‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 160 sur 174 · CHAPITRE ü · texte numérisé non relu

CHAPITRE ü

L« récit.

On a dit qn'rme raison particulière avait encore affermi la compatissante résolution du quaker lorsqu'il s' était décidé à acheter ce cheval si brutalement traité par le charretier. En effet, té malin même de ce jour, des lettres «le Londres lui avaient appris que, selon son plus ardent désir, sa fille venait d'accoucher d'un (ils ; voulant doue, pour aiusi dire, remercier le ciel de cette heureuse nouvelle par une bonne action, le quaker n'avait cru pouvoir mieux réussir qu'en exécutant d’une maniéré si généreuse un des plus charitables commandements de sa secte.

Le quaker suivait donc sou guide ; de temps à autre il caressait l’eocolure maigre et décharnée du cheval, en considérant avec une sorte de satisfaction douce celte victime qu’il venait d’arracher à une si malheureuse condition.

— Ah çâ! mon bourgeois, vous avez l’air d’un brave homme, dit le charretier au quaker, je ne veux donc pas vous tromper ; et maintenant qu’il n’y a plus à se dédire pour notre marché, je dois honnêtement vous avertir que vous venez a acheter là mm-seulement une ro-se, mais encore le oins vilain auim. l du monde, et si hargneux, si traître et si méchant, qu avec moi il voyait plus souvent le manche de ma fourche que son picotin d’avoine, cl c’est si fort, que le plus souvent le n’ose lui donner à manger qu'au bout d'une pelle... — Etait-il donc ainsi méchant lorsque vous l avez acheté, ou biru est-il devenu vicieux chez vous? demanda le quaker. — C’est-à-dire, voyez-vous, il a commenté à faire le câlin avec moi. Je l’avais acheté pour le bon marché, vingt écus... c’était pour rien, n'est-ce pas? enfin je l'ai donc mis à ma charrette. Quand la charge n'était pas trop lourde, ou plutôt quand il était daus ses beaux jours, té gredin ! ça allait encore; mais quand ça tirait trop, comme ce matin, par exemple, il iouail le même jeu, c’est-à-dire qu il Taisait la frime de donner ferme dans le collier, et qu'il y donnait mollement: alors, moi. je commençais à le tambouriner à coups de fouet, comme vous avez vu, et pas mollement... mais vous allez voir quel gueux sournois ça Eali. H a d'abord eu la fausseté de recevoir ça en douceur et mus rien me rendre: mais à la loogue, croiriez- vous, mon bourgeois, que celle méchante bêle a fini par avoir assez de connaissance pour me garder rancune des roulées que je lui appliquais, cl qu’il ne se gênait pas pour m’allonger de temps en temps un coup de pied en dessous quand je J'aUelais ou le dételais? alors moi, dés que j’ai vu ça, j’ai trouvé un fameux moyen de l’empêcher de me donner des coups de pied quaud je le dételais, aller. ! — Lequel, ami ?— Je ne le dételais

R las du tout. — Comment se couchait-il? — Il ne se couchait pas. — i la nuit ni le jour? — Ni la nuit ni le jour; je -rentrais sous un hani car avec ma charrette, il y passait la nuit snr scs jambes, et pui* le | jour il travaillait pour se le* dégourdir. — Comment, ami, tu privais | ainsi sans pitié ce malheureux animal du sommeil ! — Lui I laissez donc !

I il était bien trop malin et trop fatigué pour ne pas dormir. Est-ce qu’il ne s’était pas habitué à dortoir tout debout?... Seulement, comme à la longue il aurait peut-être en b méchanceté de tomber malade, té. dl- : maudit.* je bissais le moricaud té dételer; alors celait une v raté fête

