‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 172 sur 174 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

L'escorte.

C'était le lendemaiu du jour où Michaël avait été enlevé si cruellement à son pér« et à sa mere.

Le soinbi e château de Tebelen - élevait presque à pic sur les bojds du i Voioussa. D'un aspect truie, bizarre et grandiose, eet édilicc tenait à la fois de la foilereMe, de la piisou et du minaret ; de rares et étroites (cui'Tri'S treillissées s'ouïraient çj et là irrégulièrement sur ses mm s de granit ; une porte basse, recouverte d une épaisse grille de fer, donnait seulement accès dans l'intérieur de celte habitation féodale, et deux redoutes, dont les feux se pouvaient croiser sur son unique eulrée, s'élevaient à quelques pas de b poterne. Enlm, à défaut de pont, un bac, sorte du grossier caisson carré, amarré le long du fleuve, servait de I communication avec son autre rive.-

U tourmente commuait toujours ; b pluie tombait à torrents ; le soleil levant luttait avec peine contre d'immense» avabnehes de nuages sombres et bitumineux, cl jetait uue lueur rougeâtre sur la crête sourcilleuse du Mode-Dam, qui se détachait noir et désolé de celle zone de pâle lumière.

La troupe de Guègues qui, sous le commandement du Bcktadji, emmenait Michaël, se trouva bientôt en face du château. Apres cette course , précipitée, ces cavaliers étaient ruisselants d’eau et couvert» de fange. > A peu de distance derrière eux, arrivèrent Marco Üukas cl sa femme, hâves, livides, les yeux rouges et secs. Eu vain les soldats avaient, de- j puis leur sortie du détilé, pressé le pas de leur» moutures, eu vain ils u*. ih.nl menacé ces deux malheureux montagnards, et même tiré sur :

eux plusieurs coups de fusil. Ce père et celle mère infortunés n'avaient pas voulu quitter la trace de leur en tout, et, tantôt cachés par les escarpements îles rochers, tantôt suivant l'escorte en prolongeant b crête de» hauteurs, ils étaient arrivé» à Tebelen presque en même temps uue le» Albanais. A peine Ira cavaliers a\aieut-ils mi» pied à terre, quun d'eux tira ou coup de fusil. Aussitôt quelques arma tôles, sortant du château, démarreront b bac qui , halé sur ac» doux câble» , traversa lentement le fleuve, et viol recevoir le Hektadji et sa suite.

A b poterne, celui-ci descend il de sa mule, confia Michael â deux esclave* noir* qui se présentèrent, leur dit quelques mots tout ha*, cl sc dirigea rapidement vers b partie du château où était située b demeure de Khuinco. four y arriver, il lui fallut traverser une longue galerie remplie de palikares. tous superbement vêtus, sorte de garde d honneur dout Ali voulait toujours voir sa mere entourée. Leurs armes étiucebnles étaient suspendue» aux murailles, fréts à partir au mouidre sigu.il, les uns jouaient aux dé», ceux-ci fumaient accroupi» sur nu long divau de paille, d'autres dormaient étendus sur le sol. couchés sur leurs épais këpé». taudis que ceux-là fourbissaient avec soin leurs sabres à fourreaux d'argent ou leurs riches pistolet» inc rosie» de nacre. Dans uue autre pièce se tenaient de» devînt, de» magicieu», et quelques pauvre» danseuses bohémiennes, brunes, maigres et effarouchée», vêtues d'étoffe» de couleur» tranchante» et du clinquant terni. La veille, par un de ces caprice* bizarres nés des rêves brûlants de la lièvre, K lia mu» mouiaute avait demandé à voir ces malheureuses exécuter quelquesunes de h urs danse»; mats connue elles étaient à Connoovo, village di-tanl de six lieues de Tebelen, aussitôt les Albanais avaient monté à cheval, et quatre beurra apres, les hriiue* tilles d'Egypte, apportées en croti|>e pur les soldat», attendaient en tremblant les ordres de khuinco, qui, profondément ab*orl>ée, ne voulut pas le* voir.

