CHAPITRE IV
La princes» Amélie.
L’appartement occupé par Pleur-de-Maric (nous ne l’appellerons la princesse Amélie qu'oflicidh ment) dans h* palais grand-ducal avait été meublé, par les soius de Rodolphe, avec un goût cl une élégance extrêmes. Du balcon de l’oratoire de ta jeune fille ou découvrait au loin les deux tours do couveut de Saiiile-IIermangilde, qui, dominant d'immenses massifs île verdure, étaient elles-mêmes dominées par une haute montagne boisée, au pied de laquelle s'élevait l'abbaye.
Par une belle matinée d'été. Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui s'étendait au loin. Coiffée en cheveux, elle portail une robe montante d'étoffe printanière blanche à petites raies bleues; un large col de batiste très- dm pie, rabattu sur scs épaules, laissait voir les deux bouts et le nœud d'une i*etite cravate de soie du même bleu que la ceinture de sa robe.
Assise dans un grand fauteuil d'ébène sculpté, à haut dossier de velours cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce siège, la tête un peu baissée, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche, légèrement veinée d'azur
L’attitude languissante de Fleur- de- Marié, sa pâleur, ta fixité de son regard, l'amertume de son demi-sourire, révélaient une mélancolie profonde.
Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son sein. Uiss mt alors retomber la main où die appuyait sa joue, cll*indiua davantage encore sa tête sur sa poilriuo. On eût dit que liufortuuée so courbait sous le poids de quelque grand malheur.
A cet instant une femme d’un âge mûr, d’une physionomie grave et distinguée, vêtue avec une élégante simplicité, entra presque timidement dans l'oratoire, et toussi légèrement pour attirer l'attention de Fleur-de-Marie.
Celle-ci, sortant de sa rêverie, releva vivement ta tête, et dit en saluait avec un mouvement plein de grâce :
— Que voulez-vous, ma chère comtesse ?
— Je viens prévenir Votre Altesse que monseigneur ta prie de l'attendre ; car il va • e rendre ici dan* quelques minutes, répondit la dame d honneur de la piiccesse Amélie avec une formalité respectueuse.
— Aussi je m'étonnais de n'avoir pas encore embrassé mon père aujourd'hui: j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque malin !... Mais j'espère que je ne dois pas à une indisposition de mademoiselle d’itarneim le plaisir. de vous voir deux jours de suite au palais, ma chcre comtesse ?
— Que Votre Altesse n’ait aucune inquiétude à ce sujet : madenroisellc d’IIarneim m'a nriée de la remplacer aujourd'hui ; demain elle aura l'honneur de reprendre son service auprès de Votre Altesse, qtti daignera peut-être excuser ce changement.
— Certainement, car je n'y perdrai rien ; après avoir eu le plaisir de vous voir deux jours de suite, ma c Itère comtesse, j'aurai pendant deux autres jours mademoiselle d’Qarneun auprès de moi.
— Votre Altesse nous comble, répondit la dame d'honneur en s’inclinant de nouvean ; son cxtcême bienveillance m’encourage à lui demander une grâce !
— Parlez... parlez ; vous connaissez mon empressement à vous être agréable...
— Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habituée à scs bontés ; mais il s'agit d'un sujet tellement pénible, que je n’aurais pas le courage de l'aborder, s’il ne s’agissait d’une action très- méritante ; aussi j'ose compter sur l indulgence extrême de Votre Altesse.
— Vous n’avez nullement besoin de mon indulgence, ma chère coml<s*e; je suis toujours très-reconnaissante des occasions que l’on nie donne do taira un peu de bien.
— Il s’agit d'une pauvre créature qui malheureusement avait quitté Cerolsleiu avant que Votre Altesse eût fondé son œuvre si utile et si charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnées, que rien ue défend contre les mauvaises passions.
— Et qu’a-t-elle bit ? que réclamez-vous pour elle ?
