I.' Ile- Ad) ni
Un mois s'était passé depuis les événements dont nous avons parié. Nous conduirons le lecteur daus b petite ville de File- Adam, située dans une position ravissante, au bord Je b rivière do l'Oise, au pied d'uue forêt.
Les plus petits fait? deviennent dt-s événements en province. Aussi, les oisifs de l’Ile-Adam, qui sc promenaient cc malin -1a sur b place de l'église, se préoccupaicnt-ils beaucoup de savoir quand arriverait l'acquéreur du plus beau fonds de boucherie de b ville tout récemment cédé par la veuve Dumont, à bquillc il appartenait.
Sans doute l'acquéreur était riche : air il avait fait splendidement peindre et décorer la boutique. Depuis trois semaines, les ouvriers avaient travaillé jour et nuit. Une belle crille de bronze, rehaussée d’or, s'étendait sur toute l’ouverture île Tétai, et le fermait en laissant circuler J'alr. De chaque côté de la grille s'élevaient de larges pib.- 1res, surmoulés de deux grosses tètes de taureaux à cornes dorée* ; ils soutenaient le vaste cutableincnt destiné à recevoir l’ensciguc de b boutique. Le re>te de la maison, composé d'un étage, avait été j dut d'une couleur de pierre ; les pcrsfeODCS, d'un gris clair. Les travaux étaient terminés, sauf le placement do l'enseigne, impatiemment attendu par les oisifs, très-désireux de connaître le nom du successeur de la veuve.
Enfin les ouvriers apportèrent on grand tableau, et les curieux purent lire, en lettres dotées sur un fond unir : « Francœur, marchand boucher. »
La curio>ité des oisif> de Flic- Adam ne fut qu’eu partie satisfaite pas ce renseignement. Quel était cc M. Francœur? Un u s plus impalieuu alla s'eu informer auprès du garçon boucher, qui, l'air joyeux cl ouvert, s'occupait activement des derniers soin - de l'étalage.
Le garçon, interrogé sur sou maître, M. Francœur, répondit qu'il ne le couuidssait pas encore, car il avait fait acheter ce fonds par procuration : mais le garçon ue doutait pas que son bourgeois ne fil tous scs efloiLs pour mériter la pratique de DIM. les bourgeois de l ile-Adam.
Ce petit compliment, fait d uu air avenant et cordial, joint à l’excellente tenue de b boutique, disposa les curieux en faveur de M . Franco: ur; plusieurs même promirent à l'instant leur pratique à son garçon.
La inakuu avait une porte charretière ouvrant sur b rue de I Eglise.
Deux heures après 1 ouverture de b boutique, une carriole d'osier toute neuve, attelée d'un hou et vigoureux cheval percheron, entra dans la cour de b boucherie; deux hommes descendirent de cette voilure.
L’un était Mutph, complètement guéri de sa blessure, quoiqu'il fût encore pâle ; l’autre était le Chouriueur.'
Au risque de répéter une vulgarité, nous dirons que le prestige de l’habit est si puissant, que l'hôte des tavernes de la Ulé était presque méconnaissable sous les vêlements qu il portail. ( Sa physionomie avait subi la même métamorphose : il avait dépouillé avec scs haillons son air sauvage, brutal et turbulent : à le voir marcher ses deux mains dans les pochez de sa longue cl chaud*- redingote de caslorine couleur noisette, son menton fraîchement rare enfoui dans une cravate blanche à coins brodés, ou l’eût pris pour le bourgeois le plus iuoucosu du nftnde.
Murph attacha b longe du licou du clicval à un anneau de fer scellé dans le mur, fit signe au Cliourineur de le suivre; ils entrèrent dans une jolie salle basse, meublée en noyer, qui formait l'arri érc-boutiquc ; les deux fenêtres donnaient sur la cour, où le cheval piaffait d’impatience. Murph paraissait être chez lui, car il ouvrit une armoire, il prit une hout« ille d’cau-dc-vic, un verre, et dit au Cliourineur :
— Le froid étant vif ce matin, mou garçon, vous boirez bien un verre d’cau-dc- vio ?
— Si cela vous est égal, monsieur Murph. .. je ne boirai pas.
— Vous refusez?
— Oui, je suis trop content ; et la joie, ça réchauffe. Après ça, quand je dis content... peut-être.
— Comment cela?
— Hier, vous venez me trouver sur le port Saint-Nicolas, où ic déhardais crânement pour me réchauffer. Je ne vous avais nas vu depuis la nuit... où le nègre à cheveux blancs avait aveuglé le Maître d’école. C’était La première chose qu’il n'ait fus volé, c’est vrai... mais enfin... tonnerre 1 ça m'a remué. Et M. Rodolphe, quelle ligure! lui qui avait l'air si bon enfant, il m'a fait peur dans ce moment-la.
