‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 132 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L’bospiee (|).

On se souvient que Fleur-de-Marie, sauvée par la Louve, avait été transportée, non loin de l’ilc du Ravageur, dausb maison de campagne

(1) ï* nom eue j’ai l'honneur de porter, et que mon père, mon grand-père, moa gf nid-oncle et mon bisaïeul (l'un de* homme* Ica plus érudits du du-aep-

du docteur GrifTon, l'un des médecins de l’hospice civil où nous eoa duirons le lecteur.

Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, on service dans cet hôpital, regardait scs salles comme une espèce de lieu d’essai où il expérimentait sur les pauvres les traitements qu’il appliquait ensuite à ses ne lies clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci uu nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois teolé et répété l’application in aittnad vili, comme U le disait avec cette sorte de barbarie naïve où peut conduire b passion aveugle de l’art, et surtout l'habitude et b puissance d’exercer, sans crainte et sans contrôle, sur une créature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives, toutes les savantes fantaisies d’un esprit inventeur.

Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l’effet comparatif d’une médication nouvelle assez hasardée, afin de pouvoir déduire des conséquences favorables à tel ou tel système :

Il prenait un certain nombre de mahdes...

Traitait ceux-ci selon b nouvelle méthode,

Ceux-là par i'anciennej;

Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forcei de b nature...

Après quoi 0 comptait les survivants...

Ces terribles expériences étaient, à bien dire, [un sacrifice humain fait sur l’autel de 1a science (I).

Le docteur GrifTon n'y songeait même pas.

Aux yeux de ce prince de 1a science, comme on dit de nos jours, les malades de 6on hôpital n’étaient que de b matière à élude, à expérimentation ; et comme, après tout, il résultait parfois de scs essais un fait utile ou une découverte acquise à 1a science, le docteur se montrait aussi ingénument satisfait et triomphant qu’un général après une victoire assez coûteuse en soldats.

L'Iiomœotiailiic, lors de son apparition, n’avait pas eu d'adversaire plus acharne que le docteur Griffon. Il traitait cette méthode d'absurde, de funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les bomœopathes, comme on dit, au pied du mur, U aurait voulu leur offrir, avec une loyauté chevaleresque, un certain nombre de malades sur lesquels rhomœopalhie instrumenterait à son gré, sûr d’avaoce, que, de vingt malades soumis à ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais la lettre de l'Académie de médecine, qui refusait les expériences provoquées par le ministère lui-même, sur 1a demande de b société de médecine homœopathiquc, réprima cet excès de zèle, et par esprit de corps, il ne voulut pas faire ae son autorité privée ce que ses supérieurs hiérarchiques avaient repoussé. Seulement il continua avec la même inconséquence que ses collègues à déclarer à la fois les doses homéopathiques sans aucune action et très-dangereuses, sans réfléchir que ce qui est inerte ne peut en même temps être venimeux ; mais les préjugés des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et II fallut bien des années avant qu’un médecin consciencieux osât expérimenter dans un hôpital de Paris, la médecine des petites doses et sauver avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saignée eût envoyés dans l’autre monde.

Quant au docteur Griffon, qui déclarait si cavalièrement homicides les millionièmes de grains, il continua d'ingurgiter sans pitié à ses patients l'iode, b strychnine cl l'arscnlc, jusqu'aux limites extrêmes de la tolérance physiologique, ou pour mieux dire jusqu'à l’extinction de la vie.

On eût stupéfié le docteur GriffOQ en lui disant, à propos de celte libre et autocratique disposition de ses sujets :

« Un tel état ac choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales récemment découvertes... mais que l’on n’osait encore pratiquer sur le vivant.... L’opération réussissait-elle , le condamné était gracié.

« Comparée à ce que vous faites , cette barbarie était de la charité, monsieur.

« Après tout, on donnait ainsi une chance de vie ù un misérable que le bourreau attendait, et l’on rendait possible une expérience peutêtre utile au salut de tous.

« Les hmmropathcs, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essayé préalablement sur eux-mêmes tous les médicaments dont ils se servent pour combattre les maladies. Plusieurs ont succombé dans ces essais noblement téméraires, mais teur mort doit être inscrite en lettres d'or dans le martyrologe de la science.