— Son père, homme très-aventureux, avait été chercher fortune en Amérique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez précaire. La mère mourut ; ta fille, âgée de seize ans à peine, livrée à eliemême, quitta le pays pour suivre à Vienne lin séducteur, qui h délaissa bientôt. AiM que cela arrive toujours, ce premier pas dans le sentier do vice conduisit cette malheureuse à un abîme d’infamie : en peu de temps elle devint, comme tant d'autres misérables, l'opprobre de sou sexe...
Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit, et ne put cacher un léger trassailli-nient qui n’échappa pas à sa dame d'botiucur. Celle-ci, craignant d’avoir blessé la chaste susceptibilité de ta princesse en l'entretenant d’uue telle créature, reprit avec embarras :
— Je demande mille pardons à Votre Altesse, je l’ai choquée sans doute, en attirant son attention sur une existence si (létric . mais l'infortunée manifeste un repentir si sincère... que j'ai cru pouvoir solliciter pour elle un peu de pitié.
~ Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit Fleur-de- Marie en surmontant sa douloureuse émotion; tous le* égarements sont en effet dignes de pitié, lorsque le repentir leur succède.
— C'est ce qui est arrivé dans dette circonstance, ainsi que je Val tait observer à Votre Altesse. Après deux années de cette vie abominable, ta grâce loucha cette abandonnée... Saisie d'un tardif remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a été sc loger dam? un* maison qui appartient à une digne veuve, dont ta douceur et ta pieté sont populaires. Encouragée par ta pieuse bonté de la veuve, ta pauvre créature lui a avoué scs taule*, ajoutant qu’elle ressentait une juste horreur pour sa vie passée, et qu’elle achèterait au prix de la pénitence 1a plus rude le bonheur d'entrer dans une maison religieuse où elle .pourrait expier scs égarement* et mériter leur rédemption. La digne veuve à qui elle fit celte confidence, sachant que j'avais l'honneur d'appartenir à Voire Altesse, m’a écrit pour me recommander cette malheureuse qui.
LES MYSTERES DK PARIS
oar la tou le- poissante iolerdiclioQ Je V . ire Altesse auprès de la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye, pourrait espérer d'entrer sœur converse au coûtent de Samte-Ucrmangilde: elle demande comme une faveur d'être employée aux travaux les plus pénibles, pour que sa pénitence soit plus méritoire. J ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre d'implorer |*wr elle U pitié de Votre Ahesse. el je suis fermement convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'Âge qui la ramené an bien ; elle a dix-huit ans à peine, elle est trèsbelle encore, et possède une petite somme d'argent qu’elle veut affecter à une œuvre charitable, si dlc obtient la faveur qu elle sollicite.
— Je me charge de votre protégée, dit Fteur-de-Marie en contenant difficile ment son trouble, tant sa vie passée offrait de ressemblance avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait . puk elle ajouta :
— Le repentir de celte infortunée est trop louable pour ne pas l'encourager.
— Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à Votre Altesse. J'osais à tx ine espérer qu'dle daignât s'inléressir si charitablement à une pareille créature...
— Elle a été coupable, elle se repent... dü Kleur-dc- Marie avec un accent de commisération et do tristesse indicible ; (I csi juste d'avoir pitié d'elle... Plus ses remords sont sincères, plus ils doivent être douloureux. ma chère comtesse...
— J entends, je crois, monseigneur, dit tout à coup la dame d’honneur sans remarquer l’émotion profonde et croissante de r leurede-Maric.
En effet, Rodolphe entra dans un salon qui précédait l'oratoire, tenant & b main uq énorme bouquet de roses.
A b vue du prince, b comtesse se retira discrètement. A peine cnlelle disparu, que Fleur-de-Matie se jeta au cou de sou itère, appuya son front sur son épaule, et resta ainsi quelques secondes saus parler.
