CHAPITRE IV
L’bomine, le cheval et le chat.
Le charretier habitait le fond d'une espèce de masure située rue Goénégaud ; b cour était petite et sombre, de hautes murailles interceptaient l'air et le jour; à droite, on voyait un puits humide et verdâtre; à g.iuchr, un hangar long, étroit, abrité par un auvent couvert de tuiles et de mousses. C'est au fond de ce hangar que se relirait habituellement Agba. Il y était alors ; le charretier l’aperçut, et s’adressant au quaker :
— Tenez, lui dit-il, voilà le muet ; j’étais bien sûr qu’il serait là à m'attendre avec son chat.
l.e quaker regarda, et vit en effet Agba immobile, pensif, et sans doute absorbé dans ses rêveries, car il n’avait rien entendu.
Ce Maure paraissait avoir trente ans environ ; H était petit, maigre, frêle, et vêtu des restes d'un costume oriental en lambeaux ; sa physionomie basanée avait une expression de finesse, de douceur et d'intelligence remarquable : son nez était droit et bien formé ; sa barbe noire, frisée, ma» peu touffue ; scs pommettes saillantes et ses ioues creuses ; un petit turban, jadis blanc, entourait son front brun et doré comme uu brotize florentin. Agba, accroupi sur ses talons, était presque entièrement enveloppé dans un caban à capuchon fait de poil de chameau, étoffe grossière de couleur noirâtre, dont les plis roiiles et lourds tombaient sur les pieds du Maure, qui étaieul nus malgré le froid. Un chat gris-cendré rayé de blanc, que le muet tenait pressé contre sa poitrine, et qui semblait doucement sommeiller, réveillé par le bruit, fit uu mouvement qui vint arracher le Maure à ses réflexions, car il tressaillit et regarda le nouvel arrivant avec une sorte d inquiétude. Mais aussitôt que le muet eut entendu le bruit des chaînettes du liarnab et les pas du cheval, se levant brusquement, il alla aussitôt vers b porte de la cour pour lâcher d’apprendre b cause de ce retour inattendu.
Mais quel fol l'étonnement d'Agba lorsqu'il vit Scham dételé 'de sa charrette, Scham. que son maître paraissait traiter avec une certaine douceur, au lieu de le brusquer à son accoutumée, en lui faisant traverser le passage obscur, étroit et glissant qui communiquait de la rue à la cour ut au hangar! Quant au chat, il fut eu deux sauts sur le dos de Schain, qui, pour la première fois, parut presque insensible aux caresses de son ami, tant il semblait lui-mème étonné du changement de manières de son maître. D’un air inquiet, le Maure promenait alternativement ses yeux vifs et perçants du cheval au quaker, et du quaker au charretier ; pub, remarquant la figure douce et bonne du premier, qui, de temps à autre, caressait Scham, Agba eut malgré lui une lueur d'espoir eu puisant que b fatale puissance de l'épi allait peut-être céder à son toqr devant l'heureuse influence de b balzane.
Bien d'ailleurs de si loucltanl que l’expression de contrainte et d’intérêt profond qui animait les traits du muet pendant qu’il examinait Scham avec l'attention b plus tendre et b plus scrupuleuse. Mais tout à coup il s’agenouilla, joignit les mains d'un air désespéré, et lança sur le charretier uu regard de haine rapide comme l'édair... mais terrible...
Agba venait de s'apercevoir que Sclum était affreusement couronné .. car, dans ses deux chutes sur le pavé, les genoux du malheureux cheval avaient été entamés jusqu'au vif. Voyaut ces deux plaie* saignantes, le Maure, baissant la tête sur sa poitrine avec accablement, bissa retomber ses deux bras sur ses cuisses. Pour lui, et selon les idées des Orientaux, voir Scham couronné, c'était le comble du malheur et de la dégradation. Le quaker, ne pouvant surmonter l'émotion que lui inspirait celte scène, jouissait d’avance de la douce surprise qu'il allait causer à ce pauvre Maure.
-Entend-Il le français? demanda-l-il au charretier. —Très-bien,
DELEYTAR.
mon bourgeois ; oh ! pour certaines choses, c'est uu gaillard qui n’est pas si bête qu'il eu a l’air. — Ami, dit le quaker au muet avec un accent rempli de bienveillance et de douceur, veux-tu dételer ce cheval, le panser et lui donuer A manger?