Ayaut traversé cette foule emprosée, inquiète, non par suite de l'attachement qu'elle portait à sa farouche maiircsw, mais parce que chacun redoutait toujours de se voir l'objet de quelque sanglant caprice de la terrible mourante, le Bcktadji parvint à I entrée dîme cour duus laquelle aboutissait un long corridur orné de colon nette* de marbre, et qui conduisait à b porte extérieure de l'appartenn-tH de Kharnco, gardé par des eunuques noirs.

Alors le Bcktadji heurta légèreineot à cette porte ; uue de» femmes de kharnco l'ouvrit, souleva un long pan de tapisserie, et demanda au magicien ce qu'il voulait.

— L’enfant du radja est ici... Faut-il commencer les mystères d'Kbli»? — Pas encore, revint bientôt dire l'esclave ; puis elle rentra dans l'appartement.

C'était une vaste pièce, formant un carré long, et dont les mura, coulre l'habitude orientale, étaient recouverte de tapisseries de haute lire, d'un vert sombre â feuillage, tenture qu'Ali de Tcbeleu avait fait veuir de France pour sa mere. — Un large, bas et profond divan de brocart de Lyon, or et kicaroal, régnait tout autour de cette pièce. Bien qu'il flt grand jour, d'épais rideaux voilaient l'étroite et unique fruélrc qui aurait pu éebirer l'appartement, et les bougie» de quelques glruiidolus de crblal y jetaient seules uue clarté douteuse Une immense cheminée, dont le chambranle de marbre noir se composait de deux cariatides antique», jetait uue chaleur considérable ; car son large loyer, rempli de braise rouge, semblait une fournaise ardente. Le veut d’ouest mugissait trislrinent dans les longues galeries extérieures du sérail, et sc mêlait aux uboieineuts lugubres de» molosses, énorme» chiens de garde.

Trois personne» se trouvaient réunies dans cotte vaste salle, une vieille esclave cypriote, qui de temps à autre avivait le feu, Kluimro et sa flllc Kaiuilza. A demi coucltéc sur le divan, dans l'angle de la muraille qui avoisinait la cheminée, kharnco, enveloppée de fourrures, était assise sur son séant et regardait aUmliveuieut sa Aile, qui. sans doute vaincue par les vrilles et la fatigue, s'était endormie, couchée aux pied» de sa mere, en voulant les réchauffer mitre sa poitrine. Tour à tour reflété» par b lueur ardente du foyer, et par l'incertaine clarté des bougies, les Irait* de kharnco avaieut une indéliuissablo expression d'orgueil, de douleur et de désespoir.

La mère d'Ali de Tebelen avait cinquante-six ans. Autrefois si belle, sa ligure portait alors b cruelle empreinte d une vieille-.se sans doute hâtée par quelque terrible iuforiuue: ses longs ekrstt x blancs tombaient eu nombreuse» boucles s ir ses épaules; son front décoloré, froid cl uni comme du marbre, et qne par bizarrerie b» ride* semblaient avoir respecté, était vaste, prociniuenl. et sitrplombuil un orbite profond où luisaient deux grands yeux unir» brillant du sombre feu de b fièvre. Ses joues creuse» étaient pile*, mais »c» lèvres étaient d’un ronge vif, étrange à voir; se* bras amaigri-' sortaient des grandes manche- de sa pelisse de fourrure noire. Absorbée dans b contemplation de su tille, Kharnco appuyait sur une de ses mains sa ItUe pesante et douloureuse.

Kaiuilza, vêtue à la mode albanaise, d une longue robe de soie hlcue et d’une sorte de ttmique brime brodée d'argent et de soie, serrée autour de sa taille par une écharpe de cachemire, était duos tout Cédai do sa mâle beaule, car elle ressemblait beaucoup à sa mere : m» troscs brune*, dérangées pendant son sommeil, voilaient presque entieremeut son visage. Assise et à demi courbée aux pieds de Kharnco. sa taille extrêmement cambrée par cette position montrait ainsi ses notées proportions.

DELEYTAR.

