CHAPITRE II
m compense.
— Vive b charte ! je suis crânement coûtent de vous retrouver, mon sieur Rodolphe, ou plutôt monseigneur, s’écria le Chourincur.
il éprouvait une véritable joie à revoir Rodolphe: car les cœurs généreux s’attachent autant par les services qu'ils rendent que par ceux
qu’ils reçoivent.
— Bonjour, mon garçon ; je suis aussi ravi de vous voir.
LF-S MYSTERES DE PARIS
— Farceur de H. Murpliî qui disait que vous étiez parti. Mais tenez. Monseigneur...
— Appelez-moi monsieur Rodolphe, j’aime mieux ça.
— Eu bien, monsieur Rodolphe ! pardon de n’avoir pas été vous revoir apres la nuit du Maître d’école... Je sens maintenant que j’ai fuit une impolitesse; mais enfin, vous ne m’en voudrez pas, n'csl-ce pas?
— Je vous k pardonne, dit Rodolphe en souriant.
Puis il ajouta :
— Murph vous a fait voir cette ntaison?
— Oui, monsieur Rodolphe ; belle habitation, belle boutique; c’est cossu, soigné. A propos de cossu, c'est moi qui vas l'être, monsieur Rodolphe : quatre francs par jour, que M. Murph me fait gagner... quatre francs!
— J'ai mieux que cela à vous proposer, mon garçon.
— Oh ! mieux... sans vous commander, c’est difficile. Quatre francs par joor !
— J'ai mieux à vous proposer, vous dis-je : car cette maison, ce qu'elle contient, cette boutique et mille écus que voici dans ce porleléuillc, tout cela vous appartient.
I.e Chourineur sourit d un air stupide, aplatit son castor à longs poils entre scs deux genoux, qu'il serrait convulsivement, et ne comprit pas ce que Rodolphe lui disait, quoique ses paroles fussent très-claires. Celui-ci reprit avec bonté :
— Je conçois votre surprise; mais, je vous le répète, celte maison et cet argent sont à vous, sont votre propriété.
Le f.hourincur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front baigné de sueur, et balbutia d’une voix altérée ;
— Oh! c’esl-à-dire... c'est-à-dire... ma propriété...
— Oui, votre propriété , puisque je vous donne tout cela. Comprenezvous! je vous le donne, à vous...
Le Chourineur s’agita sur sa chaise, se gratta la tête, toussa, baissa /es yeux et ne répondit pas. Il sentait le fil de ses idées lui échapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c’est justement pour cela qu’il ne pouvait croire à ce qu’il entendait. Entre la misère profonde, la dégradation où il avait toujours vécu, et la position que lui assurait Rodolphe, il y avait un aldmc que lu service qu'il avait rendu à Rodolphe ne comblait même pas.
Ne hâtant nas le moment où son protégé ouvrirait enfin les yeux à la réalité, Rodolphe jouissait avec délices de cette stupeur, de cet étourdissement du bonheur.
Il voyait, avec un mélange de joie cl d'amertume indicibles, que chez certains hommes J'habitmle de la souffrance et du malheur est telle, que leur raison sc refuse à admettre la pO$s:bilité d’un avenir qui serait, pour un grand nombre, une existence très-peu enviable.
— Certes, pensait-il, si l’homme a jamais, à l'instar de Piométhéc, ravi quelque ravon de la divinité, c’est dans ces moments où il fait (qu’on pardonne ce blasphème! j cc que la Providence devrait frite de temps a autre pour l'édification du monde : prouver aux bons cl aux méchants qu’il y a récompense pour les uns, punition pour les autres.
Après avoir encore un peu joui du bienheureux hébétement du Chourineur, Rodolphe continua :
— Ce que je vous donne vous semble donc bien au delà de vos espérances?
— Monseigneur ! dit le Chourineur en sc levant brusquement, vous me proposez celle maison et beaucoup d'argent... pour me tenter ; mais je ne peux pas.
— Vous ne pouvez pas, quoi? dit Rodolphe avec étonnement.
Le vrsagfc du Chourineur s'anima, sa honte cessa ; H dit d'uuc voix ferme :
— Ce n’est pas pour m’engager à voler, que vous m’offrez tant d’argent, je le sais bien. D'ailleurs, je n’ai jamais volé de ma vie... C'est peut-être pour tuer... mais j'ai bien assez du rêve du sergent! ajouta lu Chourineur d'une voix sombre.