Le Maure était tellement absorbé par sa douloureuse contemplation, qu’il fallut que le quaker répétât sa question, et le frappât doucement sur l’épaule pour attirer son attention.
Eu entendant b demande du quaker, Agba secoua triplement la tète, fit Je salut orientalen baissant le front, et, d'un regard où brillaient deux grosses larmes, il montra le charretier avec une expression de craiule et de colère nul contenue.
— Va, va, tu peux l'eininaillolter à ton aise, ta rosse, dit le brutal, elle ne m'appartient plus, elle est A ce brave lionune. Puis, s'adressant au quaker : — Ah çà ! mou bourgeois, je vais m’occuper de chercher un autre cheval. Merci du marché, liieu du plaisir je vous souhaite. Si vous u'avez pas d'écurie, je vous prêterai le hangar en attendant: et saluant le quaker il disparut.
Le Maure n'avait pas d'abord paru comprendre les paroles du charretier, mais lorsqu’il le vit s'éloigner, et que le quaker lui eut réitéré la même assurance, il sc jeta à ses genoux, prit le pan de sa houppelande, qu'il baisa avec respect, et poussa dans sa joie quelques sons sourds et inarticulés, seul langage que pût faire entendre cette pauvre créature.
— Relève-loi, relevc-loi, ami, dit le quaker, c'est devant Dieu seul qu'on se prosterne ; soigne bien ce cheval, il est à moi ; désormais tu ne le quitteras plus, si lu veux me servir cl me promettre de te conduire comme un bon et fidèle serviteur.
A ces mots, joignant avec force ses deux mains tremblantes d'émotion, et le regardant avec des yeux stupéfaits et encore agrandis par la surprise, Agba, les lèvres entrouvertes, tressaillant de joie, se jeta encore aux genoux de l'Angbb ; puis, au risque de renverser cet excellent homme, peu habitué aux formes de soumission et de respect des Orientaux, Agba, dans son transport, prenant le pied droit du quaker, se le posa respeetucusement sur le front, voulant témoigucr ainsi A son nouveau maître qu'il prenait l'engagement sacré de le servir toute sa vie comme l'esclave le plus dévoué.
— Bien, bien, bien, dit le quaker en trébuchant et s'appuyant A propos sur un des montants du hangar : je te le répète, un homme fait A l'image d'un autre homme ne doit pas s'agenouiller devant lui. Sois honnête, lidèle, et lu m'auras payé ce que j'ai fait pour toi. Mais donne tes soins à cette créature... elle en a besoin... car elle a bien souffert...
Agba. se relevaut aussitôt, dépouilla son caban, et, mettant A nu ses bras grêles mais nerveux, il s'approcha de Scham, qu'il considéra un instant avec une expression de bouheur profond, et pour ainsi dire possessif. Puis il commença A débarrasser le cheval de ses grossiers harnais, avec une sorte de fiénésie; le pesant collier recouvert d'une ép tisse peau de mouton bleue, la lourde scllcUe de bols peint à clous de cuivre, la bride de cuir brut, le inors de fer rouillé furent bientôt jetés dédaigneusement au loin par Agba. Prenant alors, (Lins l’une des poches de sou caban, une sorte de gants de crin qui n'avaient qu'un pouce, et enveloppaient le reste de la main, le muet se prépara A panser Scham A la façon des Maures de Tunis, qui u'emploient jamais l'étrille, dont le mordant mettrait bientôt A vif b peau âne et soyeuse de leurs chevaux de pure race. Scham, ainsi mis à nu, put être mieux examiné par le quaker.
C'était uu cheval bai-brun très-foncé, haut de quinze paumes, et qui avait, on l'a dit, une petite balzane A la jambe droite de derrière. La maigreur de Scham était effrayante : les o* saillants semblaient percer sa peau naturellement si Une et si délicate, quelle avait été presque partout blessée par le contact du lourd collier et des brancards ferrés de la charrette. La poussière et la fange qui couvraient le pauvre animal rendaient terne et mate la couleur de sa robe , autrefois si vive et si brillante. Enfin, sa crinière était mêlée, poudreuse, touffue, hérissée.
