‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 131 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Entrevue <le Rodolphe cl de Sarah. — net "l~

La nuit était venue pendant que Rodolphe sc. rendait chez le notaire...

Le pavillon occupé par Jaï ques Ferrand est plongé dans une obscurité profonde...

Le vent gémit...

La pluie tombe...

Le vent gémissait, b • pluie tombait aussi j*codanl cette nuit sinistre où Cccily, avant de quitter pour jamais b maison du notaire .

avait exalté b brutale passion de cet homme jusqu'à b frénésie.

Etendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éebiréc par une lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon cl d’un gilet noirs; une des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang ; une ligature de drap rouge, que l’on aperçoit à sou bras nerveux, annonce qu’il vient d'être saigné par Polidori.

Celui-ci, debout auprès du lit, s’appuie d'une main au chevet, et semble contempler les traits de sou complice avec inquiétude.

Rien de plus hideusement effrayant que b figure de Jacques Ferrand, alors plongé dans cette torpeur somnolente qui succède ordinairement aux crises violentes.

D'une pâleur violacée qui se détache des ombres de l’alcôve, son visage, inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; scs paupières fermées sont tellement gonflées, injectées de sang, qu'elles

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apparaissent comme deux lobes rougeâtres au milieu de cette face d'une lividité cadavéreuse.

— Encore on accès aussi violent que celui de tout à l'heure. .. et il est mort... dit Polidori à voix basse. Arétéc (1) l a dit, la plupart de ceux qui sont atteints de cette étrange et effroyable maladie périssent presque toujours le septième jour... et il y a aujourd'hui six jours que l'infernale créole a allumé le feu inextinguible qui dévore cet homme...

Après quelques moments de silence méditatif, Polidori s'éloigna dn lit et se promena lentement dans la chambre.

— Tout à l'heure, reprit-il en s'arrêtant, pendant la crise qui a failli emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rêve en l'enlenli nii décrire une à une, eté'une voix haletante, les monstrueuses hallucinations qui traversaient son cerveau

Terrible... terrible maladie ! Tour à tour

elle soumet chaque organe à des phénomè- .

nos qui déconcertent la science... épouvantent la nature... Ainsi tout à l’heure l'ouie de Jacques était d'une sensibilité si incroyablement douloureuse, que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles brisaient à ce

K iut son tympan, qu'il semblait, disait-il, que son crâne était une cloche, et qu'un énorme battant d’airain mis en braqle au moindre son lui martelait b tête d'une tempe à l'autre avec un fracas étourdissant et des élancements atroces.

Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont il s'était rapproché...

l.a tempête grondait au dehors; elle éclata hientbt en longs sifflements. en violcules râbles de vent et de pluie qui ébranlèrent toutes les fenêtres de celte maison délabrée..

Malgré son audacieuse scélératesse, Polidori était superstitieux; de noirs pressentiments l'agitaient; il éprouvait un malaise indéfinissable ; les mugissements de l’ouragan qui troublaient seuls le ■ moi ne silence de b nuit lui inspiraient nue vague frayeur contre laquelle if voulait en vain se roidir.

Pour se distraire de res sombres pensées, il re remit à examiner les traits de sdn complice.

— Maintenant, dit-il en se pcnelianl vers lui, ses paupières s'injectent... On dirait que son sang calciné y afflue cl s'y concentre. L'organe de b vue va, comme tout à l'heure celui de l’ouie, offrir sans doute quelque phénomène extraordinaire... Quelles souffrances!... comme elles «lurent !... Comme elles sont variées!... Oh! ajouta-t-il avec un rire amer, quand M pâture se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle de tourmenteur, elle défie les plus féroces combinaisons des hommes. Ainsi, doits celte maladie, causée par une frénésie érotique, clic soumet

(1) !Sam plerumqut in uplimd du Aomintm conjumil. ( Arétéc.) Voir mutila traduction de ilald.i***r. (fat. nud., lib. in, Salacttat mtro cvrala.) Voir auui Ica jilminbloa pages d'Aml>n>i*e Paré aur le in/^riam, celte étrange et effrayante "j.Mladie qui rCMembk uni, dit-il, à un eMfïmmf dt Dira .