« N’est-cc pas à de semblables expériences que vous devriez convier vos élèves?

a Mais leur indiquer la population d’un hôpital, comme une vile matière destinée à la manipulation thérapeutique, comme une espèce de

tième siècle) ont rendu célèbre pir de beaux ci de grandi travaux pratique* et tlu’oriques mr toute* les branches do l’art de guérir, m'interdirait la moindre atuquc ou allusion irréfléchie à propos de* médecins. Ion même que la grsvité du sujet que je traite et U juste et immense célébrité de l'école médicale française ne s'y opposeraient pas; dans la création do docteur Griffon j’ai seulement voulu personntUcr un de ces hommes respectables d'ailleurs, mais qui peuvent se laisser quelquefois entraîner par la pauion de l’art, de* expériences, à de pnvos abus de pouvoir médical, s'il est permis de s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus sacré que la science : l'humanité.

chair ù canon destinée à supporter les premières bordées de la mitraille medicale, plus meurtrière que celle du canon ; mais tenter vos aventureuses médications sur de malheureux artisans dont l'hospice est le seul refuge lorsque la maladie les accable.... mais essayer un traitement peut-être funeste sur des gens que la misère vous livre confiants et désarmés... à vous leur seul espoir, à vous qui ne répondezdeleur vie qu'à Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de la science jusqu'à l'inhumanité, monsieur?

■ Comment ! les classes pauvres peuplent déjà les ateliers, les champs, l’armée ; de ce monde elles ne connaissent aue misère et privations, et lorsqu’à bout de fatigues et de souffrances elles tombent exténuées... et demi-mortes... la maladie même ne les préserverait pas d’une dernière et sacrilège exploitation ?

« J’en appelle à votre cœur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste cl cruel ? »

Hélas I le docteur Griffon aurait été touché peut-être par ces paroles sévères, mais non convaincu.

L’homme est fait de la sorte : le capitaine s'habitue aussi à ne plus considérer ses soldats que comme les pions de ce jeu sanglant qu’on appelle une bataille.

Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que b société doit protection à ceux que te sort expose à subir b réaction de ces nécessités humaines.

Or, le caractère du docteur Griffon une fois admis (et on peut l'admettre sans trop d’hyperbole), la population de son hospice n'avait donc aucune garantie, aucun recours contre b barbarie scientifique de ses expériences; car il existe une fâcheuse lacune dans l'organisation des hôpitaux civlb.

Nous la signalons ici; puissions-nous être entendu...

Les hôpitaux militaires sont chaque jour visités par uu officier supérieur charge d’accueillir les pbinies des sokbts malades et d'y donner suite si elles lui semblent raisonnables. Celte surveillance contradictoire, complètement distincte de l'administration et du service de santé, est excellente ; elle a toujours produit les meilleurs résultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des établissements mieux tenus que les hôpitaux militaires ; les soldats y sont soignés avec une douceur extrême, et traités nous dirions presque avec une commisération respectueuse.

Pourquoi une surveillance analogue à celle que les officiers supérieurs exercent dans les hôpitaux militaires n'est-elle pas exercée dans les hôpitaux u v ils par des hommes complètement indépendants de l'administration et du service de santé, par une commission choisie peut-être parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux colin qui exercent Ws diverses charaes de l’édillté parisienne, charges toujours si ardemment briguées? Les réclamations du pauvre (si elles étaient fondées) auraient ainsi un organe impartial, taudis que, nous le répétons, cet organe manque absolument ; il n’existe aucun contrôle contradictoire du service des hospices...

Cela nous semble exorbitant.

Ainsi, b porte des salles du docteur Griffon une fois refermée sur un malade, ce dernier appartenait corps et àmc à 1a science. Aucune oreille amie ou désintéressée oc pouvait entendre ses doléances.

üo lui disait nettement qu'étant admis à l'hospice par charité, il faisait désormais partie du domaine cxpérimcutal du docteur, et que malade ci maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observalioa, d'analyse ou d 'enseignement aux jeunes élèves qui suivaient assidûment b visite de M. Griffon.

En effet, bientôt le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent les plus pénibles, les plus douloureux, et ceb non pas seul à seul avec le médecin, qui, comme le prêtre, remplit un sacerdoce et a le droit de tout savoir ; non, il lui falbil répondre à voix haute, devant une foule avide et curieuse.

Oui, dans ce pandémonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille ou femme, étaient obliecs d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de honte, et de faire les révélations les plus intimes, de se soumettre aux investigations matérielles les plus pénibles devant un nombreux public, et presque toujours ces cruelles formalités aggravaient les maladies.

