‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 150 sur 174 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

le Miner aiNt D'iIUAIItEN-OLDElMAAL AU COMTE MAXIMUM* EAMINETZ.

Evinouittcment de U prwcoae Amélie. — 374.

Oldenu.il, le ÏS août 18U)

Je ne saurais vous dire, mon ami. combien

je fus à b fois heureux et peiné de b paternelle cordialité du grandduc ; b confiance qu'il me léinoiguait, l'affectueuse bonté avec Laquelle il avait engagé sa fille et moi à substituer aux formules de l'étiquette ces appelbtious de famille d'une intimité si douce, tout me pénétrait de reconnaissance ; je me reproduis d'autant plus amèrement le charme Citai d'un amour qui ne devait ni ne pouvait être agréé par le prince.

Je m'étais promis, il est vrai (je n'ai pas failli A celte résolution), de ne jamais dire un mot qui pût (aire soupçonner à ma eu usine l'amour que je ressentais ; mais je craignais que mon émotion, que mes regards me trahissent... Malgré moi pourtant, ce 6euüment, si muet, si caché qu’il dût être, me sembbit coupable.

J'eus le temps de bire ces réflexions pendant que la princesse Amélie ibusait b première contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, coounc

►«ri». - T»f. 4c M*' v. Ur. a , lry.l>n|.rr, tm Siml Lo*!», 40, tu Mtnlt.

partout, b danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit b mesure de l’orchestre ; rien ne pouvait faire valoir davantage b gràoe sérieuse du uiaiuücu de ma cousine.

J’attendais avec un bonheur mêlé d'anxiété le moment d'entretien que 1a liberté du bal allait me permettre d’avoir avec elle. Je fus assez maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'albi la chercher auprès de b marquise d'Harville.

Eo songeant aux circonsüfcces du portrait, je m'attendais à voir la princesse Amélie partager mou embarras ; je ue me trompais pas. Je me souviens presque mot pour mot de notre première conversation ; bissez-moi vous la rapporter, mon ami :

- — Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma cousine, ainsi que le grand-duc m’y autorise?

— Sans doute, mon cousin, me répondit-elle avec grâce ; je suis toujours heureuse d’obéir à mon père.

— Et je suis d’autant plus fier de cette familiarité, ma cousine, que j’ai appris par ma tante à vous connaître, c’est-à-dire à vous apprécier.

— Souvent aussi mon père m’a parlé de vous, mon cousin, cl ce qui ▼ous étonnera peut-être , ajouta-t-elle timidement, c’est que je vous connaissais déjà, si ceb se peut dire, de vue... Madame b supérieure de Sainte-Ueruungilde, pour qui j'ai b plus respectueuse affection, nous avait un jour montré, à mon pere cl à moi, un portrait.,.

— Où j'étais représenté en page du seizième siècle? %

— Oui, mon cousin; et mon père fil même la petite supercherie de me dire que ce portrait était celui d'un de nos parents du temps passé, en ajoutant d’ailleurs des paroles si bicnvcilbuics pour ce cousin d'autrefois, que notre famille doit se féliciter de le compter parmi nos parents d’aujourd'hui...

— Hélas ! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait moral que le graud-duc a daigné faire de moi qu'au page du seizième •iède.

— Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse ; car, à la fin du concert, en jetant par hasard les veux du côté de b galerie, je vous ai reconnu tout de suite, malgré b différence du costume.

Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui l'embarrassait, elle me dit ;

— Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas?

— Admirable. Avec quel pbisir vous l’écoutiez!

— C’est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans b musique sans paroles : non-seulement oo jouit d'une eicelleate exécution, mais od peut appliquer sa pensée du moment aux mélodies que Fou écoute, et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si vous me comprenez, 'mou cousin?

— FaiLitraieui. Les pensées sont alors des paroles que l'on met mentalement sur l'air que l'on entend.

— C’est cela, c'est ceb, vous me compreoez. dit-elle avec un mouvement de gracieuse satisfaction ; je craignais de mal expliquer ce que je ressentais tout à l'heure pendant cette mélodie fi pbinlive et si louchante.

— Grâce à Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune parole à meure sur un air si triste.