Mcrl de Jicqoea Ferrand. — r*c« 314

chaque sens à des tortures Inouïes, surhumaines... elle développe b «'lisibilité de chaque organe jusqu'à l'idéal, pour que l'atrocité des douleurs soit idéale aussi.

Après avoir contemplé pendant quelques moments les traits de son complice, il tressaillit de dégoût, se recula et dit :

— Ah ! ce masque est affreux... Ces frémissements rapides qui le parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...

Au dehors l'ouragan redoublait de furie...

— Quel orage ! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en appuyant son iront dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit ! Il ne peur y en avoir de plus funestes pour l'état de Jacques.

Après un long silence il reprit : — Je ne sais si le prince, instruit de

l'infernale pu stance

* des séductions de Cecily

et de b fougue des sens de Jacques, a prévu que chez un homme d’une trempe si énergique, d'une organisation &i vigoureuse , l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée d’une sorte de rage cupide, développerait l'effroyable névrose dont Jacques est

victime mais cette

conséquence était normale, forcée...

Oh ! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s’il eût été effrayé par celle pensée, oui, le prince avait sans doute prévu ceb...sa rare et vaste intelligence n'est étrangère à aucune science... "Son coup d'œil profond embrasse b cause cl reliée de chaque chose .. Impitoyable dans sa justice, il a dû baser et calculer sûrement le châtiment de Jacques sur les développements logiques et successifs d'une passion brutale, exaspérée jusqu'à b rage.

Après un long silence, Polidori reprit ;

— Quand je songe au passé... quand je songe aux projets ambitieux que, d'accord avec Sarah , j'avais autrefois fondés sur b jeunesse du prince !... Qu* d'événements ! par quelles dégradations suis - je tombé dans l'abject ion crimioelle où je vis?

moi qui avais cru effëminer ce prince cl en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rêvé!... De précepteur Je comptais devenir ministre... Et, malgré mon savoir, mon esprit, de forfaits en forfaits, j'ai

atteint les derniers degrés de l'infamie... Mc voici enfin le geôlier de mon complice.

Et Polidori s'abîma dans de sinistres réflexions qui k ramenèrent à b pensée de Rodolphe.

— Je redoute cl je hais le prince, reprit-il, mais je suis forcé de m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant celte volonté toute-puissante qui s'élance toujours d'un seul bond en dehors de* rontes connues... Quel contraste étrange dans cet homme... assez tendrement charitable pour imaginer b banque des travailleurs sans ouvrage, assez féroce... pour arracher Jacques i b mort afin de l« livrer à toutes les furies vengeresses de b luxure!...

Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre Ironie. Parmi les peintures que Michel- Auge a faites des sept péchés ca-

Pt, 11. — T} 1 » di' M*‘ V' UuuJrj lhlffC, ItlcSilUl LoillJ, «Ü, Ml Mj' ai»

LFS MYSTERES DF. PARIS

piiaux dan» son Jugruunl Jri > :icr de ta c1vj;m'Üc Staline, j’ai vu ta punition terrifiante doul il frappe la luxure (I). innis ks marques hideux, convulsif*, de ces damnés de ta chair qui SC tordaient sous ta morsure aigue des serpents, étaient moins cfTrv.ints quota tace de Jacques peudn ni son accès de soûl à l'heure... il ma fait peur!

Et Polidori frissonna connue s’il avait encore devant les yeux celle vkiun formidable.

— Oh ! oui ! reprll-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est impitoyable... Mieux vaudrait mille fuis, pour Ferrand, avoir ; orté sa tête sur l’cchaf:wid, mieux vaudrait le feu, ta roue, le plomb imidii qui brûle et troue les membres, que le supplice que ce muera!. le rn.i re. A foree «le le voir souffrir je finis par m épouvanter pour mou propre son... Que va-t-on décider dp moi.. . que me réserve-bon, à moi le complice de Jacques 7... lilre son geôlier ne peut suffire à ta vengeance du priuce... il ne m’a pas fait grâce tle Fécli ifatid... pour nie lui-: r vivre, l't-ul-élrc une prison éternelle in’allcnd-cllc en Allemagne... lieux encore vaudrait cela que ta mort,.. Je ne pouvais que me mettre aveuglément i la discrétion du (rince... celait ma >* trie chance de salut... Quelquefois, malgré sa pronu ••se, une crainte* m'assiège... peut-être me livrera-t-on au buurie.iu... si Jacques succombe ! En de es- a ut f échafaud pour moi de sou vivant, ce serait le dresser au si pour lui, mou complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le «us, h parole du prince est sacrée... nuis moi qui ai tant de lois violé les lois divines et humaines... pouirai-je iovoqttei ta prmur >e jurée’/... Il n’impoilcE.. de même qu'il était do mon inr r t que Jurqure uc" s'échappât pas, il serait aussi do mon intérèi de prolonger Ses jours... Mai- à chaque instant les symptômes de sa maladie & aggravent... il faudrait presque mi miracle pour le sauver... Que taire... que faire?