— Ah ! les malheureux ! s'écria Rodolphe avec amertume. La compassion qu’on leur témoigne est-elle donc rare à ce point qu’ils ne peuvent s’expliquer la libéralité que par le crime?
Puis, s adressant au Chouriticur, il lui dit d’un ton plein de douceur :
— Vous roc jugei mal... vous vous trompez, je n'exigerai rien de ■nus que d'honorable. Cc que je vous donne, je vous le donne parce ]ue vous le méritez.
— Moi ! s’écria le Chourineur, dont les ébahissements reconirncucù- *cul, j« le mérite, et comment?
— Je vais vous le dire : sans notions du bien et du mal, abandonné i vos instincts sauvages, renfermé pendant quinze ans au bagne avec es plus affreux scélérats, pressé par b misère et par la faim, lorcé, par votre flétrissure et par la réprobation des honnêtes gens, à continuer à réquenter la lie des malfaiteurs, non seulement vous êtes resté probe, mais le remords de votre crime a survécu à l’expiation que la justice humaine vous avait imposée.
Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d’étonnement pour e Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un respect mêlé de crainte et le rcco nnaissance.^fais il ne pouvait encore sc rendre à l’évidcucc.
— Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m'avez battu, tarce que, vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous parliez ar- ;ot comme père et mère, je vous ai raconté ma vie entre (feux
de vin, ci qu'aprùs ça je vous al empêche de vous noyer... Vous, comment? Enfin, moi... une maison... de t’argeut... moi comme un bourgeois... Tenez, monsieur Rodolphe, encore une fois, c'cst pas possible.
— Me croyant un des vôire3, vous m'avez raconté votre vie naturellement et saiis feinte, sans cacher ce qu’il y avait eu du coupable ou de généreux. Je vous ai jugé... bien jugé, et il me plaît de vous récompenser.
— Mais, monsieur Rodolphe, ça ne se pent pas. Non, enfin, il y a de pauvres ouvriers qui toute leur vie ont été honnêtes, et qui...
— Je le sais, et j'ai peut-être fait pour plusieurs de ceux-là plus que je ne fais pour vous. Mais, si l'homme qui vît honnête au milieu des gens honnêtes, encouragé par leur estime, mérite intérêt et appui, celui qui, malgré l'éloignement des gens de bien, reste honnête au milieu des plus abominables scélérats de b (erre, celui-là aussi mérite intérêt et appui. D'ailleurs, ce n'est pas tout : vous m'avez sauvé la vie, vous l'avez aussi sauvée à Murph, mon ami le plus cher. Cc que je fais pour votfr m'est donc autant dicté par b reconnaissance personnelle que par le désir de retirer de b fange une bonne et forte nature qui s’est égarée, mais non perdue. .. Et ce n'est pas tout.
— Qu'esl-ce donc que j'ai encore fait, monsieur Rodolphe?
Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit ;
— Rempli de commisération pour le malheur d'un homme qui auparavant avait voulu vous tuer, vous lui avez offert votre appui; vous lui avez même donné asile dans votre pauvre demeure, impasse Notre- Dame, n* 9.
— Vous saviez où je demeurais, monsieur Rodolphe?
— Parce que vous oubliez les services que vous m’avez rendus, je ne les oublie pas, moi. Lorsque vous avez quitté ma maison, on vous a suivi ; on vous a vu reotrer chez vous avec le Maître d’école.
— Mais M. Murph m’avait dit que vous ne saviez pas où je demeurais, monsieur Rodolphe.
— Je voulais tenter sur vous ime dernière épreuve, je voulais savoir si vous aviez lu désintéressement de b générosité. En effet, après votre généreuse action, vous êtes retourné à vos rudes labeurs de chaque jour, ne demandant rien, n'espérant rien, n'ayant pas même un mot d'amertume pour blâmer l'apparente ingratitude avec laquelle je méconnaissais vos services; et, quand hier Murph vous a propose une occupation un peu mieux rétribuée que votre travail habituel, vous avez accepté avec joie, avec reconnaissance !
— Ecoutez donc, monsieur Rodolphe, pour ce qui est de ça, quatre francs par jour sont toujours quatre francs par jour. Quant au service que je vous ai rendu, c’est plutôt moi qui vous en remercie.
— Comment ceb ?