Kl cela n’était ni humain ni juste : c’est parce que le pauvre entre à l'hospice au nom saint et sacré de b charité qu'il doit être truité avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majesté (I).

(1) Ceci n’a rien d'exagéré; nous empruntons les passages suivants 1 un article <iu ConaiituiumrMt (19 janvier 1836). Cet article, intitulé : Un* etitiie tTMjnial, est »jmé Z., et nous savons que cette initiale cache le nom d'une de nos célébrités médicales, qui ne peut être accusée de partialité dans U question des hôpitaux civil».

< Lorsqu’un malade arrive à l'hôpital, on a soin d'inscrire aussitôt sur une pancarte le nom de l'arrivant, le numéro du Ut, la désignation de la maladie, l’Age do malade, sa profession, sa demeure actuelle. Cette pancarte est ensuite appendue à l'une des extrémités do Ut. Cette mesure ne laisse pas d'avoir de graves inconvénients pour ceux à qui de* revers imprévus font temporairement partager le dernier refuge du pauvre. Croirirx-vous, par exemple, que ce fût là pour Gilbert, malade, une circonstance indifférente à sa guérison? J’ai vu de* | runes gens, j’ai vu de» vieillards imprévoyant* à qui cette divulgation de leur misère et ce leur nom de lamitle inspirait une profonde tristesse.

« C'est une rude corvée pour un malade que le jour où on l'i-lract à l'hôpital. Juges ai le malade doit être fatigué dès le lendemain de son arrivée; dans l'cs-

Bn lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons fait précéder de quelques réflexions.

Bien de plus attristant que l’aspect nocturne de b vaste salle d’hôpital où nous introduirons le lecteur.

Le long de ses grands murs sombres, percés çà cl là de fenêtres grilbgées comme celles desprisons, s'étendent deux rangées de lits parallèles, vaguement éclairées par b lueur sépulcrale d'un réverbère suspeu (u au plafond.

L'atmosphère est si nauséaboude, si lourde, que les nouveaux malades ne s’y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcroît de souffrances est une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye iuéviiablcmcur au sinistre séjour de l'hospice.

Au tmut de quelque temps une certaine lividité morbide annonce que le malaijp a subi b première influence de ce milieu délétère, et qu’il est, nous l’avons dit, acclimaté (1).

L’air de cette salle immense est donc épais, fétide.

Ça et là le silence de b nuit est interrompu lautôt par des gémissements plaintifs, tantôt par de profonds soupirs arrachés par l'insomnie fébrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le balancement monotone et régulier du pendule d'une grosse norlôgc qui sonuc ces heures si longues, si lo:igucs pour b douleur qui veille.

Une des extrémités de cette salle était presque plongée dans l’obscurité.

Tout à coup il se Ai à cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de pas précipités; uue porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une sœur de charité, dont on distinguait le vaste bounet blanc et le vêtement noir à 1a clarté d'une lumière quelle portait, s'approcha d'un des derniers lits de b rangée de droite.

Quelques-unes des malades, éveillées en sursaut, se levèrent sur leur séant, attentives à ce qui se passait.

Bientôt les deux ballants de b porte s’ouvrirent.

Un prêtre entra portant un crucifix... les deux sœurs s’agenouillèrent.

A b clarté de b lumière qui entourait ce lit d'une pâle auréole, tandis que les aotres parties de b salle restaient dans l'ombre, ou put voir l'aumônier de l'hospice se pencher vers b couche de misère en prononçant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le silence de b nuit.

Au bout d'un quart d'heure le prêtre souleva l'extrémité d'un drap dont il recouvrit complètement le chevet du lit...

Puis il sortit...

Une des sœurs agenouillées se releva, ferma les rideaux, qui crièrent sur leurs tringles, et se remit à prier auprès de sa compagne.

Puis tout redevint silencieux.

Une des malades venait de mourir...

Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assisté à celte

pace de vingt-quatre heures, il a[cst ru successivement interrogé: l*par son propre médecin ; 2° par les médecins du bureau d’administration ; 3* par le chirurgien de garde ^4* par l’interne de U «aile ; 5* par le médecin sédentaire de l’ hôpital, cl enfin 6° le lendemain matin par le médecin en chef du service, ainsi ue par dix ou vingt des élèves xélés et studieux qui suivent U clinique publique, ans doute cela profile à l'expérience maintenant à prétoce des jeunes médecins, autant qu'aux progrès de l’art; mais cela aggrave les maux ou retarde certainement ta guérison du malade. .

a Un de ces malheureux disait un jour:

« — Je serais un accusé de cour d'assites, que je n’aurais pas eu en quinæ jours plu* d’interrogatoire*; cinquante personne», depuis hier, m’ont harcelé de questions presque toutes semblables. Je n’avais qu'une pleurésie en entrant ici ; mais je crains bien que l'insatiablo curiosité de tant de personnes no me donne à la lin une fluxion de poitrine, c Une femme me disait :

« — On m'obsède à chaque instant, on veut connaître mon Igc, mon tempérament, ma constitution, la couleur de mes cheveux, si j’ai la peau brune ou blanche, mon régime, mes habitude», la santé do mes ascendants, le* circonstances sous lesquelles je suis née, ma fortune, nu position, mes plus secrètes affections et le motif supposé de mes chagrins ; on va jusqu'à scruter ma conduite. et jusqu'à épier des sentiments que je devrais soigneusement renfermer dans mon cour, et dont le soupçon me fait rougir. El plus loin : — On frappe ma poitrine en vingt endroits et devant tout le monde; on y fait de vilaines marque* d’encre pour indiquer apparemment le progrès de* obstruction* qui ont envahi mes entrailles. — Les médecins d’à présent, ajoutait cette femme, ressemblent i des inquisiteurs : on guérit maintenant comme on punissait jadis, et cola nu; chagrine, t

Plus loin, après «voir décrit le* formalités de la visite, U. Z. «joute :

« Le docteur ne fait qu’apparailre an lit des anciens malades qui sont en voie de guérison ou convalescents; mais, parvenu à un des lil s occupé* par des malades nouveaux ou en danger, il ne saurait en approcher qu'aprês avoir traversé la double haie d'étudiants conservant là patiemment depuis lé matin leur poste d'observateur* vigilants. Quant au malade, Ü reste muet et silencieux au milieu de cette foute curieuse et attentive, et «ouvent la maladie s'aggrave en proportion de cette affluence, indiquant te danger et motivant toujours l'inquiétude. Tandis que le patient envisage le médecin avec cette émotion qui participe de li conisace et de I anxiété, celui-ci porte circuUirement sur le* assistants un regard de recueillement L-t de circonspection, qui s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble intérieur est ainsi comblé, a (1) A moins de circonstances Ircs-urgentes, on ne pratique jamais de graves opérations chirurgicales avant que le malade «oit acclimaté.

LES MYSTERES DF. PARIS

scène muette* iC Ir uvaieut fois persouujs Joui le nom a été déjà prononcé dans le cours de celle histoire :

Mademoiselle de Ferroont, lille de la malheureuse veuve ruinée par la cupidité de Jacques Ferrand :

La lorraine, pauvre blanchisseuse, à qui Fleur dc-îbrie avait autrefois donné le peu d'argent qui lui restait, et Jranue Duport, sœur de l'iquc- V inaigre, le conteur de la Force.

Nous connaissons mademoiselle de Pennonl et b sa*ur du conteur de h Force. Quant à ta Lorraine, c’élait une femme de vingt ans euvirou. d’une ligure douce cl régulière, mais d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes ; elle était phthisique au dentier degré, il ne restait aucuu espoir de la sauver ; clic le savait et s'éteignait lentement.

La distance qui séparait les lits ue ces deux femmes était assez pe- j llte pour quelles pussent causer à voix basse sans être entendues des | saurs.

— En voilà encore tine qui s'en va. dit à demi-voix la Lorraine, en j songeant à la morte et eu se parlant à elle-même. Elle ne souffre plus!. . elle et bien heureuse !...

— Elle est bien heureuse... si elle n’a pas d enfant, ajouta Jeautte.

— Tiens... vous ne donnez pas... ma voisine... lui dit la Lorraine. Comment ça va-t-il, pour votre première nuit Ici? Uier soir, dès eu entrant, on vous a fait vous coucher... et je u’ai pas osé ensuite vous par- i lcr. je vous entendais sangloter.

— Oh ! oui... j’ai bien pleuré.

— Vous avez doue grand mal?

— Oui, mais je suis dure au ma) ; c'est de chagrin que je pleurais. Enfin j’avais lïui par m’endormir, je sommeillais, quand le bruit dos portes in’a éveillée. Lorsque le prêtre est entré et que les bouues sœurs se sont agenouillées* j'ai bieu vu que c'était nue femme uni se mourait... alors j'ai dit en moi-même un Pater et un Avt pour elle.