— Ali ne vient pas... je ne verrat pas AK, disait Khamco à voit basse, l'œil cave, fixe et ardent. Et elle demeura longtemps silencieuse. — Ali ne viendra pas, repril-dle, il est devant Panagb. Dennis trois mois que dure le siège de cette ville, mou lils a perdu là bien des soldats. S'il I abandormait aujourd'hui, tant de sang aurait été inutile... Non, nou. Ali ne viendra pas! répéta-t-elle eu se rejetant sur le divan avec un mouvement désespéré qui éveilla Kainitza ; celle-ci se redressa vivement et comme en sursaut ; pu» revenant à elle :

— Je dormais... je crois, ma mère... Et vos pieds, sont-ils toujours glacé*? — Ali ne vieudra pas, lui dit tristement Khamco. — Ali viendra, ma mère. — Comme il larde l Et je le sens... b vie va s'éteindre eo moi ! Mon lils! mon (ils 1 .... ne pas revoir mou fils! — Ali viendra. Hier, il a dû recevoir votre message : ce soir, il sera près de vous; rassurezvous, ma mère. — Mais ce siège, cette bataille, celte armée? — Siège, bataille, armée, il quittera tout pour venir auprès de celle qui, dit-il, l'a fait homme et vliir. — Oh ! il but qu'il vienne... car je me sen& mourir. — Non, non, ma mère, vous ne mourra pas... Le Bektadji a enlevé cette nuit un fils de radja, et il dit que mamlenant son philtre sera souverain. — Encore du sang ! dit Khamco avec abattement. — Ma» c’est votre vie, ma mère, que ce philtre, dit Kainitza étonnée des scrupules de Khamco. — Pourquoi vivre désormais? Ali n’e»t-U pas vizir? Que je le voie seulement, et je meurs contente... — Il but vivre, ma mère, dit Kainitza d’un air sombre et presque brouchc. — El pourquoi? répéta Khamco avec exaltation. La révélation n'est -elle pas accomplie? ces signes mystérieux que chaque soir... au soleil couchant, le voyais briller dans les airs pendant l'enfance d’ Ali, ces signes n’ontih* put dit vrai? mon fils n'est-il pas pacha de Tbessalic et de Jauina?... Aussi, maintenant, mon heure est venue à moi, qui, dans mon orgueil de mère, ai toujours méprisé l’amour des hommes, parce que, lorsqu'on a eu pour fils le lionceau... puis le liou de Tebekn, on doit mépriser profondément tous les autres hommes. — Et cela est vrai, ma mère; l’étais bien jeune, et je vous voyais, belle et fiere, sourire dédaigneuse lorsque vous entendiez prier de l'amour que vous inspiriez aux plus redoutables capitaines de la Totscaria... — C’est qu'Ali de TebeUm était mon lib! dit Knamco avec un accent triomphal.

Kaiuilza continua en observant attentivement les traits de Khamco, comme si elle eût calculé l’effet de chacune de se» paroles :

— Aussi pendant bien longtemps, ma mère, les chants des armatoles n’ont été que de tristes plaintes sur les orgueilleux dédains de khamco, la pic veuve de Vely-Bey ... Ils comparaient la hauteur de son cœur indomptable à b cime sauvage et glacee du Néioorani. dont aucun pied bumaiu n’a foulé la neige éternelle. — Ali de Tcbclcu était mon fil* ! répéta Khamco avec uu air de fierté rayonnante, qui sembla donner quelque vie à ses traits déjà décomposés par l'approche de b mort. Kainitza continua : — Dans la plaine et dans ta montagne, on ne prononçait le nom de b veuve de Vely-Bey qu’avec une sorte de respectueuse terreur... L’Albanais, le palikare, le klepble ou le radja, du plus loin qu'ils i’apercevaieut, b saluaient comme une sultane impériale. — Et j'étais cuivrée de respect», mon enbot, dit Khamco, et mon orgueil en albil aux nues... et j'aurais, s'il l’avait fallu, payé cette admiration. ces respects, de ma vie, de* tortures les plus afireuses. parce que c’était à b mère d’Aii de Tebelen que tant d'hommages s'adressaient! parce qu'en m honorant ainsi, on honorait la mère de mon fils, pree qu enfin, choisie par le destin pour être sa mère, je me serais voulue reine ou déesse... Et, crois-moi, ajouta Khamco, redressant fièrement sa tète et rejeiaul sa chevelure blanche en arriéré par un roouvemcul d’une majoté sublime, cl crois-moi, celle à qui le destin révèle cc qu'il m’a révélé, celle à qui il a donné pour fils Ali de Tcbdeu, cellelà est plus qu'une mortelle!...

