‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 146 sur 174 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le doigt de Dien.

Le Chourincur, au bout de quelques instants, se trouvait emporté I malgré lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du faubourg de b Glacière, s'amoncelait aux abords de cette barrière, pour se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques où allait avoir lieu l'exécution.

Quoiqu'il fit grand jour, on entendait eucore au loin b musique reicnlissante de I orchestre des guinguettes, où éclatait suri ut b vibration sonore des cornets à pistons.

Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour ren- . dre l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de celte multitude. Presque tous, hommes, femmes, enfants, étaient vêtus de vieux costumes de mascarades ; ceux qui n’avaient pu s’élever jusqu à ce luxe •

portaient sur leurs vêtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques jeunes gens étaient affublés de robes de femmes à demi déebijnées et souillées de boue ; tous ces visages, flétris par b débauche et par le vice, marbrés par l’ivresse, étincelaient d une joie sauvage en songeant qu’après une nuit de crapuleuse orgie, Us alblcnt voir meure à mort deux femmes dont l’échafaud était dressé (I).

Ecume fangeuse et fétide de b population de Paris, celte immense cohue se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour au crime le pain de b journée... et qui chaque soir rentrent largement repus dans leurs lanières (4).

Le boulevard extérieur étant fort resserre à cet endroit, b foule entassée refluait et entravait absolument b circulation. Malgré sa force athlétique, le Chourincur fut obligé de rester presque immobile au milieu de cette masse compacte... lise résigna... Le prince, partant de la rue Plumet à dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer à b barrière de Charentou qu'à onze heures environ, et il n’était pas sept heures.

Quoiqu'il eût naguère forcément fréquenté les cbsses dégradées auxquelles appartenait cette populace, le Chourincur, en se retrouvant au milieu d'elles, éprouvait un dégoût invincible. Poussé parle reflux de U foule jusqu’au mur d'une des guinguettes dont fourmilleut ces boulevards, à travers les fenêtres ouvertes, d'où s'échappaient les sons étourdissants d'un orchestre d’instruments de cuivre, le Cbourioeur assista, malgré lui, à un specbcle étrange...

Dans une vaste saBc basse, occupée à l’une de ses extrémités par les musiciens, entourée de bancs cl de tables chargées des débris d’un repas, d'assiettes cassées, de bouteilles renversées, une douzaiDe d’hommes et de femmes déguisés, à moitié ivres, se livraient avec emportement à cette danse folle et obscène appelée fa chahut, à laquelle un petit nombre d habitué» de ce» lieux ne s'abandonnent qu’à b fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont retirés.

Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette salurnale, le Chourineor en remarqua deux qui se Taisaient surtout appbudir par le cynisme révoltant de leur poses, de leurs gestes et de leurs paroles...

U* premier couple se composait d'un homme à peu pria déguisé en ours au moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. U tête de I animal, sans doute trop gênante à porter, avait été remplacée par une sorte de capuce a longs poils qui recouvrait entièrement le visage; deux trous, à la hauteur des yeux, une brge fente à b hauteur de b bombe, permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqué, l’un des prisonniers évadés de b Force (parmi lesquels sc trouvaient aussi Barbillon et les deux meurtriers arrêtés chez iogress* du tapis-franc au commencement de ce récit) ; cet homme masqué était Nicobs Martial, le fils, le frère des deux femmes dont l'échafaud était dressé à quelques pas... Eulrainé dans cet acte d'insensibilité atroce, d'audacieuse forfanterie, par un de scs compagnons, redoutable bandit, évadé aussi... déguisé aussi... ce misérable osait, à laide de ce travestissement, se livrer aux dernières joies du carnaval...

La femme qui dansait avec lui, costumée en vivandière, portait un chapeau de cuir bouilli bossué, à rubans déchirés, une sorte de jus taucorps de drap rouge passé, orné de trois rangs de boutons de cuivre à b hussarde une jupe verte et des pantalons de Calicot blanc . ses cheveux noirs tombaient en désordre sur son front ; ses traits hâves et plombés respiraient l'effronterie et l’impudeur.

Le vfo-à-vb de ces deux danseurs était non moins ignoble.