— Bonjour... bonjour, mon enfant chérie, dit Rodolphe en serrant sa fille dans ses bras avoc effusion, sans s’anercevoir encore de sa tristesse. Vois doue ce buissou de roses ; quelle belle moisson j'ai faite ce matin pour loi ! C'est ce qui m’a empêché de venir plus tôt. J'espère que je ne t'ai jamais apporté un plus magnifique bouquet... Tiens.
Et le prince, ayant toujours sou bouquet à b main, fil un léger mouvement en arrière uour se dégager des bras de sa fille cl b regarder ; niais, la voyant fonure eu larmes, il jeta le bouquet sur une table, prit les mains de Fleur- de-Marie dans les siennes, et s’écria >
— Tu pleures , mon Dieu ! qu'as-tu donc ?
— Rien... rien... mon bon père... dit Fteor-de-Marie en essayant ses larmes et tâchant de sourire k Rodolphe.
— Je fen conjure, dis-moi ce que to as... Qui peut t’avoir attristée?
— Je vous assure, mon père, qu'il n’y a pas de quoi vous ioquiéter... La comtesse était venue solliciter mon intérêt pour une pauvre femme si Intéressante... si malhcorcu?e ... que malgré moi je me suis attendrie à son récit.
— Bien vrai ?... ce n’est que ccb ?...
— Ce n'est que b, reprit Fleur-dc-Siarie en prenant sur une table les fleurs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez! ajoutet-elle... quel bouquet magnifique ! Et quand je pense que chaque jour... vous m’en apportez un pareil... cueilli par vous...
— Mon enfoui, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, tu me caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en conjure, dis-moi ce qui f afflige... ne t'occupe pas de ce bouquet.
— Oh! tous le savez, ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis j'aime tant les roses... Je les al toujours tant aimées... Vous vous souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris...
A cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria :
— Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de l’éclat qui t’environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible temps ?... Hélas ! j'avais cru cependant le le faire oublier k force de tendresse !
— Pardon, pardon, mon père ! Ces paroles m’ont échappé. Je vous afflige...
— Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils empoisonneraient ta vie si lu avais b faiblesse de l'y abandonner.
— Mon père... c’est par hasard... Depuis notre arrivée Ici, c’est 1a première fois...
— C’est b première fois que tu m’en parles... oui... mais ce n’est peut-être pas la première fols nue ces pensées te tourmentent... Je m'étais aperçu de tes accès de mélancolie, et quelquefois j’accusais le passé de causer te tristesse.. Mai», bute de certitude, je n'osais pas
même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenir*, de t'eu montrer le néant, l iu justice ; car si ton rlwgriu avait eu une autre cause, si le ras-é avait été pour toi t e qu’il doit être, un vain et mauvais songe, j; risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que je voubis détruire...
— Combien vous êtes bon !... romhlen ces c ramies témoignent encore de votre Ineffable tendresse!
— Que veux-tu... ma posîllou était si difficile, si délicate... Encore une fois, je ne te disais rien, mais j ‘étais sans cesse préoccupé de ce qui te touchait... Eu contractant ce mariage qui comblait tous mes vœux, j'avais aus»i cru douner uue garantie de plus à ton repos. Je connaissais trop l’excessive délicatesse de tou cœur pour espérer que jamais... jamais tu ne songerais plus au passé ; mais je me dirais que si pai hasard ut pensée s’f arrêtait, tu devais, en te sentant maternellement chérie par la noble femme qui l'a comme et aidée au plus profond de tou malheur, tu devais, dis-je, regarder le passé comme suüisammcnt expié par te- atroces misères el être iudulgcntc ou plutôt jotlo envers toi-nume; car enfin ma femme a droit par ses rares qualités aux respects de tous, n'est-ce pus ! Eh Lieu ! di s que tu es pour die une fille, une sœur chérie, ne tloi-*-iu pas être rassurée? Son tendre attachement n’est-il pas une réhabilitation complète? Ne te dit-il pas qu’elle sait comme toi que tu as été victime et nou coupable, qu'on ne peut enfin te reprocher que le malheur., qui t'a accablé^ des ta naissance? Auraistu même commis de grandes butes, tu: serak-nl-dlcft pas initie fois expiées, rachetées par lu ut ce que tu as fait de bien, par tout ce qui s’est développé d'excelicul et d'adorable eu lui ?...