Emportée par son amour filial, sauvage et farouche, Kainitza venait d'atteindre son but, car elle u’avait voulu exalter ainsi jusqu’au délire la fatale et superbe monoinnnie de sa mère qu'alin de b précipiter plus sûrement encore dans un épouvantable souvenir, abîme de honte et de dégradation, espérant que Khamco, pour assouvir sa vengeance, consentirait à l’c«pece de sacrifice humain qui, suivant une abominable superstition. pouvait seul prolonger scs jours. Répétant donc lentement Jcs mots de Khamco, Kainitza reprit :

— Et vous dites vrai, ma mere : celle à qui le destin a révélé ce qu’il voub a révélé ; celle à qui il a donné pour tib Ali, le liou de Tebelen, Ali-Pacha de Jauina... oui, oui, celle-là est plus qu’une mortelle.

Khamco redressa de nouveau son froul mourant, aussi orgueilleusement que &1I eût porté un royal diadème.

— Pourquoi but-il donc, reprit Kaiuiua tremblante en songeant à l’épouvantable tourmente que ces paroles alhienl soulever dans Paine de sa mère; pourquoi donc faut-il que le plus inlàme brigand Lapés puisse venir dire eo face du lion de Tebelen : « Ali, toi pacha de Jauina ; Ali, loi vizir de Tbessalie ; toi qu’on n’aborde qu’à genoux et avec terreur; loi qui, d’un signe, envoies parquer les populations du nord au sud et du sud au nord comme de vils troupeaux : loi qui, d uii signe, envoies tes nues d'annaloles et de palikares porter b mort, le ravage et l'incendie au sein des villes les plus puissantes ; toi plus riche qu'un roi: toi plu* brave et plus beau que le plus brave et le plus beau de les capitaines -, toi qui possède» plus de cinq cculs femmes dan* les sérails ; loi dont le sultau enfin ne pronouce le nom qu'avec inquiétude au milieu de son divan assemblé... » — Prends garde ! prends garde ! dit tout

lias Khamco, U» yeux ardemment fixés sur sa fille, et pressentant sans doute b terrible chute qui albit suivre ce pompeux tableau du pouvoir d’Aii. — Pourquoi donc faut-il enfin, ma mere, qu'un Lapés, qu un brigand. qu'un radja, pour voir ton fils et mou frere écrasé de houte, n'ait qu’à lui dire : « Ali... souviens-toi de Kardiki! » ajouta Kainitza d'une voix écbtante.

A peine eut-elle prononcé ce* mots, que les traits de Khamco devinrent livides, scs yeux égarés brillèrent d un éclat infernal : puis, passant scs mains amaigries sur son front, comme si elle *c fût éveillée d'un songe horrible, elle les ferma par un mouvement de rage convulsive ; et, cachant ses yeux sous scs poings crispés, elle poussa un long gémissement en se relevant sur le divan. Kaiuilza frémit, craignant que ceue violente commotion ne causât b mort de sa mère, déjà si affaiblie : mais b vivacité même des terribles souvenirs qui se soulevèrent dans l'esprit de khamco mourante, lui donnant une lorcc factice et fébrile, elle s’écria dans sa fureur :

— Je voubis mourir! et j'oubliais ma vengeance !... mais... iç veux vivre... vivre pour me venger! vivre pour voir incendier la dernière maison de cette ville infâme... vivre pour voir périr son dernier habitant dans les plus effroyables tortures... Oui, oui, il but que je vive... puisque mon fils, malgré sa puissance, ne peut encore me venger, ditil ; puisque la dernière heure de toute celle exécrable population n’est pas encore venue... Je veux vivre pour attendre cette heure, je veux vivre jusqu’au jour où mon terrible lion de Tebelen aura vengé sa mère. Où est le Rckladji? Tous scs philtres sanglants, qu’il les prépare à l' instant. et d'autres encore, et sans pitié, sait» pitié, car il but que je vive!

Tout à coup, Kainitza tressaillit et prêta l'oreille. Un bruit loiulain de trompettes sc fit entendre. D’un saut elle fut à la fenêtre; et, entr ouvrant le rideau. cHc s’écria :

— Ma mère! ma mère! c’est Ali... — Mon fils! ah ! je n’ai plus besoin du philtre... Je vais vivre! s’écria Khamco avec uue exaltation impossible à rendre.