Pourtant, oubliant cet état d’incurie et de misère, un connaisseur n'eût songé qu'a admirer la charpente osseuse de Scham, tant elle était remarquablement belle. En voyant sa poitrine profonde, sûr indice de la puissance des poumons, il eût deviné que Scham devait fournir sans peine et sans gêne une course rapide cl de longue haleine, l'aspiration précipitée de I air lui devenant facile avec de si vastes organes. Quant A l.i vitesse de Scham, elle devait être prodigieuse, A en juger du moins par sa construction et par la force de ses membres, de proportions si accomplies qu'on ne pouvait songer aux dégradants Stigmates qui marquaient ses genoux. Scs larges jarrets surtout, secs, plats et singulièrement descendus, semblaient être les ressorts d'acier de ces membres de fer : car Scham se révélait surtout par leur incomparable beauté, comme un des plus illustres descendants des rois du jarret.
Seulement, comme rien n'est absolument complet dans la création, ccs gens chagrins et jaloux, toujours prêts A épier l'imperceptible tache du plus beau diamant, ou à chercher une ride sous un sourire, eussent remarqué sans doute que, malgré b légèreté sans pareille de son encolure, b tète de Scham manquait peut-être de grAce daus son attache, et était un peu longue-, mais qu'importe? malgré celte imperfection A peine sensible, cette tête n'élaU-eUc pas remplie de caractère et d'acceut? Son large front, ses grands veux bien sortis, avec leurs prunelles couleur de topaze brûlée, et leur étincelle de lumière ; tout, enfin, jusqu'à ses naseaux saillants et ouverts qu’il agitait continuellement, ne donnait-il pas
A ce barbe b physionomie b plus fière, b plus sauvage et b plus intelligente ?
Cependant, A force de brosser Scham avec ses gants de crin, Agita semblait le sortir de ses limbes et le transformer ; à mesure que la bnge et la poussière tombaient, b robe du barbe apparaissait de plus eu plus noire, et marquée çà cl là de feu. Alors Agba prit une espèce de gauts faits d'un velours très-épais, et destinés A lisser, à coucher le poil; mais eu vain Agba déploya sa patiente adresse : tel avait été l’état de misera et du malpropreté où avait langui le pauvre cheval, qu'au lieu de devenir soyeuse, douce et unie comme un salin noir uuaucé de rellels fauves et bleuâtres, b robe de Scham resta rude et terne. Néaumoiu-. le cheval n'était déjà plus reconnaissable : sa Une et longue crinière nuire, soigneusement lavée par Agba, ondulait légèrement sur sou cou ; cl sa queue, véritable panache de soie, tomba biculôt de sa large croupe comme une pluie de jais.
Sans doute les traces de ses souffrances passées existaient encore ; mais on devinait toujours dans ce barbe une telle noblesse, une telle pureté d’origine, que le bon quaker, tout étranger qu'il était A et» counaissanccs, eu fut vivement frapjié. Aussi finit-il par se dire : — Loisque b pauvre bêle sera engraissée, quoique courouuée, elle pourra faire une bonne haqueuée pour mon gendre le ministre. Ce cheval paraît doux et paisible connue un agneau, les mauvais traitements seuls l'avaient aigri. Allons, je le vois. Dieu aura voulu que mu houne action roc fût profitable; aussi je désire eu faire uue autre plus méritoire eu tiraut ce pauvre muet de la misera : uu homme capable d'un tel attachement pour uu cheval doit avoir un bon cœur ; ce serait trop cruel de les séparer, cl j'en serai quitte pour une bouche de plus A nourrir A Burry-Hall.
Le quaker agit ainsi qu'il avait résolu : il est inutile de dire b joie d’Agba remettant au cou de Scham ses amulettes et sa généalogie, croyant cette fois b maligne influence de l'épi A tout jamais passée, et ne s'attendant plus qu’à voir Scham arriver au faite des grandeurs annoncées par b balzane. Ce fut bercé par ces ambitieuses espérances qu Agba partit pour l' Angleterre A la suite du quaker, qui voyageait A petite* journées.
CHAPITRB V.
