‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 173 sur 174 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La vengeance.

L’ mince lfti‘2 comiiKuv.iit. tfepuis vingt-quatre ans Khamco était morte ; et pourtant Kaidiki, et *es mosquées de marbre, et ses brillants minaret*, cl scs «vmport* de granit, ci scs tout* à meurtrières l iaient encore debout. Soixante-douze beys, grands vassaux de l'empire ottoman, y tenaient garnison, et le neveu du sultan, son neveu favori, les commandait.

Depui* vingt-quatre ans, Khamco était morte; tuais depuis vingt-quatre uns chaque jour Ali de Tehcleu avait fait uu pas vers kardiki. Ignorant le danger qui 1<* menaçait, du haut de leur citadelle, les KariKLiotcs avaieul vu chaque jour la d> imination du vizir s'étendre, s'avancer, et ccriMT k-ur territoire, comme la mer, nui groode et qui monte, enserre peu à peu de sa ceinture prrlide le roclicr qu’elle envahit.

Mais pouiquol si tardive l'heure de b vengeance/ Parce que Kardiki I était Li capitale du paclialik du neveu bvori du sultan ; parce que le jour où Ali de Tebeleu aurait o>é attaquer cette place le divan eût résolu la perle du satrape; parce que s'emparer de Kardiki, seul refuge, derafer siège du pouvoir impérial eu Epire, eu Epire où le vixir de îauiua régnait déjà presque eu roi, c'était pour Ali se déclarer indépendant et en rébellion ouverte contre son maître ; c était enfin se faire mettre au hau de l'empire comme grand vassal révolté.

Aussi, afin d'cnvelopjw sûrement Kaidiki, Ali de Tebelen sut pendant vingt-quatre ans dbsimuler ses projets. Toute sa politique tendit à isoler peu à peu ce (unh.ilik de ses auneves, et à le cerner par l'acquisition ou rciivnln^M'incnl progressif îles districts environnants, aiiu de se rendre cnmidéleinfiit tuaitre de sa proie. Mais, en s’emparant ainsi de tous les beyliks de l'Epire, eu forçant leurs pachas de veuirâ sa cour souveraine de Janiua et a se reconnaître scs feudalaires, jamais la sou- ! mission du satrape envers le sultan n'avait semblé plus profonde, jamais I les impôt* qu'il |>erccvai[ pour la Porte n'avaient clé plus scrupuleusement envoyés au divan. Frappé des ressource* pécuniaires qu'il lirait de l'Epire depuis que la maiu tout -puissante d' Alt s'élail appesantie sur Cette contrée, presque indifférent aux usurpations successives du parha, le sultan s'élail contenté de taire occuper par son neveu le point militaire du Kardiki. ne penchant pas le but des inauœuvrcs d Ali de Tebeleu, ne prévoyant pas qu’un jour, lorsque le vizir, levant enfin le masque, attaquerait celte place, il deviendrait impossible à b Porte de b sauver ou de b secourir. Eu cfTet, en tsj*2, époque à laquelle se rattache ce récit, toute communication entre Constautiuoplè et Kardiki était devenue impOssiliIe. Ali de Tebdcu se trouvait alors maître absolu des Alb.mii s, di s défilés, des frontières ; maître, absolu d'uue armée de quinze mille hommes, maître absolu d'un revenu annuel de douze millions, qui lui (icniictlaH de tenir une cour souveraine. Le momeul de b vengeance jurée à Khamco mourante était donc vcuu pour Ali.