Soit que ma question fût indiscrète et qu’elle voulût éviter d’y répondre, soit qu'elle ne l’eût pas entendue, tout à coup b princesse Amélie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donuant le bras à l'archiduchesse Sophie, traversait alors b galerie où l’on dansait :

— Mon cousin, voyez donc mon père, comme il est beau !... quel air noble cl bou ! comme tous les regards le suivent avec sollicitude ! il me semble qu'on l'aime encore plus qu'on ne le révère...

— Ah ! m'écriai- je. ce n'esl pas seulement ici, au milieu de sa cour, qu i! est chéri I Si les bénédiction* dn peuple retentissaient dans b postérité, le nom de Rodolphe de Gerohtein serait justement immortel.

En parlant ainsi, mon exaltation était sincère ; car vous savez, mon ami, qu'on appelle, à bon droit, les Etats du prince le Paradù dt l % Allemagne.

Il m’est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma eotisiue jeta sur moi en m’entendant parler de la sorte.

— Apprécier ainsi mou père, me dit-elle avec émotion, c'eut être bien digne de l'aUacbemcüt qu'il vous porte.

— C'est que personne plus que moi ne l’aime et l’admire ! En outre des rares qualités qui fout les grands princes, n a-t-il pas le génie de la boule, qui fait les princes adorés?...

— Vous ue savez pas combien vous dites vrai I... s'écria b princesse encore plus émue.

— Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent comme moi... Ou l'aime tant, que l'on s'affligerait de ses chagrins comme on se réjouit de son bonheur ; l'empressement de tous à venir offrir leurs hommage* à madame b marquise d’Ibrvillc consacre à b fois et le choix de Sun Altesse Royale et b valeur de b future grande-duchesse.

— Madame b marquise d’IIarville est plus digne que qui que ce soit de l'aiiaeheineul de mon père ; c’est le plus bel éloge que je puisse vous faire d'dle.

— El vous pouvez sans doute l’apprécier justement : car vous l'avez probablement connue en France, ma cousine?

A peine avais-je prononcé ces derniprs mot*, que je ne sais quelle soudaine pensée vint à l'esprit de b princesse Amélie ; eNe baissa les yeux, et, pendant' une seconde, ses traits prirent unê expression de tristesse qui me rendit muet de surprise.

Nous étions alors à b fin de b contredanse, b dernière figure me sépara un instant de ma cousine ; lorsque je la reconduisis auprès de madame d'Harville, U me sembla que seS traits étaient encore légèrement altérés...

Je crus et je crois encore qne mon allusion au séjour de b princesse en Frauce, lui avant rap|>e!é b mort de sa mère, lui causa l'impression pénible dout je viens de vous parler.

Fendant cette soirée, je remarqu ai une circonstance qui vous paraîtra pu. rite, mais qui m'a été une nouvelle preuve de l'intérêt que cette jeune tille inspire è tous. Son bandeau de perles s’étant un peu dérangé. Carchidttclics-e Sophie, à qui elle donnait alors le bras, cul b bonté de vouloir lui replacer elle-même ce bijou sur le front Or, pour qui connaît b hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle preveiuuce de sa part semble à peine croyable. Du reste, la princesse Amélie, que i'observais ait. uiivruit'iii à ce momeui. parut à 1a fols si confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrassée 'de cette gracieuse attention, que je crus voir briller uue b nue dans ses yeux.

Telh* fut, mon ami, ma première soirée à Gerolstein. Si je vous l'ai va codée avec tant de détails, c'est que presque toutes ces circonstances oui eu {dus tard pour moi leurs conséquences.

.Maintenant, j'abrégerai; je ne vous parlerai que de quelques faits principaux relatifs à mes fréquentes entrevues arec ma cousine et son pore.

Le surlendemain de celte fête, je fus du très-petit nombre de personne* invitées à b célébration du mariage du graud-duc avec madame b marquise d'flarviUe. Jamais je ne vis la physionomie de b princesse Amène plus radieuse et plus sereine que pendant cette cérémonie. Elle contemplait son père et b marquise avec une sorte de religieux ravissement qui donnait un nouveau charme à scs traits ; on eût dit qu'ils reflebieut le bonheur mettable du prince et de madame d'Harville.