L’homme, d’une très-grande taille, déguisé en Robert Macaire, avait tellement barbouillé de suie sa figure osseuse, qu i! était méconnaissable; d’ailleurs un large bandeau couvrait son œil gauche, et le bfonc mal du globe de l'œil droit, se délachaul sur cette face noirâtre, la rendait plus hideuse encore, la! bas du visage du Squelette (ou l a déjà reconnu sans doute! disparaissait entièrement dans une haute cravate faite d’un vieux châle rouge. Coiffe, selon b tradition, d’un dtapeau gris, râpé, aplati, sordide et sans fond; vêtu d'un habit vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapiécé en mille endroits et attaché aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses les plus grotesques et les plus cyniques de fa chahut, lançant de droite, de gauche, eu avant, en arrière, scs longs membres durs comme du fer, les déplia i et les repliait avec tant de vigueur et d’élasticité, qu’on les eût dits mis en mouvement par des ressorts d’acier...

Digne coryphée de cette immonde salurnale, sa danseuse, grande et leste créature au visage impudent et aviné, costumée en débardeur, coilfee d'un bonnet de police incliné sur une perruque poudrée, à grosse queue, portait une veste et uu pantalon de velours vert éraillé. asMijüiü à la taille par une écbarpe orange aux longs bouts flottants derrière le dos.

Une grosse femme, ignoble et hommasse, l’ogresse du tapis-franc , assise sur uu des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette créature et de b vivandière, pendant qu'elles rivalisaient toutes

(I) L'cxècition de Norbert et de Dcspré» a eu lieu cette année le lendemain de u nu-carême...

fS) Selon M. Frcgier. l'excellant historien de» classes dangereuse* de la s*cieté, il existes Paru irmlc nulle personnel qu n'ont d'autre tnovvn d 'existence que le vol. *

deux de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial...

Parmi les autres danseurs, ou remarquait encore un eufaiit boiteux, habillé en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop grand pour lui, d'un caleçon rouge et d'un manque vert horrible et grimaçant. Malgré son iufirmité, ce petit monstre était d’une agilité surprenante; sa dépravation précoce atteignait, si elle ne dépassait pas, celle de ses affreux compagnons, et II gambadait aussi effrontément que pas un devant une grosse femme déguisée en bergère, qui excitait encore le dévergondage de son partuer par ses éclats de rire.

Aucune charge ne s'étant élevée contre Tortillard (on l'a aussi reconnu). et Br.»s-Rouge ayant été provisoirement laissé eu prison, l'enbut, à la demande de son père, avait été réclamé par Micou, le recéleur du passage delà Brasserie, que ses complices n'avaicul pas dénoncé.

Comme ligures secondaires du tableau que nous essayous de peindre, qu'on s’imagine tout ce qu’il y a de plus bas. de plus honteux, île plus monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire, athée, qui se montre de plus en plus hostile à l'ordre social, et sur laquelle nou> avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant ee récit...

Puisse celte dernière et horrible scène symboliser le péril qui tneuace incessamment b société !

Oui, que l'on y songe, la cohésion, l’augmentation inquiétante de celte race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante contre le vice des lois répressives, et surtout coutre l'absence des mesures préventives, d’une législation prévoyante, de larges instiluikius préservatrices, destinées à surveiller, à moraliser dès l'enfance celle mule de malheureux abandonnés on pervertis par d'effroyables exemples. Encore une fois, ces êtres déshérités, que Dieu n'a bits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres créatures, ne se vicient, ne se gangrènent ainsi incurablement que dans b fange de misère, d'ignorance et d'abrutissement où Us se traînent en naissant.

Encore excités par les rires, par les bravos de b foule pressée aux fenêtres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crièrent à l'orchestre de jouer un dernier galop.

Les musiciens, ravis de toucher à b (in d une séance si pénible pour leurs poumons, se rendirent au vœu général, et jouèrent avec énergie un air de galop d'une mesure entraînante et précipitée.

A ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubb, tous les couples s'étreignirent, s'ébranlèrent, et, suivant le Squelette et sa danseuse, commencèrent une ronde infernale en poussant des hurlements sauvages...

Une poussière épaisse, soulevée par ces piétinements furieux, s’éleva du plancher de b salle et jeta une sorte de nuage rou . et .-ûuislre sur ce tourbillon d'hommes et de femmes enbeés, qui tournoyaient avec une rapidité vertigineuse.