Alors âge de suhanic-drux ans, fl résidait à Janiua. Invisible au fond de son sérail, fl donna l'ordre et le plan de umipague, et au mois de février de b même année (mois anniversaire de b mort de Khamco) ses generaux durent marcher sur Kardiki cl Argyro-Caslroo, cette dernière ville étant pour ainsi dire la clef de b première. Marcher sur Kardiki 1 le seule ville impériale des Albauiesl U ville occupée par soixantedouze beys grands vassaux de la eomonue ! Kardiki ré»ideuce du ueveu du sultan ! c était un bien grand crime sans doute ; mais le vizir avait parlé, il voulait enfin venger, peut-être au péril de sa vie, l’outrage bit au\ siens, il avait parlé, et on avait obéi. Servies par leur position presque inaccessible, ces deux places se défendirent intrépidement ; mais le neveu du sultau fut tué, et leur capitulation fut forcée. Pourtant les Kaidikiolcs ne se rendirent que lorsque leur position fut covupL tentent désespérée, lorsque b soif et la famine commencèrent à décimer les habitants. Ces extrémités ne s’étaient pas bit attendre; car le» fonlatniers et les sapeurs de l'armée d'Ali curcut bientôt détruit les aqueducs qui conduisaient l’eau nécessaire à ces villes bâties sur 1a cime des rochers, et un étroit blocus empêcha les provisions d'arriver. Néanmoins les Kardikiolcs ne prévirent pas tout d abord le sort qui les attendait ; lie regardant l'agression d'Ali que comme une conséquence de se» autres envahissements iis pensèrent que le but du vizir était de compléter sa souveraineté par cette dernière usurpation b ailleur,, c< Minueut eusseiil-fls songé à l'oiilrage f.iil à sa mitre et à sa sœur un demi-siècle avant ers événement»? La presque totalité de b génération existante n'éuil-elle pas étrangère à ce forfait? Ce qui contribuait à rassurer encore celte population t.ur les suites de celle conquête du paclu d'Egypte, c’est que, lors de la reddition de b v Mie. le, foiHetuots d Ail avaient d .nue les ordres les plus sévères pour que les pcrsouues et les propriétés fussent sa ufMileu-cinenl respectées. Le traite suivant bit foi de ces dUposiliou* pacifiques :

« Mustapha-Pacha, Selim-Bey Goka, issu de b première tribu des Guegue», et soixante-douze beys, chef des pim illustres phares des Ski* pelan, tous mahométaus et grands vassaux de b couronne, se rendront librement à Jauina, où ib seront traités et reçus avec les honneur» dus à leur rang. — Ils y jouiront de leurs biens, et leurs familles seront respectée». — Tou» les habitants de Kardiki seront, sans exception, considères comme les plus fidèles amis d'Ali, pacha de Janioa, qui prendra la ville sous sa protection spéciale. Personne ne aéra recherché ni molesté pour bit» antérieur» à l’occupa lion... (1). »

Mc part et d autre ce traité fut solennellement juré sur le Coran, et les troupes d'Ali occupèrent tous les quartiers de la ville.

Pourtant, é|M)uvautés de ces mesutes, dont la uiatiMiétude apparente contrastait si étrangement avec b férocité habituelle d’Ali de Tebelen, Mébémct-Bcy Goka et sa femme aimèrent mieux se donner la mort que de se lier à la parole d’Ali et de se rendre à Janioa. Plus confiants, lu» autre» beys partirent sous bonne ekcorle pour b résidence du vizir. Leur route fut une fête perpétudUc ; dans chaque ville, d'apres le» ordre* d AU, M» étaient reçus au ton des instruments de musique et par les cris joyeux des populations, bu arrivant à Janiua, le» trompette» ci le» timbales résonnèrent. Portant des corbeilles de fleurs, premier* dn printemps, accompagnés de joueur» de lyre, des chœurs de jeune» Mies rappelant le» théories antiques vinreut à b rencontre des prisonniers eu chantant la naive chanson de» Hirondelle i.

Ali, splendidement vêtu, souriant, l’œil serein, s'avança trois pas à b rencontre des beys, embrassa teudreinent k* plus qualiiié», en leur disant qu'il les regarderait désormais comme étant de sa propre famille ; qu'il avait été jaloux, mais lendremeui jaloux de voir Kardiki »i longtemps en dehors de son gouvernement, celte ville ayant, comme les autre- possessions du sultan, droit à b protection, à l'amitié du vizir. — Mau, puisque U* bonheur de celte ville a voulu qu elle vienne se ranger sous ma loi. ajouta le satrape avec le plus séduisant sourire, je veux la traiter désormais en eulant ingrat, mais chéri, qu'on aime, qu'on adore d autant plus qu’on s'en est trouvé plus longtemps sépare.

Complètement rassurés par ces semblants perfide», les beys n'hésiiereul plus à se rendre dans le château du Lac où leur étaient préparé» de splendide* logements. Mais, une fois entré» dam ce sombre sqjnur, ils y forent massacrés, et leurs corps donnés en pâture aux poisson».