Ce jour-là, ma cousine fut très-gaie, très-causante. Je lui donnai le bras dans une promenade que l’on fil après dincr dans les jardins du pabis, magnifique meut illumiués. Elle me dit, à propos du mariage de son père :

— Il me semble que le boubeur de ceux que nous chérissons nous est encore plu* doux que notre propre bonheur : car il y a toujours une nuance d'égoïsme dans la jouissance de notre félicité personnelle.

Si je vous cite entre mille celte réflexion de ma cousine, mon ami, e’est pour que vous jugiez du cœur de cette créature adorable, qui a, connue son père, le génie de b bonté.

Quelques jours après le marbgc du grand-duc. j’eus avec lui une assez longue conversation; il m interrogea sur le passe*, sur mes projets d'avenir : il me douna les conseil* les plus sages, les encouragements les plus flatteurs, me parla même de ulu&ieurs ac ses projets de gouvernement avec une confiance dont je lus aussi fier que flatté ; enfin, que vous dirai-je? un moment, l'idée b plus folle me traversa l'esprit : je crus que le prince avait deviné mou amour, et que dans cet entretien il voubit m'étudier, me pressentir, et peut-être m'amener à un aveu...

Malheureusement, cet espoir insensé ne dura pas longtemps : le prince termina la conversation en me disant que le temps des grande» guerres était fini ; que je devais profiUv de mon nom, de tues alliances, de l'éducation que j'avais reçue et de F étroite amitié qui uuksait mou père au priucc de M., premier ministre de l'empereur, pour parcourir la carrière diplomatique au lieu de b carrière militaire, ajoutant que toutes les questions qui se décidaient autrefois sur les champs de babille se décideraient désormais dans les congres; que bieutùt les traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient place à une politique large et humaine, en rapport avec les véritables intérêts des peuple», qui de jour en jour avaient davantage b conscience de leurs droits ; qu'un esprit élevé, loyal et généreux pourrait avoir avant quelques années un noble et graud rôle a jouer dans les atbires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me proposait «afin le concours de sa souveraine proiectkm pour me faciliter les abords de U carrier* qu'il m'engageai! msUunmcnt à parcourir.

Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur moi, U ne m’eût pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses offres avec une vive reconnaissance, eo ajoutant que je sentais tout le prix de ses conseils, et que j’étais décidé à les suivre.

J'avais d'abord mis la plus grande reserve dans mes visites au palais; niais, grâce à l'insistance du gratMl-duc, j’y vins bientôt presque chaque jour vers les trois heures. Ou y vivait dans tonte la charmante siimdioité de nos cours germaniques. C'était la vie des grands châteaux d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicité cordiale, la douce liberté des nin-urs allemandes. Lorsque le temps le permettait, nous faisions de longues promenades à cheval avec le grand-duc, la grande-du- ( liesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais avec la çratnle-duehcüse et ma cousine, dont la voix avait un timbre d’une pureté, d’une suavité sans épies, et que je n’ai jamais pu entendre sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. D’autres fois, nous visitions en détail les merveilleuses collections de tableaux et d'objets d art, ou le» admirables bibliothèques du prince, qui, vous le savez, est un des homme*. les plus savants et les plus éclairés de l’Kuropc ; assez souvent je revenais dîner au palais, et, les jours d’Opéra, j'accompagnais au théâtre la famille grand-ducale.

Chaque jour passait comme un songe ; peu à peu ma cousine me traita avec une familiarité toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir qu’elle éprouvait à me voir, elle me confiait tout ce qui t intérestait; deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec 1a grande -duchesse visiter scs jeunes orphelines; souvent aussi elle me partait de mon avenir avec une maturité de raison, avec un intérêt sérieux et réfléchi qui inc confondait de la part d une jeune fille de son âge . elle aimait aussi beaucoup â s’informer de mon enfance, de ma mère, hélas! toujours si regrettée. Chaque fois que j’écrivais â mon père, elle me priait de la rappeler à son souvenir; puis comine elle brodait à ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie- à laquelle clic avait longtemps travaillé. (Jue vous dirai-je, mou ami, un frère et une sœur, se retrouvant après de longues années de séparation, n’eussent pas joui d'une intimité plus douce. Du reste, lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrivée d'un tiers ne pouvait pmais chaoger le sujet ou même l’accent de notre conversation.