— Oui, oui, monsieur Rodolphe, ajouta-t-il d’un air triste, il m’est encore revenu des choses... car, depuis que je vous connais et que vous m’avez dit ces deux mots ; Tu as encore du cozca et de Pmuaui, c'est étonnant comme je réfléchis. C'est tout du même drôle que deux mots, denx seuls mots, produisent ça. Mais, au fait, semez deux petits grains de hic de rien du tout dans b terre, et fl va pousser de grands épis.
Cette comparaison juste, presque poétique, frappa Rodolphe. En effet, deux mots, mais deux mois puissants et magiques pour ceux qui lus comprennent, avaient presque subitement développé dans cette nature énergique les boas et généreux instincts qui existaient en germe.
— Voyez-vous, monseigneur, reprit le Chourineur, j’ai sauvé M. Rodolphe et un peu M. Murph, c'est vrai, mais j’en sauverais des centaines, des milliers, que ça ne rendrait pas b vie à ceux...
Et le Chourineur baissa b tète d’un air sombre.
— Ce remords est salutaire, mais une bonne action est toujours
comptée. *
— Et puis, dans ce que vous avez dit au Maître d’école sur les meurtriers, monsieur Rodolphe, il y avait des choses qui pouvaient m’aller, en bien comme en mal.
Voubnt rompre le cours des pensées du Chourineur, Rodolphe lui dit :
— C’est vous qui avez placé le Maître d’école à Saint-Mandé?
— Oui, monsieur Rodolphe... Il m’avait fait changer ses billets pour de l'or et acheter une ceinture que je lui ai cousue sur lui... Nous avons mis son quihiis là-dedans, cl bon voyage ! Il est en pension pour trente sous par jour, chez de bien bonnes gens à qui ça fait une petite douceur.
— Il faudra que vous me rendiez encore un service, mon garçon.
— Parlez, monsieur Rodolphe.
— Dans quelques jours vous irez le trouver... avec ce papier : c’est le litre d'uuc place à perpétuité aux Bons-Pauvres. Il donnera quatre mille rinq cents francs, et il sera admis pour sa vie à 1a présentation de. ce litre : c’est convenu, tout arrangé. J'ai réfléchi que ceb vaudrait mieux. Il s’assurera ainsi un abri et du pain pour le restant de scs jours, et il n'aura qu’à songer au repentir. Je regrette même de nu lui avoir pas du suite donné celte entrée, au lieu d’une somme qui peut êtic dissipée ou volée; mais il m*inspir;>iL une telle horreur que je vous bis avant tout être délivré de sa présence. Vous lui ferez donc cette offre, et vous le conduirez à 1 hospice. Si*par hasard il refuse, nouverrons à agir autrement. II est donc convenu que vous irez le trouver?
— Ce serait avec plaisir, monsieur Rodolphe, que je vous re^ J -ais ce
service» comme vous dites, mais je ne sais pas si je serai libre. M. Murph m’a engage arcc nu bourgeois pour quatre francs par jour.
Rodolphe regarda le Chourineur avec étonne meut.
— Comment ! El votre boutique ? et votre maison ?
— Voyons, monsieur Rodolphe, ne vous moques pas d'un pauvre diable. Vous vous êtes déjà assez amusé à m'éprouver, comme vous dites. Votre maison et votre boutique, c’est une chanson sur le même air. Vous vous êtes dit: Voyons donc si cet animal de Cliourinenr sera astez coq d’Inde pour se figurer que... Assez, assez, monsieur Rodolphe . Vous êtes un jovial... fini!
— Comment ! tout à l'heure ne vous ai-je pas explique...
— Pour donner de ia couleur à la chose... connu... et, foi d’homme, j’y avais un briu mordu. Fallait il être buse!
— Mais, mou garçon, vous êtes fou 1
— Non, non, monseigneur. Tener, parlez-moi de M. Murph. Quoique ça soit déjà crânement étonnant, quatre francs par jour, à la rigueur ça sc couçoit ; mais une maison, une boutique, de 1 argent en masse, quelle farce! Tonnerre, quelle farce !
Et il se mit à rire d'un gros rire bruyant et sincère.
— Mais, encore une fois...