Quoique cette épouvautahle exécution dût déjà faire mettre AH «i ban de l’empire, fl n'en press;» pas moins son départ pour Kardiki. ionjours occupe par scs troupes. La veille de ce voyage, il reçut une lettre de sa sœur kainitza, reli ée à Liboovo, où elle avait appris b prise de la ville. Nous l'avons dit, nue sauvante fatalité scmbbil s'appesantir sur cette famille, digne par ses forfaits d'égaler celle des A triées Khamco morte, Kainitza, pour obéir à son frere et servir sa politique, qui tendait Uqjours à se rapprocher de Kardiki par ses envahissement» et scs violence», Kaïniln avait épousé sans amour, et seulement pour servir les vite» sanobutes et vengeresses de son frère, Soliman, bey de Ber, il, voisin et allie des Kardikiotes, contre lequel Ali nourrissait depuis longtemps une haine profonde et cacliéc. Aiu-i agissait toujours Ah. Il commençait par s'attacher d abord étroitement se» victimes par les liens de l'affection on du sang, afin de pouvoir le» frapper plo-> sèremenl. Après deux an» de mariage, Soliman, époux de Kainitza, fut poiguardé p.ir sou frère à lui, l&tuaéî, et par ordre d'Ali; Kaimlxa épousa le fratricide, qui devait à son tour périr sous les coup» du satrapie. Ce fut ainsi qu'Ali devint maître des possessions des deux frères; héritage que lui abandonna sa sœur, qui parfiriptil ou du looius se prêtait à tant de crimes avec une féroce iuvoociance, ne voyant dans ces exécrables meurtres que le moyen d assurer b vengeance jurée sur b tombe de Khamco.

Mai» Kainitza, aussi impitoyable envers ses époux que Khamco l’avait été pour Vcly-Bry, comme sa mère, ressentait pour ses enbuts une sorte d’amour sauvage et frénétique, une sorte de tendresse de hou ne qui s'exaspérait chez elle en une manie furieuse. Aussi, qu'on juge de sa rage lorsqu'elle vit périr à la fleur de leur âge le» trois enfants qu’elle avait eus île ses deux mariages ! Le dernier de scs lils, Adonné V était mort euviion deux mois a vaut b prise de kardiki.

La douleur de Katoiiza n'eol (dus de bornes, et se révéla par des marque» d’une folie sauvage. Les médecins qui n avaient pu soustraire son (ils à b mort lurent empalés. Par deux fois elle se précipita dans ua bc, mais elle en fut retirée à temps.. Par deux fois elle voulut meure le feu à son palai pour s'ensevelir, elle et se» femmes, s «us ses décombres; mais, renonçant à se» projets de suicide et d incendie, eUc ht mettre eo pièces les glaces « les ornement» de son sérail, fil peindre en noir les vitre* do» fenêtres, brisa à coup* de marteau tous se» diamants, toutes ses pierreries, ainsi qui* celles qui avaient appartenu à I Min fil»; fil tuer tou» le* chevaux, égorger tous les esclaves d Aden-Bcy.

| Puis, vêtue d'un sac, elle ne vuulul plus désormais se coucher que sur I de la rendre, au milieu de sou sérail dévasté.

Ce f nt au milieu de ce paroxysme d ’eilroyable douleur qu’elle apprit la prise* de Kardiki. Elle écrivit aussitôt à Ali :

« Je ne te donnerai plu» le litre de vferir, ni le nom de frère, si tn fie gardes pas la foi jurée à noir-- mère sur scs reste* inanimés. Tu dois, si tu es le lils de Khamco, to dois détruire Kardiki, exterminer scs ba-

• il) Pouqucrill*

DELfcYÎÀR

bitanls, et remettre ses femmes et ses filles en mon pouvoir, afin d'en disposer à ma fantaisie. Qu elles périssent toutes, le ne veux plus coucher que sur des matelas remplis de leurs cheveux. Maître absolu des Kardikiotes, n’oublie pas les outrages que nous avons reçus d’eux aux jours do notre humiliante captivité(t). »

Le lendemain du jour où U reçut cette lettre, le 49 février 181*2. Ali se mil en route. Il devait, en allant à kardiki, s’arrêtera Liboovo pour y voir Kaïnitza. M. Pouqtievülc, consul de France* Jauina, avant à parler à Ali, se rendit au palais. Depuis le matin les troupes défilaient, les bagages sortaient du sérail, et les pages, armés de toutes pièces, n’altendaient plus que l’ordre de monter & cheval.