Burry-Hall,
Burry-Hall, demeura du quaker, était une champêtre et délicieuse habitation située à quinze nulle de Londres, sur les bords de b Tamise. Devant b maison, élevée A mi-côte, un vaste lapis de gazon ras et uni comme du velours, et çà et b coupé par des massifs de grands arbres, descendait jusqu'au bord de b rivière. Derrière le logis du maître était uu assez grand bols de chênes traversé par une allée sinueuse qui conduisait aux écuries et aux bâtiments d exploitation d'une petite ferme que le quaker faisait valoir. Ces dépendances, bâties en briques, et recouvertes de rosiers, de lierres et de chèvrefeuilles, avalent uu aspect si pittoresque quelles pouvaient servir de point de vue comme autant de charmantes fabriques. C’est dans ce calme et riant asile que Scham avait été amcué par sa bonne étoile.
Au lieu du hangar obscur, de 1‘ccurie sombre et fétide de la rue Guénégaud, Scham habitait seul une grande box, proprement blanchie A b chaux et pavée de briques qui disparaissaient presque entièrement sons une épaisse litière. Deux fenêtres, garnies de persieuues vertes, l'une au midi, l'autre au nord, aéraient ou réchauffaient tour A tour cette écurie, dont la mangeoire de bois de chêne bien luisant et le râtelier de fer poli étaient toujours abondamment pourvus. Enfin le chat lui-même, qui avait suivi Agba et Scham, et que les gens du quaker avaient appelé tirimalkin, possédait uue petite niche de bois peinte en vert, d'où il pouvait A son aise voir sou ami, et d'un œil vigilant épier les souris, auxquelles il faisait uue guerre acharnée.
Ce n’est pas tout ; le bou quaker, par égard pour laiïeèlion qui uuissait Scbam et Agba, avait fait construire pour ce dernier une petite chambra au -dessus de la box, et au moyeu d'un large carreau Je Maure
P rouvait à chaque instant voir sou cheval favori. En un mot, I houime, e cheval et le chat avaient subi une sorte de transformation depuis leur arrivée dans cette maison calme et abondaute : b fourrure épaisse et lustrée de Crinialkin annonçait b quiétude et la santé : aussi, à le voir si gras, on devinait sans peiuc que b guerre aux souris n était pour lui qu'une simple distraction, qu'une chasse récréative cl désiuléressée.
Agba avait quitté ses haillons africains, sa barbe et son vieux turban, pour des culottes de daim, des bottes à revers, une veste de panne et un chapeau de feutre . sa figure était ronde, pleine, et bien que les gens de sa race ne deviennent jamais fort obèses, il avait acquis une rotondité fort respectable. Quant A Scham, il était méconnaissable : non qu’il eût très-eugraissé, car ses formes, ualurellemcut saillantes, nerveuse* et accusées, ne pouvaient pas se surcharger d'embonpoint; niais le repos, les soins d'Agba et une excellente nourriture avaient rendu a sa robe tout son éclat. Son cou, ses épaules, ses hanches cl sa croupe étaient d'un noir tellement vif, brillant et satiné, que b lumière y miroitant s’y bri-
DELEYTAR.
«ait en mille reflets, tandis que de larges feux d’un fauve sanguin doraient scs lianes, le tmir de ses yeux et de ses naseaux enfin, la divine kil/ane. objet particulier des soins reconnaissants d'Agha, mêlant sa blancheur argentée aux nuances rose et couleur de chair du pied et du paturon, s’arrêtait brusquement au bas de la jambe, qui semblait dure, noire et polie comme de lé- ène.
Aux yeux du vulgaire, une w ule, une imperceptible taeh? déparait, annihilait même toutes ces rares perfections : c’était un petit bouquet de poils blancs que Sébum portail A chaque genou depuis qu'il s’était r onronné sur le pavé de la nie Dauphine. En vainAgba avait voulu teindre en unir ces marque» infamantes ; h; quaker s’y était formellement opposé, regardant cette dissimulation comme une sorte de mensonge. Telle était l'existence heureuse et loisible d'Agha, de Scham et de (ïrinialkin, environ six mois après leor départ de France.