Cil A PITRE VIII.

Le serment.

— Ma mère!... oh! ma mère!... Tels furent les seuls mots que put prononcer Ali, au milieu de ses sanglots, en embrassant les genoux de Khamio, dont les traits, de plus eu plus décomposés par les approches de b mort, annonçaient une lin prochaine. Kaiuilza, le regard ardent et fixe, ne pleurait pas. mais die cuuteinpbit sou frere avec uue sorte de joie sauvage.

j Les première* ardeurs de celle entrevue apaisées, Khamco, prenant de se* deux mains affaiblies la télé d'Ali, agenouillé i scs pieds, la souleva jusqu'à elle, et examinant d'un œil inquiet et maternel celte belle physionomie exprimaut alors b douleur b plus touchante et b plus I profonde, Khamco s’écria un moment radieuse : — Toujours le plus beau ! le plus brave d’entre tous !... Puis, comme si une horrible pensée lui fût tout à coup venue à l'esprit, elle ajouta d'un air égaré : — Je I meurs... je meurs... et Kardiki n est pas en cendres... et le dernier do* Kardikiotes n'a pas rendu sou âme exécrable au milieu des tortures... Sois donc maudit, maudit... Ali de Tebelen! — Mon frère, elle délire! malheur à nous... elle va mourir! s'écria Kainitza en se jetant à genoux et couvrant de baisers désespérés b main déjà humide et gbrée de i Khamco. — Ma mère... ma mère... c’cst moi, votre fils... c'est Ali, qui vient pour vous venger !

i Et b voix du vizir était si douloureusement, si tendrement émue, qu’elle parut b ire vibrer une dernière cordc dans le cœur do la mourante. Alors Khamco, se dressant sur son séant, resta un moment int- ! mobile comme si elle eût voulu rappeler scs souvenirs : puis, après un 1 dernier effort, elle dit d’une voix a'abord calme et grave, mais qui prit bientôt un caractère croissant d’cxallalloo :

— Ali, mon fils... c'est vous... je vous reconnais... c'est bien: vous aussi, Kainitza... c’est bien. Mon esprit est calme, maintenant; écoutez | ces paroles, les dernières que mes enfants chéris doivent entendre do leur mère... Puisse b lorce ne pas me manquer avant d'avoir tout dit à ! celle beure suprême. AH... je dois vous appreudre ce qui cause ma mort... ce qui, depuis longtemps... bien longtemps, a usé ma vie. — I Vous ne mourrez pas, ma mere! dirent à b fois Ali et Kainitza. — Je i vais mourir, mourir d’une mort précoce... précoce comme ceue cbei velure blanche qui couvre ma tête avant ( heure. Mai* qui a bit ainsi blanchir mes cheveux? Mais qui me fait ainsi mourir? Le désespoir... un épouvantable souvenir qui, m'accablant chaque jour, a usé peu à peu toute b force de b vaillante mere du lion de Tcbeleu, dit Khamco avec un dernier rayonnement d’orgueil. — Malheur à moi ! car c'est moi qui ai voulu évoquer ce souvenir affreux, pour vous forcer à vouloir vivre, afin de jouir des fruits de votre vengeance, ma mère ! dit Kainitza. Mats I ce philtre... ce philtre! Chaque minute de retard est peut-être un pas i vers b tombe. Je vais cherclier le Rckladji. — Restez ! dit Khamco avec ! on accent impérieux ; j’ai revu mon lils... et voir Ali de Tebelen, c’est