Arrivant aux appartements intérieurs du pabfe, le consul de France se fit annoncer. Le rideau de brocart qui cachait la porte se leva : il entra, et vil Ali-Pacha dans ime attitude pensive. Ses traits étaient toujours d une grande majesté, Sa barbé Manche lomhait à (lots sur sa large poitrine: coiffé d’un bonuci de velours violet, brodé d’or, lu vizir portait un manteau écarlate et était chaussé de bottes de velours cramoisi. Appuyé sur sa bâche d’amies, assis les jamb'» pendantes au bord de son sofa, il fil signe au consul de s'approcher, et à son divan alors assemblé de, s’éloigner. Suivant l'étiquette, le consul se plaça à sa droite ; alors Ali, semblant sortir d'un songe, attacha longtemps ses regards sur ceux de l’envoyé français, prit affectueusement une de scs mains dans les siennes, et lui dit d'une voix empreinte d'une profonde tristesse en levant au ciel ses yeux humides de larmes!*) : — Crois-moi. mon fils, oublie les préventions contre moi : je ne te dirai plus de m'aimer, je veux t'y forcer en suivant un système opposé à celui que j'ai mis jusqu ici en pratique. Ma carrière est" remplie, et je vais terminer mes travaux en monlruul que, si j'ai été terrible et sévere, je sais aussi respecter l'infortune et l'humanité. »

Stupéfait de ce langage si nouveau dans la bouche d’Ali, le consul hésitait à le croire, et sa physionomie trahissait ce doute, lorsque le satrape continua avec un accablement douloureux, et comme s'il eût été brisé par un remords profond : — Héla» ! mon fils, le passé n’e>t plus eu mon pouvoir, j'ai versé tint de sang que son flot me suit, et je n ose regarder derrière moi.

A cet aveu, qui viut lui rappeler tous les forfaits d'Ali, le consul, par un mouvement d’horreur involontaire, voulut retirer sa main des mains d'Ali , mais celui-ci le regarda avec une expression si douloureusement désespérée que le Français oc repoussa pas le vizir. — Oli ! crois-moi, mon fils, reprit Ali d’une voix vibrante d émotion, j’ai désiré la fortune, et je suis comblé de ses dons; j’ai souhaité des sérails, une cour, le faste, la puissance, et j’ai tout obtenu; si je compare la maison de mon père à ce palais brillant d'or, d'armes, do tapis précieux, je devrais être au comble du bonlieur, ma grandeur éblouit le vulgaire tous ces Albanais prosternés à nies pieds envient l'heureux Ali de Tebelen; mais, si on savait ce que coûtent ces pompes, je ferais pitié !...' J'ai tout sacrifié à mon ambition ; je ne sut* entouré que de ceux dont j’ai égorgé 11» familles... Mais éloignons Ces tristes souvenirs ; mes ennemis sont CH mon pouvoir ; je prétend* les asservir par mes bienfaits. Je veux <f*ê Kardiki devienne la fleur de l’Albanie, cl je me propose d'y passer mes vieux jours. Voilà les derniers projets que je forme... Je ue te propose pas, mon cher fils, d'être du voyage que j entreprends: et, comme je serai bientôt de retour, nous descendrons à l'révésa pour y passer les premiers beaux jours du nriutemp*. Ecris, je l’en prie, ce que je v iens de te dire à ton ambassadeur, car mes ennemis uc manqueraient pas de me calomnier à Constantinople, et il est bon que la vérité devance leurs dénonciations (5).

Celte conversation terminée, le vizir se sépara du consul et monta en voiture. D nx jours après son départ de Janine, Ali arriva sur le territoire de Liboovo, lieu de résidence de Kaïnitza. Le vizir trouva sa saw dans le découragement lo plus sombre cl le plus farouche. Il resta longtemps enfermé avec elle. Ou ne sut rien de leur mystérieux entretien , mais 1a douleur presque furieuse de kamilz.t parut beaucoup adoucie. Los ornements du sérail furent replacés ou reconstruits à la bâte, et elle donna une fêle splendide à son front, qui le lendemain comWma sa route vers Kardki, escorté de ses palikares et de Michaël, qui, arrac hé par Ali au sort affreux que lui réservait le JLktadji, était .b venu, sous le nom d'Aua stase Vaia, un des séides les ptns férx*vs du vizir.