Mais, malgré ces dehors en apparence si fortunes, un orage grondait sourdement autour de ces trois êtres qui s'entendaient si bien car, il faut h* dire, maigre l'inépuisable mansuétude du quaker, malgré son attachement pour Agha, la conduite sauvage, violente et désordonnée de Schara, A qui la vigueur était revenue avec b bonne nourriture et les ! soins, avait enfin mis à bout b patience du saint homme. Mais, ainsi que les gens de sa secte, mettant dans toutes les actions de b vie mie sorte de solennité sentencieuse, le quaker n'eût pas voulu agir plus injustement envers un animal qu'en» ers nu homme : aussi ne fut-ce qn’apres une sorte d'enquête minutieuse ci impartiale des faits et délits reprochés à Scham, que le maître de Burry-lbll se décida à faire comparaître devant lui et les siens le pauvre Agha : non qne ce dernier eût donné le moindre mécontentement au quaker, mais parce que le .Maure pouvait seul servir de défenseur au barbe.
Or, au commencement du mois d’août 173?, le quaker, assis daos son parloir avec sa tille, son gendre, le révérend docteur flarisson. et M. Boggers, propriétaire de la taverne du Lion-Caurnnnr, intime ami de b famille : le quaker attendait Agita, que mislrc&s Kokborn, femme de charge, avait été quérir.
lai physionomie austère et grave des acteurs de celte scène domestique lui dounait encore un aspect plus solennel. D'une beauté Iroidc et sérieuse, b fille du quaker, jeune femme de vingt-cinq ans environ, vêtue, selon b simplicité de sa secte, d'une longue robe grise à manches justes, et d un fichu de batiste croisé jusqu’au cou, berçait sou enfant sur ses genoux ; son mari, le docteur Ibrisson, placé près d’elle et vêtu de noir, lisait attentivement b B.ble : tandis que le quaker conversait A voix basse avec M. Boggers, grand homme sec, vigoureux, entre deux Ages, portant une petite perruque noire qui donnait encore A \es traits sévères une expression plus dure; joignez à ceb un menton osseux et saillant qtill enfouissait parfois dans une haute cravate, un long habit d'un rouge brun A boutonnières d'argent, uue veste de basin brodée en couleur, des culottes de peau, des Imites A revers, et des é|»crons d'acier A chaînettes, et vous aurez le fidèle portrait de M. Rogçer», reconnu d'ailleurs pour un des meilleurs et des plus hardis cavaliers des trois royaumes.
Prévoyant le but de son message, ce fut avec une joie secrète que mfctrcss'Knkborn, la femme de charge, alla prévenir Agha que son maître I attendait dans le parloir. Il faut le dire, Agba était i'ohjrl d une sorte d horreur dans cette maison; car les gens du quaker ne parta- raient pas sa tolérance, et à l'insu de cet excellent homme ils traitaient le pauvre Agba comme un juif, un rrbps, un hérétique, un paria. Mais le Maure ne pouvait ni u'av ait jamais voulu se plaindre ; insouciant de ces méchancetés, heureux de vivre avec Scham et (irimalkin, il s’était ; fait, malgré ces tracasseries journalières, une sorte de (tandis de sa pe- : tile chambre, d’où il pouvait non -seulement contempler son cheval tout A son abc lorsqu'il l’avait soigneusement pansé, mais encore faire mille rêves d'or sur l’avenir brillant et «lorienx qui attendait le barbe : car Agba, croyant plus que jamais A I oeureuse influence de b balzane, ne ! considérait le séjour de Scham dans b modeste habitation du quaker que comme une transition A de bien plus hautes destinées.
Ce fut donc de ce cirât eau de songes et d'illusions que le Maure fut tiré par b voix glapissante de mistress Kokborn, qui lui cria que son maître l’atteiuLdt a I instant dans le parloir.
Malgré sa foi robuste dans l'influence de b balzane de Scham, Agba fut inquiet du sourire moitié moqueur, moitié dédaigneux que grimaça > mistress kokborn en lui indiquant » porte du parloir. Néanmoins, apres avoir respectueusement frappé, il entra. Aussitôt le révérend docteur ' flarisson ferma sa Bible, le quaker et M. Boggers cessèrent leur conversation, et b fille du quaker se redressant sur son siège prit cUc-méme un air encore pltrs grave, be pauvre Agba, après avoir timidement porté ses regards de l’un a l’autre oc ces personnages, ordinairement si ulenveilbüU pour lui, se sentit glacé par leur air imposant < t presque sévère. M. Boggers surtout lui causa une répulsion instinctive, etpm deux fois le Maure hais*» les yeux sous le coup d’œil fixe et pénétrant du maître de la taverne du Lirm-Couronnr, qui examinait attentivement i Agba. et ricanait dédaigneusement tout en frappaut le bout de ses boites du maoche de son fouet. Ayant fait signe ao muet de s’avancer, le quaker lui dit de sa voix douce et calme :
— Ami, je t ai trouvé dans b misère et dans b peine, je l’en ai retiré.