K oiir le inoricaod, té cheval et son chat. — Que venx-to dire, ami ? — h ! c’est une fameuse histoire, allez, mon bourgeois' et qui prouve bien qu'il y a (les hommes plu* bêles et plus sauvages que le* bêles: car pour le chat c’est son étal, c’est tout simple, je lui pardonne : ma» le mnrieaiid, ça n’a pas l’air croyable. — Je ue te compnmds pas, ami. — Figurez-vous donc, mon bourgeois, que j'ai un chai, mais un chat de gouttière, laid comme un monstre; eh bien! est-ce qn’H ne s’est pas entiché de celte rosse-là ! — De ton cheval? — De mon cheval ! i Hein ! ça p.iraii-il possible, un chat aimer un cheval ! Que té moricaud soit comme urt idiot après le cheval, ça se conçoit, narre que c’est uu i homme, ci qu'ils sont du même pays; mais un mal! c’est à ne pas croire ! et pourtant, des que le cheval arrive... vous allez d'ailleurs voir | celle comedie-lft, le chat saule sur la charrette, et de là sur le d«« du cheval, ctt f.iisant de tels ron-ron qu’on croirait entendre un taml*our | de basque. Mais le beau de l'affaire, c’est que le gredin de cheval a l’air ! de lu reconnaître aussi ; il hennit, il appelle, et tout de suite la bêlt de | chat arrive, saute sur le tonneau où je met» l’avoine, et alors le cheval J fait (xmuue s’il té caressait du bout de ses lèvre*, et il le lèche, Hfllbécité... il le lèche! enfin vous allez voir ça. Je vous dis, mmi bourgeois que c'est pis qu’à la foire Saint-Germain, et qu’on gagnerait sa vie à les I montrer, le chat, le cheval et le moritaud 1

DELEYTAR.

Le bon quaker s'étonnait, avec assez de raison, de celte artecùou singulière d un cheval pour un chai: niais, ceci étant un des bits de celte histoire, on l'admettra sans le discuter.

— Où as-iu acheté ce cheval? demanda le quaker au charretier. — A un des cuisiniers du roi ; car, telle que vous U voyez, la rosse vient de chez lu roi, i ien que eda !

A ces mots, le quaker étonné regarda le charretier, puis le cheval ; nuis dans le nibérahlc extérieur de ce dernier il ue vit rien qui se ressentit de son aucienoe et royale condition Pourtant sa curiosité s'éveillant davantage, il pria le charretier de lui raconter coiuuicut ce cheval était tombé en sa possession.

— C'est tout simple : ce cheval-là était chez le rot employé aux fourgons de la bouche qui tout le service de Paris à Versailles; mats il était si méchant, si méchant aux autres chevaux, surtout quand ii y avait des juments pour le regarder ( car, révérence parler, mon bourgeois, vous saurez que ce cadet-U se donne le* airs d'être Entier ) ; il était doue si méchant qu’on ne pouvait en venir a bout. Lassé de cela, le contrôleur de b bourbe a on beau jour ordonné de vendre l'animal ; mais comme, bien entendu, personne ne voulait acheter ce bon sujet, tant on connaissait son gentil petit caractère, et qu il mangeait plus qu'il ne valait, ou l’a donné à un des cuisiniers du roi pour x eu débarrasser, à condition qu'il le nourrirait. Bon, voilà mon cuisinier tout fa- ; raud d'avoir uu cheval pour b nourriture: mais qu est-ce qui est arrivé? c’est que c’est le cheval qui a iiiauqué manger le cuisinier : car un jour , il vous a pris le gale-sauce par le milieu des reins, et lui a enlevé une grosse bouchée de culotte et la peau avec; alors mon cuisinier, piqué au vif, n a plus voulu jamais se rencontrer avec le cheval. Je couu.iis l’aide de ce cuisinier; il m'a parié de laminai dont son uuiitre voulait trente cens: j’ai bataillé, et je l'ai eu pour viugt, mais c'était encore trop payé pour ce qu'il vaut. Aussi, c’est pour cela que je croyais que vous vous moquiez de moi , mon bourgeois, quand vous m’en avez nfiert quinze louis.— Mais avant d'être dans les écuries du roi où était ce cheval? le sais-tu, ami?— Moi, non; c'csl-à-diie, si; il était d un pays loin, loiu, loin ; le moricaud sait ça. — Mais quel est donc cet homme dont tu parles sans cesse? — l'u gueux, uu malheureux, uu mendiant, couleur de buis, qui est du même pays que le cheval ; car. d’apres ce que m’a dit I aide du cuisinier, celle rosse -ià a été, comme une dt-mi-dou/aiue d'autres carcans de son espece, envoyée au roi l’ao passé par je ue sais quel maiiumou ;bi d’uu pays du côté des Turcs. Vous voyez le beau cadeau que c'éuil, mou bourgeois, pour le cas qu'on eu fait ? D'ailleurs toute» ces carnes-là se valaient, c étaient tous des voie-avoine : aussi ou a bien vite envoyé les uns aux louueaux des jardiniers, les autres aux fourgons; il y eu a qui sont morts a b peine, cl d'autres qui oui clé vendus comme celui-ci, et qui u’onl pas valu plus d'agréint-nl à leur maître.