Bientôt, pour ces télés exaspérées par le vin, par le mouvement, par leurs propres cris, ce ne fut plus même de l'ivresse, ce fut du délire, de b frénésie; l'espace leur manqua... Le Squelette cria d’une voix haletante :

— Gare!... b porte!.-. Nous allons sortir... sur le boulevard...

— Oui... oui... cru b foule entassée aux fenêtres, un galop jusqu'à b barrière Saint-Jacques!

— Voilà bientôt l'Iteure où on va raccourcir les deux largues (lÿ.

— Le bourreau bit coup double ; c’est drôle I

— Avec accompagnement de cornet à pistons.

— Nous danserons la contredanse de la guillotine !

— En avant b femme sans tâte !... erb Tortillard.

— Ca égayera les condamnées.

— J’invite b veuve...

— Moi, b fille...

— Ça mettra le vieux Chariot en gaieté...

— Il chahutera sur sa boutique avec ses employés.

— Mort aux pantei ! Vivent les grinehet et les escarpes (S) ! erb le Squelette d’une voix frémissante.

Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnées de chants obscènes, de cria, de sifflets, de huées, augmeutcie.nl encore lorsque b bande du Squelette eut fait, par b violence impétueuse de son impulsion, une large trouée au milieu de cette foule compacte.

Ce fut alors une mêlée épouvantable; on entendit des rugissements, des imprécations, des éclats de rire qui n'avaient plus rien d’humain.

Le tumulte fut tout à coup porté à son comble par deux nouveaux incidents.

La voiture renfermant les condamnées, accompagnée de son escorte de cavalerie, parut au loin à l’angle du boulevard . alors toute celte populace se rua dans cette direction eu poussant un hurlement de satisfaction féroce.

A ce moincut aussi b foule fut rejointe par un courrier venant du boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrière de Charenton. Il était vêtu d’une veste bleu clair à collet j.iunc, doublement galonnée d’argent sur toutes les coutures ; mais en signe de grand deuil

U portail des culottes noires avec ms huttes fortes: sa casquette, anal brament bordée d’argent, était eulourée d’an crêpe ; eolin, ur tel œillères de b bride à collier de grelot», oo voyait es relief les armas

souveraines de Gerolstein.

Le courrier mit sou cheval au pas ; mais sa marche devenant de plus en plus embarrassée, il fut presque obligé de s’arrêter lorsqu'il se trouva au milicM du flot de popubee dont nous avons parié... Quoiqu'il criât :

9 are!... et qu'il conduisit sa monture avec b plus grande précaution, es cris, des injures et des menaces s'élevèrent bientôt contre lui.

— Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameao... Celui-là?...

— Que ça de plat d’argent sur le corps.., merci ! cria Tortillard sous son masque vert à langue ronge.

— S’il nous embête... mêlions- le à pied...

— El on lui découdra les galoches de sa veste pour les fondre, (fit

Nicobs.

— El on le découdra le ventre si tu n’es pas content, mauvaise valetaille... ajouta le Squelette en s’adressant an courrier et en saisissant b bride de son cheval ; car b foule était devenue si compacte, que le bandit avait renoncé à son projet de danse jusqu'à b barrière.

Le courrier, homme vigoureux et résolu, dit au Squelette en levant le manclve de son fouet :

— Si tu ne lâches pas b bride de mon cheval, je te coupe b figure... — Toi... méchant muOe?

— Oui... Je vais au pas, je crie : gare ! tu n’as pas le droit de m’arréler. La voiture de monseigneur arrive derrière mol. t'entends déjà le* fouets... Laissei-moi passer.

— Toa seigneur ? dit le Squelette. Qu'est-ce que ça me fait à mol, ton seigneur?... Je l'estourbirai si ça me plaît. Je n'en ai jamais refroidi, de seigneurs... et ça m’eu donne l'envie.