Agba salua profondément, et mit avec effusion sa main gauche A son Dont et b droite sur son cœur.
— C’est vrai, tu as été reconnaissant, dit le quaker, qui s’étaft habitué A comprendre la pantomime expressive d' Agba, tu as été un bon et fidèle serviteur; aussi ce n'est pas de loi que j’ai à me pbindiê, mais du cheval.
Le muet se redressa et fit un signe d'étonnement.
— Ce cheval était bien malheureux, reprit le quaker, mais c'était une créature de Dieu, et j'ai dû en avoir pitié. J'ai été compatissant pour lui, je l'ai amené dans ma maison, je l’ai surtout aimé parce que je l’avais délivré de sa triste condition le jour où j'ai appris que Dieu avait béni ma fille en me donnant un pelll-fils, et que tout ce nui se rattache à ce souvenir fortuné m'est bien cher. Mais comment le cheval a-t-il recomm tant de boutés ?
I^e muet regarda le quaker comme s’il ne l'eût pas compris.
— Tant qu’il s'est ressenti de sa misère passée, il s’est montré doux et paisible, j’en conviens ; aussi je le dominais A servir de monture A mon gendre : et tu sais, ami. comment b créature a répondu A cette confiance, la première fois que mon gendre l’a monté !
Le muet, après avoir regardé fixement le quaker, jeta vivement ses bra-. en avant, comme s'il eût voulu peindre le vol précipité d'une troupe d'oiseaux et exprimer par ce geste que Scham avait couru très-vite.
U quaker lu comprit sans doute aiusi, car il ajouta : — Oui certes, la créature a couru ires-vile ! cl si vite, et d une manière si folle et si désordonnée, que sans uu marécage dans lequel mon gendre est heureusement tombe sans se blesser, et où le cheval s'est embourbe, il remportait peut-être encore A cinq ou six milles de plus... cela est-il vrai, ami?
Le muet fit un geste d‘appri»h.iüon, mais en même temps il porta l’index de chacune de scs mains aux deux coins de sa bouche.
— Oui, oui, je sais que lu m’as bit entendre que le mors étant mal choisi, mou geudre n'avait pu ic rendre madré du cheval. Mais à la seconde épreuve? mais lorsque loi-même tu as eu choisi le mors, celte créature indomptée, au lieu de poursuivre paisiblement son chemin, ne s’est-elle pas cabrée, en sc dressant si brusquement cl si droit sur ses jambes de derrière, que inuu geudre a heureusement no quitter la selle en sc roulant le long de la croupe, sans quoi peut-être la fougueuse créature se renversait sur lui? Ceb est-il vrai, ami ?
Le muet fil un nouveau geste d’apprubaiion ; puis, après un inomeul d'imléi isinu, et comme s'il eût été agité par une lutte intérieure, il re-
f pirda timidement le docteur llarisson eu simulant un geste saccadé de a iiiaiu gauche.
— Il fait entendre, avec raison sans doute, nue j’ai eu la maiu trop dure, et que c’est ma faute si le cheval s'est violemment cabré, dit généreusement le gendre du quaker. — Suit, reprit ce dernier; mais lorsque nous cou» inmes avant de nous décider à regarder cet animal comme absolument indomptable, lorsque nous convînmes, dis-je, de le faire monter ci dresser par Tom Slag, le chasseur? Quoique Tum Suqç soit un des meilleurs écuyers du comte, chaque fols qu'il a tenté de réduire la créature, n’a-t-il pas été jeté A terre par ses bonds détestables cl forcenés? Enfin, lors du dernier essai de Toin Slag, furieuse de ne pouvoir le désarçonner, ne s’csl-ellc pas alors méchamment jetée contre uu mur sans vouloir bouger, de sorte que Tom St.ig. horriblement serré entre ce démon cl la muraille, a poussé des cris terribles et a-t-il été bien obligé de lui céder? Cela n’est-il pas vrai, ami ? — El ajoutez que Tom Stag n'était qu’un oison, dit Boggers d’uu air brutal eu brandissant sou fouet. En doux séances, moi, j'aurais rendu et je rendrai ce vaurien de cheval souple comme un gant.
