CHAPITRE fX
CIUTMàLXT CT cotm-ra-K&i.
... Rien de plu* doux, de plu* saluuire, de phis précieux que Tojparoli*; elle* charment, «lie* encouragent, elle* améliorent...
Wouum, L IV.
Avant d'entamer le récit de Pique- Vinaigre. nous rappellerons an lecteur que, par un contraste bizarre, b majorité des détenus, malgré leur cynique perversité. aiTcctiouucnl presque toujours les lécits naïfs, nous ne voudrions pas dire puérils, où l’on voit, selon les lois d'une inexorable fatalité, l'opprimé vengé de son tyran, après des épreuves et des traverses sans nombre.
Loin de nous b pensée d’établir d'ailleurs le moindre parallèle entre des gens corromous et b masse honnête et pauvre ; mais ne sait-on pas
avec quels applaudissements frénétiques le populaire des théâtres du boulevard accueille b délivrance de la victime, et de quelles malédictions passionnées il poursuit le méchant ou le traître?
On raille ordinairement ces incultes témoignages de sympathie pour ce qui est bon, faible cl persécuté... d’aversion pour c« qui est puissant, injuste et cruel.
Un a tort, ce nous semble.
Rien de plus consolant en soi que ces ressentiments de la fonte .
H 'tH U pas évident que ces instincts salutaires pourraient devenir des principes arrêtés chez les infortunés que l'ignorance et la pauvreté exposent incessamment à b subversive obsession du mal ?
Comment ne i»as tout espérer d'un peuple doit le bon sens moral se manifeste ai invariablement? d'un peuple qui, malgré les prestiges de l’art, ne permettrait jamais qu’une œuvre dramatique fût dénouée pai le triomphe du scélérat et par le supplice du juste?
Ce fait, dédaigné, moqué, nous parait très-considérable eu raison des tendances qu’il constate, et qui souvent même se retrouvent, nous le répétons, parmi les êtres les plus corrompus, lorsqu'ils sont pour ainsi aire au repos et à l'abri des instigations ou des nécessités criminelles.
Kii un mot, puisque h* gens endurcis dans le crime sympathisent encore qticlqui fols au récil et à l’expression des sentiments élevés, ne doiton mis penser que tous les hommes ont plus ou moins en eux l'amour du beau, du bien, du juste, mais que la misère, mais que l'abrutissement, en faussant, en étouffant ecs divins iiialincts, sont les causes premières de 1a dépravation humaine?
N'est-il pas évident qu'on ue devient généralement méchant que parce
a u'on est malheureux, et qu’arracher l'homme aux terribles tentations u besoin par l'équitable amélioration de sa condition matérielle, c'est lui rendre praticables les vertus duut il a la couscicnce?
L’impression causée par le récit de Pique-Vinaigre démontrera, ou plutôt exposera, uous l'espérons, quelques-unes des idées que noos venons d'émettre.
Pique -Vinaigre commença donc son récit en ces termes, au milieu du profoud silence de sou auditoire :
< — Il y a déjà pas mal de temps que s’est passée l'histoire que je vais raconter à l’honorable société, fie qu'on appelait la Petite-Pologne n’était pas encore détruit. L’honorable société sait on ne sait pas ce que c'était que 1a Petite-Pologne. •
— Connu, dit le détenu au bonnet bleu et à b blouse grise, c’étaient des cassiues du côté de b rue du Rocher et de b rue de la Pépinière.
« — Justement, mon garçon, reprit Pique-Vinaigre, et te quartier de b Cité, qui n est pourtant pas composé de palais, serait comme qui dirait la nie de la Paix ou b rue de Rivoli, auprès de 1a Petite- Pologne ; quelle lurne ! mais, du reste, fameux repaire |>out 1a pègre; il n'y avait pas de rm*s, mais des ruelles; lias de maisons, mais des masures; pas de pavé, mais un petit tapis de boue et de fumier, ce qui faisait que le bruit des voitures ne vous aurait pas incommodé s’il en avait passé; ma k il n’en passait pas. Du matin jusqu'au soir, et surtout du soir jusqu'au malin, ce qu'on ne cessait pas «l'eu tendre, c'étaient des cris ; A la garde ! au secours! au meurtre! mais b garde ne se dérangeait pas Tant plus il y avait d'assommés dans b Peine-Pologne, tant moins il y avait de gens à arrêter !