A ce moment, ta tempête était dans toute sa fureur; une cheminée presque croulante de vétusté, renversée par ta violence du vent, tomba sur le toit cl daus la coor avec le fracas retentissant de ta foudre.

Jacques Penaud, Ini quement arrache à sa torpeur somnolente, fil un mouvement sur son lit.

Pnlidoi i >c sentit de V' us c° plu» sous l'obsession <lc ta vague terreur qui le dominait

— Ce t une sottise de croire aux pi «sentiments, dil-Q d'une voix roubléc, mais cctt« uuit inc semble d voir être sinistre...

Uu sourd gémissement du not; ire atlira l'attention de Polidori.

— Il sort de sa lor(ieur, su dit-il eu s. rapprochant lentement du lit ; peut-être va-t-U tomber dans une nouvelle cri-e.

— Polidori ! murmura Jacques Ferrand, toujours étendu sur sou lit cl tenant ses yeux fermé , P lid ri, quel est ce bruit?

Une cheminée qui s'écroule. . ré, mu,. lit Polidori à voix basse, cr.n-

gnaul «k* frapper trop vivenirut foui de ou complice: un affreux «uragan ébranle la maison jusque dan» scs fondement s... ta nuit c,l horrible... horrible!

Le no! «ire ne l'entendit pas, et reprit eo tournant à demi ta tète :

— Polidori, tu u’es donc pat 1 1 7

— Si... si., je suis là, dit Poli : 1 d’une vrsx plu.- haute, üud je t’ai répondu doucement, de peur de te causer, comme laul à l heure, de nouvelles douleur*, eu partant haut.

— Non... maintenant ta voix arrive â mon nrei-lc sans me taire éprou-

ver ccs alfreuscs douli urs de tantôt. . car il me wuiUail au moindre bi uit que la foudre ér filait dan- mnu cr*uc...et pourtant, au milieu de cç fiacas, de ces souffrances sans umu, je distinguai» ta voix pa»siouuée de Cecily qui m‘ap|K*l it... •

— Toujours» celte femme infernale... toujours ! Mais chasse donc CCS pensées... elles te tueront !

— Ces pensées sont ma vie! comme ma vie, elles rcsi.-Jcut à mes torture».

— Mais, insensé que tu es, ce sout «-s pet. ‘es fcuIt qui eau col tes tortures, li: dis-je ! Ta maladie nVst autre i .;««*e que ta fréi. - ie seu- ■uclle arrivée à sa dernière cxa^j ci lion... Loco.c une fois, dusse de tou cerveau ccs images imniclk ment Isn ives» ou lu j-érir; ...

— i .Lasser tes image*! s’é. lia Jat-que* Ferra, d a • e exaltation, oh! jamais, jamais ! Toute nia crainte est que ma peu -ce »ëp’ii»e à le», évoquer... mai*, par Feuler ! clic ne : é, mise pis. Piu* eut ardent tnir.ige m'apparait. plus il ressemble à ta réaliié... Desqii la douleur me laisse un moment de repos, des que je pni lier deux idées, Cecily, ce démon que je chéris et que je maudis, surgit â nies yeux.

— Quelle fureur indomptable ! Il m'épouvante !

— Tiens, nuUitenaut, dit le notaire d'une voix stridente cl les yeux oo&rinémcnt attocliés sur un point «liseur de son alcôve, je vois déj \ comme une forme indécise et b anche se des io’er... la... ta !