Vous vous étonnerez peut-être, mon ami, de cette fraternité entre deux jeunes gens, surtout en sungeant aux aveux que je vous fais ; mai: plus ma cousine me témoignait de confiance et de familiarité, plus je m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette adorable familiarité. Ht puis, ce qui augmentait encore ma reserve, c’est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie, que je suu presque certain quelle a toujours ignoré ma violente passion. Il me reste un léger doute â ce sujet, â propos d'une circonstance que je vous raconterai tout â l'heure.

Si cette intimité fraternelle avait dû toujours durer, peut-être ce bonheur m'eût sufli ; mais par cela même que j eu jouissais avec délices, je songe-iis que bientôt mon service ou la carrière que le prince m'engageait à parcourir m’appellerait â Vienne ou & I étranger; le songeais enûn que prochainement peut-être le grand-duc penserait a marier la fille d'une manière digne d'elle...

Ces pensées me devinrent d’autant plus pénibles que le moment de mon départ approchait. Ma cousine remarqua bientôt le changement qni s’éluit opéré en moi. La veille du jour où je la quittai, elle me dit ue depuis quelque temps clic me trouvait sombre, préoccupé. Je lâchai éluder ces questions ; j’attribuai ma tristesse à un vague ennui.

— Je ne puis vous croire, me dit-elle mon père voos traite presque comme un lus, tout le moude vous aime; voos trouver malheureux serait de l'ingratitude.

— Eh bien 1 lui dis-ie sans pouvoir vaincre mon émotion, ce n’est pas de l'ennui, c’est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que J'éprouve.

— Et pourquoi? que vous est-il arrivé? me demanda-t-elle avec Intérêt?

— T ut â l'heure, ma couslue, vous m’avex dit que votre père me traitait comme un fils... qn’ici tout le monde m’aimait... Eh bien! avant peu il me faudra renoncer à ces affections si précieuses, il faudra enfin... quitter Gerolstein, et, je vous l'avoue, cette pensée me désespère.

— Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce doue rien, mou cousin ?

— Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de changements imprévus !

— Il est du moins des affections qui ne sont pas changeant s : celle que mou père vous a toujours témoignée... celle que je ressens pour ïousestde ce nombre, vous le savez bien; ou est frère et sœur...

pour ne jamais s'oublier, ajouta-l-elle en levant sur moi scs grands yeux bleus humides de larmes.

Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir ; heureusement je me contins.

— Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras ; mais les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai daùs quelques années, croyez-vous qu alors cette intimité, dont j’appré cic tout le charme, puisse encore durer ?

Pourquoi ne dureralt-cHe pas?

— C’est qualors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez d’autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère.

Je vous le jore, mon ami, je ne lui dis rieu de plus : j'ignore encore si elle vil (fans ces mots un aveu qui loffcuM. ou si elle fut connue mol douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir de vail nécessairement apporter à nos relations; mais, au lieu de me répoutlre, elle resta uu moment sileucieuse, accablée ; puis, se levant brusquemeut, la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé nd ml quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d’Onpenim, une de ses dames d honneur, qui travaillait dans l'embrasure d’une des fenêtres du salon où avait lieu notre entretien.

Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me rappelait précipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre congé du grand-duc ; il me dit que ma cou due était un peu soutirante, qu’il se chargerait de mes adieux pour elle ; il me serra paternellement dans ses bras, regrettant, ajoutait-il, mon prompt départ, et surtout que ce départ fût causé par les inquiétude- que me donnait la santé de mon pcrc ; puis, me rappclint avec la plus grande bonté ses cou-cils au sujet de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment â embrasser, il ajouta qu'au retour de mes misions, ou pendant mes congés, il me reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir.

Heureusement , à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu amélioré ; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est aperçu de mon abattement, de ma sombre taciiuroité; plusieurs fois, mais eo vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne chagrin. Je n'oserais, malgré son aveugle tendresse pour moi ; vous savez sa sévérité au sujet de ton! ce qui lui parait manquer de franchise et de loyauté.