Le Maure jeta un coup d œil sournois et méprisant sur M. Boggers et baissa la tête.
— Enfin, n est-il pas vrai, reprit le quaker en s'adressant A Agba, que Tom Slag a été huit jours au lit par suite de la malice de ce cheval ?
I-e visage du muet, jusque-là timide et résigné, s’anima tout A coup; puis, approchant brusquement et A plusieurs reprises ses talons l'un de l’autre, il fil de grauds gestes de son poing droit, comme s'il eût frappé sur quelqu'un.
— Il veut dire, reprit le quaker, que Tom Slag éperonnait et battait continuellement le cheval, ce qui est vrai ; nuis les moyens de douceur étant épuisés en vain, ne fallait— il pas avoir recours A la sévérité pour dumpter une créature que personne au monde ne peut parvenir A monter?
Le Maure posa son index sur sa poitrine en redressant fièrement b
tête.
— Sans, doute, toi, toi seul tu le montes, ce cheval, ami, et, quoiqu’il soit fougueux, tu le maîtrises; mais cela même prouve sa perverse malignité; car, puisqu’il consent A >e bisser guider par toi. puisqu'il t'obéît comme le chien A son maître, pourquoi se montre-t-il si rebelle et si opiniâtre envers tous les antres? Lorsque pour la première fuis mon gendre a voulu le monter, il ne l'avait pas battu ; Jamais il ne lui avait montré son fouet ni fait scutir le fer dr son éperon ; il lui a parlé doucement et bonnement, il l’a flatté. Il l’a caressé, et pourtant deux fois le cheval l'a jeté par terre au péril de sa vie. Enfin, ami, sois juste, puis-je garder chez moi un cheval pour te servir A toi seul de monture ?
Le muet baissa tristemer.' la tête.
— Et ce n'est pas tout encore, continua le quaker, car la créature se montre aussi malicieuse et aussi méchante avec les animaux qu'avec les hommes ; n’a-t-ellc pas presque entièrement arraché l’oreille A mou pooy
DELETTAR.
LUlc-Bryony sans que l'innocente el paisible bêle l'ail jamais provoquée ! Est-ce vrai, ami?
Le muer pril une feuille de papier blanc sur un pupitre placé prés de lui ; et, la montrant au quaker, il grinça des dents en secouant la télé pour exprimer la fureur.
— Je te comprends, lu veut dire que ce démon n'aime pas les chevaux de couleur blanche, u'est-re pas ?
Le muet lit un signe de tète anirm.il if.
— Soit : mais mon autre ponjr Black, qui est noir comme l'aile d’un corbeau, doux comme une colombe, et d'aillcur> si vient, si vieux, qu’il n'aurait pas la force d'étre méchant : n'a-l-il pas été aussi poursuivi, meurtri, déchiré par la créature, cette fors où elle était sortie de sa bot par la négligence? Qu’as-tu à répondre à cria?
Le muet montra son chapeau, qu'il tenait à la main, et fit les mêmes gestes de fureur.
— Tu veut dire que la créature n’aime pas davantage les chevaux de couleur noiie ? Soit ; mais alors clic déleste donc tous les animaux de son espèce? car il y a quinze jours, lorsque le révérend ministre irlandais Filz- Patrick est venu ici sur sa haqueuéc baie et que tu l'as rencontré comme il s’en allait paisiblement après son diner sur la route de Bichemond, qn’est-il arrive ? Ce démon de cheval, que tu conduisais en main, u ‘a-t-il pas malgré loi rompu sa longe pour se précipiter comme un furieux sur la haqueuée du ministre ? Ne s'est -il pas dressé si vio- Icuimcul sur scs jarrets, que nou-srulemenl il a mis ses pieds de devant sur les épaules du pauvre M. Filz Patrli k, mais encore qu’il lui a, d'un coup de dent, amené son chapcan cl sa perruque, sans lesquels d'ailleurs le ministre était peut-être dangereusement blessé ? Enfin, malgré ton pouvoir sur la créature, ne fut-ce pas à grand‘|K*ine rl avec l’aide de voituriers qui parient que l’on est parvenu à arracher de dessous, ce démou le ministre et sa haquenée qui fut elle-même cruellement mordue à la hanche ? Est-ce vrai?