— Moi aussi., et, comme j’ai la même maladie que la femme qui vient de mourir, je n’ai pu m'empêcher de m'écrier : Eu voila une qui ne souffre plus; elle est bien heureuse !

— Oui... comme je vous le disais... si elle n’a pas d'enfaot !

— Vous eu avez doue.. . vous, des enfants ? •

— Trois... dit b sueur de i’ique-Yîuaigre avec un soupir. Et vous?

— J’ai eu une petite lille... mais je ne l ai pas gardée longtemps. La pauvre enfant avait été frappée d'avance ; j’avais eu trop de misère pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau ; j'avais travaillé tant que j'ai pu aller. Mais tout a une tin ; quand la force m a manqué, le pain m'a manqué aussi. Ou m'a reuvoyée de mou garni ; je ne sais pas ce que je serais devenue, sans une pauvre femme nui m a prise avec elle dans une cave où elle se cachait pour se sauver de sou homme qui voulait la tuer. C’est là que j ai accouché sur b paille; mats, par bonheur* celle brave femme connaissait uue jeune lilfe, belle et charitable comme un auge du bon Dieu; celte jeune tille avait un peu d’argeut ; elle m’a retirée de ma cave, m a bien établie daus un cabinet garni Joui elle a pay é un mois d'avance... ine donnant en outre uu bèfceai' d'osier pour mon enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de Jiuge. Grâce à die, j ai pu me remettre sur pied et reprendre rnnn ouvrage.

— Bonne petite lille... Tenez, moi au>si, j’ai rencontré par hasard cm ümc qui dirait sa pareille, une jeune ouvrière bien serviable. Jetais allée... voir mon pauvre frere qui est prisonnier... dit Jeanne après un moment d'hésitation, cl j'ai rencontré ail parloir cette ouvrière dont je vous parle : m'ayant entendu dire que je u'étaU pas heureuse, elle est veuue à moi, bieu embarrassée, pour m offrir de m’être utile scion ses moyens, la pauvre enfant...

— Comme c'était bon à elle !

— J’ai accepté ; elle m’a donné sou adresse, et, deux jours après, cette chère petite mademoiselle ÜigoleUc... elle s’appelle ItigoleUc... m’avait fait une commande...

— Kigoteite ! s'écria la Lorraine ; voyez donc comme ça se rencontre !...

— Vous la connaissez ?

— Non ; mais la jeune lille qui a été si généreuse pour moi a plusieurs fois prononcé devant moi le nom de mademoiselle Bigolcttc; elles étaient 1 amies ensemble...

— Eli bieu ! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices.

— Bieu volontiers ; moi, je m'appelé Annette herbier, dit U Lor- j raiue, blanchisseuse.

— Et moi, Jeanne Duport, ouvrière ftaugeuse... Ah ! c’est si bon, à l’hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout à fait 1 étranger, surtout quand ou y vient pour la première fois, et qu'on a beaucoup de chagrins !... Mais je ne veux pas penser à cela... Dilesmoi. fa Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour vous ?

— Elle s'appelât fa boudeuse. Tout mou chagrin est de ne l'avoir pas revue depuis longtemps. . Elle était jolie comme une Sainte -Vierge, avec de beaux cheveux blonds et des yeux biens si doux, si doux... Malheureusement, malgré son secours, mon pauvre enfant est mort... à. deux mois : Il était si chétif, il n'avait que le souille... et 1a Lorraine essuya une larme.

— Fl voir** mari T

— Je lie suis pas mariée... je blanchi -sms à la journée chez une riche bourgeoise de mou p »)* ; j'avais toujours été sage, mais je m’eu suis laisse conter par le Gis de la maison, et alors...

— Ah ! oui... je comprends.

— Quand j’ai vu lYtal où je me trouvais, je n’ai pas osé rester au pays ; M. Jules, c’était le lil» de fa riche bourgeoise, m’a douné cinquante francs pour venir à Paris, disant qu’il me ferait passer vingt Ira ms tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis mon départ de chez nous, je n'ai plus jamais rien reçu de lui, pas s- ule» nietil de ses nouvelles; je lui ai écrit une fois, il ue m’a pa- répondu... je u’ai pas osé recommencer, je voyais bieu qu'il ne voulait plus enlcndie parier de moi...

— Et c’est lui qui vous a perdue, pourtant ; et il est riche ?

