neuf, uo bon lit, de* meubles, du linge ; c'était une charité de la pratique de mon passementier.

— Brave pratique'.. Pauvre sœur!... Pourquoi diable aussi oc m'astu pas écrit pour m'apprendre ta gêne? Au lieu de dépenser ma masse, je l’aurais envoyé de I argent !

— Moi libre, te demander, à toi prisonnier!...

— Justement : j'étais nourri, chauffé, logé aux frais du gouvernement : ce que je gagnais était tout bénéfice : sachant le beau-frère bou ouvrier et toi bouuc ouvrière et ménagère, j'étais tranquille, et j'ai fricas&é ma masse les yeux fermés et la bouebe ouverte.

— Mon mari était bon ouvrier, c'est vrai ; niais il s'est dérangé. Enfin, grâce â ce secours inattendu, j'ai repris bou courage : ma fille aînée commençait â gagner quelque chose; nous étions heureux, sam le chagrin de te savoir à Melun. L'ouvrage allait; mes enfants étaient proprement habillés, ils ne manquaient à peu près de rien; ça mu donnait un cœur... un cœur!... Enfin j'ëuLs presque parvenue à mettre treuie-eiuq francs de côté, lorsque tout à coup mon mari revient. Je ne l’avais pas vu depuis uu an. Me trourant bien cmméuagée, bien nippée, il n’en uii ni une ni deux, il me prend mon argent, s’installe chez nous saus travailler, se grise tous les jours et me bat quand je me plains.

— Le gueux !

■ — Ce n'est pas tout. II avait logé dans un cabinet de notre logement une mauvaise femme avec laquelle il vivait; il fallait encore souffrir ceb pour la seconde fois. U recommença à vendre petit à petit les meubles que j'avais Prévoyant ce qui allait m'arriver, je vais chez un avocat qui demeurait dans b maison lui demander ce qu'il faut faire pour empêcher mon mari de me mettre encore sur U paille, moi et mes cubuis.

— C était bien simple ; il fallait fourrer ton mari â b porte.

— Oui, mais je n'eu avais pas le droit. L’avocat me dit quo mon mari

pouvait disposer de tout, comme chef du b communauté, et s'installer à fa maison sans rien faire ; que c'était un malheur, mais qu'il fallait m'y soumettre ; que 1a circonstance de sa mailrcsse qui vivait sous notre toit me donnait le droit «le demander b séparation de corps et de biens, comme ou appelle cela... D'autaal plus que j'avais des témoins que mou mari m'avait battue, que je pouvais plaider contre lui, mais que ccb iuc coûterait an moins, au moius, quatre ou cinq cenl» francs pour obtenir ma séparation. Tu juges! c'est presque tout ce quo je peux gagner eu uue année! Où trouver une pareille somme à emprunter?... Et puis ce o'e?t pas le tout d’emprunter... U but rendre... Et cinq cents francs... tout d'un coup... c’est uoe fortune. . .

— * Il y a pourtant un moyen bien simple d amasser cinq cents Ira ms, dit Pique- Vinaigre avec amertume : c'est de mettre son estomac au croc pendant un an. ..de vivre de l’air du temps et de travailler tout de meme. C'est étonnant que l’avocat ne fait pas donne ce conseil-lù...

LES MYSTERES DR PARIS

— 7o plaisantes toujours...

— Oh (celte fols, non!... s'écria Pique-Vinaigre avec indignation. Car enfin c’est une infamie, ça... que la lot soit trop chère ponr les pauvres ^ gens. Car te voilà, toi. brave et digne mère de famille, travaillant de ", toutes tes forces pour élever honnêtement tes enfants... Ton mari est un mauvais sujet fielfé ; il te bat, te gruge, te pille, dépense au cabaret l’argent que tu gagnes. Ta t'adresses à la justice... pour qu’elle te protège et que lu puisses mettre à l’abri des griffes de ce fainéant ton pain et celui de tes enfants... Les cens de loi te disent : Oui vous avez raison ; votre mari est on mauvais drêle ; ou vous fera justice... mais celle jusllce-là vous coûtera cinq cents francs. Cinq cents francs !... ce qu'il te faut pour vivre, loi et ta famille, presque pendant an «al... Tiens, voistu, Jeanne, tout ça prouve, comme dit le proverbe, qu’il D'y a que deux espèces de gens, ceux qui sont pendus et ceux qui méritent de l'étre.

BigoleUe, seule et pensive, D'avant aucun interlocuteur à écouter, n'avait pas perdu un mot des confidences de celle pauvre femme, au malheur de laquelle elle sympathisait vivement. Elle se promit de raconter cette infortune à Rodolphe dès qu'elle le reverrait, ne doutant pas qu’il ne la secourût.

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