— Il n'y a plus de seigneurs... Vive b Charte! criaTortHhrd ; et, tout en fredounant ces vers de la Parisienne : « En avant, marchons contre leurs canons, » U se cramponna brusquent' nt à une des bottes du courrier, y pesa de tout sou poids, et le fit trébucher sur sa selle. Un coup de manche de fouet rudement asséné sur la tête de Tortillard le punit de sou audace. Mais aussitôt U populace en foreur se précipita sur le courrier; il eut beau meure ses éperons dans le ventre de son cheval pour le porter en avant et se dégager, il n'y put parvenir, non pins qu'à tirer son couteau de chasse. Démoulé, reuversé au milieu de cria et de huées enragées, il allait être assommé sans l'arrivée de b voiture de Rodolphe, qui fit diversion à l’emportement stupide de ccs misérables.

Depuis quelque temps le cupé du prince, attelé de quatre chevaux de poste, n'albii qu'au pas, et un des deux valet' de pied en deuil (à cause de b mort de Saruli), assis sur le siège de derrière, était même prudemment descendu, se tenant à une des portières, b voiture étant trèsbasse. Les postillous criaient: gare ! et avançaient avec précaution.

Rodolphe, vêtu de grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des mains dans les siennes, b regardait avec bonheur et attendrissement. La douce et charmante figure de Pieur-dc-Marie s'encadrait dans une petite capote de crêpe noir qui faisait ressortir encore b blancheur éblouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux blonds : oo eût dit que l'azur de ce beau jour se reflétait dans ses grands yeux, qui n'avaient jamais été d'un bleu plus limpide et plus doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimât le calme, le bonheur, lorsqu'elle regardait son père, une teinte de mébncolle, quelquefois même de tristesse indéfinissable, jetait souvent ma ombre sur les traits de Fleur-de-Maiie quand les yeux de son père n'étaieut plus attachés sur elle.

— Tu ne m'en veux pas de t’avoir fait lever de si bonne heure... et d'avoir ainsi avancé le moment de notre départ ? loi dit Rodolphe en souriant.

— Oh ! non, mon père ; ce»*** matinée est si belle !...

— C'est que j'ai pensé, vois- tu, que notre journée serait mieux coupée eu partant de bonne heune... et que tu serais moins fatiguée... Marpti, mes aides de camp et b voiture de suite, où sont tes femmes, nous rejoindront à notre première balte, où ta te reposeras.

— Bon père... c’est moi... toujours moi qui vous préoccupe...

— Oui, mademoiselle -. et, sans reproche... il tôt impossible d'avoir aucune autre pensée .. dit le prince en souriant; pais il ajouta avec un élan de tendresse : Oh ! je t’aime tant... je t'aime tant !... Ton front... vite...

l’Ieur-de-Maric s'inclina vers son père, et Rodolphe posa ses lèvres avec délices sur son front charmant.

C'était à cct instant que b voilure, approchant de b foule, avait commencé de marcher très-lentement.

Rodolphe, élooné, baissa la glace, et il dit cm allemand au valet de pied qui sc tenait près de b portkre :

— Eh bien ! Frantz... qu’y a-t-il? quel es* ce uunulte?

— .Mou seigneur, il y a tant de foute.. <joe tes ch, vaux ne | plus avancer.

— Et pourquoi celte foule?

— Monseigneur...

— Eh bien?...

— Monseigneur... je viens d’entendre dire qu'il y a là-bas... uue exécution à mort.

— Ah ! c'est affreux ! s’écria Rodolphe en se rejetant au fond de la voiture.

— Qu'avez-vous, mon père? dit vivement Fleur-dc-Marie avec inquiétude.

— Rien... rien... mon cnbnt.

— Mais ces cris menaçants... entendez-vous î fis approchent... Qu’estce que cela, mou Dieu ?

— Frautz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par un autre cb 'tnin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.

— Monseigneur, il est trop tard... nous voilà dans la foule... Ou arrête les chevaux... des gcui de mauvaise mine...

Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspérée nar les forfanteries sanguinaires du Squelette et uc Nicolas, entoura tout a coup la voiture eu vociférant. Malgré h-s efforts, les menaces des postillons, les chevaux furent arrêtés, Cl Rodolphe uc vit de tous côtés, au nheau des portières, que des visages horribles, furieux, menaçants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui s'avança à la portière.

— Mou père... prenez carde!... s'écria Flcur-de-ülarie en jetant ses bras autour du cou de Bon dphe.

— C’est doue vous qui êtes le seigneur ? dit le Squelette en avauçant sa tête hideuse jusque dans la voiture.