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assister à ma vengeance... c’est voir l'arme infaillible qui doit bientôt immoler me» victimes. — Qui les immolera, ma mere. Par vos cheveux blanchis, par votre mortel désespoir, je le jure!.. oh I je le jure !. . Mais l'heure de la vengeance? Hélas! je l'ignore encore. Pour l'assurer, U faut attendre ! — Qu’importe l’heure, pourvu qu'elle sonne funèbre cl sanglante! Et d'ailleurs, ajouta Kharocoavec un sourire farouche, chaque jour, cette exécrable population ne s'augmcnte-t-elie pas? Le nombre des victimes ne s’accroît-d pas ainsi à chaque génération?... Oh l Eblis, Eblis (t) ! bis que toutes les mères soient fécondées ! fais que le bonheur et la prospérité de ce |>eiiple loi fasse réver l'igc d’or ! fais que fa nature le comble de ses dons! fais que les liens les plus chers, les plus précieux l’attachent étroitement à la vie! fais que chaque jour il s'écrie : « Gloire à toi, destinée !. .. ma félicité est encore plus radieuse aujourd'hui qu’hier ! » Et puis, le jour venu, qu'il entende tout à coup ton rugissement terrible, et qu'il soit ta proie... lion de Tebelen!... — Et vous assisteres à ce sanglant sacrifice, 6 ma mère I reprit AH, en remarquant avec terreur que le regard de Khamcu s'égarait de nouveau.

En effet, elle parut bientôt en proie au délire précurseur de la mort ; mais, par un singulier phénomène, cette dernière surexcitation de l’agonie vint, pour ainsi dire, réfléch i r, dans l’imagination expirante de fa mère du vizir, le tableau (idole du passé. Poissante réaction des sentiments qui avaient dominé toute fa vie de Khamro, et qui reportait encore une foi& sa pensée vers un temps à la fois si glorieux et si effroyable pour elle !

Ce fat donc avec le triste et monotone accent d'une myriokigie albanaise (4), et comme si elle eût dit ce chant funèbre pour sa propre tombe, qu’à voix basse et souvent entrecoupât par une sorte de modulation plaintive, Khamco, dont les paroles furent souvent incohérentes, comme l'élucubration d'une sombre folie, exhala un dernier cri d’orueil et d’amour maternel, un dernier cri de haine cl de vengeance, a talcs révélations qu'Ali et Kaïniira n’osèrent interrompre, et qu'ils écoutèrent avec un recueillement douloureux.

— La wove de Vely-Bey est morte ! dit Khamco, morte est 1a veuve de Vdy-Bejf!... Un vautour noir (3) à fa tête pelée est venu se percher sur le cvprès de sa blanche tombe, et le bec sanglaut, les yeux ardents,

U a dit a fa morte à travers fa dalle : « Est-ce par le poison, est-ce par un philtre magique que ton mari est aussi trépassé? » Alors Khamco, 1a vaillante fille du bey de Konilza, entendant la voix du vautour, est devenue, quoique morte, encore plus pâle... plus pâle, sous sa pierre sépulcrale, et clic a répondu à l’oiseau funèbre : « Chnron (4) a emporté Vely-Bey dans sa pelisse rouge, comme il in’a emportée aussi et m'a mise ici... dans la terre. Vely-Bey, de sa voix sépulcrale, a dû dire à Cbaron si c'est par le poison, si c’est par un philtre magique qu'il est mort... Va le demander à f baron ; moi, je ne peux pas te le dire, car ici, les bras croisés, sous fa terre humide et sous mon dais de marbre, je oc fais que pleurer avec des larmes glacées le bel Ali mon fils, fa belle Kaînilza ma fille, que j'ai laissés là-haut... tandis qu’anlrefois, sous le ciel riant et sous b) on dais de soie, je les caressais si tendrement...»

Puis fa malheureuse mère, se parlant à elle-même, reprit en secouant sa tête blanchie avec une expression de tendresse désespérée qui fit éclater en sanglots Ali et sa sœur :