— Dieu, bien... Apres?
— Vous m'avez donc dit : • bonjour, Chourincur. — Bonjour, monsieur Murph. Vous voila donc debout?... tant mieux, tonnerre !... tant mieux. Et M. Rodolphe ? — II a été obligé de partir quelques jours après l’a faire de l’allée des Veuves, cl il vous a oublié, mon garçon. — Eli bien, monsieur Murph! que je vous réponds, si ,M. Rodolphe m'a oublié, vrai... ça me fait de b peine. *
— Je voulais dire, mon brave, qu’il avait oublié de récompenser vos services; mais il en gardera toujours le souvenir.
— Aussi, M. Murph. ces paroles-là m'ont ragaillardi tout de suite... Tonnerre! moi, je ne l'oublierai pas, allez!,.. Il m'a dit que j'avais du cœur et de rhouucur... enfin, sulîit.
— Malheureusement, mon garçon, monseigneur est parti sans laisser d’ordre à voire sujet; moi, je ne possède rien que ce que uie donne monseigneur : je ue puis reconnaître comme je le voudrais... tout ce que je vous (Lus pour nui part.
— Allons doue ! monsieur Murph, vous plaisantez.
^ — Mais pourquoi diable, aussi, n'étes-vous pas revenu à l'allée des Veuves après celte nuit fatale? Monseigneur uc serait pas parti sans songer à vous.
— Dame... M. Rodolphe ne m'a pas fait demander. J'ai cru qn’il n’avait plus besoin de moi.
— Mais vous deviez bien penser qu’il avait au moins besoin de voua témoigner sa reconnaissance.
— Puisque vous m’avez dit que M. Rodolphe ne m'avait pas oublié, monsieur Murph !
— Allons, bien ; allons, n'en parlons plus. Seulement j’ai ru beaucoup de peine à vous trouver... Vous n’allez doue plus chez l'ogresse?
— Non.
— Pourquoi cela?
— C’est des idées à moi... des bêtises.
— Ab bonne heure; mais revenons à ce que vous me disiez.
— A quoi, monsieur Murph?
— Vous me disiez : • Je suis content de vous avoir rencontré; et encore, content... peut-être. »
— M’y voilà, monsieur Murph. Ilicr, en venant à mon train de bois, vous m’ayez dit : a Mon garçon, je ne suis pas riche, mais je puis vous faire avoir une place où vous aurez moins de mal que sur le port, cl où vous gagnerez quatre francs par jour. * Quatre francs par jour... vive b charte! Je n'y pouvais croire : paye d'adjudant-suus-oflicier ! Je vous réponds : « Ça me va, monsieur Murph. — Mais, que vous me dites, il ne faudra pas que vous soyez bit comme un gueux, car ça effrayerait les bourgeois où je vous mène.» Je vous réponds : « Je n’ai pas de quoi nie faire autrement.» Vous me dites : « Venez au Temple. » Je vous sois; je choisis ec qu’il y a de plus flambant chez b mère Ibib.irl, vous m’avancez de quoi payer, et, en un quart d’heure, je suis ficelé comme un propriétaire ou Comme un dentiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce matin à la porte Saint-Denis, au point du jour; je vous y trouve avec votre carriole, cl nous voici.
— Eh bien! qu'y a-t-il à regretter pour vous dans tout cela?
— Il y a... que, d être bien mis, voyez-vous, monsieur Murph, ça gâte, et que. quand je reprendrai mon vieux bourgeron et mes guenilles, ça me fera un effet. Et puis... gagner quatre francs par jour, moi qui n’en gagnai.-, que deux... et ça tout d on coup... ça inc fait l’effet d'être trop beau, et de ne pouvoir pas durer ; et j’aimerais mieux coucher toute ma vie sur b méchante paillasse de mon garni, que de coucher cinq ou six nuits dans un bon lit. Voilà mon caractère.
— Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux toujours coucher dans un bon lit.
— C’est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son soûl que de crever de faim. Ah çà ! c’est doue une boucherie ici? dit le Chourincur en prêtant l’oreille aux coups de couperet du garçon, et en entrevoyant des quartiers de bœuf A travers les rideaux.
— Oui, mou brave ; elle appartient à un de mes amis. Pendant que mou cheval souffle, voulez-vous la visiter?
— Ma foi. oui ; ça me rappelle ma jeunesse... si ce n’est que jV.
Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses pour bétail. C’est diôle! si j’avais ru de quoi, c’est un état que j’aurais tout de même bien aimé, que celui de bouclier! S'en aller sur un bon bidet acheter des bestiaux d.ms les foires, revenir chez soi au coin de sou feu, se chauffer si l’on a froid, se sécher si l’on est mouillé, trouver b sa ménagère, une bonne grosse maman fraîche et réjouie, avec une tapée d’enfants qui vous fouillent dans vos sacoches pour voir si vous leur rapportez quelque chose. El puis le malin, dans l'abattoir, empoigner un bœuf par les cornes... quand il est méchant surtout, nom de nom!... il but qu'il soit méchant... le mettre à l’anneau, l'abattre, le dépecer, le parer... Tonnerre! ça aurait été mon ambition, comme à b üoualcuse de manger du sucre d'orge quand clic était petite... A propos de celte pauvre fille, monsieur Murph... en ne la v oyant plus revenir chez l’ogresse, je me sois bien doute que M. Rodolphe l'avait tirée de la. Tenez, ça, c’est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille! ça ne demandait pas à mal faire... C’était si jeune! Et plus tard... l'habitude... Enfin M. Rodolphe a bien fait.
— Je suis de votre avis. Mais voulez-vous venir visiter la boutique, en atten l mt que notre cheval ait souillé?
Le Cliourineur et Murph entrèrent dans la boutique, puis ils allèrent voir l’étable, où étaient renfermés trois bœufs magnifiques et une v ingtaine de moulons; puis l'écurie, la remise, b tueiie, les greniers et les dépendances de cette maison, tenue avec un soiu, une propreté, qui annonçaient l'ordre et laisaticc.
Lorsqu'ils curent tout vu, sauf l’étage supérieur :
— Avouez, dit Murph, que mon ami est un gaillard bien heureux. Cette maison cl ce fond- sont à lui; sans compter un milliers d'écus roulants pour son commerce. Avec cela, trente-huit ans, fort comme un taureau, d’une santé Uc 1er, le goût de son état. Le brave et honnête garçon que vous avez vu en lias le remplace avec beaucoup d intelligence, quand il va eu foire acheter des bestiaux. Encore une fois, o'estil pas bien heureux, mon ami?
— Ah ! dame, oui, monsieur Murph. Mais que voulez-vous? il y a des heureux et des malheureux ; quand je peu.- c que je vas gagner quatre francs par jour, et qu’il y en a oui uc gagnent que moitié, ou moins...
— V oulcz-vous monter voirMt* reste de la maisou ?
— Volontiers, monsieur Murph.
— Ju-icmcnt le bourgeois qui doit vous employer est là-haut.
— Le bourgeois qui doit m employer?
— Tiens, pourquoi donc que vous ne me l’avez pas dit plus tôt?
Je vous expliquerai cela plus lard. *
— L'n moment, dit le Cliourineur d’uu air triste et embarrassé, en arrêtant Murph par le bras; écoutez, je dois vous dire une chose... que M. Rodolphe ne vous a peut-être pas dite... mais que je ne dois pas cacher au bourgeois qui veut m’employer... parce que, si cela le dégoûte, autant que ce soit tout de suite qu'apres.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire...
— Eh bien?
— Que je suis repris de justice. .. que j'ai etc au bagne... dit le Chou- * rineur d'une voix sourde.
— Ah ! fil Murph.
— Mais je n'ai jamais bit de tort à personne ! s'écria le Chourincur, et je crèverais plutôt de faim que de voler... Mais j’ai fait pis que voler, ajouta le Cliourineur en baissant la tête, j’ai tué... par colère... Enfin, ce n'est pas tout ça, reprit-il après un momcul de silence, les bourgeois ne veulent jamais employer un forçat: ils ont raison, c’est pas là qu'on couronne des rosières. L’est ce qui m’a toujours empêche de trouver de l’ouvrage ailleurs que sur les ports, à débarder des trains de bois : car j'ai toujours dit, en me présentant pour travailler : Voici, voilà... en voulez-vous? n’en voulez-vous pas? J'aime mieux être refusé tout de suite que découvert plus tard... C'est pour vous dire que je vais tout déguiser au bourgeois. Vous le connaissez : s'il doit me refuser, évîtezmui ça en me le disant, et je vais tourner les talons.
— Venez toujours, dit Murph.
Le Chourincur suivit Murph; ils montèrent un escalier : une porte s’ouvrit, tous deux sc trouvèrent en présence de Rodolphe.
— Mon bon Murph... laissc-nous, dit Rodolphe.