En apprenant l’origine étrangère de ce cheval, donné en présent au roi de Frauce, lu quaker jeta uu nouveau coup d'œil sur sou acquisition. Quoiqu'il ue fût pas très-connaisseur, le bon Anglais avait l'habitude de voir des chevaux ; néanmoins, ce second examen ne lui révéla pas plus que le premier les qualités ou les dehors qui avaient pu mériter à ce cheval une si liooorable distinction.

Une chose piquait vivement b curiosité du quaker, c'était les relations d'attachement qui semblaient exister entre le cheval et cet homme que le charretier appelait le moricaud; aussi s’adressant à son guide :

— Mais encore une fois quel est cet homme qui, je le vois, est Africain, et que Iti appelles le moricaud? qu’cst-il devenu ? — Le moricaud? il était arrivé eu France avec d'autres gaitbrds qui accompagna ieut les chevaux, et qui avaient l’air d’être comme lui taillés à coups de serpe daus un morceau de buis . mais il but qu'il n'ait pas pu ou pas voulu suivre scs camarades quand ils soûl partis, car il est resté à Versailles, où ou le nourrissait par charité, tant que le cheval a été aux écuries du roi : mais uue fois que le cheval est venu ici, lu moricaud l'a suivi, cl il vil eu mendiant sou pain daus mon quartier. — Cet homme est donc très-attaché à ce cheval? — S’il lui est aUactté, je le crois bien !! attaché ' comme le fouet à b monture, le maudit biuéaol : aussi paresseux l’un que l'autre. Mais ce n'csl pas tout; est-ce que l'Africain, comme vous appelez le moricaud, n'avait pas voulu me faire entendre par ses sima- [ grecs et par scs gestes, car il faut vous dire que le moricaud est muet comme uu poissou, ou comme sou cheval, n’ayant pas seulement grand comme ça de langue ; esl-cc qu’il u’avail pas voulu me faire entendre que si je voulais, il poserait et soignerait le cheval pour rien? Mal», ah bien oui, le panser î uu tas de délicatesse* uui sout bonnes à rendre les chevaux aussi douillets que les femmes : a ailleurs, est-ce que je me pause? est-ce que je me soigne, moi? Pourquoi donc qu’un animal serait soigné? — Mais j’espere, ami, que tu n as pas refusé à celte pauvre '••éaiure, déjà si malheureuse, la penuissiou de voir son cheval tant qu'il l’a voulu? — J'en avais bien envie, parce que je croyais que ce- • taiefit les càliuurics du moricaud qui rendaient le cheval méchant pour moi; mai» comme ça m'amusait de les voir ensemble, tant c'était farce, je l ai bissé. Figurez-vous la vie qu’ils mènent : dès que je sors, le muet, qui a passé b nuit dans mon hangai 1 avec le cheval, sort aussitôt pour aller mendier son pain ; mai» quand je rentre, je suis bien sôr de trouver le moricaud et le chat qui attendent le cheval. Si je ue veux pas qu’on dételle ni qu’on louche la rosse, le muet reste b quelquefois deux ou trois heures, accroupi sur ses talons comme un singe, à couver le che-