«Ça grouillait donc «le monde là-dedans, fallait voir ; il y logeait peu de bijoutiers, d’orlcvres et de banquiers ; mais, en revanche, il y avait des tas de joueurs d'orgue, de paillasses, de polichinelles ou de montreurs de bêtes curieuses. Parmi ceux-là, U y en avait un qu’on nommait Coupe-en-Deux, tant il était méchant ; mate B était surtout méchant pour les «mfants... On l'appelait Coupe-en-Deox parce qu’on dirait que d’un coup de hache fl avait coup*! en deux uu petit Savoyard. ■
A ce passage du récit de Pique -Vinaigre, l’horloge de b prison sonna trois heures un quart.
Les détenus rentrant dans les dortoirs à quatre heures, le crime du Squelette devait être consommé avant ce moment.
— Mille tonnerres 1 1e gardien ne s’en va pas, dit-il tout bas au Gros- Boiteux.
— Sois tranquille, une fols l'histoire en train, il Otera...
Pique-Vinaigre continua son récit.
« — On ne savait pas d'où venait Coupe-en-Deux : les uns disaient qu'il était Italien, d’autres Bohémien, d'autres Turc, d’autres Africain; 1rs bonnes femmes (lisaient magicien, quoiqu’un majtirten dans ce temps-ci paraisse drôle; moi, je serais assez tenté de aire comme les bonnes femmes. Ce qui faisait croire ça, c'est qu'il avait toujours avec lui un grand singe roux appelé Gargousse, et qui érait si malin et si méchant qu’on auraitdll qu'il avait h* diable dans le ventre. Tout à l’heure je vous reparlerai de Gargousse. Quant à Coupe-cn-Dcux,je vas vous le dévisager: il avait le teint couleur de revers de botte, les cheveux rouges comme les poils de son singe, les yeux verts, et ce qui ferait croire, comme les bonnes femmes, qu’il était raagici- n... c’est qu’il avait b langue noire... » •
— La langue noire? dit Barbillon.
— Noire comme de l’encre! répondit Pique-Vinaigre.
— Et pounjuoi ça?
« — Parce qu'étaui grosse, sa mère avait probablement parlé d'un
LES MYSTÈRES UE PARIS
uègre, reprit Pique- Vinaigre arec une assurance modeste. A cet agrépcui-U, Coupe-en-Deux joignait le métier d'avoir je ne sais combien de jorlues, de singes, de cochons d'Inde, de souris blanches, de renards et de marmottes, qui correspondaient à un nombre égal de petits Savoyards ou d’eofcmts abandonné».
« Tous les matins, Coupe-cn-Deux distribuait à chacun sa béte.et un morceau de pain noir, et en roule. .. pour demander un peiU tau ou faire danser la Cularina. Ceux nui le soir ne rapportaient pas au moins qumie sous étaient battus, mais battus! nue dans les premiers temps on entendait les euf-uits crier duu bout de la Petite-Pologne a I autre.
« Faut vous dire aussi qu'il y avait dans la Felile-Pulognc un homme
Î u’on appelait le doyen, parce que c'était le plus ancien de cette espèce e quai lier, et qu’il en était comme qui dirait le maire, le prévôt, le juge de paix on plutôt de guerre, car c elait dans sa cour (il était marchand de vin gargotler) qu'on allait sc peigucr devant lui, quand il n*y avait que ce moyen de s’entendre et de s'arranger. Quoique déjà vieux, le doyen était fort comme un Hercule et très-craiol . ou ne jurait que par lût dans la Petite-Pologne ; quand il disait : C’est bien, tout le monde disait : — C'est très -bien : — CV-l mal, tout le monde disait : — C’est mal. Il était brave homme au fond, mais terrible; quand, par exemple, des geu» forts bisaïeul b mUêre à de plus faibles qu’eux... alors, gare dessous ! ...
« Comme le doyen était voisin de Coupe-en-Dcux , il avait dans le commencement entendu les enfants crier, a cause des coups que le montreur de bêtes leur dounalt; mais il lui avait dit : — Si j’enlend» encore les enf-mts crier, je le fais crier à mon tour, et, comme tu as la voix plus forte, je taperai plus fort. »
— Farceur de doyen ! j'aime le doyen , moi ! dit le détenu à bonnet bleu.
— Et moi aussi, ajouta le gardicu en se rapprochant du groupe.
Le Squelette ne put contenir un mouvement d'impatience courroucée. Pique-Vinaigre continua :
« — Grâce au doyen . qui avait menacé Coupeea-Deux , ou freutendait doue plus les enfants crier la nuit dans la Petite- Pologne; mais les pauvres petits malheureux n’en souffraient pas moins, car s’ils ne criaient pics quand leur mahre les battait, c'est qu'ils craignaient d'être battus encore plus fort. Quant à aller se plaindre au doyen, ils n'en avaient pas seulement l'idée.