— Ecoutez, monseigneur, franchement vous m’avez d'abord un petit peu mts dedans: c’est quand ie me suis dit : M. Rodolphe est un gaillard comme il n'y en a pas beaucoup, il a peut-être quelque chose à envoyer chercher chez le boulanger, il nie donne la commission, et ü veut me graisser la patte pour que je ne craigne pas le roussi. Mais après ça j’ai réiléchi que j'avais tort de penser ça de vous, et c'est là où j’ai vu que vous me mouliez une farce; c.u gt j étais assez Job pour croire que vous me donnez toute une fortune pour rien de rien, c'est pour ie coup, monseigneur, que voua diriez : Pauvre Chourincur, va ! lu me lais de la peine... tu es donc malade?
Rodolphe commençait à être assez embarrassé de convaincre le Cbourincur. Il lui dit d’uu tou grave et imposant, presque sévère :
— Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l’intérêt que m'inspire une noble conduite... Je vous l’ai dit, cette maison et cet argent sont à vous, c’est mol qui vous les doune. Et, puisque vous hésitez à me croire, puisque vous me forcez de vous faire un serment, je vous jure sur l'honneur que tout ceci vous appartient, cl que je vous le donne pour les raisons que je vous ai dites.
A cet accent ferv.ie, digne ; à l’expression sérieuse des traits de Rod >l ( lie, le Chourincur ue douta plus de la vérité. Pendant quelques moment? il le regarda eu silence, puis il lui dit sans emphase et d'une voit profondément émue :
— Je vous crois, monseigneur, cl je vous remercie bien. Un pauvre homme comme moi ne sait pas faire de phrases. Encore une fois, tenez, je vous remercie bien. Tout ce que je peux vous dire, voyez-vous, c’est que je ne refuserai jamais un secoure aux malheureux, parce que la faim et la misère, c'est des ogresses dans le genre de celles qui ont embauche cette pauvre Uoualeuse, et qu’une fois dan? l'égout, tout le monde n'a pas la poigne assez forte pour s’en retirer.
— Vous ne pouviez mieux me remercier, mon garçon... vous me comprenez. Vous trouverez dans ce secrétaire les litres de celle propriété. acquise pour vous au nom de M. F rancœur.
— M. Francœur?
— Vous n’avez pas de nom, je vous donne celui-là. U est d’uo bon présage. Vous t’honorerez, fen suis sûr.
— Monseigneur, je vous le promets.
— Courage, mon garçon ! Vous pouvez m'aider dans une bonne œuvre.
— Moi, monseigneur.
— Vous; aux yeux du monde vous serez un vivant et salutaire exemple. L'henreusc position que la Providence vous fût prouvera que les gens- tombes bien bas peuvent encore se relever et beaucoup espérer lorsqu'ils sc repentent et qu’ils conservent pures quelques saillantes qualités. En vous voyant heureux, parce qu après avoir commis une criminelle action, expiée par une punition terrible, vous êtes resté probe, courageux, désintéressé, ceux qui auront failli tâcheront de devenir meilleurs. Je veux qu’on n’ignore rien de votre passé. Tôt ou lard on le connaîtrait ; il vaut mieux aller au-devant d’une révélation. Tout à l'heure donc j’irai trouver avec vous le maire de celte commune ; je me suis informe de lui ; c’est un homme digne de concourir à mon œuvre. Je ine nommerai et je serai votre caution ; et, pour établir îles à présent des relations honorables entre vous et les deux personnes qui représeutcul moralement la société de celte ville, j’assurerai pendant deux ans une somme mensuel!-- de mille francs destinée aux pauvres; chaque mois je vous enverrai celle somme, dont l’emploi sera réglé par vous, par le maire et par le curé. Si l’uu d’eux conservait les moindres scrupules à mettre en rapport avec vous, ce scrupule s’effacerait devant les exigences de la charité. Ces relations une fols assurées, il dépendra de vous de mériter restitue de ces gens recommandables, et vous u y manquerez pas.
— Monseigneur, je vous comprends. Ce n'est pas moi, le Chourineur, a qui vous (ailes tout ce bleu, c'est aux malheureux qui, comme moi, sc sont trouvés dans la’peiue, dans le mine et qui en sont sortis, j comme vous dites, avec du cœur et de l'honneur. Sauf votre respect,
c est connue dans l'armée : quand tout un bataillon a donné à mort, on
ne peut pas décorer tout le monde, 0 n’y a que quatre croix pour cinq cents braves : mais ceux qui n'ont pas l'étoile sc disent : Bon, je l’aurai une autre fois, et l'autre fois ils chargent pins à mort encore.