val de* yeux, et pis il s'endort dans celte po*itiou-U..- Mais quand je veux voir le moricaud faire ses gambades, je n'ai qu'à lui permettre de douuer au cheval sa pitance et uu le dételer comme je fai» le dimanche ; alors, mon bourgeois, c’est à crever de rire ; il but voir le damué muet aller, venir, tourner autour du cheval, le caresser, le flatter, lui prendre 1a tête dans se* maius, sauter dessus, eu descendre, y remonter, tâcher de lui ôter du Corps par-ci par-là un pu de boue malgré lues ordres... lui essuyer les yeux avec b niaiu; enfin. s'il a une écorchure à vif, et il u'en manque pas, car je ne veux pas qu'on le» lui guérisse, parce que c'est des maniérés d éperons qui 1 a liveui à marcher, le muet regarde Ça d'un air navre pendant uoe heure. Mats quelque chose de plus fort ! est-ce qu'une foi» je ue l'ai pas surpris, qui, faute de mieux, chauffait de sou haleine uue écorchure que b rosse avait au Iront? Enlin, mou bourgeois, j'ai une petite fille qui est tout mou portrait, ça je m’eu flatte, mais que le diable ni eide te si j’ai l'air d'aimer autant celle enfant que le moricaud aime ce cheval. — Et le cite val semble... semble-t-il le reconnaître ? demanda b quaker touché jusqu'aux larme» de cet attachement singulier. — Je le crois bien ; c’est encore plus drôle qu'avec le chat, qui est aussi de toutes ces fêtes que je vous dis. Des que le cheval aperçoit le muet, s’il est attelé, il hennit, il a l’air du l'appeler, il couche ses oreilles, il frappe du pied ; tuais si je le laisse dételer et se goberger en liberté il. ms lecurie, alors c'est uue autre comédie : le cheval se couche. se relève, lui leud sa tête, se cabre à moitié, poussant connue de petiis cri» de joie ; enlin, je vous dis, mon bourgeois, qu'ils oui l'air tous aussi imbéciles l(« uns que les autres. — El cela ne vous a pas louché, ami? — Moi. ça me fait pouffer de rire toutes les fois que ça ue m'embête pas : mais, uu jour que ça !n'embélail, il est arrivé uue bonne farce. Ce jour-là j 'administrai* uue bonne roulée au cheval à coups du manche de fouet : tuais ne voila-t-il pas que le moricaud devicut furieux et qu'il veut se jeter sur moi I Mal» uu iuslanl ; vous coucevez, mon bourgeois, qu'avec celte poigne-là (et le clorrelier montrait tou poing énorme) on n‘a pas peur <f uu moricaud qu'est mince comme un roseau : aussi, après avoir rossé d'abord le muet pour lui apprendre à ne se mêler que des coups «le poing qu'il peut être appelé a recevoir, je me sois remis à taper dessus le cheval. Mais alors ue voilà-til pas que le damué moricaud se met à pleurer deux grosses larme* lui.’ dont les yeux étaient restés secs comme bois pendait» que je le coguais : ne voila-t-il pu» euiiu qu'il se jette à me» genoux, eu me tendant sou dus, et me faisant signe de le battre au lieu de battre le cheval ! Eü bien, mon bourgeois, but-il qu il soit bêle, ce muet ?

Eu euletidaul ce brutal parler si grossièrement de l'attachement qui liait ces deux pauvres créature», le quaker, se seulanl douloureusement ému, se savait plu» de gré encore d'avoir cédé à uu mouvement du couiassion qui le mettait a même de réuuir cet homme et le cheval qu’une izarre destinée avait amenés eu France à travers le» vicissitude* sans nombre que l'on va raconter.

CIUHTBS M.

Schim et Agbt.

Le charretier avait dit vrai : ce cheval, naguère attaché à sa lourde et ignoble voiture, était un dus huit chevaux barbes duul le bey de Tunis avait fait hommage au roi Louis XV, en 1731, ensuite du traité de commerce conclu eu sou nom par M. le vicomte de Mauty, capitaine du ses vaisseaux. Apre» avoir uu instant attiré l'altcnliou, ou plutôt la curiosité du roi et de sa cour, ces huit chevaux barlx», à l'allure brusque et impétueuse, à ki physionomie sauvage, aux formes anguleuse», décharnées, et encore amaigris par les brigues de la roule, fui eut d'abord reçus dans les écuries royales avec la plus grande insouciance, et ensuite traités avec un extrême dédain. La cause de ce mépris était simple : le roi Louis XV affectionnait surtout pour b guerre et pour b chasse une espece de chevaux angbis, ordinairement élevés dans le comté de SuiTolk, courts de reius, ramafeés, bien doublés, très-près de terre, et appuies en France courtauds.

Or, comme le goût d’uu roi bit et impose b mode, un conçoit quel mépris railleur dut accueillir c» chevaux barbes avec leur encolure sèche et plate, leurs forme* saillantes, nerveuses, accentuées un des trait* typiques de celte race si précieuse, parce quelle est primitive, et, comme telle, religieusement conservée pure eu Orient.