Et il étendait son doigt velu et dé< lia rué dans la direction de sa vision.

— Tais-loi, malheureux

— Ah ! ta voilà !...

(t) « FmjwvrtÉ par «m «iji-l. Pimufittsthm éyin'-e j*r huit an* de méditations eAntinws »nr un jour «i horrible pour un croj-mt. Mifhcl-Ai>(rc. éle*é à U digni*é di* firv<ii<-sttur, rl ne songnaut plu* qn a *on salut, a voulu punir d«: Is ni nv-rr la ptu* frappante ta vio; aiora ta plu* à la rwlu L'horreur de et -uppliie u». l.Ui urria^r au vrai tublimc du mure.» Stendhal, Iftsf. dt la ftsiur» r»

— Jacques.., c’est ta mort!

— AU ! je ta vola, ajouta Ferrand les dents serrées, sans répondre à Polidori ; la v\ ita ! qu elle es! belle ! qu'elle est belle!... Comme ses cheveux uoits douent en désordre sur se* épaulcÿ !... Et ses pcliies dents qu'on aperçoit entre ses lèvres entr 'ouvertes... scs lèvres si rouges et si humides ! quelles perles !... Oh 1 se* grands yeux semblent tour à tour étinceler et mourir!... Cecily ! ajouta-t-il avec une exaltation inexprimable, Cecily ! je t’adore !...

— Jacques ! écoute, écoule !

— Oh ! ta damnation été; ucllû... et ta voir ainsi pendant l’éternité 1 ..

— Jacques ! s’écria Polidori alar mé, n’excite pas la vue sur ces fantômes !

— Ce n’est pas un fantôme !

— Prends garde ! tout à l'heure, tu le sais... lis le figurais aussi entendre les chanta voluptueux de celte femme, et tou orne a été tout à coup frappée d'une douleur effroyable... Prends garde !

— Laisse-moi ! s'écria le notaire avec un courroux impatient, laissemoi !... A quoi bon Fouie, sinon pour Fcutcndrc ?... ta vue, siuon pour ta voir?...

— Mais les tortures qui s'ensuivent, misérable fou !

— Je puis braver les tortures pour un mirage ! j'ai bravé la mort pour une réalité... Que m’importe, d’ailleurs? cette ardente image est pour moi la réalité ! Oh ! Cceilv cs-tu belle !... Tu le sais bien, monstre, que tu es cuivrante... A quoi bon cette coquetterie infernale qui iti’cm- [ brasc encore!... Oh ! l’exécrable furie! tu veux donc que je meure?...- Cesse... cesse... ou je t’étrangle !... s’écria le notaire eu délire.

— Mais tu te tues, misérable ! s’écria Polidori en secouant rudement le notaire pour l'arracher à son extase.

Efforts inutiles !... Jacques continua avec une nouvelle exaltation :

— O reine chérie ! démon de volupté! jamais je u'ai vu...

Le notaire n’acheva pas.

Il poussa un brusque cri de douteur en se reji tant en arrière.

— Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec étonnement.

— I.i ius celte lumière ; son éclat devient trop vit... je ne puis le supporter : il me blesse...

— Comment ! dit Poli îori do plus en plus surpris, 11 n'y a qu’une lampe recouverte de sou abat-jour, et sa lueur est ires-faible...

— Je te dis que ta chuté augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh! c’est trop... cela devient intoléi ,>blu ! ajouta Jacques Ferrand en fermant l 'S ) ‘ u\ avec une expression de souffrance croissante.

— Tu es fou! cette chambre est à peine éclairée, te dis-je; je viens au contraire d’abaisser ta lampe : ouvre les yeux, lu verras !

— Ouvrir les yeux !... mais je serais aveuglé par les torrents «le clarté ilamloyau'.e dont cette pièce est de plus en plus inondée... Ici, là, partout... ce sont des gerbes de (tu, des millier* «I étincelles éblouissantes ! i’i cria lu puis re en se levant sur son séant. Puis, poussant un nouveau cri de donlcur atroce, il porta les deux mains sur ses yeux. — .Mai* je suis aveuglé! cette lumière torride traverse tues paupières fermées... clic me lu mIc, elle me dévore... Ab l maintenant, mes mains me garantissent un peu !... Mais éteins cctic lampe, elle jette une flamme informée !...

— Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappée de l'exorbitante sonlibili é dont smi ouïe avait été frappée tout à l'heure... puis une crise d h.àluciujiion... li est perdu ! Le saigner de nouveau dju» cet étal serait mortel... U est perdu !

Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand, retentit dans la thambre.

— Bourreau 3 éteins donc celte lampe !... son éclat embrasé pénètre à travers m« v mains, qu'il rend Iran- parentes... Je vois le sang circuler «Sans le réseau tle mes veines... J’ai b«wy clore nies paupières de toutes mes forces, cette lave ardeiüe s’y infiltre... Oh ! quelle torture !... Ce sont dos éhiiccrm-ut* éblouissants comme si on m'cufouçail au fond des orbites un fer aigu rhaufié à blanc... Au secours! mon Dieu! au e- « oiirs!... s'érrta-t-il eu se tordant sur son lit, eu proie à d’horribles cô i vulsifmfi de douleur.

Polidori, effrayé de ta violence de 0*1 accès, éteignit brusquement ta lumière.

Et Unis les deux sc trouvèrent dan* une nlisrurité profonde

A ce moment, nn entendit le hruit d'une voilure «pii s'arrêtait à ta porte de ta rue... •

CHAPITB2 V.

Le* viïionx.

lairsqiic les ténèbres eurent envahi ta chambre où il se trouvait avec Folidori, les douleur- aiguës de Jac ques Ferrand cessèrent peu à peu.

— Pourquoi as-iu autant tarde ;« éteindre cette lampe ! dit Jacques Ferrand. Elait-ce pour me faire endurer k*s tourmenta «le l’enfer ? Uh ! i que j’ai souffert... mon Pieu, «pie j’ai souflerl!

— M ii.temut, soufires-lu moins ?

LK MYSTÈRES DK PARIS

— J'éprouve encore une irritation violente... mais ce c'est rien auprès de ce que Je ressentais tout à l’heure.

— Je te I avais dit: des que le souvenir de cette femme excitera l'uo de tes m us, presque à Chutant ce sens sera frappé par uii de cia terrible* phénomènes qui déconcertent la science, et que les croyants pourraient j 'rendre pour une terrible punition de Dieu...

— Ne me parle pas de Dieu I s écria le monstre en grinçant des dents.

— Je t'rn parlais... pour mémoire... Mais, puisque tu tiens a (a vie, si misérable qu elle soit... songe bien, je te le repète, que tu seras emporté pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques encore...

— Je tiens à la vie... parce que le souvenir de Cccily est toute ina vie...

— Mais ce souvenir te lue, l'épuisc, te cousume I

— Je ne puis ni ne veux m'y SOtUlralra... Je suis incarné à Cccily comme le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute tua fortune, il n'a pu me ravir l'ardente «t impérissable image de celte enchanteresse; celte image est à moi; à toute heure die est là comme mon esclave... elle dit ce que je veux ; elle me regarde comme je veux... elle m'adore (-niuuie je veux l s’écria le uotaire dans un nouvel accès de passion frénétique.

— Jacques! ne t’exalte pas ! souvieus-toi de la crise de tout à l'heure !

Le notaire n eutcudit pas sou complice, qui prévit une nouvelle hallucination.

En cflei, Jacques Ferrand reprit en poussant un éclat de rire convoi-, sif et sardonique :

— M cnlever Cccily ! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive à l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses lacullés sur un objet? Ainsi tout à l'heure... je... vais monter dans la chambre île Cccily. où ic n'ai pas osé aller depuis son départ... Oh! voir... toucher les vêtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle elle s'habillait... ce sera la voir elle-même! Oui, en attachant énergiquement mes veux sur cette glace... bientôt j’y verrai apparaître Cccily, ce ne sera pas uue illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la trouverai là... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brûle, ce ne sera pas une pâle et froide Galatée.

— Où vas-tu ? dit tout d un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se lever, car l’obscurité ta plus prolondc régnait toujours dans cotte pièce.

— Je vais trouver Cecily...

— Tu n’iras pas ! l'aspect de cette chambre te tuerait.

— Cecilyr m'attend la-haut.

