‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 120 sur 174 · JU · texte numérisé non relu

JU

— A quoi ça lui aurait-il servi? dit uu autre.

— Tiens, à faire du mal, puisqu'on lui eu faisait!

— Non ! eb bien, moi, je comprends ça, qu'il aimait à sauver des mouches... ce pauvre petit moutard ! reprit I homme au bonnet bh u 11 » dirait peut-être : Qui sait si on uc me sauvera pa» tout de même ?

— Le camarade a raisou, s'écria Pique Vinaigre; il a lu dans le cœur de ce que j'allais dégoiser à l'houorable société.

« Griugalct n'était pas malin; U n'y voyait pas plus loin que le dout de son nez ; mais il s'élail dit : Coupe-en-Deux e*t mon araignée, peut-être bien qu'un jour quelqu'un fera pour moi ce que je fais pour les autres pauvres moucherons... qu'on lui démolira sa toile et qu'on m'ôleru de ses griffe*. Car jusqu'alors, pour rien au monde il u'aurail W* se sauver de chez sou maître, il sc serait cru mort. Pourtant, un jour que lui ni sa tortue n'avaient eu la chance, et qu'ils n’avaient gagné à eux deux que trois sous, Coupe-en-Deux se mit à battre le pauvre enfant A fort, si fort, que, ma foi, Gringalet n'y tint plus; lassé d'être le rebut et le marlyr de tout le momie, il guellelc moment où la trappe du grenier est ouverte, et pendant que Coupe-en-Deux donnait la pâtée à ses bêles, il se laisse glisser le long de l’ec belle... a

— Ah... tant mieux ! dit un détenu.

— Mais pourquoi qu'il n'allait pas se plaindre au doyeo? dit le bon- ■ oct bleu, il aurait douué sa rincée à Coupe -en-Dcux.

< — Oui, mais il n'osait pas... il avait trop peur, il aimait mieux tâcher de sc sauver. Malheureusement Coupc-en-ücux l’avait vu; il vous l'empoigne par le cou et le remonte dans le grenier; cette fois-là. Gringalet, en pensant à ce qui l'attendait, frémit de tout son corps, car il o'était pas au bout de ses peines.

« A propos des peines de Gringalet, il faut que je vous parle de Garçouî&e, le grand singe favori de Coupe-en-Deux ; ce méchant animal était, ma foi, plus grand que Gringalet; jugez quelle taille pour un singe ! Maintenant je vais vous dire pourquoi on ne le menait pas se montrer dans les rues comme les autres bêtes de la ménagerie ; c'est que Gargousse était si méchant et si fort, qu’il n’y avait eu, parmi tous les ] enfants, qu'un Auvergnat de quatorze ans, gaillard résolu, qui, après s'être plusieurs fois colleté et battu avec Gargousse, avait fini par pouvoir le mâter, remmener et le tenir à b chaîne, et encore bien souvent il y avait eu des batailles où Gargousse avait mis son conducteur en sang.

« Embêté de ça, le petit Auvergnat s’était dit un beau jour : — bon, bon, je me vengerai de loi, gredin de singe ! Un malin donc il part avec sa bête comme à l'ordinaire; pour l'amorcer, Il achète un cœur de mouton ; pendant que Gargousse mange, il passe une corde dans le bout de sa chaîne, attache la corde à un arbre, et une fois que le gueux de singe est bien amarré, il vous lui Ibuque une dégelée ae coups de bâton... mais une dégelée, que le feu y aurait prb. »

— Ah! c’est bien bit!

— Bravo, 1 Auvergnat !

— Tape dessus, mon garçon 1

— Ereinte-moi ce scélérat de Gargousse, dirent les détenus.

« — El il lapait de boa cœur, allez, reprit Piquc-Yioaigre. Il faibli voir comme Gargousse criait, grinçait des dents sautait, gambadait et de ci et de là ; mais l'Auvergnat lui ripostait avec son bâton, en veux-tu! en voilà !

« Malheureusement les singes sont comme les chats, ils ont la vie dure... Gargousse était aussi malin que méchant; quand il avait vu, c'est le cas de le dire, de quel bob ça chauffait pour lui, au (dus beau moment de la dégelée il avait fait une dernière cabriole, était retombé à plat au pied de l’arbre, avait rigotlé un momeut, et puis fait le mort, ne bougeant pas plus qu'une bûche.