Dus huit esclaves tunisiens euvuyé* d'Afrique par le bey pour amener les chevaux qu'il offrait au roi. Agira, le muet (appelé vulgairement le moricaud par le charretier;, était seul resté en France, au lieu de retourner à Marseille, et de b à Tunis, avec se» compagnons. Agba s’était caché sans doute afin de ne pas se séparer de ce cheval qu’il avait élevé et qu'il aimait, d'abord connue les Arabes les aitucul, c'esl-à-diic avec pu»siuu, et uui, de plus, lui était singulièrement cher, eu raison d une circonstance bizarre qui motivait de la part du Maure cet attachement dont il n'est peut-être pas un secoud exemple. Sans doute, quelque autorité subalterne des écuries du roi, s’étaul intéressée au muet, avait b-

DELE YT AU

cifilé ms desseins, car il ne sortit pas des écuries de Versailles, et y vé- I cul de charité.

Tant nue Scham appartint à b maison du roi, Agba avait facilement I obtenu de l'insouciante paresse des palefreniers b laveur de penser lui- j même le barbe; mais, dès que celui-ci passa du service des fourgons de i b bouche à celui du charretier, le muet suivit et partagea le misérable sort de son cheval. Et pourtant, ce cheval, si méprisé en France, à b grande douleur d'Agba, était un des plus dignes descendants dune des plus anciennes races de Barbarie, nommée, a cause de sa vigueur et de sa vitesse, race des rois du jarret. Le bey de Tunis avait cru faire à Louis XV un présent magnifique et tout royal en lui envoyant Scham (ainsi s'appelait le cheval», qui, suivant l'usage, portait sa longue et glorieuse généalogie daos un petit sachet de poil de chameau ricliement brode, et suspendu à son cou par un cordon de soie mi-parti rouge et or.

Mais à son entrée dans les écuries du roi, ce sachet précieux, ainsi que plusieurs amulettes destinées à préserver du mauvais sort le cheval qui les porte, avaient été enlevés à Scham et jetés avec dédain par les palefreniers.

Epouvanté de ce sacrilège, et redoutant dès lors pour Scham le plus funeste destin. Agba avait religieusement ramassé cl conservé ces reliques, espérant un jour en parer son cheval, et le mettre ainsi à l’abri des tribulations sans nombre qui, on le voit, accablaient déjà le pauvre Scham. et qu’Agba, dans son désespoir, attribuait, en grande partie, à b perte des amulettes.

L'attachement de ce Maure pour son cheval se peut facilement concevoir ; le muet n’avait jamais quitté leharasdu bey de Tunis, et Scham était venu au monde sous ses yeux; peu ù peu. scs merveilleuses qualités s'étaient développées devaul lui. Mais ce qui, pour Agba, avait été I et était encore un continuel sujet d'intérêt, de méditation, de craiutc et I d’es|érance, c’était de voir son cheval réunir en lui, par uue bizarrerie sans pareille, deux signes fatidiques et contradictoires, l'un bon. l’autre | mauvais, dont b puissance, selon les idées superstitieuses des Orientaux, devait avoir la plus extraordiuaire influence sur b carrière de Scham.

On n'ignore peut-être pas que les Maures et les Arabes, versés dans la connaissance des chevaux, reconnaissent soixante-dix pronostics d'heur ou de malheur qui leur servent à tirer I horoscope de ces animaux ; or, on le répète, par un hasard singulier de conformation, on remarquait à da fois chez Scham deux signes d’une puissante infaillible, dont I un prédisait b vie la plus misérable, et l’autre l'existence la plus glorieuse. Le premier était une sorte d'épi formé au milieu du poitrail, par une disposition particulière des poils, or, les Arabès mettent ces épis an nombre des présages les plus funestes qui puissant traverser la carrière d’uu cheval. Le second signe, qui annonçait au contraire une vie aussi longue qu'illustrée pour le cheval et sa nombreuse postérité, était une petite balzane bbnchc que Scham (dont b robe était bai-brun ) portait au pied moutoir de derrière.