Hier je le veillais ; seul auprès de lui, le croyant endormi, je navals pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement eo songcaot à mes beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait â peine, et j’étais complètement absorbé par ma douleur : il m’interrogea avec la plus louchante bonté ; j'attribuai ma tristesse aux inquiétudes que m'avait données sa santé, mais il ne fut pas dupe de cette défaite.

Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilieu, dites, mon sort est-il assez désespéré?... Que faire?... que résoudre?...

Ab ! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Qne va-t-il arriver, mon Dieu ?.. Tout est à jamais perdu ! Je suis le plu? malheureux des hommes, si mon père ne renonce pas à son projet.

Voici ce qui vient d’arriver :

Tout à l'heure, je. terminais cette lettre, lorsqu’à mon grand étonnement, mon père, que je croyais couché, est entre dans son cabinet, où je vous écrivais ; il vit sur son bureau mes quatre premières graudes pages déjà remplies, j'étais â la fin de celle-ci.

— A qui écris-tu si louguement ? me demanda-t-il en souriant.

— A Maximilien, mon père.

— Oh ! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu’il a tonte ta confiance... Il est bien heureux, lui!

Il prononça ces derniers mots d’an ton si douloureusement navré, que, touché de son accent, je lui répondis en lui donnant ma lettre presque sans réflexion ï

— Lisez, mon père...

Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu’il m'a dit ensuite, après être resté quelque temps méditatif?

— Mavi, j vais écrire au grand-duc ce qui s'est passé pendant votre séjour â Gerolstein.

— Mon père, je vous en conjure, ne faites pas cela, ï — Ce que vous racoqtex à Maximilien est-il scrupuleusement vrai?

1 — Oui, mon père.

— En ce cas, jusqu'ici votre conduite a été loyale... Le priuce l’ap-* 1 préchra. Mab il ne faut pas qu'à l’avenir vous vous montriez indigne

«le sa noble confiance, ce qui arriverai! si, abusant de son offre, roua retournât* plus lard à (kro)steiu dans l'intention peut-être de vous laire aimer de sa fille.

— Mon père... pouvez-vous penser?...

— Je pense que vous aimez avec passion, et quo la passion est tôt )U lard une mauvaise conseillère.

— Comment! mon père, vous écrirez au prince que...

— Que vous aimez éperdument votre cousine.

— Au uom du ciel! mon père, je vous en supplie, n'en faites rien !

— Aimez-vous votre cousine ?

— Je l'aime avec idolâtrie, mais...

Mon père m’interrompit.

— Bu ce cas, je vais écrire au grand-duc et lui demander pour vous ta main de sa fille...

— Nais, mon père, une telle prétention est insensée de ma part !

» Il est vrai... Néanmoins je dois taire franchement cette demande an prince, en lui exposant les raisons qui m’imposent celte démarche. Il vous a accueilli avec ta plus loyale hospitalité, il s'ebl montré pour vous d'une boulé paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le tromper. Je connais l’élévation de son âme, il sera sensible à mon procédé d honnête homme ; s’il refuse de vous donner sa fille, comme cela est presque indubitable, il saura du moins qu’à l'avenir, si vous retourniez à Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans b même intimité. Vous m'avez, mon entant, ajouta mon père avec bouté, librement montré la lettre que vous écriviez à Maximilien. Je suis maintenant instruit de tout ; il est de mon devoir d'écrire au grand-duc... et je vais lui écrire à l'instant même.

Vous le savez, mou ami, inon père est le meilleur des hommes, mais il est d’une inflexible ténacité de volonté lorsqu’il s’agit de ce qu’il regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses de mes craintes. Quoique ta démarche qu'il va (enter soit, apres tout, franche et honorable, elle ne m’en inquiète pas moins. Comment le grand-dnc accueillera-t-il cette folle demande? N’cn sera-t-il pas choqué, et ta priucessc Amélie ne wra-KlIe pas aussi blessée que j'aie laissé mon père prendre une résolution pareille sans son agrément?

Ah ! mou ami, nlaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je contemple un abîme et que le vertige me saisit...

Je termine à la halo cette longue lettre ; bientôt je vous écrirai. Encore une fois plaigMZ-noi, car en vérité je crains de devenir fou si ta fièvre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout à vous do cœur cl à toujours.

limai »’U. 0.

Maintenant nous conduiroas le lecteur au palais de Geroblein, habité par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.

Page 1