— Tu u'iras pas, je te licus, je ne te lâche pas, dit Polidori eu saisissant le notaire par ie bras.

Jacques Ferrand, arrivé an dernier degré de l’épuisement, ne pouvait lutter contre l'uiidori qui l'étreignait d'une main vigoureuse.

— Tu veux m'empêcher d'aller trouver Cecily?

— Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allumée dans la salle voisine; lu sais quel effet la lumière a tout à l'heure produit sur ta vue.

— Cecily est en haut... elle m’attend... je traverserais une fournaise ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que j'étais son vieux tigre .. prends garde, mes griffes sont tranchantes.

— Tu ne sortiras pas! je ‘'attacherai plutôt sur ton lit comme un fou furieux.

— l’olidori, écoule, je ne suU pas fou, j’ai toute ma raison, je sais bien que Cecily n'est pas matériellement là-haut... mais, pour moi, les fantômes de mon imagination valent des réalités...

— Silence ! s'écria tout à coup Polidori en prêtant l'oreille, tout à r heure j'avais cru entendre une voiture s'arrêter à la porte ; ic ne m’étais pas trompé; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour.

— Tu veux me distraire de ma pensée; le piège est grossier.

— J’entends parler, te dis-je, et je crois reconnaître...

— Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand iulcrrompuut Polidori, je ne suis pas la dupe...

— Mais, misérable, écoule donc, écoute, liens, n'euteml -Mu pas?...

— Lusse-moi !... Cecily est là-haut, elle m’appelle: ne me mets pas en fureur. A mon tour je le dis : Prends garde!... Entends-tu? prends ; arde...

— Tu ne sortiras pas...

— Prends garde...

— Tu ne sortiras pas d'ici, mon intérêt veut que tu restes...

— Tu m'empêches d’aller retrouver Cccily. mon intérêt veut que tu meures... Tiens donc ! dit le notaire d'uue voix sourde.

Polidori poussa un cri.

— Scélérat! ta m'as frappé an bras, mais ta main était mal affermie ; la blessure est légère, tu oc m'échapperas pas...

— Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonné de Cecily qui l’a frappé; je le portais toujours sur moi ; attends l’effet du poison. Ab! tu me lâches, enfin, tu vas mourir... Il ne Cillait pa> m'empêcher d aller là-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant à tâtons dans (obscurité à ouvrir la porte.

— Ob!... murmura Polidori. mon bras s’engourdit... un froid mortel me saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes veines... un vertige me saisit... Au secours!... cria le complice de Jacques Ferrand en rassemblant ses forces-dans un dernier cri ; au secours !... je meurs!..

Et il s'affaissa sur lui-même.

Le fracas d'une porte vitrée, ouverte avec tant de violence que plusleurs carreaux se brisèrent en éclats, la voix retentissante de Rodolphe, cl un hrjiil de pas précipités semblèrent répondre au cri d angoisse de Polidori.

Jacques Ferrand, ayant enfin trouvé la serrure dans l'obscurité, ouvrit brusquement b porte de la pièce voisine, et s'y précipita, son dangereux stylet à la main...

Au même instant, menaçant et formbbble comme le génie île h vengeance* le prime entrait dan* cette pièce par le côté opposé.

— Monstre! s'écria Rodolphe en s’avançant ver* Jacques Ferr.md, c'est ma fille que tu a* tuée!... lu vas...

Le prince n'acheva pas, il recula épouvanté...

Oii eût dit que ses paroles avaient foudroyé Jacques Ferrand.

Jetant son stylet et poilant ses deux mains à ses yeux, le mi-érable tomba la face contre terre en poussant un cri qui n’avait rien d'humain.

Par suite du phénomène dont non* avons parlé et dont une obscurité profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans celle chambre vivement éclairée, il fut frappé d'éblouissements plu* vertigineux, plus intolérables que s’il eût été jeté au milieu d un torrent de lumière aussi incandescente que celle du disque du soleil.

El ce fut mi épouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui sc tordait dans d épouvantables convulsion*, éraillant le parquet avec ongles, comme s'il eût voulu se creuser un trou pour échapper aux tortures atroces que lui causait cette flamboyante clarté.