« L'Auvergnat n’en voulait pas davantage : croyant le singe assommé,

Il file, pour ne jamais remettre les pieds chez Coupc-en-Dcux. Mats le gueux de Gargousse le gueti.it du coin de l’œil ; tout roué de coups qu il était, dès qu'l! se voit seul et que l’Auvergnat est loin, il coupe avec ses dents la corde qui attachait sa chaîne à l'arbre. Le boulevard Monceaux, où il avait reçu sa danse, était tout près de b Petite-Pologne ; le singe connaissait son chemin comme son rater; il détale donc en traînant lu gigue, et arrive chez son maître, qui rugit, qui écume de voir son singe arrangé ainsi Mais ça n’est pas tout : depuis ce moment-b Gargousse avait gardé une *1 furieuse rancune contre tous les enfants en général. Que Coupe-en-Deux, qui n'était pourtant pas tendre, n'avait plus o>é le I aooiHT a conduire a personne... de peur d'un malheur ; car Gargousse j tarait été capable d'étrangler ou de dévorer un enfant : et tous les petits j montreurs de bêles, sachant cel.t, sc seraient plutôt laissé éeharper par Coupe-en-Deux que d’approcher du singe. »

— Il faut décidé . ént que j’aille manger ma soupe, dit le gardien en faisant un pa« vers fa porte; ce diable de Pique-Vinaigre ferait descendre les oiseaux des arbres pour l’entendre... Je do sais pas où il va pécher ce qu’il raconte.

— Enfin... le gardien s’en va, dit tout bas le Squelette au Gr > -Boiteux; je suis en nage, j'en ai fa fièvre... tant je rage en dedans... At- ’* ulion seulement à faire le mur autour du maugeur... je uie charge du reste...

— Ab çà! soyez sages, dit le gnrdieu en :e dirigeant vers fa porte.

— Sages comme des images, répondit le Squelette en r • „ haut

de Germain, pendant que le Gros-Boiteux et Nicolas, après s'clrc concertés d'un signe, firent deux pas dans fa même dirtclkiu.

— Ah ! respectable gardien... vous vous en allez au plus beau moment, dit Pique- Vinaigre d'un air de reproche.

Sans le Gros-Boiteux qui prévint son mouvement en le saisissant rapidement par le bras, le Squelette s'élançait sur Pique- Vinaigre.

— Comment, au plus beau moment? répondit 1c gardien en se retournant vers le conteur.

— Je crois bien, dit Pique-VinaigTe ; vous ue savez pas tout ce que vous allez perdre... Voilà ce qu'il y a de plus charmant daus mon histoire qui va commencer...

— Ne l'écoutez donc pas, dit le Squelette en contenant à peine sa fureur ; il n'est pas en train aujourd'hui ; moi je trouve que son conte est bête comme tout...

— Mon conte est bête comme tout ? s’écria Pique- Vinaigre froissé dans son amour-propre de narrateur ; ch bien ! gardien .. je vous en prie, je vous en supplie... restez jusqu'à la fin .. j en al au plus encore pour un bon quart u heure... d'ailleurs votre soupe est froide... maintenant, qu’eil-ce que vous risquez? Je vas chauffer le récit, pour que vous ayez encore le temps d'aller manger avant que nous remontions à nos dortoirs.

— Allons, je reste, mais dépéchcz-voos, dit le gardien en se rapprochant.

— El vous avez raison de rester, gardien ; sans me vanter, vous n'aurez rien ent> ndu de pareil, surtout à la fin: il y a le triomphe du sinec cl de Gringalet... escortés de tous les petits montreurs de bêles et des habitants de la Petitc-Pulogue. Ma parole d'honneur, ça n'est pas pour faire le fier, mais c’est vraiment superbe...

— Alors... contez vile, mon garçon, dit le gardien en revenant auprès du poêle.

Le Squelette frémissait de rage...

Il désespérait presque d'accomplir son crime.

Une fois l'heure du coucher arrivée, Germain était sauvé ; car il n’habitait pas le même dortoir que son implacable ennemi, et le lendemain, nous I avons dit, il devait occuper l'une des cellules vacantes à la pistôle.

Puis enfin le Squelette reconnaissait, aux interruptions de plusieurs détenus, qu’ils se trouvaient, grâce au récit de Pique-Vinaigre, transportés dans un milieu d'idée* presque pitoyables; peut-être alors n 'assisteraient-ils pas avec une léroce indifférence au meurtre affreux dont leur impassibilité devait le» rendre compilées.

Le Squelette pouvait empêcher le conteur' de terminer son histoire ; mais alors s cvauouissail sa dernière espérance de voir le gardien s’éloigner avant I heure où Germain serait eu sûreté.

— Ab ! c'est bêle comme tout ! reprit Pique-Vinaigre. Eb bien ! l’honorable société va juger de fa chose...

« Il n’y avait donc pas d’animal plus méchant que le grand singe Gargousse, qui était surtout aussi acharné que sou maître après les enfant*’ . ., Qu'cst-ce que fait Coupe-cn-Dcux pour punir Gringalet d'avoir voulu sc sauver?... ça... vous le saurez tout à l'heure. En attendant, U rattrape donc l’enfant, le refourre dans le grenier pour la nuit en lui disant : Demain malin, quand tous tes camarades seront partis, je l'empoignerai et tu verras ce que je fais à ceux qui veulent s'ensanver d'ici...

« Je vons laisse à penser la terrible nuit que passa G. iogalet. Il ne ferma presque pas l'œil: il se demandait ce que Loupe -en- Deux voulait lui faire... A force de se demander ça, il finit par s'eudonnir... Mais quel sommeil!... Par là-dessus il eut un rêve... un rêve affreux... c'est-adirc le commencement... Vous allez voir...