Ici la pantomime du muet, se compliquant davantage, devint a*se« Intelligible pour faire rougir mistress llari>son, la pmiiq ne (ilic du quaker. Eli effet, après avoir exprimé d'abord la fureur a sa manière, Agba fit aussitôt un geste négatif pour exprimer que ce n’était pas par méchanceté que scham avait poursuivi 1a haquenec du ministre, mais qu'il avait au contraire cédé à un instinct beaucoup plus tendre, instinct que le Maure tâchait d'exprimer en caressant amoureusement le vide et en souriant de l'air le plus gracieux qu'il lui fût possible. Mais la physionomie du quaker, toujours si placide et si bienveillante, prenant aussitôt une grande expression de sévérité, mit un terme à la mimique d'Agba'.
Il sc tut donc et attendit en silence la fin de cet interrogatoire, qui ne lui présageait rien de bon, pensant involontairement que la bénigue influence ue 1 1 balzane allait peut-être de nouveau abandonner Sctuun, cl que, malgré les amulettes, le mauvais sort de l'épi devait encore s'appesantir sur le barbe
Mais bientôt, comme s'il *c fût reproché sa sévérité passagère, le quaker ajouta d'un tou plu* doux : — Il est impossible nue le cheval reste I plus longtemps à l!urry-IL«ll : je l'ai vendu le prix qu’il m’a coûté â mon j ami M. ItuggiT*, que voilà; il veut bien s’en accommoder et espère le dompter •' tu le lui mèneras aujourd'hui à Londres. Mais je ne te renvoie pas pour cela, je sut- satisfait de toi, ami; tu es tidele, intelligent : si lu le veux, et je l'en prie, lu resteras dans ma maison ; sinon, je te donnerai une petite somme d'argeul, l'attestation de la probité el de tes bons services, el que Dieu le guide, ami, vers un meilleur maître que moi, ajouta le bon quaker avec un soupir et détournant la lêlepour qu’on ne vil pas une Linné lui venir aux yeux, car il aimait véritablement le pauvre Agba.
Il serait impossible de peindre l'expression de douleur et de chagrin désespéré qui renversa les traits du Maure en entendant cet arrêt. Joignant ses mains, il sc jeta aux genoux du quaker d'un air suppliant; puis, voyant riiiuiiliié ue ses prières, il se tourna vers le docteur llarisson cl sa femme, qui semblaient eux -mêmes très-émus. Mais les méfaits épouvantables cl l'inutilité absolue de Scham étaient trop évidents pour que le quaker changeât de résolution : aussi dit-il â Agba duu ton ferme, quciqii un peu altéré par l’émotlou : — Ami, ce que j’ai dit est toujours dit. Si tu veux rester à Burry-llall, tu seras traité comme par le pas-é ; si tu me quilles, mistrc*ft Kokhorn U' comptera la petite somme que je fai promise. Quant au cheval, voilà dés à présent son maître, ajouta le quaker en montrant M. Boggers à Agba.— Et, de par eclouel bien cin- ! glant, la créature verra qu'elle a bien trouvé son maître, dit B!, fioggers aun ton rude et bourru en hrandissaui sa boussinc.
La volonté de Dieu est écrite là-haut, c’est donc au tour de l'épi, maintenant ! pensa le Maure en quittant le parloir avec une amertume uavrante. Le soir même, Aaba avait conduit Seliam à la taverne du Lion- Couronné et abandonné Ta douce et paisible existence de Burry-llall, muni d’une petite somme d’argent que le bon quaker lui avait donnée, I et suivi de Gfhn.dkin. Le .Maure était résolu, quoique M. fioggers eût brutalement refusé ses services, à ne pas abandonner Scham, qu i! savait livré â un aussi méchant maître.