— OBJ oui. autrefois... flèrc et heureuse mère vous étiez, Khamco, de vos deux enfants!., ob! fière et heureuse, lorsqu'avcc eux, toujours en course, vous méprisiez l’amour des hommes. En vain les arrn;> tôles disaient : c Pour une femme, il est doux de voir à ses pieds des capitaines quitter le sabre... le sabre qui lue pour la lyre qui chante. H est doux à une femme de pouvoir dire aux capitaines : A fa montagne, courez! à fa plaine, courez! il fa mer, cornez! et rapportez-moi des dépouilles. Il est doux pour une femme d'entendre le brou des armes des capitaines qui (courent en criant : Je vais... je vais ! et qui reviennent en disant : Sultane, voici les gras troupeaux des pâtres de fa plaine ; voici les tissus éclatants, tes riches colliers des marchands sur mer ; voici les sabres sanglants et les mousquets fumants des Klcplitcs de la montagne, car ce ne sont pas des Klephtes à troupeaux, et qui fuient en abandonnant leurs dépouilles ; mais des klephtes à sabres et à mousquets qui ne donneut leurs armes qu’en mourant... » Inutiles hommages! Khamco, l'heureuse, l'orgueilleuse mère, répondait à ces capitaines : « Il est plus doux encore pour moi de garder tout mon cœur, toute mon âme pour mon fils. Vos voix sont belles cl guerrières, mats il est plus doux pour moi d'écouler une voix mystérieuse, une voix grande comme te bruit de fa tempête... grande comme tes éclats de la foudre... grande comme jes mugissements de fa mer... qui, en songe ou en veille, me dit toujours : « Ton fils, AH de Tebelen, sera vizir. » El les cieux, et 1e soleil, et les étoiles sont à mes yeux comme le corps de cette grande voix ; car le ciel dans scs nuages, le soleil dans ses rayons, les étoiles dans

(1) Le démon.

2) Chant* funèbre* destiné* 1 monter U fie de ceux 'qui ne sont plui.

3) Celte Cible de* oiseaux parlants se trouve très-fréquemment dans lu cbanU populaire* de U Grèce moderne. Exempta* :

a Du haut de* montagnes à triple cime un étiervicr a parié, etc. » { CKatt#>n nupliait, F*cmfl )

« Un petit oùeau cal «orli du milieu de Valu» ; nuit et jour il va, nuit et jour . U dit : Mon Dieu, où trouverai-je les klephtes de Gcorgo-Thomos. » ( li., Chmti j fopulairu ét la Grief maderixê, t. H, p. 355 et SK , Fauuh..}

I*) La mort. — Supaxlilion grecque '

leur scintillement, écrivaient encore ce que disait fa voix : « Ton fils. Ali de Tebelen, sera vizir. »

— Sa mort approclie, elle délire, dit Ali avec accablement, en voyant une sueur froide ruisseler sur le front de sa mère. — Ma mère ! écoulez- nous... rcconnaissez-nous l s’écria Kainilza en étreignant Khamco entre scs bras avec désespoir; mais ccllc-ci, l'œil brillant, toujours en proie au paroxysme de fa fièvre, et usant les restes de sa vie dans ce terrible accès, continua sans paraître s'apercevoir de fa présence de scs enfants :

— Et un jour, tous les capitaines des arma tôles de la Toscaria sont venus... sont venus dire â Khamco, lorsqu’elle vivait encore, b |iâle veuve de Vely-Bey : « Tu es vaillante, tu méprises notre amour, mais tu n'es pas à on autre amour... Comme fa neige -des Haltac-Mouts est glacée pour tous, ton cœur est glacé pour nous : aussi, fille de Konilza, nous voulons être les défenseurs de toi et du bel Ali, ton fils, et de fa belle Kaïnilta, ta tille. » Alors te cœur de Kbamco a bondi d'orgueil; alors elle a remercié le» capitaines, et elle leur a dit en prenant scs armes : « Marchons ! car le bey de kardiki, ses Lapés et bcs Klephtes ont hier pillé noire phares et massacre ses habitants ! »

-- Ma mère.:, ma mère ! s’écria le vizir avec terreur, en voyant que l’égarement de 1a raison de Kbamco 1a ramenait â ce terrible épisode dont le souvenir devait fa jeter dans une mortelle foreur. Mais elle continua d une voix saccadée, en accompagnant son récit de gestes brusques et convulsif» :