Rodolphe écoutait son protégé avec bonheur. En rendant à cet homme l’estime de soi, en ie relevant à scs propres yeux, en lui donnant pour ainsi dire la conscience de sa valeur, il avait presque instantanément développé d.»ns son cœur et dans son esprit des réflexions remplies de sens, d’honorabilité, ou dirait presque de délicatesse.
— Ce que vous médités là, Francœur, reprit Rodolphe, est une nouvelle manière de me prouver votre reconnaissance, jc vous en sa U gré
— Tant mieux, monseigneur, car je serais bien embarrassé de vous h prouver autrement.
— Maintenant allons visiter votre maison ; mon vieux Murph s’est donné ce plaisir, et je veux l'avoir aussi.
, Rodolphe et le Chourineur descendirent.
! Au moment où ils entraient dans la cour, le garçon, s'adressant au | Chourincur, lui dit respectueusement :
. — Puisque c’est vous qui êtes le bourgeois, monsieu r Francœur, je
| > iens vous dire que b pratique donne. Il n y a plus de côtelettes ni de | gigots, et il faudrait saigner un ou deux moutons tout de suite.
— Parbleu ! dit Rodolphe au Chourineur, voici une belle occasion d’exercer votre talent... et jc veux en avoir l'étrenne... le grand air
I m’a donné de l'appétit, et Je goûterai de vos côtelettes, bien qu’un peu dures, je le crains.
— Vous êtes bon, monsieur Rodolphe, dit le Chourineur d’un air joyeux; vous me flattez ; je vas faire de mon mieux.
' — Faut-il mener deux moutons a la tuerie, bourgeois ? dit le garçon.
— Oui, et apporte un couteau bien aiguisé, pas trop fin de tranchant, et fort de dos.
— J'ai votre affaire, bourgeois, soyez tranquille... c’est à se raser avec. Tenez.
— Tounerre ! monsieur Rodolphe, dit le Chourineur en ôtant sj redingote avec empressement et en relevant les manches de sa chemise qui laissaient voir ses bras d'athlète. Ça me rappelle ma jeunesse et l'abattoir ; vont allez voir comme je taille là-dedans... Nom de nom, je voudrais déjà y être! Tou couteau, garçon, ton couteau ! U'est ça... tu t’y cuieuds. Voilà une lame! Qui e-t-cc qui en veut?... Tonnerre! avec un chourin comme ça je mangerais un taureau furieux.
El le Chourincur brandit le couteau. Ses yeux commençaient à s’injecter de sang; la bête reprenait le dessus ; l'instinct, l'appétit sanguinaire reparaissait dans toute sou effrayante énergie.
La tuerie était dans b cour.
C’était une pièce voûtée, sombre, dallée de pierres, et éclairée de haut par une étroite ouverture.
Le garçon conduisit un des montons jusqu’à la porte.
— Faut-il le passer à l'anneau, bourgeois?
— L'attacher, tonnerre !... Et ces genoux-Ut! Sois tranquille, je le serrerai là dedans comme dans un élan. Donne-moi b bête, et retourne à lu boutique.
Le garçon rentra.
Rodolphe resta seul avec le Chourincur ; U l'examinait avec Intention, presque avec anxiété.
— Voyons, à l’ouvrage ! lui dit-D.
— Et ça ne sera pas long, tonnerre ! Vous allez voir si je manie le couteau. Les mains me brûlent, ça me bourdonne anx oreilles... Les tempes me battent comme quand j'allais y voir rouge... Avance ici, loi. . . ch ! Madelon, que jc te chourinc à mort !
El, les yeux brillants d’un éclat sauvage, ne s'apercevant plus de la
f résenec de Rodolphe, il souleva b brebis sans efforts, et d'un bond il emporta dans b tuerie avec une joie féroce.
On eût dit d'un loup sc sauvant d;ms sa tanière avec sa proie. Rodolphe le suivit, s'appuya sur un des ais de b porte qu’il ferma.
La tuerie était sombre ; un vif raton de lumière, tombant d'aplomb, éclairait à b Rembrandt la rude figure du Chourineur, ses cheveux blond pâle et scs favoris roux. Couibé en deux, tenant aux dents un long couteau qui brillait dans le clair-obscur, il attirait 1a brebis entre ses genoux. Lorsqu’il l’y eut assujettie, il b prit par b tête, lui fit tendre le cou et l'égorgea.