Rodolphe, un de scs gens et le portier de b maison qui avait été forcé de conduire le prince jusqu’à b porto de cette pièce, restaient frappés d’horreur.

Malgré sa juste haine, Rodolphe rewntit un mouvement «Je pitié pour les souffrances inouïes de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporte! sur un canapé.

On y parvint non s-ms peine, car de crainte de se trouver soumis à Fiction directe de la lampe, le notaire *e débattit violemment; mais lorsqu'il eut b face inondée de lumière il poussa un nouveau cri...

Un cri qui glaça Rodolphe de terreur.

Après de nouvelles et longues tortures, le phénomène cessa par sa

violence même.

Ayant atteint les dernières limites du possible sans que b mort s’ensuivit. h douleur vifiveRn cessa... mal*, suivant b marche normale de celle maladie, une hallucination délirante vint succéder à cette crise.

Tout à coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses paupières, jusqu’alors obstinément fermées, s'ouvrirent brusquement ; au lieu <lc fuir l.i lumière, ses yeux s’y attachèrent inviurihlriueut ; ses

C rituelles, dans un état de dilatation et de fixité extraordinaires, semblent phosphorescentes et intérieurement illuminée*.

Jacques Ferrand paraissait plongé dans une sorte de contemplation extatique; son corps et se* membres restèrent o’aliord dans une immobilité complète; ses traits seuls furent iucessammenl agités par des tressaillements nerveux.

.Sim hideux visage ainsi contracté, contourne, n'avait plus rien d’hur. main; on eût dit que (es appétits de b bêle, en étouffant l'intelligence de l'homme, imprimaient à la physionomie de ce misérable un caractère absolunicut bestial.

Arrivé à la période mortelle de son délire, à travers cette suprême hallucination, il sc souvenait encore îles parole* de Cccily qui l'avait appelé son tigre; peu à peu sa raison s'égara il s'imagina être un tigre.

Scs paroles entrecoupée*, haletante*, peignaient Je désordre de sou cerveau et l'étrange aberration qui s’en était emparée. Peu à peu ses membres, jusqu’alors roides et immobiles, $c détendirent ; un bru-que mouvement b fit choir du canapé ; il voulut se relever Cl marcher ; nuis, les forces lui manquant, il fut réduit tantôt à ramper cumulé un reptile, tantôt à se traîner sur ses mains et sur ses genoux ... allant, veipmt, deçà cl delà, selon que ses visions le poussaient et le possédaient.

Tapi dans l'un di-s angles de la chambre, comme un tigre dans sou repaire, ses cris rauque-, furieux, se* grincement!, de dents, b lu r hou convulsive des muscles de son front et de sa face, sou regard flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et oflrayante ressemblance avec celle bêle ïéroce.

— Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d’uue voix saccadée, en se ramassant sur lui-même, oui, tigre... Que de sang !... Dans ma caverne... cadavres déchirés!... La Uoualeusc... le frère de celte veuve... un petit enfant... le fils de Louise... voiji des cadavres... ma tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts décharnés, dont les oiigl<-s avaient démesurément poussé pendant sa maladie, il ajouta ces mots entrecoupés: Oh! mes ongles trouctutit*.-. tranchants et aigus... l*n vieux tigre, moi, mais plu* couple, plu* fort, plus hardi... Ou n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle. !... elle appelle! dit-il en avançant son monstrueux visage et pi étant l'oreille.

Après uu moment de silence, il sc tapit de nouveau le long du mur en disaut :

— Non... j'avais cm l'entendre... elle n’est pas là... mats je b vois... Oh! toujours, toujours!... Oht la voilà... Elle m’appelle, elle rugit, rugit là-bas... Mc voilà... ine voilà...

Et Jacques Ferrand se traîna vers le milieu de b cliambre sur sesgc-

LES MYSTERES DR PARTS

nous cl sur scs mains. Quoique scs forces fussent épuisées, de temps à autre il avançait |>ar un soubresaut convulsif, puis il s'arrêtait, semblant écouler attentivement.

— Où est-elle?... où est-elle?... j'approche, elle s’éloigne... Ah !... làbas .. oh!... elle m'attend... va... va. mords le sable en poussant les rugissements phiiitils... Ah! ses grands yeux féroces... ils deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est à loi, s’écria-t-il.