Flottant sans cesse entre la bonne et b mauvaise destinée de son ' îlieval, on conçoit par quelles douloureuses alternatives d'angoisses et d'espérances avait uû passer Agba depuis son départ de Tunis. Scham, ayant d'abord été destiné à un roi de France, un des plus puissants monarques du monde, le Maure avait reconnu là l'influence souveraine de b balzane ; mais bientôt voyant Scbatn relégué de l'écurie royale au service des fourgons, et des fourgons à la charrette d'un porteur de j bois. Agba, dans cette décadence, avait malgré lui reconnu b puissance de l'épi, rendue plus iunestc encore par b perte des amulettes qo'Agba n'osait remettre au barbe, de peur d’une nouvelle et brutale profanation du charretier.

Aussi, agité par ce* perplexités, tantôt Agba se désolait amèrement, tantôt, plus sage, il ne pouvait renoncer à tout espoir pour Scham. Dans les cabmités présentes, il voyait un temps d’epreuves ; et d’ailleurs, avec b foi aveugle des Orientaux dans b lalalo cl impérieuse autorité des présages, il se rassurait et s’expliquait ainsi à lui-même son excessif intérêt pour le barbe. SI Scham avait clé destine à être tout à fait heureux ou tout à fait malheureux, pensait le muet, je l’aurais abandonné à b volonté du prophète ; car, ne pouvant rien pour Scham, j’aurais pleuré ou applaudi son sort immuable ; mais ces deux présages extraordinaires de bien et de mal annoncent de* vicissitudes dont il sortira peut-être à sa gloire; et son sort devant toujours être incertain, je ne dois jamais cesser de le partager ; car, enfin. Dieu n’a pas voulu que Scham ldi toujours malheureux, puisqu'il l’a doué d'une balzane au pied droit de derrière ; de même qu'il n’a pas voulu qu'il fût toujours heureux, puisqu’il Ta affligé d'un épi au poitrail. Dieu seul est grand, sa loi

Pourtant, malgré son habitude de résignation stoïque aux décrets de b Provideuce, quelquefois, en voyant par quelles phases dégradantes Scham était descendu jusqu'à tirer l'ignoble charrette du portefaix, Agba perdait tout espoir. Alors, dans son découragement, il considérait avec amertume l'heur de la balzane comme passé, et tremblait en pensant que le fatal épi allait peot-élre seul réagir sur la destinée de Scham. En eflet, avant de venir en France, qu'avait-il nuinqné à la glorieuse destinée promise à Scham par son bon destin? Schanr. ce fier descendant de tant d illustres ancêtres, n’avail-il pas été traité par le bey avec cette affrctioa si touchante des Orientaux pour leurs chevaux ? Scham n'avaitil pas mangé Forge ouïe doura daus la main de son maître, et souvent au le bit mébugé de mais dan* une auge de marbi e blanc ? Scham u'a

v, ait-il pas bondi, bien Ger, sous ses caparaçon* de tigre ou d'angora? n i v ait-il pas joyeusement secoué les houppes de soie de sa bride pourpre cl or en couvrant d’écume l’acier de son mors damasquiné d argent? Ne s’était-il pas mille fois bncé rapide et impétueux aux courses du désert, dont toujours il remportait le prix, tandis que d’autres fois de nouveaux triomphes l'attendaient au jeu du djérid, jeu martial, noble image de la guerre, où Scham briltait encore par sa souplesse, sa grâce et sa dextérité, comme il avait déjà brillé, parmi les sables sans Gn du désert, par sa vitesse prodigieuse? Puis, aussi bon, aussi soumis qu'ardent et courageux, kirs des excursions du bey. le soir, à l'heure du repos, lorsque b caravane était paisiblement abritée sons un bouquet de palmiers, et que les étoiles scintillaient dau* le sombre azur de ce ciel d'Urient, Scham if avait-il pas bien des fois soulevé la tente verte et ronge pour venir lécher les mains de son maître endormi ? Scham n'avait-il pas enfin voluptueusement régné en sultan sur les plus belles et les plus Gères cavales du bey, destinées à perpétuer ainsi la race illustre et sans tache des rois du jarret ?

Quel bonheur nouveau pouvait donc prétendre le pauvre barbe, daos cette terre de France, froide et maudite? pensait Açba... Ma» revendus au charretier et au quaker, qui arrivèrent bientôt a l’écurie de Scbam, où ils trouvèrent le muet et son cbat tidete.

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