Jamais Ali n'avait été plus riant et plus gai. U route de Liboovo à I Kardiki était charmante; on entrait dans le printemps d'Lpire ; les pré» se couvraient d’un trelle tendre et vert, des bancs d'anémones, tle ja- , ciuthes et de narcisses embaumaient l'air: les amandiers s« couvraient de leur neige odorante, la feuille tardive des grenadier* commençai à i poindre, l arbre de Judée se couronnait de pourpre. Les Manches cigo- j gués arrivaient c mpmséc i, car mars était venu, mais uon les blron- i délies, mais non les huppes, mai* non les cailles frileuses nui, sou* le soleil ardent du tropique, attendaient avril, f'onrtaut, quelque* rot*i- j g nul* impatient*, abrités sous des touffes de myrtes et de kirti&qw-, devançaient ce doux mois, et leur voix pure et solitaire soupirant déjà semblait défier les chanteurs ambulants qui, sur la lyre d'Albanie, vont dire de village en village la chanson des violettes et la cltanson des

11) lettre textuellement citée dan* Poouucvilta.

(2j Cette MAVÇrtntion est autn textuellement rapportée par M. Pouquoville.

Q3j l'ooque ville, Mjtntralûm d« h Crier, t, j, ji. 4ü7.

hirondelles. Le surlendemain Ail arriva enfin à Chendrya, château fort hàti an fade d'un rucher et ncu éloigné de la rive orientale dn Olydnuv, d'où l'on domine ou loin, se déraillant en immense panorama, la vallée de Drynopolis, h ville de Kardiki, la sauvage entrée des noirs défilés Antigonirn*, les échelle* gigantesques de Mous suna et les plaines fertiles de I Argyrine.

Dès le matin*, le* hérauts d'armes d'Ali, vêtus de pourpre, portant de» clairons à banderole* de soie, étaient montés à Kardiki pour y porter de sa part 1a promesse d’un pardon et d’une amnistie générale. En conséquence, le vizir mandait à tous les Kardikiotes, hommes et enfants, depuis l’àge de dix au» jusqu’à l'extrême vieillesse, de sc rendre devant le château de Chendrya, afin d’y entendre de la bouche du vizir l'acte qui les rendait au bonheur.

Quoique le sort des beys fût encore ignoré, b férocité d’Ali et ses formes doucereuses étaient si universellement redoutées, que cette population, sans prévoir le sort qui l'attendait, reçut cet ordre avec tous les signes de la plus grande terreur. Les femmes, qui, par l'ordre du vizir, re*laieut à Kardiki, éclataient en sanglots, les hommes en imprécations. Plusieurs hommes prirent leur* enfant* dans leurs bras cl se précipitèrent du haut des rochers de Kardiki dans le Celyduus. Enfin il fallut obéir, et tous les habitants mâles de h ville se rendirent dans une plaine située au pied du château de Chendrya, où se trouvait le vizir entouré de quatre mille palikares, armatolcs et mirdites. Les principaux de la ville voulurent se jeter aux pieds du vizir; mais celui-ci ne leur en laissa pas le temps, embrassa affectueusement les plus âgé*, les ap- |m:Ij les bien-aimés de son coeur, ses bons pères, leur paria de lancien cl bon temps de l'Epire, de ces jours où lui. Ali, disputait aux plu» jeunes et aux plus agiles des pliarès, voisins de Tebelen, le prix de la course, de la lutte et du tir, prix une sa mère Kliamco distribuait, placée derrière une fenêtre du sérail. Il leur parla eucore des klephtes renommés de ce lemps-b dont le nom portait la terreur dans la plaine ; mai* de sa mere, mais de sa sœnr, mais de l'outrage fait à sa famille , Ali ne dit pas un mol.