— Mon père. -
— Oh ! je t'en t -ie, laisse-moi te dire ma pensée entière, puisqu’un hasard, qu il faudra bénir sans 'doute, a amené cet entretien Depuis longtemps je le désirai» et je le redoutais à b fuis... Dieu veuille qu'il ait k uu succès salutaire!,.. J'ai à te foire oublier tant d'affreux chagrins; j'ai à remplir auprès de toi uue mission si auguste, si sacrée, que j'aurais eu le courage de sacrifier à ton repo» mon amour pour madame d'U.trvillc... mon amitié pour Murph, si j’avais pensé que leur présence t’eût trop douloureusement rappelé le passé.
— Oh! mon bon père, pouvez-vous le croire?... Leur présence, à eux, qui savent... ce que j'étais... et qui pourtant m’aiment tendrement, ne pcreouniGe-t-elle pas au contraire l'ouldi et le pardon?... Eufin, mon père, ma vie entière n'eût-elle pas été désolée si j>our moi vous aviez renoncé k votre mariage avec madame d'Harville?
— Oh ! ic n'aurais pas été seul k vouloir ce sacrifice s’il avait dû assurer ton bonheur... Tu ue sais pas quel reuoucemcnt Clémence s'était déjà volontairement Imposé?... Car elle aussi comprend toute l'étendue
de me* devoirs envers toi.
— Yos devoirs envers moi, won Dieu 1 Et qu'aide fait pour mériter
autant ? »
— Ce que tu as fait, pauvre ançe aimé?... Jusqu’au moment où tu m'as été rendue, U vie o'a été qu amertume, misère, déMibtiou... et tes souffrances passées je me les reproche comme si je les avais causées ! Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonné... Mon seul but, mon seul vœu est de te rendre aussi idéalement heureuse que tu as été infortunée, de l'élever autant que lu as été abaissée, car il me semble que les derniers vestiges du passé s’effacent lorsque les personne» les plus éminentes, les plus houorables, te rendent les respects qui te sont dus.
— A mol du respect ?... non, non, mon père... mais à mon rang, ou plutôt à celui que vous m’avez donné
— Oh ! ce n'est pas ton rang qu’on aime et qu'on révère... c’est toi entends-tu bien, mou enfant chérie, ces* mt-mème, c'est toi seule...
Il est des hommages imposés par le rang, mais il en est aussi d imposé) par le charme cl j»ar l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-b, toi, parce que lu l'ignores, parce que, par une prodige d esprit el de tact qtri me rend aussi fier qu’idobtre de toi, tu apportes dans ces relations cérémonieuses, si nouvelles pour lot, un mélange de dignité, de modestie el de grâce, auquel oe peuvent résister les caractères les plus bau f tains...
— Vous m'aimez tant, moo père, et on vous aime tant, que l’oo en sûr de vous plaire en me témoignant de b déférence.
— Oh ! b méchante enfant ! s'écria Rodolphe en interrompant sa fille et en l'embrassant avec tendresse. La méchante enfant, qui ne veut accorder aucune satisbetiou à mon orgueil de père !
— Cet orgueil n’est-il pas aussi satisfait en vous attribuant k vous seul b bien veilla nce que l'on me lémoigue, mon bon père?
— Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant k sa fille pour chasser b tristesse dont il b voyait encore atteinte, non, mademoiselle, ce n’est pas b même chose ; car il ne m’est pas permis d'être fier de moi, et je puis el je dois être fier de vous... oui, fkr. Encore une fois, tu ne sait pas combien tu es divinement douée... Eu
quinze mois ion éducation s’est si merveilleusement accomplie, que ta mère la plus difGeilc sentit enthousiaste de loi : et celte éducation a encore augmeutê I influence presque irrésistible que lu exerces autour de toi sans t’en douter.
— Hou père... vos louanges me rendent confuse.
— Je dis ht vérité, rien que la vérité. En veux-tu des exemples? Parlons hardiment du passé c est un ennemi mn- je veux combattre corps il corps, il faut le regarder en (ace. Eu bieu ! te souviens-tu de la Louve, de celte courageuse femme qui t'a sauvée? Happelle-toi eettè scène de b prison que lu m'as racontée : une foule de détenues, plus stupides encore que mécluule», s'acharnaient à touriueuler uue de leurs corop.ifi es faible et infirme, leur souffre-douleur : tu parais, tu parles... et voua qti'aussitôl ces furies, rougissant de leur lâche cruauté envers leur victime, se montrent aussi ch.inl.ildos quelles avaient été méchantes. [S est -ce donc rien, cela ? Entiu, est-ce, oui ou oon, grâce à toi que la Louve, cette femme indomptable, a counu le repentir et désiré une vie honnête et laborieuse? Va, crois-moi, mon entant chérie, celle qui avait dominé la Louve et scs turbulentes compagnes par le seul ascendant de la bonté jointe à une rare élévation d'esprit, celle là, quoique dans d'autres circonstances cl dans une sphère tout onposée, devait par le même ch.. une (n'allez pas sourire de ce rapproeueinent, mademoiselle), fasciner aussi l aitière archiduchesse Sophie et tout mou entourage; car bons et méchants, Brands et petits, subissent presque toujours l'iulluence des âmes supérieures... Je ne veux pas dire que tu •ois née princesse dans l’acception aristocratique du mol, cela serait une paovre (laiterie à le (aire, mon enfant, mais tu es de ce petit nombre d'êtres privilégiés qui soûl nés pour dire à une reine ce qu’il faut pour la charmer et s’eu faire aimer... et aussi pour dire à uuc pauvre créaluie, avilie et abandonnée, ce qu'il faut pour la rendre meilleure, la cunsulcr et s en faire adorer.
— Mon bon père... de grâce...
— Oh ! Unit pis pour vous, mademoiselle. Il y a trop longtemps que mou coeur déborde. Songe doue, avec mes craintes d éveiller en lui les souvenirs de ce passé que je veux anéantir, que j'anéantirai à jamais dans ton esprit... je n'osais t’entretenir de ces comparaisons... de res rapprochements qui te rendent si adorable à mes yeux. Que de fois Clémence cl moi nous soiiuncs-nou* extasiés sur loi !... Que de fois, si attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle ma dit : N’est-il
s merveilleux que cette chère enfant soit ce qu’elle est, après le mal-
ur qui l a poursuivie? on plutôt, reprenait Clémence, n'est-il pas merveilleux que, loin d'altérer celle uoble et rare nature, l’iuforlune ait au contraire donné plus d'essor à ce qu’il y avait d'excellent en elle.
A ce momcnl-là, la porte du salon s'ouvrit, et Clémence, grande-duchesse de Gerolsiein, entra, tenant une lettre à la main.
— Voici, mon ami, dit-elle à Rodolphe, uoe lettre de France. J'ai voulu vous l’apporter, afin de dire bonjour à ma paresseuse enfant, que je n ai pas encore vue ce matin, ajouta Clémence en embrassant tendrement Fleur-de-Harie.
— Celte lettre arrive à merveille, dit gaiement Rodolphe après l'avoir parcourue ; nous causions justement du passé... de ce monstre que nous allons iucessammcnt combattre, ma cbere Clémence... car U menace le repos et le bonbeur de notre enfant.
— Serait-il vrai, mon ami ? Ces accès de mélancolie que nous avions remarqués...