Et d'un dernier élan 0 eut la force de se soulever et de se redresser sur scs genoux.

Mais tout à coup se renversant en arrière avec épouvante, le corps affaissé sur scs talons, les cheveux hérissés, le regard effaré, la bouche contournée de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla lutter avec râpe contre un objet invisible, prononçant des paroles sans suite, et s'écriant d'une voix entrecoupée :

— Quelle morsure... au secours... nœuds glacés... mes bras brisés... je ne peux pas l’ôter... dents aiguës... Non, non, oh I pas les yeux... au secours... un serpent noir... on ! sa tête plate... jes prunelles de feu. Il me regarde... c'est le démon... Ah !... il me reconnaît... Jacques Ferrand... à l'église... saint homme... toujours à l'église... va-t’en... au signe de la croix... va-t'en...

Et le notaire se redressant un peu, s’appuyant d'une main sur le parquet, tâcha de l’autre de se signer.

Son front livide était inondé de sueur froide, ses yeux commençaient

perdre de leur transparence ; ils devenaient ternes, glauques.

Tous les symptômes d’une mort prochaine se manifestaient.

Rodolphe et les autres témoins ae ceue scène restaient immobiles et muets, comme s’ils eussent été sous l’obscssioQ d'un rêve abominable.

— Ah !... reprit Jacques Ferrand toujours à demi étendu sur le parquet et se soutenant d'une main, le démon... disparu... je vais à l'église... je suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois? non, non, tentateur... bien sûr!... Le secret?... Eli bien! qu'elles viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas.

Et sur b hideuse physionomie de ce martyr damné de b luxure on put suivre les dernières convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds d. ms b tombe que sa passion frénétique avait ouverte, obsédé par son fougueux délire, il évoquait encore des images d'une volupté mortelle.

— Ah !... reprit-il d'nue voix haletante, ce» femmes... ces femmes!... Mais le secret!... Je suis un saint homme!... Le secret!... Ah! les voilât... trois... Elles sont trois!... Que dit ceUc-ci? Je suis Louise Morel... Ah ! oui... Louise Morel... je sais... Je ne suis qu’une fille du peuple... Vois, Jacques... quelle forêt de cheveux bruns se déploie sur mes épaules... Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me donne-t-elle?... Sa tête... coupée par le bourreau... * telle tête morte, elle me regarde... Celte tête morte... elle me parie... Scs lèvres violettes, elles remuent... Viens!... viens!... viens!... Comme Cecily... non... je ne veux pas... je ne veux ras... démon... bisse-moi.. va-i*cu!... va-l’en!... Et celte autre femme!... oh! belle!... bellel... Jacques... je suis b duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de déesse... mon sourire... mes yeux effrontés... Viens!... viens!... oui... je viens... tuais attends!... Et cette-d... qui retourne son visage 1... Oh I Cecily!... Cecily !... Oui... Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grâces... Louise... b duchesse et moi... choisis... Beauté du peuple... beauté patricienne... beauté sauvage des tropiques... L’enfer avec nous... Viens!... viens!...

— L'enfer avec vous!... Oui, s'écria Jacques Ferrand en se soulevant sur scs genoux et en étendant ses bras pour saisir ces fantômes.

Ce dernier élan convulsif fut suivi d une commotion mortelle.

Il retomba aussitôt en arrière, roide et inanimé; ses yeux semblaient sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient à ses traits des contorsions surnaturelles, pareilles à celle que b pile voltaïque arrache au visage des cadavres; une écume sanglante inondait ses lèvres; sa voix était sifflante, strangulée, comme celle d'un hydrophobe, car, dans son dernier paroxysme, celle mabdie épouvantable... épouvantable punition de b luxure, offre les mêmes symptômes que b rage.

U vie du monstre s’éteignit au milieu d’une dernière et horrible vision, car il balbutia ces mots ;

— Nuit noire !... noire... spectre... squelettes d’airain rougi au feu... m’enbeent... leurs doigts brûbots... ma chair fume... ma moelle se calcine... spectre acharné... non !... non... Cecily !... le feu... Cecily!..,

Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand. ,.

Rodolphe sortit épouvanté. .

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