Employant enfin les charmes irrésistibles de sa séduction habituelle, le vizir rassure ce* malheureux, les attendrit, calme leurs craintes : puis il les interroge avec sollicitude, s’euquicrl de leurs besoins, de ceux de la ville, qu'il voulait, disait il. voir « florir » plus belle qu'aucune ville d’Albanie. Il leur parie encore des routes qu’il voulait faire percer, tle b reconstruction des aqueducs . enfin, apres avoir complètement abusé scs victimes, il les congédie, en les pi uni d'aller l’aiteudrc dans un caravansérail voisin, ou if allait sc rendre, afin de. s’entendre avec eux pour réaliser les promesses qu’il leur a faites au sujet des einbel lis*eme ut* de Kardiki et de b réfaction des impôts.

Ce caravansérail formait une sorte d immense cour carrée, dans laquelle une seule porte donnait accès. Des murs très-épais s’élevaient en terrasse et l'entouraient de trois côtés. La quatrième clôture se composait du bâtiment d'habitation du caravansérail. Le soir, au coucher du soleil, toute b population mâle de Kardiki entra daus cet enclos. Aussitôt la porte fut fermée et solidement barricadée.

Ali descendit alors des hauteurs de Chendrya dans son magnifique palanquiu, porté par ses Vilaqucs. Arrivé au bas de b montagne, il monta dans sa calèche ornée de coussins de brocart d’or et de châles cachemire précieux. Mollement étendu dans sa voiture, couvert de pelisse*, ayant ordonné à son cocher de se rendre près du caravansérail, il en fit le tour, et, bien certain qu’aucun des Kurdikiotes ne pouvait s'échapper, il s'arrête tout à coup, sc leva, b carabine à b main, et, se toumaul du côté de ars Croupes il prononça le mot r ras ! ( lue ! ), en montrant le caravansérail du bout de ton arme.

Mais h-s Albanais refusèrent nettement, par l’organe de leur* chefs, de commettre ce massacre révoltant. Ali, s’étant tourné vers fies milices chrrtieofcc*, essuya de leur part Je même refus. 1-c vizir, toujours impassible, étoufifa îlenx xm trois bâillements convulsif», qui étaient, chez lui, le symptôme d’une < olère »«ss terrible que contenue... sourit... et donna l'ordre meurtrier à Mtehaél-An3Sla*e Vaia, qui commandait les tmtadaffe «ortc de milice «MHpo-.éc de* tribus les plu» féroces des Guègwsv Michael baiteft la tête tu signe de soumission, et à b tête des foctiadar* moula sur le mur, et la fu*ill >de commença.

Le carnage doc* jusqu'au *oir.

Le «dvd vwnebé* il ne restait plus un Kardikiote, homme, vieillard on enfant, Qtt que le mousquet avait épargné, la hache et le sabre l avaient . < Wvé.

bw femmes et le» lun d i filles avaient été laissées à Kardiki. C'était b part de veftgeawce réc lamée par Kaïnitza. Apre* avoir été livrées aux outrage* de* nàbtt, phi* de neuf cent» d’entre clics furent conduite» à UbWvn La fille de Kli.unco ordonna qu'on coupât leurs chevelures, et elle en fit remplir un immense matelas de soie. Puis, assise sur ce trophée, elle (il venir le» vie ‘lunes devant elle. et. h-s faisant agenouiller, cMc prononça cet arrêt répété par les c rieur s publics :

• Malheur à quiconque donnera asile, des vêtement» ou du pain, aux femme*, aux filles et aux enfants de Kardiki ; ma voix le» condamne à errer dans le* forêts, et ma volonté les dévoue aux bétes fauves, dont ils doivent être la pâture quand il» seront anéantis par b faim (I). »

(1} Pouqucrfllc, Riji/'.ératu>H th ta Ùrlet, vol I, p. 419

DELEYTAR,

Avant son départ de Kardiki. Ali avait ordonné de dépouiller les morts et de charger plusieurs immenses radeaux de leurs cadavres, alin que ces trains de huis, sortes de champs de carnage mouvants, enirainé*

F ar le Celyduus dans le lit du Voious&a, traversassent ainsi presque toute Albanie, cl nue ce terrible exemple de sa vengeance glaçât d'effroi les peuplade* de l'Epirc depuis Tebden jusqu’à l’Adriatique.

Voulant enfin perpétuer le souvenir de cette effroyable vengeance. Ali avait fait élever une table de marbre noir au milieu de la cour du caravansérail de Cbeodrya, marbre sur lequel l'inscription suivaute se lit encore de nos jours :

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