— M'avaient pas d'autre cause <jue de méchants souvenirs ; mai» heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi .. et nous en triompherons...
— Mais de qui donc est celte lettre, mon ami? demanda Clémence.
— De la gentille Rigoletle... la femme de Germain.
— Big dette. .. s'écria Flenr-de-Marie, quel bonbeur d'avoir de ses nouvelles !
— Mon ami, dit tout bas Clémence à Rodolphe, en lui montrant Fleurde Marie du regard, ne craignez-vous pas que celte lettre... oc lui rappelle des idées pénibles?
— Ce sont justement ces souvenirs que je veux anéantir, ma chère Clémence; il faut les aborder hardiment, et je suis sûr que je trouverai dans la lettre de Rigoletle d'excellentes armes contre eux. . car cette bonne petite créature adorait notre euf.ml. et l'xppr riait comme elle de- «ait l'étre.
Kl Rodolphe lut à hante voix la lettre suivante :
« Fora.* de Doa<i'iovJ, 1S D £- Ifttl.
« Mon>i igm ur,
« J prends la liberté de voua écrireenwro peut vous fah . pari d'un bien grand b- ûlo ur qui nous est arrivé, et rmr \ot(s «iritMiith'r une
nouvelle faveur, à vous à qui nous devons déjà tant, ou plutôt à qui nous devons le vrai paradis où nous vivons, mol, mon Germain et sa bonne mère.
a Voilà de quoi il s’agit, monseigneur : depuis dix ioors je suH comme folle de joie, car il y a <fix jours que j'ai un amour de jjetiie fille; moi je trouve que c’est tout le portrait de Germain ; hil, que c’est tout le mien ; notre chère maman Georges dit qu’elle nous ressemble à tous les deux . le fait est qu’elle a de charmants yeux bleus comme Germain. et des cheveux noirs tout frisés comme moi. Par exemple, contre son habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur ses genoux... tandis qtn moi, c’est mon droit, o’est-cc pas, monseigneur? a
— Braves et dignes jeunes gens ! qu’ils doivent être heureux ! dit Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c’est celui ü.
— Et combien Rigoletle mérite son bonheur ! dit Fleur-de-Marie
— Aussi j’ai toujours béni le hasard qni me l’a fait remontrer, dit Rodolphe: et il continua :
• Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles querelles de ménage qui finissent toujours par un baiser... Ru reste, les oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe pas de jour que nous ne dirons, en nous regardant nous deux Germain : Sommes-nous heureux, mon Dieu ! sommes-nous heureux !.. . et naturellement votre nom vient tout de suite après ces mots-là... Excusez ce griffonnage qu’il y a là, monseigneur, avec un pâté : c’est que, sans y penser, j’avais écrit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et j’ai raturé- J'espère, à propos de cela, que vous trouverez aue mon écriture a bien gagné, ainsi que mon orthographe ; car Germain me moutre toujours, et je ne fais plus des grand* bâtons en allant tout de travers, comme du temps où vous me tailliez mes plumes.-. »
— Je dois avouer, dit Rodolphe en riant, que ma petite protégée se fait un peu illusion, et je suis sûr que Germain s’occupe plutôt de baiser la main de son élève que de la diriger.
— Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la lettre ; c’est un peu gros, mais très-lisible.
— Le fait est qu’il y a progrès, reprit Rodolphe : autrefois il lai aurait fallu huit pages pour contenir ce qu elle écrit maintenant en deux.
Et il continua ;
« C'est pourtant mi que vous m’avez taillé des plumes, monseigneur; quaud nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en nous rappelant que vous étiez si peu fier. .. Ah ! mon Dieu ! voilà encore que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous voulons vous demander, monseigneur : car mon mari se joint à moi, cl c'est bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir.
« Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir b bonté de nous choisir et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie ; c'est convenu avec le parrain et b marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et ma-' dame b marquise d’Uarvilie vous avez tirées de b peine pour les rendre bien heureuses, aussi heureuses que nous... En uu mot, c’est Morel le bpidaire et Jeam>e Duport, b soeur d'un pauvre prisonnier nommé Pique- Vinaigre, une digne femme que j'avais vue eu prison quand j'allais
visiter mon pauvre Germain, et que plus tard madame Li marquise a
it sortir de l'ttôpitaL
« Maintenant, monseigneur, il faut que vous sacmes pourquoi nous avons choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Mous nous sommes dit, nous deux Germain : Ça sera comme une manière de remercier encore M. Rodolphe de ses bontés que de prendre pour parrain et marraine de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à madame la marquise., sans compter que Morclle lapidaire et Jeanne Duport sont b crème des honnêtes gens... Ils sont notre cbs.se, et de (dus, comme nous disons avec Germain, ils sont n pirents en bonheur, puisqu’ils sont comme nous de b famille de ' protégés, monseigneur. •
— Ah! mou père, ne trouvez-vous pas celle idée d'une délicatecharmante? dit Hcur-doMaric avec émotion. Prendre pour parrain « marraine de leur eufaut des personne* qui vous doivent tout, a vous
a ma seconde mère ?
— Vous avez rai*rm. chère' enfant, dit Gé ■ eiice; je suis on ne [*fut plus t fille h' •* de ce go:<vfi>ir.
— Fl r r-lji suis ii • -h nreiix dVvt-lrsl bien placé oii's bienfaits dit
ii ; i ' . lu.-f ;
• l'u resre /i n <•> \ l'argent que vous lui avez fait donner, mon-
sieur Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de quoi bien élever sa famille cl faire apprendre uu étal à scs enfants. La bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un «ligne ouvrier qui l'aime et la respecte comme die doit l'être, car elle a été bleu malheureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de cœur pour comprendre cela... »
— J’étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de trouver dans la lettre de celte chère petite Rigoleltc des armes contre uotre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du *imple bon sens de cette Ame honnête et droite... Elle dit de Louise : Elle a été malheureuse et «on coupable, et ion fiancé a assez de cour pour comprendre cela.
Fleur-do-Marie, de plus en plus émue et allrblée par la lecture de cette lettre , tressaillit du regard que son père attacha un moment sur elle en prononçait! les derniers mots que nous avons soulignés :
Le prince continua :
« Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Ihiport, par la gérréroSilé de madame la marquLsc, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille aînée auprès d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend ce qu’elle fabrique avec scs enfants: leur commerce prospère. Il o’y a pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce â qui? grâce à vous, monseigneur, grâce à madame la marquise, qui, tous deux, savez si bien donner, et domier si à propos.
« A propos de ça, Germain vous écrit comme d’ordinaire, monseigneur, à la fin du mob, au sujet de ta Banque des travailleurs sans ou vrage et des prêts gratuits. Il o’y a presque jamais de remboursements en retard, cl on s'aperçoit déjà beaucoup du bieu-élre que cela répand dans le quartier. Au moins maintenant de pauvres familles peuveut supporter la morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au mont-de-piété. Aussi, quand l'ouvrage revient, laut voir avec quel cœur ils s’v mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur travail et dans leur probité !... Daine! ils n'ont que ça. Aussi connu- ils vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus ! Oui, monseigneur, ils vous bénissent, vous; car, quoique vous di-iez que vous n'êlcs pour rien dans cette foudation, sauf la nomination de Germain comme caissier-directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous aimons mieux croire que c’est à vous qu'on le doit ; c’est plus naturel !