« Moyennant les quinze sous que chaque petit montreur de bêtes devait lui rapporter, Coupe-en-Deux lis logeait, les nourrissait et les babillait.
« Le soir, un morceau de paiu noir, comme à déjeuner... v«dli pour b nourriture; il ne leur donuait jamais d'habits... voilà pour l’babiliemcui ; et il les enfermait la nuit pêle-mêle avec leurs bêle-, sur Li même paille, dans un grenier où ou montait par une échelle et par uue trappe... voilà pour le logement. Une fois bêtes cl enfants rentrés au complet, il relirait l'échelle et fermait la trappe à clef.
• Vous jugez la vie il le vacarme que ces singes, ces codions d inde, ccs rcnaids, ces souris, tes tortues, ces marmottes et ce» enfants faisaient sans lumière dans ce grenier, qui était graud comme rien. Coupecn-Dcnx couchait dans une chambre au-dessous, ayant son grand singe Gargouj.se attaché au pied de son lit. Quand ça grouillait et que ça criait trop fort dans le grenier, le montreur de bêles se levait saus lumière, prenait un grand fouet, montait à l’échelle, ouvrait la trappe, cl, saus y voir, foua illait à tour de bras.
« Comme il avait toujours une quinzaine d’enbots, et que quelquesuns lui rapportaient , les innocents, quelquefois jusqu'à vingt sous par jour, Coupe-cn-Dcux, ses frais faits, et ib frétaient pas gros, avait pour lui environ quatre fraucs ou cent sous par jour ; avec ça, il ribotail ; car notez bien que frétait aussi le plus graud soulard de la tertre, et qu'il était régulièrement mort-ivre une fois par jour. C’était son régime, il prétendait que sans ci b il aurait eu mal à la tête mule la journée : but dire aussi que sur sou gain il achetait des cœurs de mouton à Cargousse, car son grand singe mangeait de b viande crue comme un vorace.
■ Mais je vois que riiouorable société me demande Gringalet ; le voici, messieurs. . »
— Ah ! voyons Gringalet, cl puis je m’en vas manger ma soupe, dit le gardien.
Le Squelette échangea un regard de satisfaction féroce avec le Gros- Boiteux.
« — Famii les enfants à qui Coupe en Deux distribuait ses bêtes, reprit Pique- N iua igrc, il y avait un pauvre diable surnommé Gringalet. Sans perc ni mere , sans frère ni sœur, sans feu ni lieu, il se trouvait seul .. tout seul dans le monde, où il n’avait pas demandé à venir, et d’où il pouvait partir sans que personne y prit garde.
« Il ne te nommait p *s Gringalet pour eon plaisir, allez ! il était chétif, ci malingre, et souffreteux, que c’était pitié ; ou lui aurait donné au plus seul ou huit ans, et il eu avait treize; mais s’il ne paraissait que la moitié de son âge, ce frétait pas mauvaise volonté... car il n'avait environ mangé que de deux jours l'un, et encore si peu et si peu... si uni et si mal, qu'il faisait grandement les chose» en paraissant rvoir sept sus. » — Pauvre moutard, il me semble le voir! dit le détenu à bonnet bleu, il y en a tant d’cufanls comme ça... sur le pa'é de Para, des petits c:c ve-de- faVoi.
— Faut bien qu’ils commencent jeunes à apprendre cet état !à pour
qu'ils puissent s‘y faire, reprit Pique- Vinaigre en souriant avec amertume.
— Allons, va donc, dépêche-toi donc, dit brusquement le Squelette, le gardien s’impatiente, sa soupe sc refroidit.
— Ab hah ! frest égal, reprit le surveillant , je veux encore faire un peu connaissance avec Gringalet, c'est amusaot.
— Vraiment, c'est Ircs-mtércs&tiii, ajouta Gccmaia, attentif à ce récit.
— Ah 1 merci de ce que vous me dites b, mon capitaliste, répondit Pique- Vinaigre , ça me bit plus de pbisir encore que votre pièce de dis sous...
— Tonnerre de lambin! s’écria le Squelette, finiras-tu de nous Caire languir?
— Voilà ! reprit Pique- Vinaigre.
• Un jour, Coupe-eu-Dcux avait ramassé Gringalet dans la rue. mourant de froid cl uc faim ; U aurait aussi bien bit de le laisser mourir. Gomme Gringalet était faible, il était peureux, et comme il était peureux, il était devenu la risée et le pâtiras des autres petits montreurs de bêtes, qui lu battaient cl lui faisaient tant et tant de misère qu'il en serait devenu méchant, si la force et le courage ne lui avaient pas manqué.