Au moment où b brebis sentit la lame, elle poussa un petit bêlement doux, plaintif, tourna son regard mourant vers le Chourincur, et deux jets de s;»ng frappèrent le tueur au visage.
Ce cri, ce regard, ce sang dont il dégouttait, causèrent une épouvantable impression à cct homme. Son couteau lui tomba dos mains, sa figure devint livide, contractée, effrayante sous le sang qui b couvrait ; ses yeux s'arrondirent, ses cheveux sc hérissèrent ; puis, reculant tout à coup avec horreur, il s’écria d'une voix étouffée :
— Oh ! le sergent ! le sergent !
Rodolphe courut à lui.
— Reviens à toi, mon garçon.
— Là... là... le sergent... répéta le Chourineur en se reculant pas à pas. l’œil fixe, hagard, et montrant du doigt quelque fantôme invisible, l'uis, poussant un cri effroyable, comme si le spectre l’eût touché, il se précipita aujood de b tuerie, dans l'endroit le plus noir, et là, s*? jetant la face, la ooitiinc, les bras contre le mur, comme s’il eût voulu le ren-
LES MYSTERES DR PARIS
nrjcr pour échapper à une horrible vision. il répétait encore d’une voix NHirde el convulsive:
— Oh ! le sergent !... le sergent !... le sergent ! ...
CIM'ITRL III.
Le dû-part.
Grâce aux soins de Utirph el de Rodolphe, qui calmèrent à graud*peine son agitation, le Chourineur revint complètement à lui après une longue cri-c.
I! se trouvait seul avec Rodolphe liant une des pièces du premier étage de h boucherie.
— Monseigneur, dit-il avec abattement, vous am été bien bon pour moi... mais tenez, voyez-vous, j'aimerais mieux être mille fois plus malheureux encore que je uc l'ai été que d’accepter l'état que vous me proposez...
— Réfléchissez... pourtant.
— Tenez, monseigneur... quand j'ai entendu le cri de cette pauvre bête qui ne te défendait pas... quand j'ai senti sou .ang me sauter à la figure... un sang chaud... qui avait l’air d'être en vie... Oh! vous ne savez pas ce que c'est... alors, j’ai revu mon rêve... le sergent... et ces pauvres jeunes soldats que je chourinais... qui ne se défendaient pas, et qri en mourant me icg.ird.iient d’un air si doux... si doux... qu’ils avaient l’air de me plaindre!... Oh! mouseigneur! c’est à devenir fou!...
Et le malheureux cacha sa tête dans ses mains avec un mouvement convulsif.
— Allons, calmez-vous.
— Excuscz-moi, monseigneur, mais maintenant la vue du sang... d'un couteau .. je ne pourrais la supporter... A chaque instant çj réveillerait 1 mes rêves que je commençais à oublier... Avoir tous les jours les mains ! ou les pieds dans le sang. .. égorger de pauvres bêtes... qui ne se défendent pas... oh! non, non, je ne pourrais pas... J'aimerais mieux être aveugle, comme !o Maître d'école, que d'être réduit à ce métier.
Il est impossible de peindre l'énergie du geste, de l'accent, de la physionomie du Cliourmevr en s'exprimant ainsi.
Rodolphe sc sentait profondément ému. Il était satisfait de l’horrible ! impression que la vue du sang avait cau^éa:» son protégé.
Un moment chez le Chourineur, la bête sauva g- , l'instinct sanguinaire 1 avait vaincu l'homme ; mais le remords avait vaincu l'instinct. Cela était beau, cela était un grand enseignement.
Il faut le dire à la louange de Rodolphe, il n’avait pas désespéré de ce mouvement. Sa volonté, non le hasard, avait amené la scène de la tuerie.
— Pardonnez-moi, monseigneur, dit timidement le Chourineur, je récompense bien mal vos bontés pour moi... mais...
— Loin de IA... vous comblez mes vœux... Pourtant, je l’avoue, je n’étais pas certain de trouver chez vous cette sainte exaltation du rc- I mords.
— Comment, monseigneur?
— Ecoutez, dit Rodolphe, voici quelle avait été ma pensée : j’avais choisi pour vous l'état de l>oucher, parce que vos goAÛ, vos instincts ! vous v portaient...
— îlehs! monseigneur, c'est mi... Sans ce que vous savez, ça aurait I été mon bonheur... ]C le disais encore tantôt à M. Murph.