« Il rêva qu'il était uoe de ces pauvres mouches comme il en avait tant fait sauver des toiles d araignées, et qu’à son tour il tombait dans une grande et forte toile où il se dcbaltail, se débattait de toutes ses force* saus pouvoir s'en dépêtrer; alors il voyait venir vm lui, doucement, tralircusemeot, une espèce de monstre qui avait fa ligure de Coupc-cit-Dcux sur un corps d’araignée...

« Mou pauvre Griugalct recommençait à sc débattre, comme vous pensez... mais, plus il faisait d efforts, plus il s’enchevêtrait daus la toile, ainsi que font les pauvres mouches. . , Enfin l’araignée s'approche... le touche... et il sent les grandes pattes froides et velues de l'horrible bêle l'attirer, l'euUcer... pour le dévorer... Il se croit mort... Mais voilà que tout à coup il entend une espèce de petit bourdonnement clair, sonore, aigu, et il voit uu joli moucheron d'or, qui avait une espèce de dard fui cl brillant comme tmc aiguille de diamant, voltiger autour de l'araignée d'un air furieux, et une voix.. . (quand je dis une voix, figur ez-vüit - la voix d'un uioucherou !) uuc voix qui lui disait : « Pauvre petite mouche... lu as sauté des mouches. . L arai^n e ne... »

a Malheureusement Gringalet s’éveilla eu sursaut... et il ne vil pas fa fin du rêve; malgré ça, U fut d'abord un peu rassuré eu se di-ant : Peutêtre que le moucheron d'or an dard de diamant aurait tué l'araignée si j'avais vu la fin du >onge.

« Mais Gringalet avait beau se bercer de cela pour sc rassurer et se consoler, à mesure qu. 1 h nuit finissait, sa peur revenait si forte, qu'à la (in ü oubli i le rêve, ou plutôt il n’en retiut que ce qui était effrayant, fa grande toile où il avait été enlacé et l'araignée à figure de Couneen- D nx.... Vou» jugez qu !s frissons de peur il devait avoir:.. Dame ! jugea doue, seul.., tout seul... sans personne pui voulût fa détendre!

« Sur le malin, quand il vil le jour petit à petit paraître par la lu- j carne du grenier, sa frayeur redoubla ; le moment approchait où il allait se troaver seul arec Coupe-en-Dcux. Alors il se jota a genoux au milieu du grenier, et, pleurant à chaudes larmes, il supplia ses camarades de demander grâce pour lui â Coupe-cn-Dcux, ou Lieu de l’aider à se sauver s’il y avait moyen. Ah * bien oui ! les uns par peur du maître, les autres par insouciance, les autres par méchanceté, refusèrent au pauvre Gringalet le service qu'il leur demandait. »

— Mauvais galopins ! dit le prisonnier au bonnet bien ; ils n'avaient donc ni cœur ni ventre!

— Cest vrai, reprit un autre; c’est tannant de voir ce petit abandonné de la nature entière.

— Et hou) et sans défense encore, reprit le prisonnier au bonnet bleu ; car quelqu’un qui ne peut que tendre le cou sans se regimber, ça fait toujours pitié. Quand ou a des dents pour mordre, alors c’est différent... Ma foi... tu as des crocs? eh bien ! inontre-ks cl défends ta queue, mon cadet !

— Cest vrai ! dirait plusieurs déieuus.

— Ah çà ! s’écria le Squelette, ne pouvant plus dissimuler sa rage et s’ adressant au bonnet bleu, e»t-ce que lu no te tairas pas, loi ? Est-ce que je n’ai pas dit : Silence dans la pègre !... Suis-je ou noa le prévôt ici?...

Pour toute réponse, le bonnet bien regarda le Squelette en face, puis U fit ce geste gouailleur parfaitement counu des gamins, qui consiste à appuyer sur le bout du nez le pouce de la main droite ouverte eu éventail, et à appuyer sou petit doigt sur le pouce de la gauche, étendue de La même manière.

Le bonnet bleu accompagna cette réponse muette d'une mine si grotesque, que plusieurs Jéieuus rirent aux éclats, tandis que d’autres, au contraire, restèrent stupéfaits de l’audace du nouveau prisonnier, tant ; le Squelette était redouté.

Ce dernier montra le poiug au bonnet bleu et lui dit en grinçant des dents:

— Nous compterons demain. ,

— Et je ferai l’addition sur la frimousse.. . je poserai dix -sept calottes, et je ne retiendrai rien.

De crainte que le gardien u’eût une nouvelle raison de rester afin de prévenir une rixe possible, le Squelette répondit avec calme :

— Il ne s’agit pas de ça : j’ai la police au chaufToir, cl l’oo doit m'écouler, u est-ce pas, gardien ?

— C’est vrai, dit le surveillant. M'interrompez pas. El toi, continue, Pique-Vinaigre : mab dépêche-toi, mon garçon.

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