« Mais non... quand on l avait beaucoup battu, il pleurait eu disant : — Je u'ai fait de nul à personne, et tout le monde me bit du mal... C'eH injuste. Oh ! si j’étais fort et hardi ! Vous croyez peut être que Grin-
{ ralct albit ajouter : — Je rendrais aux autres le mai qu'un m’a lait. Eh lieu ! pas du tout... il disait : — Oh ! si j’étais fort et hardi, je défendrais les faibles contre les forts, car je suis faible, et les forts m'ont fait souiïrir !
n En attendant, comme il était trop puceron pour empêcher les forts de molester les bibles, à commencer par lui-même, d empêchait les grossi s bêtes de uiangt r les petites. »
— Eu voilà-l-il une drôle d'idée ! dit le détenu au bonnet bleu.
« — Et ce qu’il y a de (dus farce, reprit le conteur, c’est qu'on aurait
dit qu'avec cette idée-là Gringalet se consolait d'être battu ce qui
prouve qu’il fravait pas au fond un mauvais cœur. »
— Pardieu, je crois bien, au contraire, dit le gardien. Diable de Pique- Vinaigre. est-il amusant !
A ce moment trois licuret» et demie sonnèrent.
Le bourreau de Germain et le Gros-Boileux échangèrent un coup d’œil significatif.
L’heure avançait, le surveillant ne s'en albit pas et quelques-uns des détenus, les moins endurcis, semblaient presque oublier les sinistres pro jets du Squelette contre Germain, pour écouler avec avidité le récit de riqui-Vinalgre ;
« — Quand je dis, reprit celui-ci, que Gringalet empêchait les grosses bêtes de manger les petites, vous entendez bien que Gringalet n’allait pas se mêler des affaires des tigres, des lions, des loups, ou même des renards et des singes de b ménagerie de Coupe-eo-Dcux, il était trop peureux pour ccb : mais, dès qu'il voyait, par exemple, une qraigticc embusquée dans sa toile pour y prendre une pauvre folle de mouche qui volait gaiement au soleil du bou Dieu, saus nuire à personne, crac. Gringalet donnait un coup de bâton dans b toile, délivrait b mouche, et écrasait l'araignée en vrai César... Oui! en vrai César... car il devenait blanc comme un linge en louchant à ces vilaines bêles ; H lui fallait donc de b tftnlollMI . à lui qui avait peur d’un bauncloo, et qui avait clé ires-longtemps à sc familiariser avec la tortue que Coupe-cn-Dcux lui distribuait tous les matins. Aussi Gringalet, en surmontant la frayeur que lui causaient les araignées, afin d’empêcher les mouches d’être mangées, sc montrait... »
— Sc montrait aussi crâne dans son espèce qu’un homme nui aurait attaqué un loup pour lui ôter un mouton de b gueule, dit le détenu au bonucl bleu...
— Ou qu’un homme qui aurait attaqué Coupe-cn-Dcux pour lui retirer Gringalet des pattes, ajouta Farbillon, aussi vivement intéressé.
« — Comme vous dites, reprit Pique-Vinaigre. De sorte qu'après ces beaux coups-là, Gringalet ne sc sentait plus si malheureux... Lui qui ne riait jamais, il souriait, il faisait le crâne, mettait son bouuel de travers (quand il avait un bonnet), et chanlounait la Mar$eillaiteii‘un air vainqueur... Dans ce moment-là, il n’y avait pas une araignée capable d’oser le regarder en face.
« Une autre fois, c'était uu cri-cri qui sc noyait et se débattait d-.tr» un ruisseau... Vite, Gringalet jetait bravement deux de ses doigts à b nage. Cl rattrapait le cri-cri, qu'il déposait ensuite sur uu briu d'herbe. Cu m.iitrc nageur médaillislu, qui au ai: repêché son dixième noyé à cinquante francs par tête, n’aurait pas été plus fier que Gringalet quand il voyait sou cri-cri gigolter et sc sauver...
« Et puuilant le cri-cri ne lui donnait ni argent ni médaille, cl uc lui disait pas seulement merci, non plus que la mouche... Mais alor» Pique- Vinaigre, mou uuii, me dira l'honorable société, quel diable de pbidr Gringalet, que tout le monde battait , trouvait-il donc à être le libérateur d -s cris-cris cl le bourreau des araignées? Puisqu'on lui faisait du mal, pomquoi qu'il aeserevcugenil pas en (airain du mal selon sa force: par exemple, eu faisant manger des mouches par des araignées, ou ca bissant les cris-cris sc noyer... ou même en en noyaul exprès... des cris-cris?... »
— Oui, au bit, pourquoi ne se «vcngeait-il pas comme çà* dû Nicolas.
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