— Je le savais... aussi, mon pauvre Francœur, le bien nommé, »i V4HU aviez accepté l’offre que je vous faisais... et vous le pouviez sans perdre de mon estime, tous ce qui est ici vous appartenait, je payais une dette sacrée... je vous relirais d’uue position pénible, je constituais en vous un bon et frappant et salutaire exemple... et je continuais de lu’inléresser à votre avenir. Si, au contraire, la vue du sang que vous vous apprêtiez à verser machinalement vous rappelait votre crime ; si un soulèvement involontaire me prouvait «pic le remords veillait toujours au fond de votre Ame, mes vues pour vous changeaient; car l’état que je vous offrais devenait un supplice de chaque jour...
— Oh! c’cst bien vrai, monsieur Rodolphe, un supplice horrible.
— Maintenant voici ce que je vous propose; vous accepterez, je le crois, car j’ai agi d'après celle certitude. Une personne qui possède beaucoup, de propriétés en Algérie m’a cédé pour vous { il n'y a plus du moins qu'à signer l’acte) une vaste ferme destinée à l’élève des bestiaux. Le» terres qui eu dépendent sont très- fertiles et en pleine exploitation ; mais, ie ne vous te cache pas, connaissant votre courage et le besoin où vous êtes de l’exercer, i'ai conditionnellement acquis ces biens, quoiqu'ils fussent situés sur les limites de l'Atlas, c'est à-dire aux avantpostes, el exposés à de fréquentes attaques des Arabes.. Î! faut être là au moins autant soldat que cultivateur; c'est à la fois une redoute et une métairie. L’homme qui fait valoir cette habitation eu l’absence du propriétaire vous mettrait au fait de tout ; il est, dit -on, honnête et dévoué ; vous le garderiez auprès de vous tant qu'il vous serait nécessaire. Une fois établi là, non-seulement vous pourriez augmenter votre aisance
pur le travail el par l'intelligence, mais rendre de vrais services au pays par votre courage. Les colons se forment en milice. L’étendue de votre propriété, le nombre des tenanciers oui en dépendent vous rendraient le chef d'une troupe année assez considérable. Disciplinée, électrisée par votre bravoure, elle pourrait être d'une extrême utilité pnur protéger les propriétés éparses <laus la plaine. Je vous le répète, j'ai choisi Cela malgré le «langer, (m plutôt à cause du danger, parce que je voulais utiliser votre intrépidité naturelle; parce que, tout en ayant expié, presque racheté un grand crime, votre réhabilitation sera plu, noble, plus entière, plus héroïque, si elle s'achcve au milieu des périls d'un pays indompté qu'au milieu des paisibles habitudes d'une petite ville. Si je ne vous ai
r as d'abord offert celte position, c'est qu'il était plus que probable que autre vous satisferait; el celle-ci est si aventureuse, que je ne voulais pas vous y exposer sans vous laisser ce choix... U en est temps encore, si cet établissement ue vous convient pas, dites-le-moi franchement, nous chercherons autre chose... sinon demain tout sera signé; je vous remettrai les titre de votre propriété... el vous irez à Alger avec une personne désignée par l'ancien propriétaire de la métairie pour vous meure en possession des biens... U vous sera drt deux années de fermage; vous les toucherez en arrivant. La terre rapporte trois mille francs; travaillez, améliorez, soyez actif, vigilant, et vous accroîtrez facilement votre bien-être cl celui des colons que vous serez à même, de secourir ; car, je u'cu doute pas, vous vous montrerez loujouis charitable, généreux ; vous vous rappellerez qu'être riche, c'est donner beaucoup... Quoique éloigné de vous, je ne vous perdrai pas de vue Je n'oublierai jamais que moi et mon meilleur ami nous vous devons la vie. L'unique preuve d’attachement et de recomuissaui e que je \<»c. demande est a apprendre assez vite à lire et à écrire pour pouvoir m’instruire régulièrement une fois par semaine de ce que vous faites, et vous adresser directement à inoi si vous avez besoin de conseil ou
d'appui.
Il est inutile de peindre les transports cl la joie du Chourineur. Son caractère et ses instincts sont assez connus du lecteur pour que l'on comprenne qu'aucune proposition ne pouvait lui convenir davantage.
Le lendemain, en effet, le Chourineur partait pour Alger.