A celle insolence, Rodolphe, sans la présence de sa fille, se fût livré à la violence de son caractère ; mais il sc contint, et répdndit froidement :

— Que voulez- vous?... Pourquoi arrêtez-vous ma voiture?...

— Parce que cela nous plaît, dit le Squelette en mettant ses mains osscu.es sur le rebord de la portière. Chacun son tour... hier lu écrasais la cauaille... aujourd'hui la canaille féemtfB si lu bouges.

— Mon père... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie à voix basse.

— Rassu re-toi... je comprends... dit le prince; c'est le dernier jour de carnaval... Ces gens soûl ivres... je vais m’eu débarrasser.

— Il faut le faire descendre... et sa latgw. (1) aussi. . cria Nicolas. Pourquoi qu ils écrasent le pauvre monde !

— Vous me paraissez avoir déjà beaucoup bu, cl avoir envie de boire encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voi’à pour vous... ne retenez pas ma voilure phs longtemps, et il jeta Sa bourse.

Tortillard l'attrapa au vol.

— Au fait, tu pars en Toyagc, tu dois avoir les goussets garnis ; aboulé encore de l'..rgeul, ou je te tue... Je n’ai rien à risquer.. . je te demande la bouise ou la vie en pleiu soleil... C'est farce ! dit le Squelette complètement ivre de vin et de rage sanguinaire.

fct il ouvrit brusquement la portière.

La patiente do Rodolphe était à bout ; inquiet pour Fleur-dc-Maric, dont l'effroi augmentait à chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur imposerait à cc misérable qu'il croyait simplement ivre, il nuta de sa voiture pour saisir le Squelette à la gorge .. D'abord celui-ci sc recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis fl se jeta sur Rodolphe.

Fleur-de-Marie , voyant lé poignard du bandit levé sur son père, poussa un cri déchirant, se précipita hors de la voiture, et l'enlaça de ses bras...

C'en était fait d'elle et de son père sans le Chourineor, qui, au commencement de cette rixe, ayant reconnu la livrée du priuce, était parvenu, après des efforts surhumains, à s’approcher du Squelette.

Au moment oà celui-ci menaçait le prince de sou couteau, le Chourineur arrêta le brj-, du brigand d'une main, et, de l’autre, le saisit au collet cl le renversa à demi en airièrc...

Quoique surpris à lïinprovlsie et par derrière, le Squelette pot se retourner, reconnut le Ohouiincur et s’écria :

— L'homme à la blouse grise de la Forcé!... Cétto fois-ci, je te tue. Et, se précipitant avec furie sur le Cliourioeur, il lui plongea son couteau dans la poitrine...

Le Chouriueur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait. f

— La garde ! voici h garde !

Crièrent quelques voix effrayées.

A ces mots, a la vue du meurtre du Chourineor, toute cette foule si compacte, craignant d’étre comprise dans cet assassinai, se dispersa ! comme par euenautement, et sc mit à fuir dans toutes les directions... Le Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...

Lorsque la garde arriva, guidée par le courrier, qui était parvenu à s'échapper lorsque la fouie l'avait abandonné pour entourer la voilure du prince, fl ne restait sur le théâtre de cette lugubre scène qus Rodolphe, sa fille, et le Chouriueur inondé de sang.

Les dwux valets de pied du prince I avaient assis par terre et adossé a un arbre

Tout ceci s'était passé mille fois plus rapidement qu'il n’est possible de Féerirc, à quelques pat de la guinguette d’où étaient sortis I»* Squelette et sa bande.

Le prince, pâle et ému, entourait de scs bras FIcur-dc-Maric défailli) Fcmnv*.

laote, pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avalent été à

moitié brisés dans la bagarre.

— Vite, dit le priuce à mis gens, occupés à secourir le Chourineor, transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et loi, ajouta-t-il s’adressant à son courrier, uioute sur le siège, et qu'ou aille ventre à terre chercher à Hiùtel le docteur David; U ue doit partir qu’à ouze heure--., on le trouvera...

Quelques minutes apres, ht voilure partait au galop, et les deux domestiques trau.spnrtaicnt le Chouriueur dans la salle basse où avait eu lieu l’orgie, et ou se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y avaient figuré.