— Oh ! ce fat une belle nuit... une belle nuit sombre, que fa nuit qui suivit fa défaite des Kardikiotes ! Tout le jour durant, on avait combattu, et le soir encore combattu... khamco la guerrière et son fils te lionceau étaient fatigués du massacre... tes Kardîkioies avaient fui, tous fui. Les capitaines et leurs armaiotes voulurent se reposer dans un défilé... dans un noir défilé, les soldats avalent étendu sur les rochers nus leur képé... et ils s’y étaient endormis... Khamco avait bien froid pour se» enfants; elle avait aussi froid qu elle a froid maintenant dans la tombe. Pauvres enfants, que la nuit glaçait, eux tout le jour brûlés par la chaleur ardente du soleil et du combat!... II. faisait donc bien noir... On n’entendait pas de bruit, aucun bruit... que lèvent qui se plaignait dans les rameaux des cytises. Khamco, assise au creux d’un rocher, prit dans ses bras, d’un côté sa fille, de l’autre son fils, et les pressa bien fort contre sa poitrine ; elle baisait leurs cheveux, comme si ses haisers eussent pu leur tenir chaud... et puis elle le» enveloppait de» pans de son képé, et elle les réchauffait encore de son haleine. Mais, malgré cette victoire sur le» Kanl&iotes, elle était malheureuse comme une mère dont tes enfants ont froid. Enfin... ils s'étaient, eux aussi, endormis; fa mère voulait le» veiller, mais 1a fatigue fa surprit, l indolente! l’infâme! 1a maudite!... La fatigue la surprit, et elle ferma les yeux... Tout â coup elle se réveilla et vit scs deux eufants prisonniers... Elle voulut se jeter sur eux... mais elle ne s’était pas aperçue qu'elle aussi était prisonnière! Les lâches Kardïkiolcs, qui d'abord avaient fui... oh ! qui avaient tous fai... après s’être caché dans 1e défilé, et quand ils avaient vu les braves armatoles endormis... ils s’en étaient approchés eu rampant comme des jakals, et avaient tué beaucoup d'armaloles pondant leur sommeil, et pris les autres par traîtrise, comme ils prirent Khamco et ses deux enfants... Alors! alors!... s’écria la mère du vizir avec un calme effrayant cl d’une voix lugubre, mais de plus en plus faible et voilée, pendant qu’Ali et sa sœur, agenouillés, les mains jointes, suivaient avec terreur tes signes de mort qui se manifestaient déjà sur son visage. — Alors, continua Khamco, la mère et fa fille, 1a Jeune vierge de Tebelen... et fa veuve de Vely-Bey, l’orgueilleuse femme qui ne croyait pas l'amour des hommes digne d'elle... la fille du bey de Konilza, à qui fa grande voix inconnue avait dit qoe son fils Ali serait vizir... la femme qui pouvait lire encore ces mots dans les astre». .. cette femme fut, elle et sa fille, enchaînées dans une salle de fa maison du bey de Kardiki. Celte maison resta ouverte à tous, à tous... Klephtes, Radjas et Lapés... et chaque jour, Klephtes, Radias ou Lapé» venaient outrager... déshoxomx... celle veuve et sa fille encore enfant... Sa fille!!...

Et puis la veuve, sa fille et son fils, chassés de Kardiki comme de vils bohémiens, revinrent à Tebelen...

A cet affreux souvenir, par un suprême instinct de pudeur et de boule, te visage livide et décomposé de Khamco se colora un instant d'une imperceptible rougeur. Puis, s'affaissant de plus eu plus, elle conlîuua de parler d’une voix mourante et entrecoupée.

— Oh ! fa pauvre mère ! la pauvre mère ! ... qui saura jamais sa honte et sa torture... et sa rage, elle jusqu'alors si fière... et d’elle et de sa fille, parce quelles étaient la mère et la sœur d’Ali?... Oh ! comme chaque jour, chaque heure, die a dévoré sa haine et maudit sa fureur irn- ‘ puissante... que le sang des Radjas qu'dle sacrifiait à fa grande voix ne pouvait étdndre... Et alors il a neigé sur les cheveux de Khamco, et elle a senti son cœur se glacer peu à peu... et puis die a voulu revoir scs enfants, et puis elle est morte... Elle est mortel et maintenant que Khamco est morte... qui la vengera des Kardikiotes?... es sm toi, moi» ras... Ali bb Ttmts!... s’écria Khamco d’une voix éclatante, en revenant à die et en se dressant de toute sa hauteur par un dernier effort convulsif, comme si cette lueur de force et de raison loi fût revenue après ce long égarement pour exprimer encore one fois les deux sentiments qui avaient toujours dominé sa vie : l'amour maternel cl 1a vengeance!:!

SU

DELEYTAR,

Kl clic retomba morte sur le divan, . . » » . •

— Ma mère? dirent spontanément Ali et kainii/u, avec un acçenl «ni impoMible de rendre, nia mere l voue serez vengée! Il

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