« D’ailleurs U y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de champ que c’est vous qu’on doit bénir ; cette trompette est madame Pipelet, qui répète i chacun qu'il n’y a que son roi des locataires (excusez, monsieur Rodolphe, die vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir fait cette œuvre charitable, et son vieux chéri d’Alfred est toujours de son avis. Quant à lui, il est si fier et si content de son poste de gardien de la banque, qu’il dit que les poursuites de M. Cabrion lui seraient maintenant indifférentes. Pour en finir avec votre famille de reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai aue Germain a lu dans les journaux que le nommé Martial, un colon d’Algérie, avait été cité avec de grands cloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à h tête de ses métayers une attaque d’Arabes pillards, et que sa femme, aussi intrépide aue lui, avait été légèrement blessée à ses côtés, où elle tirait des coups ac fusil comme un vrai greuadier. Depuis ce temps-là, dit- on daus le journal, on l’a baptisée madame Carabine.
« Excusez de celle longue lettre, monseigneur; mais j’ai pensé que vous ne seriez pas Ûcbé d’avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont vous avez été la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqucval, ou nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère. Germait! part le malin pour ses affaires, et il revient le soir. A l'automne, nous retournerons habiter Paris. Comme c’est drôle, monsieur Rodolphe, moi qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m explique ça. parce que Germain l'aime beaucoup. A propos de la ferme, monsieur Rodolphe, vous qui savez sans doute où est celle bouoe petite Goualeuse, si vous en avez l’occasion, dùes-lui qu'on se souvient toujours d'elle comme de ce qo’il y a de plus doux cl de meilleur au monde, et que, pour moi, je ne pense jamais à notre bonheur sans me dire : Puisque M. Ro- , ° P,, e y 3 '* au8 *i h M. Rodolphe de cette chère Beur-de-Marie, grâce à lui elle doit être heureuse comme nous autres, et ça me fait trouver mon bonheur encore meilleuh
« Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu’esl-ce que vous allez dire, monseigneur? Mais bah ! vous êtes si bon !... Et pub, voyez- vous, c’«t votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crétu et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi. Allez, monsieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les dents.
• Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'esl-ce pas, monseigneur? Si vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble qne ça lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez, monsieur Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germ.-in, nous nous félicitons presque d’avoir connu la peine, parce que nous sentons dou-
blement combien noire enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c’est que la misère par où nous avons passé.
« Si je finis eu vous disant, monsieur Rodolphe, que uous tâchons de secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas pour lions vanter, mais pour que vous sachiez que uous ue gardons pas pour nous seuls tout le bonheur que vous uous avez donné. D'ailleurs nous disons toujours à ceux que nous secourons : — Ce n’est pas nous qu'il faut remercier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, h- plus généreux qu'il y ait au monde. Et Ils voas prcimeut pour une espèce «le saint, si ce l’ot plus.
« Adieu, mouseigoeur. Croyez que lorsque otre petite fille couuncnccra à épeler le premier ruoi quelle lira sera votre nom, monsieur lu* dolnhe ; et pub apres, ceux-ci, que vous avez (ail écrire sur ma corbeille de noces :
Travail et sagesse. — Honneur et bonheur.
« Grâce à ces quatre mots- là, à notre tendresse et à nos soins, nous espérons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer le norn de celui qui a été uotre provideuce et celle de tous les malheureux qu’il a connus.
a Pardon, monseigneur; c’est que j’ai, en finissant, comme de grosses larmes «hms les yeux... mab c’est de bonnes larmes... Excusez. s Y il vous plaît... ce n’est pas ma faute... mab je u’y vois plus bien clair, et je griffonne...
« J’ai l’houneur, monseigneur, de vous saluer avec autant «le respect que de reconnaissance.
« Rio-uittz, femme Girajaüv
• « P. S. Ah ! mon Dieu' mouaeignetrr, en relbanl ma lcilçe, je m’aperçois que j’ai mis bien «les fois mmuiVtir R -dolph'. Vous me pardonnerez, n’est-ce pas? Vous -savez bien «rue, sous un nom ou sous un autre, nous vous respectons et uous vous bénissons la même chose, monseigneur. »