— Ma pauvre enfant, dit Rodolphe à sa fille, je vais le conduire «ja ps une chambre de cette —if 01 ... et tu m’y attendras... car je ue puis abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de me sauver encore la vie.

— Oh ! mou père, je vous eu prie, uc me quittez pas... s’écria Fleurde-Marie avec épouvanté eu saisissant le bras de Rodolphe, ne me laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j’irai où vous irez...

— Mais ce spectacle est affreux l

— Mais, grâce à cet homme... vous vivez pour moi, mon père... permettez au moins que je me joigne à vous pour le remercier et pour le consoler.

La perplexité du prince était grande : sa fille témoignait une si juste frayeur de rester seule dans uue chambre de cette Ignoble taverne,

u'fl se résigna à entrer avec elle dans la salle tusse où se trouvait k

hourtneur.

Le ma lire de L» guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y étaient restées ( parmi lesquelles se trouvait i' ogresse du tapis frauc) avaient à la hâte étendu le blessé sur un matelas, et puis étanché, tamponné sa plaie avec des serviettes.

Le Chouriueur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra A b vue du prince, ses traits, d’une pâleur de mort, se ranimèrent un peu.. Il sourit |>éiiiblem< ni, et lui dit d'une voix faible :

— Ali ! mousieur Rodolphe... comme ça s’est heureusement rencontré que je me sois trouvé ta !...

— Brave et dévoué... comme toujours ! lui dit le prince avec un accent désolé, tu mu sauves encore..

— J 'allais aller... à la barrière de Charen ton... pour là* hcr de vous voir partir... heureusement... je me suis liouvé arrêté ici par la fouie.. Ça devait d'ailleurs m’arriver... je l’ai «lit à Martial... j’avais un pressentiment.

— Dn pressentiment ! ...

— Oui... monsieur Rodolphe... Le rére du sergent... cette nuit je l'ai eu...

— Oubliez ces idées... espérez... votre blessure ue sera pas mortelle...

— Oh ! si, le Squelette a piqué juste... C’est égal, j'avais raison... de dire à Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois être... utile... à un grand seigucur comme vous...

— Mais c’est la vie... la vie... que je WM M -ücore...

— Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit aue j'avais du cœur cl ue l’honneur... Ce mot-la... voyez-vous... Oh 1 jétouffe... monseigneur... sans vous... commander... Eûtes- moi l'honneur... de... votre main... ic sens que je m eu vas...

— Non... c’est impossible... s'écria le prince eu se courbant vers le Chourineur et serrant daus ses mains la utaiu glacée du moribond, uon. ■ vous vivrez .. vous vivrez...

— Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu’il y a quelque chose... làhaut... J’ai tué... d uu coup de couteau... je meurs d'uu coup... de..

couteau dit le Chouriueur, d'une voix de plus en plus faible et

étouffée...

Ace momeut,se$ regards s'arrêtèrent sur Fleur-de-Marie, qu’il u'avait as encore aperçue. L'étonnement sc peignit sur sa figure mourante ; fl 1 un mouvement et dit :

— Ah !... mon. .. bien ! b Loua leu sc- -,

— Oui... c’est tua fille... clic vous bénit de lui avoir conservé son père...

— Elle... votre fille... ici... ça me rappelle notre connaissance... monsieur Rodolphe... et les coup-> de poings de la fin . mais... ce.. coup de couteau-la .-cia aussi... le coup... de la ûu... J'ai ehouriné.. ou me... ebouriue... c'est juste...

Puis il fil uu profond soupir en reuvereant sa tête en arrière. .. H était mort...

Le bruit des chevaux retentit au dehors : b voiture de Rodolphe avait rencontré celle de Murph et de David, qui, dans leur emprea&emcu'. Ue rejoindre le priuce, avaicul précipité leur départ.

David cl le squirc entrèrent.

— David, dit Rodolphe eu essuyant scs larmes et en montrant le Chouriueur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mou Dieu?

— Aucun, monseigneur, dit le docteur après uue minute d’examen.

Pendant cette minute, il s’était passé uue scéue muette et effrayant*

entre Fleur-de-Marie et I ogresse... que Rodolphe, lui, c’avait pas remarquée.

Lorsque le rhourineur avait prononcé à demi-voix le nom de la Loua le use, l'ogresse, levant vivement b tète, avait vu Fleur-de-Mari*.

Page 1