— Sa mèie a beau cou;) de bieu chez nous; mais que voulez-vous? je n’étais plus là... il m'a oubliée...

— Mais au inoins... il n'aurait pas dû vous oublier, à cause de sou enfant.

— C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l’aura rendu mal pour moi ; il m’eu aura voulu d’être enceinte, parce que je lui devenais ou embarras.

— Pauvre Lorraine!..,

— Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle : pauv re chère petite ! elle aurait eu trop de misère et aurait clé orphdiuc de trop bonne heure... car je n'en ai pas [tour longtemps à vivre...

— Un ne doit pas avoir de ces idées-là à voire âge. Est-ce qu'il y a beaucoup de temps que vous êtes malade?

— Bientôt trois mois... Dame, quand j’ai eu à gagner pour moi et mon enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vile mou ouvrage à mon bateau ; l'hiver était très-froid, j’ai gagné unp fluxion de poitrine : c’est à ce niomcnt-là que j’ai perdu ma petite lille. En fa veillant, j’ai négligé de me soigner... et puis par là-uessus le chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme Défait l'actrice qui vient de mourir.

— A votre âge, il y a toujours du l’espoir.

— L'actrice n'avait que deux ans de plus que mol, cl vous voyez.

— Celle que les bonnes saurs veillent nuiulenant, c’était donc une actrice?

— Mon Dieu, oui. Vovez le sort... Elle avait été belle comme le jour. Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, d<*s diamants; mais par malheur la petite vérole l’a défigurée ; alors la gêne e?t venue, puis la misère, enliti la voilà morte à l'hospice. Du reste, clic n était pas fière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour toute fa salle... Jamais personne uVst venu la voir; pourtant, il y a quatre ou cinq jours, elle nous disait qu’elle avait écrit à un monsieur qu'elle avait connu autrefois dans sou beau temps, et qui l’avait bien aimée ; elle lui écrivait pour le prier de venir réclamer son coips, parce que cela lui faisait nul de penser quelle serait disséquée... coupée eu morceaux.

— El ce monsieur... il est venu ?...

— Non.

— Ah ! c’est bien mal.

— A chaque instant fa pauvre femme demandait après lui, disant toujours; Oh ! il viendra, on ! il va venir, bien sûr... et pourlaut die est morte sans qu’il soit venu...

— Sa fui lui aura été plus pénible encore.

— Ob ! mou Dieu t oui, car cc quelle cruiguait tant arrivera à sou pauvre corps...

— Apres avoir été riche, heureuse, mourir Ici, c’est triste ! Au moins, nous autres noua ue changeons que de misères...

— A propos de ça, reprit fa Lorraine après un momcul d'hésitation* je voudrais bien «pic vous me rendiez un service.

— Parlât...

— Si je mourais, comme c’est probable, avant que vous sortiez d’iri, je voudrais uuo vous réclamiez iuou corps... J’ai la même peur que l'actrice.. • et j'ai luis là le peu d’argent qui me reste pour me faire euterrer.

— N’ayez donc pas ccs idées-là.

— C’est égal, me le promettez-vous ?

— Enfin, Dieu merci, ça n’arrivera pas.

— Oui, mais si cela arrive, je n’aurai pas, grâce à vous, le même malheur que I actrice.

— Pauvre dame, après avqir été riche, finir ainsi !

— Il n’y a pas que l’actrice dans cette salle qui ait été riche, madame Jeanne.

— Appelez -moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.

— Vous êtes bien bonne...

— Qui donc encore a été riche aussi ?

— Une jeune personne de quinze ans au plus, qu’on a amenée ici hier soir, avant que vous n’eutrW.. Elle était si faillie qu'on était obligé de fa porter. La srrnr dit que cette jeune personne et sa mère sont des gens trcs-comme il faut, qui ont été ruinés..,

— Sa mère est id aussi ?

— Non, la mère était si ma), si mal, qu’on n'a pu fa transporter... La pauvre jeune fille ne voulait pas !a quitter, et on a profité île «m évanouissement pour remmener-.. C’est le propriétaire d'un méchant guu»

où elles logeaient qui, de peur quelles uc meurent chez lui, a été laite sa déclarai mu au commissaire.

— Et où est-elle ?

— Tenez... là... dans le lit en face do vous...

— El elle a quinze nus ?

— Mon Dieu tout au plus. .

— L’àge do tua iiiie aiuée 1 ... dit Jeanne eu ue pouvant retenir scs

famés.

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